Yves Quaterquem était l'un des savants les plus civilisés qui aient
jamais monté l'escalier de l'Institut. Son père, vieux marin breton,
ayant gagné quelque argent à pêcher la morue sur les côtes de
Terre-Neuve, l'avait fait élever avec soin, et le jeune Quaterquem,
qui joignait à la ferme volonté de sa race une intelligence pénétrante,
devint en peu d'années l'un des mécaniciens les plus distingués de
France; mais toujours occupé d'inventer des machines nouvelles et
négligeant le soin de sa fortune, il vivait à grand'peine, sans
argent et presque sans dettes, au sixième étage d'une maison de la rue
Montmartre. Souvent il rêvait la gloire et quelque découverte qui devait
rendre son nom immortel: c'est ce rêve qui nourrit les hommes de génie
inconnus.
«Dieu sait, dit un jour Quaterquem, tout ce que le genre humain doit à
l'inventeur des diligences; la vapeur et les chemins de fer civilisent
l'Europe et peuplent l'Amérique; avec les ballons, qui sait? je
défricherai peut-être l'Océanie! Or, que manque-t-il aux ballons?
Ce n'est pas le point d'appui, ce n'est pas le moteur: c'est le
gouvernail.... Voilà ce qu'il faut chercher. Si je le trouve, Christophe
Colomb, près de moi, ne sera qu'un marin d'Asnières.»
Et il chercha pendant deux ans.
Le 15 avril 1858, jour où commence cette histoire, le problème, après
mille expériences, se trouva résolu, et Quaterquem se vit en passe de
faire le tour du monde en vingt-quatre heures et de cracher sans effort
sur la plus haute cime des Andes. Il avait alors vingt-six ans. C'est
l'âge d'aimer la gloire et d'en jouir.
Il est des hommes de génie qui frappent les yeux tout d'abord et qui
se promènent dans Paris avec la majesté des dieux immortels. Notre ami
Quaterquem n'était pas de ceux-là. Les mains croisées derrière le dos,
le chapeau rejeté en arrière, il marchait lentement, plein d'un calme
admirable et sans regarder personne.
Au coin du boulevard et de la rue Vivienne, il fit une réflexion.
«En vérité, pensa-t-il, je suis un terrible égoïste. À trois heures
j'ai fait fortune, il est trois heures et quart, et j'ai déjà oublié mes
amis; il faut que ce maudit argent ait des charmes bien extraordinaires.
Si je leur offrais un bol de punch pour réparer ma faute? Eh! parbleu!
voilà justement le bol.»
Il entra dans un de ces brillants magasins de bric-à-brac qu'on vient
voir des extrémités du monde civilisé, et où l'on rencontre pêle-mêle
les armures, les casques, les sabres, les dagues, les épées, les
cafetières, les vases du Japon et tous les brillants joujoux qui sont la
spécialité de l'industrie parisienne.
«Combien vaut ce vase de Sèvres? demanda-t-il au marchand.
--Trois mille francs, monsieur.»
Quaterquem se mordit les lèvres.
«Monsieur, dit le marchand, pensez que le vase est unique en Europe.
Aussitôt qu'il fut fait, on en brisa le moule. Voyez la peinture, c'est
une copie de la «Jeune fille à la cruche cassée,» de Greuse. Cette copie
est admirable. Elle fut faite sur l'ordre du grand Napoléon.»
Quaterquem se mit à rire.
«Vous en doutez, peut-être? continua le marchand. Êtes-vous du métier?
--Non; je suis géomètre.
--Justement, monsieur; Napoléon en fit présent à M. Monge, comte de
Péluze, qui était un fameux géomètre et son grand ami, comme vous savez;
et les héritiers de M. le comte de Péluze l'ont vendu à un prince russe,
de qui je le tiens.
--Je vous crois, dit Quaterquem; mais c'est bien cher, trois mille
francs!
--Monsieur, reprit le marchand, nous avons de la porcelaine de Limoges
toute neuve à meilleur marché.»
Cela ne faisait pas le compte de l'acheteur. Il fit le tour du magasin;
mais il ne pensait qu'au vase de Sèvres. Enfin il le paya, l'emporta
chez lui, et écrivit à dix-sept de ses plus intimes amis la
lettre-circulaire que voici:
«Mon cher ami,
«Archimède ne demandait qu'un levier pour soulever l'univers. J'ai
trouvé mieux; je conduis les ballons comme un cocher conduit un omnibus.
Dans un mois j'irai voir Pékin. Prépare tes commissions pour le chef du
Céleste-Empire, frère de la lune et cousin germain du soleil.
«Un bonheur ne vient jamais seul; l'or ruisselle dans mes poches, et je
viens d'acheter un ancien plat à barbe de Napoléon, né à Sèvres; c'est
là que nous ferons le punch. Je t'attends ce soir à neuf heures.
«Tout à toi:
«YVES QUATERQUEM.»
Quand les dix-sept lettres furent écrites, il se leva pour chercher un
bâton de cire à cacheter. Dans ce brusque mouvement, le vase de Sèvres,
heurté, tomba sur le plancher et se brisa en plusieurs morceaux.
Quaterquem demeura quelque temps immobile. La surprise, le désespoir, le
regret de l'argent perdu et du chef-d'oeuvre brisé l'accablaient en même
temps. Enfin il prit son parti, et tristement écrivit au bas de toutes
ses lettres ce post-scriptum.
«P. S. Enfer et damnation! Je viens de casser le plat à barbe de
Napoléon. Ne te dérange pas. Le punch est remis à des temps meilleurs.
Au diable le vase, l'ouvrier qui le fit, Napoléon qui le donna à Monge,
Monge qui le légua à ses neveux, les neveux, qui l'ont vendu au prince
russe, et le prince russe qui eut la sotte idée de s'en défaire! Adieu.
Je vais à l'Opéra-Comique.»
Puis il cacheta et mit à la poste ses dix-sept lettres. À huit heures
il entrait à l'Opéra-Comique. Par hasard, il ne trouva de place que dans
une loge, et se plaça au premier rang. Ce hasard devait décider de sa
vie.
La loge était vide; mais un quart d'heure après, un Anglais entra,
flanqué de deux Anglaises: l'une blonde et mûre comme une vieille pomme
ridée par le froid de l'hiver; l'autre, non moins blonde, mais belle
comme un lis et charmante comme une héroïne de Walter Scott. C'étaient
la mère et la fille.
Quant à l'Anglais, c'était un Anglais. Tout le monde connaît cette race
énergique, gauche, intelligente, égoïste, formaliste et désagréable, qui
remplit pendant six mois de l'année les hôtels du continent. L'Anglais
de la loge était un des plus beaux échantillons de la race.
Quaterquem, poli comme un Français du siècle dernier, se leva pour céder
sa place à la jeune Anglaise. Déjà la mère était assise, et notre ami
fut récompensé d'un sourire et d'un: «Je vous remercie,» auquel l'accent
britannique le plus pur donnait de nouveaux charmes. L'Anglais, roide
comme un pieu, s'assit sans daigner regarder le Breton qui ne s'en
souciait guère, et se pencha vers la jeune fille.
«Ma chère Alice, dit-il en anglais, connaissez-vous ce gentleman?
--Non, dit-elle.
--Personne ne vous l'a présenté?
--Personne.
--S'il n'est pas présenté, c'est comme s'il n'existait pas; s'il
n'existe pas, pourquoi l'avez-vous remercié?»
Alice leva les épaules.
«Et s'il n'existe pas, dit-elle, pourquoi me parlez-vous de lui?
Supposons que j'aie remercié le vide, un pur néant: seriez-vous jaloux
du vide?
--Ma chère Alice, dit l'Anglais, vous savez bien que je ne suis pas
jaloux....
--Tant pis.
--Mais....
--Taisez-vous. Voici l'ouverture.»
On préludait en effet à l'ouverture du Chalet.
Quaterquem, qui savait un peu d'anglais et qui devinait le reste,
n'avait pas perdu un mot de cette conversation faite à demi-voix. Il
regarda miss Alice et la trouva plus belle que le jour. La musique du
Chalet y perdit quelque chose.
«Voilà une jolie Anglaise, pensa-t-il. Est-ce la fiancée ou la femme de
ce grand garçon si roux et si mal élevé?»
Pendant ce temps, la belle Alice écoutait fort attentivement l'opéra.
Elle pleura sur le sort des fantassins de l'Autriche quand elle apprit
de Max:
Qu'au service de l'Autriche
Le militaire n'est pas riche.
Elle rit aux éclats quand elle les vit jouer à la drogue et se pincer
le nez avec des chevilles de bois. Enfin elle scandalisa complétement sa
mère et l'Anglais aux favoris roux. Pendant l'entr'acte, la mère prit la
parole.
«Ma chère Alice, y pensez-vous? Vous riez comme une petite Française
évaporée. Cela est tout à fait choquant.
--Choquant et inconvenable, ajouta l'Anglais.
--Monsieur, dit Alice d'un air assez sérieux, je fais grand cas de votre
prudence, et je sais que vous ne seriez pas déplacé à la chambre des
communes. Mon père le dit, et mon père s'y connaît, assurément. Mais, de
grâce, n'usez pas cette précieuse éloquence pour une petite évaporée.
La nation anglaise y perdrait trop, et je craindrais de n'y pas gagner
assez. Laissez-moi rire et chanter à mon aise, au moins jusqu'à ce que
je sois votre femme. Plus tard, nous verrons.
--Alice! dit la mère d'un ton sévère.
--Chère mère, dit la jeune fille en lui prenant la main, pourquoi M.
Harrison me fait-il la leçon à tout propos? Croit-il que j'ignore les
convenances, et qu'il est parfaitement «improper» de témoigner par ses
gestes ou par ses paroles une émotion quelconque? Cela est fort bon
dans Oxford-Street, mais nous sommes à Paris et non plus à Londres;
nous sommes au spectacle et non pas au temple, et je n'ai que faire des
sermons de M. Harrison.»
Ce discours, qui ne fut pas long, acheva la conquête de Quaterquem. Il
est des jours où les savants aiment comme des ignorants. Ce jour-là,
c'était le tour de notre ami. Justement son coeur était vide, car la
science est une maîtresse jalouse qui ne laisse pas de place à d'autres
amours, et depuis deux ans, Quaterquem, tout occupé de ses recherches
sur les aérostats, avait mené la vie d'un anachorète au désert. En
quelques instants, ce feu longtemps éteint se ralluma et brûla le coeur
du pauvre mécanicien.
«Quelle folie, pensait-il, d'aimer cette petite fille, déjà fiancée à un
autre! Je vais me consumer à poursuivre ce rêve et livrer au hasard une
découverte qui peut-être doit changer la face du monde!»
La réflexion était aussi inutile que sage. Quaterquem, emporté par son
ardeur, ne songea plus qu'à se rapprocher de la jeune Anglaise;
mais comment franchir la barrière et violer toutes les convenances
britanniques? Cependant l'entr'acte allait finir; déjà la salle se
remplissait de spectateurs; il fit un effort de génie et trouva cette
question:
«Pardon, mademoiselle, n'avez-vous pas nommé M. Harrison?»
La jeune Anglaise le regarda d'un air étonné.
«Oui, monsieur,» dit-elle.
L'Anglais rougit jusqu'aux oreilles; mais Quaterquem était décidé à ne
pas s'en apercevoir.
«Monsieur, dit-il en s'adressant directement à lui, permettez-moi
de vous demander si vous n'êtes pas mon cousin James Harrison, du
Devonshire.
--Je n'ai pas de cousin en France, et je ne suis pas du Devonshire, mais
du Lancashire, répliqua l'Anglais d'un air rogue.
--Lancashire ou Devonshire, c'est tout un. Au reste, je vous félicite,
car le cousin dont je vous parle est, dit-on, un gentleman assez mal
élevé.»
La jeune Anglaise éclata de rire et M. Harrison fronça le sourcil.
«Bon! pensa Quaterquem, la glace est rompue et la présentation est
faite. Au reste, monsieur, continua-t-il, la famille Harrison à laquelle
je suis allié est une fort bonne famille à laquelle tout homme d'honneur
pourrait être fier d'appartenir. Ma tante, mistress Margaret Harrison,
était l'une des plus belles personnes d'Angleterre. J'ai vu son
portrait, peint par Lawrence; c'est un véritable chef-d'oeuvre. Ce qui
m'étonne le plus, c'est sa ressemblance parfaite avec miss Alice: on
dirait sa mère ou sa soeur.»
Tout cela fut débité d'une haleine avec une simplicité parfaite. Miss
Alice sourit avec grâce et fut flattée du compliment. Sa mère écoutait
le Français sans dire un mot, ni remuer seulement la paupière: on eût
dit la statue de la Pruderie. Le seul Harrison, hérissé comme un dogue,
étouffait de colère de ne pouvoir chercher querelle à un homme si poli.
«Monsieur, dit Alice, qui prenait plaisir à se moquer de Harrison,
êtes-vous d'origine anglaise?
--Pas tout à fait, répondit Quaterquem. Mon père était bas Breton et
ma mère basse Brette, mais une cousine de mon père, au quinzième degré,
épousa vers 1803, un Anglais qui s'appelait Harrison, et c'est de là que
vient notre parenté avec tous les Harrison du Lancashire. En Bretagne,
les cousins, des cousins sont tous cousins entre eux.
--Vous n'avez jamais vu M. James Harrison, votre cousin? demanda miss
Alice.
--Non; mais j'irai le voir dès que ma grande entreprise sera terminée.
--Excusez ma curiosité, monsieur, dit Alice, quelle est donc cette
grande entreprise qui vous empêche de faire visite à M. James?
--Alice, dit la mère en regardant avec ses yeux rigides, la curiosité
est une chose «_improper_».
--Oh! madame, il n'y a nulle curiosité, se hâta de répondre Quaterquem.
Dans un mois le monde entier saura de quoi il s'agit. Je veux donner à
la France l'empire du monde.
--Oh! s'écria la vieille Anglaise, vous en laisserez bien une part à
l'Angleterre.
--Moi! répondit Quaterquem enchanté de son succès, je ne lui laisserai
pas un continent, pas une île, pas un comté.
--Monsieur, dit Alice en riant, vous venez d'indigner ma mère au point
de lui faire parler français, ce qu'elle avait juré de ne jamais faire,
par patriotisme.»
Quaterquem s'excusa poliment. La toile se leva, et le _Domino noir_
interrompit la conversation.
«Tout va bien, pensa notre héros, Alice est étonnée, sa mère est
indignée, Harrison grince des dents et voudrait mordre.»
Il attendit avec confiance la fin du premier acte et parut uniquement
occupé du spectacle. Il ne se trompait pas dans ses calculs. À peine la
toile était-elle baissée que la vieille Anglaise se tourna vers lui et
commença l'attaque en ces termes:
«Monsieur, vous avez entendu parler de lord Nelson!
--Celui que mon père a tué!
--Comment! c'est votre père qui a tué ce héros!
--Ma foi, dit Quaterquem, ce n'est pas sa faute. Nelson faisait tirer
sur lui, il a tiré sur Nelson. Mon père était un brave matelot qui
faisait son métier à bord du _Redoutable_, à Trafalgar. Quand le
_Victory_ que montait Nelson aborda le _Redoutable_, mon père qui était
dans les hunes, aperçut l'amiral, le visa et, comme il était bon tireur,
il le tua d'un coup de fusil.»
La vieille Anglaise poussa un soupir et se couvrit les yeux de son
mouchoir. Les yeux d'Alice brillaient d'impatience. On y lisait
clairement: «Mon cher monsieur, vous venez de dire une sottise.»
Quaterquem s'en aperçut et perdit contenance. Heureusement, la jeune
fille vint à son secours.
«Consolez-vous, chère mère, dit-elle, nous sommes tous mortels, et ce
héros invincible, s'il avait échappé aux balles françaises, n'aurait pu,
néanmoins, vivre éternellement. Sa mort fut bien vengée!
--Hélas! ma chère Alice, tu sais aussi bien que moi combien toute notre
famille a perdu dans cette mort funeste.
--Pardonnez-moi, dit Quaterquem, si je vous rappelle sans le savoir un
souvenir douloureux.
--Monsieur, dit Alice, vous ne pouvez pas comprendre le chagrin de ma
mère. C'est un secret de famille.
--Mon pauvre père avait bien besoin, pensa Quaterquem, de tirer un coup
de fusil à ce chien d'Anglais pour que ce malheureux coup de fusil me
brouillât dès les premiers mots avec une «vieille folle!»
Il y eut un silence de quelques minutes. Quaterquem, fort embarrassé
de sa personne, feignait de lorgner toutes les loges. Tout à coup, la
vieille dame reprit l'entretien.
«Monsieur, dit-elle, vous m'accorderez, je crois, que la patrie de
Nelson et de Wellington sera toujours le premier pays du monde.»
L'obstination de l'Anglaise fit sourire Quaterquem et lui rendit quelque
espérance.
«Prenez garde, monsieur, dit Alice en riant, ma mère va vous arracher
votre secret pour en faire présent à l'Angleterre. Soyez discret, ou
vous êtes perdu, et l'empire du monde passe aux enfants d'Albion.
--Alice, dit la mère, n'interrompez pas notre discussion. Répondez à ma
question, monsieur, s'il vous plaît.
--Ne dites rien, monsieur, reprit la jeune fille en riant encore plus
fort, si vous ne voulez pas voir votre secret publié dans le _Times_
avant quarante-huit heures.
--J'espère, dit la vieille Anglaise, que ce n'est pas une machine
infernale pour faire sauter Londres et notre reine bien-aimée?
--Non, madame, répondit Quaterquem tout à fait rassuré, c'est une
invention des plus simples, qui fera de Paris le centre de la terre
et qui rendra inutiles tous les arsenaux de Portsmouth et toutes les
flottes de Spithead.
--Je suis curieux de voir ce merveilleux secret, dit la vieille
Anglaise.
--Rien n'est plus facile, répliqua Quaterquem. J'ai inventé le
ballon-omnibus. Désormais, on ira de France en Angleterre par le chemin
des oiseaux, où l'on ne rencontre ni marins, ni soldats, ni douaniers.
Je planterai le drapeau tricolore sur le clocher de Saint-Paul, et avec
ce drapeau j'apporterai la justice, l'égalité, la fraternité, que vous
ne connaissez que de nom, et je vous emprunterai quelques petites choses
que nous ne connaissons plus. Au moyen de ces emprunts réciproques, tous
les peuples seront amis, et il n'y aura plus de héros, ce qui coûte fort
cher et ne rapporte pas grand'chose.
--Vous savez diriger les ballons? dit l'Anglaise.
--Je le sais.
--Depuis longtemps?
--Depuis trois heures de l'après-midi.
--Vous allez faire sans doute une grande fortune?
--Je ne sais pas, dit Quaterquem, je n'y ai jamais pensé.»
Elle le regarda avec admiration.
«En Angleterre, reprit-elle, on ferait de vous un lord et un
millionnaire.
--Franchement, dit le Breton, mon invention vaut mieux que cela.
--Vous voulez être ministre?
--Non.
--Roi ou empereur?
--Dieu m'en garde! Je crois qu'un peu de gloire serait bien mieux
mon fait. Nous sommes vaniteux, nous autres Français, et nous aimons
par-dessus tout qu'on nous admire.
--Je regrette bien, dit Alice, que mon père soit resté ce soir à
l'hôtel.»
Quaterquem n'eut pas le temps d'en demander la raison. Le second acte du
_Domino noir_ commençait. Pendant l'entr'acte suivant on causa de tout,
et Quaterquem sut plier son langage aux opinions de la vieille Anglaise.
En peu d'instants ils devinrent les meilleurs amis du monde. Le
Français, toujours complaisant et poli, sut flatter délicatement ses
goûts et ses préjugés. Il déploya dans toute son étendue cet art,
inconnu ailleurs qu'en France, de caresser sans bassesse l'esprit le
plus rétif et le plus opiniâtre. Il se donna moins de peine pour séduire
Harrison, qui regardait la salle sans parler, les mains sur les genoux,
les yeux fixes, bien résolu à ne pas répondre à ses avances.
Cependant le spectacle finit sans que l'amoureux Quaterquem eût trouvé
un moyen de revoir sa maîtresse. Les dames se levèrent et sortirent de
la loge accompagnées de Harrison. Il les regarda monter dans une voiture
de place, espérant qu'il apprendrait au moins leur adresse; mais la
fortune, acharnée à le persécuter, ne le permit pas. Harrison, qui
se doutait de son dessein, donna l'adresse à voix basse au cocher.
Cependant la voiture s'ébranlait, et Quaterquem se disposait à la suivre
à pied, lorsque des cris de joie éclatèrent autour de lui.
«Le voilà!» s'écrièrent à la fois dix-sept voix.
Le malheureux se trouva pris entre ses dix-sept amis qui l'entouraient,
le retenaient de force, et lui demandaient compte de sa conduite.
«Où est le punch, homme sans foi, sans consistance ni substance? dit le
choeur des amis.
--Au nom du ciel, lâchez-moi! s'écria Quaterquem. Je suis pressé.
--Où est le plat à barbe de Napoléon?
--Lâchez-moi!
--Où est le ballon-omnibus?
--Lâchez-moi!»
Pendant ce débat, la voiture d'Alice avait disparu au coin du boulevard.
«Eh bien, dit Quaterquem désespéré, venez avec moi puisqu'il le faut;
noyons dans les flots du punch mes infortunes et mon amour.»
Tout le monde le suivit jusqu'au café le plus proche. Déjà l'on
éteignait le gaz, et les garçons fatigués faisaient leurs préparatifs de
départ. Il fit apporter le punch, prit en main la cuiller, et, au milieu
de l'attente générale, prononça le discours suivant:
«Manants et gentilshommes de ma bonne ville de Paris, vous voyez en moi
le plus heureux des hommes et le plus infortuné....
--Bravo! très-bien! dit le choeur des amis.
--Mon bonheur est sans limites, comme l'Océan, et mon infortune est sans
fin, comme l'éternité....
--Tu l'as déjà dit! cria le choeur.
--Eh bien! je le répète, ne m'interrompez pas, ou je ne dirai rien....
J'aime la plus belle des femmes....
--Écoutez! écoutez! cria le choeur.
--Elle est blonde, avec des yeux d'émeraude, des lèvres de corail, et
des dents qui sont blanches comme les perles fines qu'on pêche aux îles
Bahrein....
--Eh bien! épouse-la, dit le choeur.
--Elle ignore que je l'aime....
--Dis-le lui.
--Je ne puis pas lui parler....
--Écris.
--Je ne sais pas où elle demeure....
--Cherche-la.
--Je ne sais pas son nom....
--Es-tu fou? dit le choeur. Tu nous contes des histoires à dormir
debout, et le punch refroidit.»
Quaterquem versa le punch en soupirant.
«Hélas! dit-il, je ne la reverrai jamais. Elle va retourner à
Londres....»
À ces mots le choeur, qui déjà portait son verre à sa bouche, le remit
sur la table.
«C'est une Anglaise! s'écria-t-il tout d'une voix.
--Je l'avoue...
--Pauvre garçon! dit le choeur.
--Elle est à Paris, reprit Quaterquem.
--Qu'en sais-tu?
--Elle était à l'Opéra-Comique ce soir, et sans vous je l'aurais suivie;
sans vous, barbares, je connaîtrais sa demeure et son nom. C'est vous
qui m'avez retenu....
--Eh bien! dit le choeur, je vais réparer ma faute. Buvons, et
dispersons-nous pour chercher son adresse. À quel signe reconnaît-on ta
bien-aimée?
--À sa beauté sans rivale....
--Ce signalement est un peu vague. Est-elle seule?
--Elle donne le bras à sa mère et à un bouledogue aux favoris roux qu'on
appelle Hercules Harrison, et qui est son futur mari....
--Très-bien! cria le choeur. Trois grognements pour Hercules et trois
hourras pour Quaterquem!»