Prodomus.
Oliveira les reçut avec cette politesse aimable et simple qui est la
plus utile et la moins provinciale de toutes les vertus. Déjà les
vieux colonels de l'Empire, les poètes chauves et les jeunes magistrats
étaient assis et jouaient au whist. Oliveira conduisit ses deux hôtes
dans un salon particulier rempli de crics malais, d'épées du moyen âge
et de toute la menue ferraille qu'il est convenable d'avoir au-dessus de
sa tête quant on veut fumer un cigare.
«D'où vient cette dague florentine? demanda Brancas à son hôte.
--La poignée, répondit négligemment Oliveira, est de Benvenuto Cellini,
qui la cisela tout exprès pour François Ier; la lame est du senor
Bermudez de Tolède.
--Quoi? de Bermudez lui-même, dit l'avocat d'un air d'admiration.
--Je le crois. Cette dague a son histoire comme un cheval arabe ou
comme un prince. M. de Loignac le reçut d'Henri III et l'enfonça dans
la poitrine du duc de Guise. Voyez à la pointe cette tache qu'on a
respectée. C'est une goutte du sang du Balafré. Un petit neveu de M.
de Loignac, émigré vers 1792, vendit sa dague à un boyard russe dont le
fils est mort à Clichy. C'est de lui que je tiens cette lame admirable,
dont Bermudez emprunta le secret aux fabricants d'Alep et de Damas.
--Pardonnez-moi mon ignorance, dit l'avocat, et dites-moi, je vous prie,
qui était ce merveilleux Bermudez?
--C'était un alchimiste de Valence qui cherchait la pierre philosophale
en Orient, vers 1520. Suivant l'usage, il donna son âme au diable
et reçut en échange par l'entremise d'un fabricant d'Alep, l'art de
combiner le platine avec l'acier, ce qui donne aux sabres une trempe
irrésistible. Il apporta ce secret en Europe, avec beaucoup d'autres, et
s'acquit une grande réputation. Par malheur, la sainte inquisition, le
voyant peu assidu à la messe, car les voyages et les sciences occultes
profitent rarement à la piété, le fit brûler en grande pompe à Valence
l'an 1536 de notre ère.
--Il faut avouer, monsieur, dit l'avocat, que vous êtes un savant homme.
--Je cherche à me faire pardonner mes millions, répliqua Oliveira.
Au reste, vous trouverez ce récit tout au long dans l'_Histoire des
alchimistes, sorciers et autres suppôts du diable dans les royaumes de
Valence et d'Aragon_, par le P. Bunardez, in-4º. Ségovie, 1640. Le
seul exemplaire qui existe en France est déposé à la bibliothèque de
Vieilleville, sous la garde du sieur Krantz, ancien artilleur, le plus
hargneux des hommes.
--Quoi! parmi tant d'affaires vous trouvez le temps de lire les
histoires du P. Bunardez?
--Oh! je n'ai pas été toujours l'homme affairé que vous voyez. Quand
j'étais clerc d'huissier j'avais bien des loisirs».
Le conseiller d'État sourit en regardant son neveu.
«Comment peut-on être clerc d'huissier! reprit Oliveira. N'est-ce pas ce
que vous voulez dire? Je vous jure, messieurs, qu'il n'y avait pas de
ma faute; j'aurais beaucoup mieux aimé être duc et pair. J'ai quitté
le métier aussitôt que je l'ai pu; mais enfin il fallait vivre, et
je recevais de mon patron, tous les jours, une croûte de pain et une
tranche de saucisson, qui m'aidaient merveilleusement à supporter la
vie. Entre deux assignations j'allais à la Bibliothèque et au Musée.
«J'admirais la Vénus de Médicis, si frêle et si délicate, et je
regardais avec étonnement la Vénus de Milo qu'on fait semblant d'admirer
et qui n'est qu'une grande femme assez mal proportionnée. Je lisais
Winckelman dans une traduction et _Clarisse Harlowe_ en anglais,
sans oublier pour cela les livres du bon Rollin et la métaphysique
de Schelling; enfin j'envoyais des rébus au journal de Vieilleville.
J'acquis en peu de temps la réputation d'un savant et d'un
esprit bizarre, incapable de faire fortune dans les _citations_,
_notifications_ et _significations_.
«Je fus mis à la porte de l'huissier et perdis ainsi le pain et le
saucisson. Le soir même je reçus la malédiction de mon père et l'ordre
de m'enrôler dans l'armée française. J'avais alors dix-huit ans, nulle
ressource et un appétit féroce. Qu'auriez-vous fait à ma place?
--J'aurais obéi, dit le conseiller d'État et porté le sac avec
résignation.
--Et vous, monsieur?
--Je ne sais, répondit Brancas; peut-être aurais-je essayé de planter
des choux.
--On voit bien que vous n'avez jamais été exposé à cette infortune. Pour
moi, qui sentais mon génie, être ouvrier ou soldat, c'était la mort.
Un vieux professeur de latin, sous qui j'avais déchiffré Tite-Live,
me donna vingt francs et le _Prodomus philosophiæ instaurandæ_, de
Campanella, qui était son auteur favori. Muni de ces deux viatiques,
j'entrai dans Paris le 8 décembre 1819.
--Voilà un magnifique présent, dit en riant le conseiller d'État.
--C'étaient toutes les économies du vieux latiniste, et la moitié de
sa bibliothèque, dont un _Anacréon_ d'Henri Estienne formait l'autre
moitié. Il vivait de pain et d'eau, comme presque tous ses confrères,
en comparaison de qui les ânes et les chameaux du désert de Mésopotamie
sont des goinfres. Du reste, gai et sans souci, comme s'il eût été
propriétaire des mines de Potosi. Je voulus le remercier--«Prends donc,
me dit-il brusquement, à quoi ces vingt francs peuvent-ils me servir?
C'est trop peu pour jouir, c'est assez pour entreprendre.» J'embrassai
tendrement le vieux latiniste et je partis nu-pieds pour ménager mes
souliers.
--C'est avec le _Prodomus philosophiæ instaurandæ_ que vous avez fait
fortune?
--Oui, messieurs, dit Oliveira. Rappelez-vous le cordier des _Mille et
une Nuits_. On lui donna un morceau de plomb. Ce morceau de plomb servit
à raccommoder le filet d'un pêcheur; le pêcheur prit un esturgeon et
le donna au cordier; l'esturgeon avait avalé un diamant qui valait cent
mille pièces d'or, et le cordier devint l'un des plus riches seigneurs
de Bagdad. C'est mon histoire. En quinze jours je dépensai mes vingt
francs, et me retrouvai seul avec mon Campanella, sans travail et sans
asile. Le seizième jour, j'errais à jeun le long des quais, feuilletant
tous les bouquins et mesurant de l'oeil la profondeur de la Seine. Tout
en feuilletant et en soufflant dans mes doigts, car il faisait grand
vent, je fus remarqué d'un bouquiniste, petit vieillard très-vert, au
nez pointu, aux lèvres minces et serrées, au front rejeté en arrière,
assez semblable au célèbre portrait que David a laissé de Robespierre.
«C'est un Campanella que vous tenez sous le bras, me dit-il d'un air de
convoitise.
--Oui, monsieur, c'est le _Prodomus philosophiæ instaurandæ_, livre
rare, édition _princeps_.
--Oh! moins rare que vous ne croyez,» me dit-il.
À ce trait, je reconnus un acheteur, et je me tins sur mes gardes.
«Cela vaut bien trente sous, continua-t-il en mettant la main dans son
gousset.
--Trente sous! m'écriai-je en riant avec mépris, une édition _princeps_!
--Trois francs si vous voulez, dit-il, et n'en parlons plus».
Je haussai les épaules et je fis mine de partir.
«Mon livre n'est pas à vendre». Il me saisit le bras, et, d'un air
suppliant:
«Voyons c'est une fantaisie ruineuse, mais enfin c'est une fantaisie,
voilà trente francs, laissez-moi le livre».
Je lui donnai le _Prodomus_.
«Bon! lui dis-je, j'ai de quoi vivre trois semaines».
Il se retourna stupéfait.
«Comment! c'est votre dernière ressource, et vous avez su m'arracher
trente francs! Jeune homme, vous avez le génie du commerce, restez
avec moi, je vous formerai, et vous ne me quitterez que pour devenir
millionnaire».
J'acceptai. Le petit vieillard ne mentait pas. En peu de temps, je
connus tous les secrets du métier, et je commençai à rêver d'autres
destinées. Une fois, je vis représenter un vaudeville, et je m'écriai,
comme le Corrége: Moi aussi je suis peintre! Six mois après, mes
vaudevilles se comptaient par douzaines, et par douzaines aussi
mes succès. À vingt francs cinquante centimes de droit d'auteur par
représentation, le théâtre ne se ruinait pas, et je commençais à faire
fortune. Je n'ai jamais eu moins de trente ou quarante représentations.
J'avais trouvé la recette du vaudeville. Vous la connaissez, je pense?
--Assurément, dit le conseiller d'État, mais nous serons bien aises de
l'apprendre d'un maître de l'art.
--Mon Dieu! reprit modestement Oliveira, ce n'est pas plus difficile que
de faire du cassis ou du sirop de groseilles. Voyez plutôt: Un homme met
son paletot sur une table et sort: un autre arrive, qui est maître de
la maison et marié. Ce paletot lui donne à penser. Voilà, dit-il
naturellement, un paletot qui est l'amant de ma femme. Le paletot,
le mari, la femme, la servante, le petit clerc si le mari est avoué,
entrent, sortent, se croisent, s'expliquent, se querellent, se choquent,
se heurtent pendant un, deux ou trois actes au gré de l'auteur.
Quelques-uns ont poussé jusqu'à cinq actes, mais c'est une témérité
qui réussit rarement. Ajoutez-y des couplets, des grimaces et des
calembours, et extirpez soigneusement toute trace de bon sens, vous
aurez un excellent vaudeville.
«À ce métier, j'amassai promptement une dizaine de mille francs, et
je renvoyai à mon vieux professeur ses vingt francs et une pipe turque
garnie d'argent ciselé qui venait de feu Baraïctar, Grand vizir de la
Sublime-Porte. Devinez je vous prie, quelle fut la réponse du bonhomme.
--Il refusa net?
--Non. Il garda la pipe du vizir et renvoya les vingt francs avec cette
réponse.
«Mon cher enfant, ces vingt francs ne peuvent appartenir ni à moi qui
les ai donnés, ni à toi qui n'en as plus besoin. Donne-les au premier
pauvre diable que tu rencontreras, à condition qu'il les donnera
lui-même à un autre, et cet autre à un troisième, dès qu'il sera sorti
d'embarras. Par là, nous serons, toi et moi, bienfaiteurs à bon marché
jusqu'à la fin des siècles. Adieu, porte-toi bien, ne fais pas trop de
vaudevilles, car il n'est pas toujours sain de faire rire le public; ne
t'enrichis pas trop vite, et si tu trouves quelques pincées de bon tabac
d'Argos pour bourrer la pipe du seigneur Baraïctar, n'oublie pas ton
vieil ami.»
En ce moment, un domestique s'approcha d'Oliveira et lui dit quelques
mots à voix basse. Oliveira sortit.
«Eh bien! que penses-tu de ton beau-père? dit le conseiller d'État.
--Ses cigares sont excellents, dit l'avocat, mais son récit était un peu
long.
--Il aime à se vanter. Les parvenus d'autrefois cachaient leur origine
comme le Nil cache ses sources. Ceux d'aujourd'hui mettraient volontiers
dans leurs armes les savates qu'ils ont raccommodées. Tout est vanité,
comme dit Salomon. Au reste, Oliveira ne s'en fait pas trop accroire.
Il a fait des journaux, il a fait la banque, il a fait le commerce des
cuirs de la Plata et des _Méditations_ de Lamartine; enfin, il a fait
fortune et je te jure qu'il a bien gagné ses millions. Voici Mlle Rita
qui s'avance portant deux tasses de thé. Passons au salon. Le moment
est favorable pour entrer en matière et faire ta cour. Va donc, et bonne
chance; ma commanderie est dans tes mains, et ton portefeuille aussi.»