ALFRED ASSOLLANT

PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

3, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL

1888

I

Un matin, M. Charles Brancas, avocat à Paris (rue de Tournon, 43,

au premier, la porte à gauche), reçut d'un ami de province la lettre

suivante:

Vieilleville, 6 mai 1845.

«Mon cher ami,

«Si tu ne me prêtes pas ton éloquence pour huit jours, je suis ruiné.

Voici l'affaire:

«Jean-Pierre-Hippolyte Ripainsel (en 1793 Caïus-Gracchus Ripainsel), mon

oncle, ancien garçon meunier, vient de mourir laissant deux millions.

Je passe sur la douleur que ce funeste événement a causée à ses nombreux

amis. Entre nous, le défunt était un ladre vert qui n'a jamais donné un

centime à qui que ce soit, mais qui obligeait volontiers le premier venu

à vingt, trente ou quarante pour cent. Il s'est acquis par là, dans le

pays, la plus grande considération. L'histoire dit que le vieux reître,

qui fut, je ne sais comment, d'abord commis aux vivres, puis fournisseur

général, a fait jeûner plus d'une fois les soldats de la République

et de l'Empire, qu'il les a vêtus de draps à demi-brûlés, chaussés

de souliers de carton, et abreuvés de piquettes horribles où les eaux

poétiques du Rhin, du Tage et du Garigliano entraient pour une bonne

moitié; mais ce sont des commérages qui ne méritent pas qu'on les

relève.

«Tout cancre qu'il était, Caïus-Gracchus Ripainsel (_alias_

Jean-Pierre-Hippolyte) a trouvé bon de restituer, après décès, bien

entendu, car le brave homme de son vivant, n'aurait pas lâché la plus

petite obole. Restituer, c'est une idée assez naturelle, pourvu qu'on

restitue à ceux qu'on a dépouillés, ou aux pauvres; mais Caïus-Gracchus

ne l'entend pas ainsi. Il lègue ses deux millions à la célèbre

communauté de P...., _afin, dit-il, de donner aux saintes femmes qui

habitent ce couvent la richesse dont elles sont si dignes_. Cet acte de

sa dernière volonté me plonge dans la misère.

«Quand je dis que le testament me ruine, tu entends bien que c'est une

figure de rhétorique, car j'ai du foin dans mes bottes, et n'étais pas

si sot que d'attendre pour vivre l'héritage de Caïus-Gracchus; mais

c'est une brèche. Deux millions! d'un seul coup! La captation est

notoire. De sa vie, le défunt ne mit le pied dans une église.

«Le couvent, à qui cette aubaine n'a coûté que quelques tasses de

tisane, s'est hâté de mettre la main sur le mobilier du défunt, et

particulièrement sur un _Claude Lorrain_, jusqu'ici inconnu, et dont

le Louvre, j'ose le dire, n'a jamais vu l'égal. Imagine, toi qui es

connaisseur, un paysage d'Arménie où les eaux, le soleil, la verdure,

les animaux, les ruines, les arbres et les hommes sont répartis à

souhait pour le plaisir des yeux. Peut-être n'as-tu jamais vu l'Arménie;

il n'importe. Au premier coup d'oeil tu reconnaîtras sans peine qu'elle

doit être ainsi faite ou qu'elle a tort de ne pas l'être. Pour moi, j'en

suis encore ébloui.

«Or, sans parler des deux millions de Caïus-Gracchus, puis-je laisser

un pareil chef-d'oeuvre enseveli au fond d'une cellule, si toutefois

il n'est pas vendu à quelque lord de passage? Vendu aux Anglais! quel

opprobre! Un Claude Lorrain que Caïus-Gracchus avait acheté d'un prince

italien en déconfiture! Tu vois d'ici mon désespoir.

«Donc, pour l'ôter aux Anglais et à la communauté de P..., pour le

rendre au Louvre, qui me le payera bien, j'espère, et qui est la seule

galerie digne d'un tel chef-d'oeuvre, enfin, pour ravoir les deux

millions du vieux Ripainsel et ne pas donner d'armes aux jésuites, je

compte sur ton éloquence. Un petit entrefilet de tes amis du _National_

et du _Constitutionnel_, sur l'avidité des légataires de mon oncle,

ferait grand effet dans ce pays-ci et seconderait à merveille ton

plaidoyer.

«Je t'attends à Vieilleville dans une semaine. L'affaire sera plaidée le

25 mai; mais il faut que tu connaisses d'avance toutes les circonstances

du procès et toutes les intrigues qui ont amené la donation du vieux

Ripainsel. Ce n'est pas trop d'un mois.

«Vieilleville est d'ailleurs un très joli séjour, où tu trouveras en

abondance tout ce que les Parisiens vont chercher en Suisse et dans

la Forêt-Noire. La ville est située sur le penchant d'une colline, à

l'entrée de la plaine, près d'une petite rivière qui va se jeter dans

la Loire. Le pays est un des plus fertiles de France, et le paysage,

lorsqu'on entre dans les gorges qui aboutissent à la ville, du côté

de l'ouest, est aussi désert, quoique moins sauvage, que la vallée de

l'Arve et les environs de Chamounix. Tu pourras y rêver à l'aise si

c'est ta fantaisie.

«Les habitants sont les meilleures gens du monde. Assez d'esprit, peu

de méchanceté, un grand soin de leur enveloppe charnelle, nulle étude du

passé, nul souci de l'avenir, une avarice admirable qu'ils décorent du

nom de sage économie, voilà les traits qui distinguent la race. Vrais

bourgeois du siècle passé, qui seraient honteux de dépenser le tiers de

leur revenu. Au reste, point de goût pour les aventures de la guerre

et de l'industrie, fuyant tous les hasards, hormis ceux du loto et (les

plus téméraires) ceux du baccarat, ils vivent heureux, serrés les uns

contre les autres comme un tas de Ripainsels. Caïus-Gracchus, qui fut

leur chef et leur modèle, prétendait qu'en dix-huit siècles, il ne

s'est pas perdu une épingle dans tout l'arrondissement. J'en crois le

bonhomme, car il s'y connaissait.

«Adieu, mon cher ami, je t'attends au plus tard vers le 15 mai. Ma

maison, qu'on appelle ici château, est meublée à la mode du pays:

c'est-à-dire que le meilleur du mobilier est dans la cave. Mes pères

m'ont laissé force _purée septembrale_, comme dit Rabelais, et des

meilleurs crus. Je laisse aux gens du pays le soin de boire le vin de

leurs vignobles, et j'envoie le mien à Paris; mais je garde pour mes

amis quelques milliers de bouteilles d'un vin de Bourgogne qui ne

déparerait pas la table du roi Louis-Philippe. Quant à ma cuisinière,

elle a servi dix ans l'évêque d'A..., et tu connais la délicatesse

ecclésiastique.

«Salut et fraternité,

«ATHANASE RIPAINSEL.»

Tout Paris a connu Charles Brancas, le héros de cette histoire. Grand,

bien fait, de belle structure, d'un visage intelligent et doux, presque

célèbre à trente ans, assez riche pour ne pas voir de bornes à son

ambition, assez désintéressé pour faire un choix parmi les moyens de

pousser sa fortune, il était dans ce milieu admirable qui fait l'envie

des sages. Un certain goût pour le romanesque et l'imprévu, dont rien

n'avait pu le défendre, ne dérangeait pas trop ce bel équilibre de

qualités naturelles ou acquises.

Comme il réfléchissait, son oncle entra. M. Louis Graindorge,

fonctionnaire prudent, était l'un des plus parfaits modèles de cette

race heureuse et placide qui sert avec un dévouement inébranlable toutes

les dynasties et toutes les républiques. Il était né fonctionnaire,

et il fonctionnait de son mieux, à vingt mille francs par an, toujours

médiocre et toujours loué de ses chefs qui ne craignaient pas sa

supériorité; au reste, inoffensif et facilement abordable, s'il n'eût

été trop fier d'assister le roi en son conseil.

«Eh bien, dit-il en posant son chapeau, c'est une affaire conclue.

--Quelle affaire?

--Ton mariage, parbleu!

--Je me marie donc? cher oncle; il fallait me prévenir plus tôt; je n'ai

pas eu le temps de faire ma barbe. Avec qui, s'il vous plaît?

--Avec Mlle Oliveira.

--Une blonde?... Euh!

--Un million de dot! deux millions d'espérances!

--Oui, mais une blonde!

--Vingt ans.

--Une blonde!

--Des yeux de saphir.

--Une blonde!

--Un nez retroussé et gracieux qui n'a pas son pareil.

--Une blonde!

--Des lèvres de rose, des dents blanches, un sourire charmant et le plus

heureux caractère.

--Ah! cher oncle! une fille si parfaite doit être bègue ou bossue?

--Ni bègue ni bossue.

--Déjà! Vous menez rondement les choses, cher oncle.

--Parbleu! la vie est si courte! Au reste, rien n'est plus facile que de

me désavouer et de n'être pas député.

--Plaît-il? Que dites-vous?

--Je dis qu'il est facile de n'être pas député.

--Le père Oliveira est donc député?

--De l'arrondissement de Vieilleville, oui, mon cher.

--Ah! de Vieilleville... Et il céderait la députation à son gendre?

--Par contrat de mariage passé devant notaire, oui, mon enfant.

--Et les électeurs ratifieraient le contrat?

--Je voudrais bien que quelqu'un d'eux le trouvât mauvais! Dès demain,

le chemin de fer qu'on leur a promis, et qui, grâce aux savantes

combinaisons de l'ingénieur, doit traverser tout l'arrondissement, ne

passerait plus qu'à dix lieues de là. Plus de garnison, point de lycée;

Vieilleville serait traité comme un chef-lieu de canton. Conçois-tu la

douleur des honnêtes cabaretiers et marchands d'avoine de Vieilleville,

si la clientèle de deux cents hussards et de leurs chevaux venait à leur

manquer? Ce serait une vraie catastrophe.

--Oliveira s'ennuie donc beaucoup de sa députation ou de sa fille?

--Pas le moins du monde. C'est un homme prévoyant, qui veut se mettre

à l'abri des coups du sort et des caprices du scrutin. Il a promesse du

roi d'être fait pair de France dans la première fournée, et il grille de

s'asseoir parmi les ducs et les comtes de la fabrique de Napoléon ou de

ses prédécesseurs.

--Eh bien! dit l'avocat, je réfléchirai.

--Tu réfléchiras! Crois-tu qu'il soit si aisé de rencontrer ensemble une

dot d'un million et un mandat de député? Réfléchir! Crois-tu qu'Oliveira

soit en peine de marier sa fille? Je connais un petit duc, malmené par

les révolutions et par le lansquenet, qui la ferait volontiers duchesse;

mais Oliveira craint de jouer chez son gendre le rôle de père aux écus,

qu'on exploite et dont on rit, et il s'est déclaré contre le faubourg

Saint-Germain.

--Diable! mon futur beau-père ne manque pas de bon sens.

--Tu acceptes donc?

--Est-ce que je puis vous refuser quelque chose, cher oncle?

--Et tu te souviendras toujours que je t'ai mis la députation à la main?

--Jusqu'à la consommation des siècles. Mais quel besoin pouvez-vous

avoir de moi? N'êtes-vous pas riche, n'êtes-vous pas bien en cour? Que

vous reste-t-il à désirer?

--Une misère, à laquelle je ne tiens que pour avoir la paix dans mon

ménage; mais ta tante le veut, et je n'ose rien lui refuser.

--Voyons cette misère.

--Une commanderie dans la Légion d'honneur et la présidence d'une

section du conseil d'État; ma femme prétend que cela fait bien au bas

d'une carte.

--Eh bien, cher oncle, ce n'est pas cela qui nous empêchera d'épouser

Mlle Oliveira aux yeux de saphir. Mais est-ce à moi de distribuer des

croix et de régler les rangs au conseil d'État?

--Pourquoi non? Tu parles comme un Démosthènes et tu sais te faire

entendre. Crois-tu que ce soit un mérite si commun à la Chambre des

députés? Va, va, je connais plus d'un ministre qui serait en peine

d'en faire autant. Si tu veux seulement nouer ta cravate avec moins de

négligence, ne faire aucun geste, n'être ému de rien, avoir la tête et

les yeux dans la position du soldat sans armes (_les yeux à quinze

pas devant toi, la tête fixe et mobile_), ne te permettre aucune

plaisanterie, ce qui choque toujours les niais (c'est-à-dire les trois

quarts de toutes les Assemblées), et citer avec respect les divins

axiomes de M. Royer-Collard; si à tous ces mérites tu ajoutes celui

de voter _bien_, c'est-à-dire tantôt avec la gauche et tantôt avec le

centre, suivant les intérêts du jour, je te prédis la plus brillante

fortune. Tu seras premier ministre avant dix ans, et je serai, moi,

grand-croix, ce qui fera plaisir à ma femme et honneur à la famille.

--Accordé. Laissez-moi seulement le temps de faire restituer à mon ami

Ripainsel un ou deux millions que la communauté de P.... a eu l'adresse

de se faire léguer par son oncle: à mon retour, je vous suivrai chez le

père Oliveira.

--Que veux-tu dire avec ton Ripainsel?

--Lisez cette lettre.

--Laisse-moi là ce Ripainsel, dit l'oncle après avoir lu, et prends

l'occasion par son unique cheveu. Viens voir Oliveira; c'est un bon

homme qui a fait fortune dans le commerce des bottes percées et des

vaudevilles éculés, et qui n'en est pas plus fier.

--Il fait des vaudevilles?

--Il n'en fait plus depuis qu'il est homme politique; mais il en a

fabriqué, à vingt ans, cinq ou six douzaines qui n'étaient, ma foi, ni

meilleurs ni pires que tous ceux qu'on applaudit et qu'on siffle. Tu ne

connais donc pas ton futur beau-père?

--Je ne l'ai jamais vu.--Vous dites qu'il est millionnaire et député,

cela me suffit.

--Oh! c'est quelque chose de plus. Tu vas voir un petit homme tout rond,

riant, fleuri, bavard, spirituel, inventif, caressant, poli, cordial,

empressé, obligeant, indifférent à tout, excepté à ses intérêts, sachant

amasser, sachant dépenser, sachant promettre et oublier sa promesse,

homme d'affaires qui serait un grand personnage s'il voulait prendre

intérêt à la politique, sceptique au point de ne pas savoir s'il est

baptisé ou circoncis, honnête homme au demeurant, autant que peut

l'être un spéculateur de profession, et ami des arts comme ces banquiers

illustres de Venise et de Florence pour qui peignaient et sculptaient

Titien et Michel-Ange. Nous irons chez lui ce soir.

--Ce soir, puisque vous le voulez», dit l'avocat.

Brancas; Les amours de Quaterquem · 第 4 / 26 题