M. Omer fit un signe de tête, et se caressa le menton.

«Précisément. Et puis, avec le moindre chiffon, elle s'habillait

mieux que les autres avec beaucoup d'argent, et ça ne fait pas

plaisir, vous comprenez. Enfin elle était un peu comme qui dirait

capricieuse, oui, j'irai jusqu'à dire qu'elle était positivement

capricieuse, continua M. Omer, elle ne savait pas ce qu'elle

voulait; elle n'était jamais contente, elle était un peu gâtée

enfin. C'est tout ce qu'on a jamais dit contre elle, n'est-ce pas,

Minnie?

-- Oui, mon père, dit mistress Joram. C'est bien tout, je crois.

-- Ainsi donc, elle commença par entrer en place, dit M. Omer,

pour tenir compagnie à une vieille dame difficile à vivre; elles

ne purent s'accorder, et la petite n'y resta pas longtemps. Après

cela, elle est entrée en apprentissage ici, avec un engagement de

trois ans: en voilà bientôt deux de passés, et c'est bien la

meilleure fille qu'on puisse voir. Elle fait autant d'ouvrage à

elle seule que six ouvrières ensemble, n'est-ce pas, Minnie?

-- Oui, mon père, répliqua Minnie. On ne dira pas que je ne lui

rends pas justice.

-- Bien, dit M. Omer, c'est comme ça que ça doit être. Maintenant,

monsieur, comme je n'ai pas envie que vous disiez que je fais des

histoires bien longues pour un homme qui a l'haleine si courte, je

crois qu'en voilà assez là-dessus.»

Ils avaient baissé la voix en parlant d'Émilie, d'où je conclus

qu'elle n'était pas loin. Sur la question que j'en fis, M. Omer,

d'un signe de tête, m'indiqua la porte de l'arrière-boutique. Je

demandai précipitamment si je pouvais regarder, et en ayant reçu

pleine permission, je m'approchai du carreau et je vis par la

vitre Émilie à l'ouvrage. Elle était charmante, petite, avec les

grands yeux bleus qui avaient jadis pénétré mon coeur, et elle

riait en regardant un autre enfant de Minnie qui jouait auprès

d'elle. Elle avait un petit air décidé qui rendait probable ce que

je venais d'entendre dire de son caractère, et je retrouvai dans

son regard des restes de son humeur capricieuse du temps passé,

mais rien dans son joli visage ne faisait prévoir pour elle un

autre avenir que le bonheur et la vertu... Pourtant l'ancien air,

cet air qui ne cesse jamais, hélas! le toc toc fatal retentissait

toujours au fond de la cour.

«Vous plairait-il d'entrer pour lui parler, monsieur? dit M. Omer.

Entrez! Faites comme chez vous!»

J'étais trop timide pour accepter alors sa proposition; j'avais

peur de la troubler et de me troubler aussi, je demandai seulement

à quelle heure elle rentrait chez elle le soir, pour choisir en

conséquence le moment de notre visite; et prenant congé de

M. Omer, de sa jolie fille et de ses petits enfants, je me rendis

chez ma bonne vieille Peggotty. Elle était là, dans sa cuisine,

elle faisait le dîner! Elle m'ouvrit dès que j'eus frappé à la

porte, et me demanda ce que je désirais. Je la regardai en

souriant, mais elle, elle ne souriait pas du tout. Je n'avais

jamais cessé de lui écrire, mais il y avait au moins sept ans

qu'elle ne m'avait vu.

«M. Barkis est-il chez lui, madame? dis-je en prenant une grosse

voix de basse-taille.

-- Il est à la maison, monsieur, dit Peggotty, mais il est au lit,

malade de rhumatismes.

-- Est-ce qu'il va encore à Blunderstone, maintenant? demandai-je.

-- Oui, monsieur, quand il est bien portant, répondit-elle.

-- Et vous, mistress Barkis, y allez-vous quelquefois?»

Elle me regarda plus attentivement, et je remarquai un mouvement

convulsif dans ses mains.

«Parce que j'avais quelques renseignements à prendre sur une

maison située par là, qu'on appelle..., voyons donc...

Blunderstone la Rookery, dis-je.»

Elle recula d'un pas en avançant les mains avec un mouvement

d'effroi, comme pour me repousser.

«Peggotty! m'écriai-je.

-- Mon cher enfant!» s'écria-t-elle, et nous fondîmes tous deux en

larmes en nous embrassant.

Je n'ai pas le coeur de dire toutes les extravagances auxquelles

elle se livra, les larmes et les éclats de rire qui se

succédèrent, l'orgueil et la joie qu'elle me témoignait, le

chagrin qu'elle éprouvait en pensant que celle dont j'aurais dû

être l'orgueil et la joie n'était pas là pour me serrer dans ses

bras. Je n'eus pas seulement l'idée que je me montrais bien enfant

en répondant à toute cette émotion par la mienne. Je crois que je

n'avais jamais ri ni pleuré de ma vie, même avec elle, plus

franchement que ce matin-là.

«Barkis sera si content! dit Peggotty en essuyant ses yeux avec

son tablier, cela lui fera plus de bien que tous ses cataplasmes

et ses frictions. Puis-je aller lui dire que vous êtes ici? Vous

monterez le voir, n'est-ce pas, David?»

Cela allait sans dire, mais Peggotty ne pouvait venir à bout de

sortir de sa chambre, car toutes les fois qu'elle se trouvait près

de la porte, elle se retournait pour me regarder, et alors elle

revenait rire et pleurer sur mon épaule. Enfin, pour faciliter les

choses, je montai avec elle, et après avoir attendu un moment, à

la porte, qu'elle eût préparé M. Barkis à ma visite, je me

présentai devant le malade.

Il me reçut avec un véritable enthousiasme. Ses rhumatismes ne lui

permettant pas de me tendre la main, il me demanda en grâce de

secouer la mèche de son bonnet de coton, ce que je fis de tout mon

coeur. Quand je fus enfin assis auprès de son lit, il me dit qu'il

croyait encore me conduire sur la route de Blunderstone, et que

cela lui faisait un bien infini. Couché comme il l'était, dans son

lit, avec des couvertures jusqu'au cou, il avait l'air de n'être

autre chose qu'un visage, comme les chérubins dans les tableaux,

ce qui faisait l'effet le plus étrange.

«Quel nom avais-je donc écrit dans la carriole, monsieur? dit

M. Barkis avec un petit sourire de rhumatisant.

-- Ah! monsieur Barkis, nous avons eu de bien graves conversations

sur ce sujet, qu'en dites-vous?

-- Il y avait longtemps que je voulais bien, n'est-ce pas,

monsieur? dit M. Barkis.

-- Très-longtemps, répondis-je.

-- Et je ne le regrette pas, dit M. Barkis. Vous rappelez-vous

cette fois que vous m'avez dit qu'elle faisait les tartes aux

pommes et toute la cuisine chez vous?

-- Oui, très-bien, répondis-je.

-- C'était vrai, dit M. Barkis, comme deux et deux font quatre,

aussi exact, dit M. Barkis, en agitant son bonnet de nuit (ce qui

était la seule manière en son pouvoir de donner du poids à ses

paroles), aussi exact que le percepteur à faire payer l'impôt, et

il n'y a rien de plus exact.»

M. Barkis tourna les yeux vers moi comme s'il attendait mon

adhésion à ce résultat des réflexions qu'il avait élaborées dans

son lit; je donnai donc mon assentiment.

«Il n'y a rien de plus exact, répéta M. Barkis, un pauvre homme

comme moi s'en aperçoit bien quand il est malade, car je suis

très-pauvre, monsieur.

-- Je suis bien fâché de cela, monsieur Barkis.

-- Très, très-pauvre, dit M. Barkis.»

Ici, il sortit à grand'peine sa main droite de son lit, et

parvint, après quelques efforts inutiles, à saisir un bâton qui

était accroché au chevet de son lit. Après avoir donné quelques

coups de cet instrument, son visage commençait à se décomposer,

quand il frappa enfin une caisse dont je voyais l'un des bouts

depuis longtemps; alors il se remit un peu.

«Des vieux habits, dit M. Barkis.

-- Oh! dis-je.

-- Je voudrais bien que ce fût de l'argent, monsieur, dit

M. Barkis.

-- Je le voudrais aussi pour vous.

-- Mais ce n'en est pas,» dit M. Barkis en ouvrant les yeux tout

grands.

Je déclarai que j'en étais bien convaincu, et M. Barkis tourna un

regard plus doux vers sa femme en me disant:

«C'est bien la meilleure et la plus utile des femmes, que C. P.

Barkis! C. P. Barkis mérite et au delà tous les éloges qu'on peut

faire d'elle. Ma chère, vous allez préparer un dîner soigné pour

aujourd'hui; quelque chose de bon à manger et à boire, n'est-ce

pas? pour la compagnie.

J'allais protester contre l'honneur qu'il voulait me faire, mais

je remarquai que Peggotty, qui était assise de l'autre côté du

lit, désirait extrêmement me voir accepter cette offre. Je gardai

donc le silence.

«J'ai quelques pence par là, ma chère, dit M. Barkis, mais je suis

las maintenant; si vous voulez emmener M. David pendant que je

vais faire un petit somme, je tâcherai de trouver ce qu'il vous

faut quand je me réveillerai.»

Nous quittâmes la chambre, sur cette requête. Quand nous pûmes

sortir, Peggotty m'apprit que M. Barkis, étant devenu un peu plus

serré que par le passé, avait toujours recours à ce stratagème,

chaque fois qu'il s'agissait de tirer une pièce de monnaie de son

coffre, et qu'il endurait des tortures inconcevables à se traîner

tout seul hors de son lit pour chercher son argent dans cette

malheureuse caisse. En effet, nous l'entendîmes bientôt pousser

des gémissements étouffés, attendu que ce procédé de pie voleuse

faisait craquer toutes ses jointures endolories: mais Peggotty,

malgré des regards qui exprimaient toute sa compassion pour son

mari, m'assura que ce mouvement de générosité lui ferait du bien,

et qu'il valait mieux le laisser faire. Elle le laissa donc gémir

tout seul, jusqu'à ce qu'il eût regagné son lit, en souffrant le

martyre, j'en suis sûr. Alors il nous appela, et faisant semblant

d'ouvrir les yeux après un bon somme, il tira une guinée qu'il

avait mise sous son oreiller. La satisfaction de nous avoir

trompés et de garder un secret impénétrable sur le contenu de son

coffre, semblait être à ses yeux une compensation suffisante pour

toutes ses tortures.

Je préparai Peggotty à l'arrivée de Steerforth, et il parut

bientôt. Je suis persuadée qu'elle ne faisait aucune différence

entre les bontés qu'il avait eues pour moi et des services qu'il

aurait pu lui rendre à elle-même, et qu'elle était disposée

d'avance à le recevoir avec reconnaissance et dévouement dans tous

les cas; mais ses manières gaies et franches, sa bonne humeur, sa

belle figure, le don naturel qu'il possédait de se mettre à la

portée de ceux avec qui il se trouvait et de toucher juste, quand

il voulait s'en donner la peine, la corde sensible de chacun, tout

cela fit la conquête de Peggotty en cinq minutes. D'ailleurs ses

façons avec moi auraient suffi pour la subjuguer. Mais, grâce à

toutes ces raisons combinées, je crois, en vérité, qu'elle

éprouvait une sorte d'adoration pour lui, quand il sortit de chez

elle ce soir-là.

Il resta à dîner chez Peggotty. Si je disais qu'il y consentit

volontiers, je n'exprimerais qu'à demi la bonne grâce et la gaieté

qu'il mit à accepter. Quand il entra dans la chambre de M. Barkis,

on aurait dit qu'il y apportait le bon air et la lumière; sa

présence était comme un baume rafraîchissant. Sans effort, sans

bruit, sans apprêt, il apportait à tout ce qu'il faisait un air

d'aisance qu'on ne peut décrire, il semblait qu'il ne pût faire

autrement, ni faire mieux, et la grâce, le naturel, le charme de

ses manières me séduisent encore aujourd'hui quand j'y pense.

Nous rîmes à coeur joie dans la petite salle à manger, où je

retrouvai sur le pupitre le livre des Martyrs, auquel on n'avait

pas touché depuis mon départ, et je feuilletai de nouveau ses

vieilles images si terribles qui m'avaient tant fait peur, et qui

ne me faisaient plus rien du tout. Quand Peggotty parla de ma

chambre, me disant qu'elle était prête et qu'elle espérait bien

que je viendrais y coucher, avant que j'eusse pu jeter un regard

d'hésitation sur Steerforth, il avait compris ce dont il

s'agissait.

«Cela va sans dire, s'écria-t-il, vous coucherez ici pendant notre

séjour, et moi je resterai à l'hôtel.

-- Mais vous emmener si loin pour vous abandonner, cela ne me

semble pas d'un bon camarade, Steerforth! répondis-je.

-- Mais, au nom du ciel, n'appartenez-vous pas naturellement à

M. Barkis? dit-il. Et qu'importe ce qu'il vous semble, en

comparaison de cela!» Tout fut donc convenu sur l'heure.

Il soutint son rôle de la manière la plus brillante jusqu'au

dernier moment, et à huit heures nous prîmes le chemin du bateau

de M. Peggotty. Le charme des manières de Steerforth semblait

augmenter à mesure que les heures s'écoulaient, et je pensais même

alors, comme j'en suis convaincu maintenant, que le besoin de

plaire, aidé par le succès, lui inspirait une délicatesse plus

raffinée, un tact exquis qui ajoutait à la finesse de ses

instincts naturels. Si on m'avait dit alors que c'était pour lui

un simple jeu, auquel il avait recours, dans l'excitation du

moment, pour occuper son esprit: un désir irréfléchi de prouver sa

supériorité, dans le but de conquérir pour un moment une chose

pour lui sans valeur, qu'il laisserait là au bout d'un moment; si

quelqu'un m'avait dit un pareil mensonge, ce soir-là, je ne sais à

quoi il se serait exposé de ma part: il est sûr qu'il aurait eu

tout à craindre de mon indignation.

Probablement, cette accusation n'aurait fait que redoubler chez

moi, si c'eût été possible, les sentiments de dévouement et

d'affection romanesques qui remplissaient mon coeur, pendant que

je marchais côte à côte avec lui sur la plage déserte, dans la

direction du vieux bateau, le vent gémissant autour de nous d'une

manière plus lugubre qu'il ne l'avait jamais fait, même le jour où

j'apparus pour la première fois sur le seuil de M. Peggotty.

«C'est un endroit un peu sauvage, n'est-ce pas, Steerforth?

-- Un peu triste dans l'obscurité, dit-il, et la mer rugit comme

si elle voulait nous dévorer. Voilà une lumière là-bas, est-ce là

le bateau?

-- Oui, c'est le bateau, répondis-je. C'est bien celui que j'avais

vu ce matin, dit-il, j'y étais venu d'instinct, apparemment!»

Nous cessâmes de parler en approchant de la lumière; je cherchai

la porte, je mis la main sur le loquet, et, faisant signe à

Steerforth de rester tout près de moi, j'entrai.

De l'extérieur nous avions distingué des voix: au moment de notre

entrée j'entendis frapper des mains, et j'aperçus avec étonnement

que cette manifestation venait de la lamentable mistress Gummidge;

mais mistress Gummidge n'était pas la seule personne qui parût

dans cet état d'excitation peu ordinaire. M. Peggotty, riant de

toutes ses forces et le visage illuminé par une joie inaccoutumée,

ouvrait ses grands bras pour y recevoir la petite Émilie; Ham,

avec une expression d'admiration et de ravissement mêlée d'une

certaine timidité gauche qui ne lui seyait pas mal, tenait la

petite Émilie par la main, comme s'il la présentait à M. Peggotty;

la petite Émilie elle-même, rouge et embarrassée, mais évidemment

ravie de la joie de M. Peggotty, allait échapper à Ham pour se

réfugier dans les bras de M. Peggotty, mais elle nous vit la

première et s'arrêta en nous voyant. Tel était le groupe que nous

aperçûmes en passant de l'air froid et humide de la nuit à la

chaude atmosphère de la chambre, et mon premier regard tomba sur

mistress Gummidge qui était sur le second plan à battre des mains

comme une folle.

Ce petit tableau disparut comme un éclair au moment de notre

entrée. J'étais déjà au milieu de la famille étonnée, face à face

avec M. Peggotty, lorsque Ham s'écria:

«C'est M. David, c'est M. David!»

En un instant, il se fit un échange inouï de poignées de mains:

tout le monde parlait à la fois: on se demandait des nouvelles les

uns des autres: on se disait la joie qu'on avait à se revoir.

M. Peggotty était si fier et si heureux pour sa part qu'il ne

savait que dire, et qu'il se bornait à me tendre la main, pour

reprendre ensuite celle de Steerforth, puis la mienne, et à

secouer ses cheveux crépus, en riant avec une telle expression de

joie et de triomphe qu'il y avait plaisir à le regarder.

«Jamais on n'a vu, je crois, chose pareille, dit M. Peggotty; ces

deux messieurs, de véritables messieurs sous mon toit ce soir,

sérieusement, ce soir! Émilie, ma chérie, venez ici! venez ici,

petite sorcière! voilà l'ami de M. David, ma chère! Voilà le

monsieur dont vous avez entendu parler, Émilie. Il vient avec

M. David pour vous voir; c'est le plus beau jour de la vie de

votre oncle, quoi qu'il puisse lui arriver par la suite! Hourrah!»

Après avoir prononcé ce discours d'un seul trait, et avec une

animation et une joie sans bornes, M. Peggotty prit dans ses

grandes mains la figure de sa nièce, et après l'avoir embrassée de

tout son coeur une dizaine de fois, appuya cette petite tête

contre sa large poitrine, en caressant les cheveux d'Émilie aussi

doucement qu'eût pu le faire la main d'une dame. Puis il la laissa

aller: elle s'enfuit dans la petite chambre où je couchais

autrefois, et M. Peggotty, hors d'haleine, grâce à la satisfaction

inaccoutumée qu'il éprouvait, se retourna vers nous...

«Messieurs, dit-il, si deux messieurs comme vous, des messieurs de

naissance...

-- C'est vrai, c'est vrai! criait Ham. Bien dit! c'est la vérité,

M. David! Des messieurs de naissance! c'est la vérité!

-- Si deux messieurs, deux messieurs de naissance, ne peuvent

m'excuser d'être un peu bouleversé quand ils apprendront l'état

des choses, je vous demande pardon. Émilie, ma chère. Elle sait ce

que je vais dire, c'est pour cela qu'elle s'est sauvée.» Là-dessus

sa joie éclata de nouveau: «Mistress Gummidge, voulez-vous avoir

la bonté de voir ce qu'elle est devenue?»

Mistress Gummidge fit un signe de tête et disparut.

«Si ce jour n'est pas le plus beau de ma vie, dit M. Peggotty, en

s'asseyant près du feu, je veux bien être un homard, et un homard

bouilli, qui plus est. Cette petite Émilie, monsieur, dit-il plus

bas à Steerforth, celle que vous avez vue ici tout à l'heure et

qui était toute rouge...»

Steerforth ne fit qu'un signe de tête, mais avec une expression

d'intérêt si marquée, et une telle sympathie pour les sentiments

de M. Peggotty, que celui-ci lui répondit comme s'il avait parlé:

«Sans doute, c'est bien elle, et je vois que vous l'avez bien

jugée. Merci, monsieur.»

Ham me fit signe plusieurs fois de suite, comme s'il voulait en

dire autant.

«Notre petite Émilie, dit M. Peggotty, a été pour nous tout ce

qu'une créature aussi charmante peut être pour une maison; je ne

sais pas grand'chose, mais par exemple, je sais bien cela: ce

n'est pas mon enfant, je n'en ai jamais eu, mais je ne pourrais

pas l'aimer davantage, vous comprenez! cela serait impossible.

-- Je comprends parfaitement, dit Steerforth.

-- Je le sais bien, monsieur, répartit M. Peggotty, et je vous

remercie encore. M. David peut se rappeler ce qu'elle était

autrefois. Vous pouvez juger vous-même de ce qu'elle est

maintenant; mais ni l'un ni l'autre vous ne pouvez savoir ce

qu'elle est et ce qu'elle sera pour un coeur qui l'aime comme le

mien. Je suis un peu rude, monsieur, dit M. Peggotty, je suis

aussi rude qu'un hérisson de mer, mais personne, si ce n'est peut-

être une femme, ne pourrait comprendre ce que ma petite Émilie est

pour moi. Et entre nous, dit-il en baissant encore la voix, le nom

de cette femme qui pourrait me comprendre n'est toujours pas

mistress Gummidge, quoiqu'elle ait un tas de qualités.»

M. Peggotty ébouriffa de nouveau ses cheveux avec ses deux mains

comme pour se préparer à ce qu'il avait encore à dire, puis il

appuya ses mains sur ses genoux et reprit:

«Il y avait quelqu'un qui avait connu notre Émilie, depuis le

temps que son père avait été noyé, qui l'avait vue constamment et

dans son enfance, et quand elle était jeune fille, et enfin quand

elle était devenue femme. Il n'était pas très-beau à voir, dit

M. Peggotty, un peu dans mon genre, un peu rude, l'air d'un loup

de mer, mais en tout un honnête garçon, et qui avait le coeur bien

placé.»

Je me disais que je n'avais jamais vu Ham montrer toutes ses dents

en souriant comme il le faisait ce soir-là.

«Et voilà-t-il pas que ce marin-là, dit M. Peggotty, va s'aviser

de donner son coeur à notre petite Émilie! Il la suit partout, il

devient presque son domestique, il perd l'appétit, et à la fin des

fins il me laisse voir ce dont il retourne. Or moi, je pouvais

souhaiter, voyez-vous, de savoir ma petite Émilie en bon train de

se marier. Je pouvais désirer en tous cas de la voir promise à un

honnête homme qui eût le droit de la défendre. Je ne sais pas ce

qu'il me reste de temps à vivre, et si je ne dois pas mourir

bientôt: mais je sais que si j'étais pris une de ces nuits par un

coup de vent sur les bancs de Yarmouth là-bas, et que si je voyais

pour la dernière fois les lumières de la ville au-dessus des

vagues devenues insurmontables, je me laisserais couler plus

tranquillement si je pouvais me dire: «Il y a là sur la terre

ferme un homme qui sera fidèle à ma petite Émilie, que Dieu

bénisse, et avec lequel elle n'a rien à craindre de personne tant

qu'il vivra!»

M. Peggotty, dans le feu de son discours, fit du bras droit le

geste de dire adieu aux lumières de la ville du sein des flots;

puis, échangeant un signe de tête avec Ham dont il avait rencontré

le regard, il reprit son récit.

«Alors je conseille à mon individu de parler à Émilie. Il est bien

assez grand, mais il est timide comme un enfant, et il n'ose pas.

Alors je m'en suis chargé. «Comment, lui! dit Émilie, lui que j'ai

connu depuis tant d'années, et que j'aime tant! Oh! mon oncle, je

ne pourrai jamais l'épouser! c'est un si bon garçon!» Alors je

l'embrasse, et je ne lui en parle plus que pour lui dire: «Ma

chère, vous avez bien fait de répondre franchement, cela vous

regarde, vous êtes libre comme un petit oiseau.» Là-dessus, je

vais trouver le garçon et je lui dis: «J'aurais bien voulu

réussir. Mais cela ne se peut pas. Mais vous pourrez rester

ensemble comme par le passé,» et voilà ce que je vous dis: «Soyez

toujours avec elle ce que vous étiez autrefois, et n'ayez pas

peur. -- Je le ferai,» qu'il me dit en me serrant la main, et il

l'a fait honorablement et vaillamment depuis deux ans, toujours le

même ici qu'auparavant.»

La physionomie de M. Peggotty, qui avait changé d'expression dans

les différentes périodes de son récit, reprit celle d'un joyeux

triomphe, et posant une main sur les genoux de Steerforth, et

l'autre sur les miens, après les avoir préalablement humectées,

pour ajouter à la solennité de l'action oratoire, en les frottant

l'une contre l'autre, il continua, en s'adressant alternativement

à chacun de nous:

«Tout d'un coup, un soir, comme qui dirait ce soir, la petite

Émilie revient de son ouvrage et lui avec elle! Il n'y a rien là

de bien extraordinaire, allez-vous me dire, et c'est bien vrai,

car il veille sur elle comme un frère, quand il fait nuit, et

aussi quand il fait jour, et à toute heure. Mais voilà le matelot

qui la prend par la main, et qui me crie d'un air joyeux:

«Regardes bien! voilà ma petite femme!» et elle, la voilà qui dit

aussi, moitié hardiesse et moitié honte, moitié riant, moitié

pleurant: «Oui, mon oncle, si vous voulez bien. -- Si je veux

bien! s'écriait M. Peggotty en roulant les yeux en extase à cette

idée, mon Dieu, comme si je désirais autre chose! -- Si vous

voulez bien; je suis plus raisonnable maintenant; j'y ai réfléchi

et je serai une bonne petite femme pour lui si je peux, c'est un

si bon garçon!» Là-dessus mistress Gummidge se met à battre des

mains comme au spectacle, et vous entrez. Voilà le fait, s'écria

M. Peggotty, «et vous entrez!» Cela s'est passé ici, à l'instant

même, et voilà l'homme qu'elle épousera aussitôt que son

apprentissage va être fini!»

Ham trébucha tant qu'il put sous le coup de poing que M. Peggotty

lui lança, dans sa joie, comme une marque de confiance et

d'amitié; mais, se sentant obligé, en conscience, de nous dire

aussi quelque chose, voici ce qu'il se mit à balbutier avec

beaucoup de peine:

«Elle n'était pas plus grande que vous, à votre premier voyage

ici, monsieur David, ... que je devinais déjà ce qu'elle

deviendrait... Je l'ai vue pousser... comme une fleur, messieurs.

Je donnerais ma vie pour elle... de tout coeur, avec bien du

plaisir... monsieur David. Elle est pour moi, messieurs... plus

que... elle est pour moi tout ce qu'il me faut, et plus que...

plus que je ne saurai jamais dire. Je l'aime de tout mon coeur. Il

n'y a pas un gentleman sur la terre... ni en mer non plus, qui

aime sa femme plus que je ne l'aime, quoiqu'il y ait bien des

pauvres diables comme moi qui pourraient... exprimer mieux... ce

qu'ils veulent dire.»

J'étais ému de voir ce robuste et vigoureux garçon trembler

d'amour pour la petite créature qui lui avait gagné le coeur.

J'étais ému de la confiance simple et naturelle que M. Peggotty et

lui venaient de nous témoigner. J'étais ému du récit même. Toute

cette émotion n'était-elle pas, en grande partie, l'effet des

souvenirs de mon enfance, c'est ce que je ne sais pas. Je ne sais

pas si je n'étais pas venu avec quelque vague idée d'aimer encore

la petite Émilie, je sais seulement que j'étais heureux de tout ce

que je voyais, mais qu'au premier moment, c'était un plaisir d'une

nature si délicate, qu'un rien eût pu la changer en souffrance.

Par conséquent, si c'eût été à moi de toucher avec quelque adresse

la corde qui vibrait dans tous les coeurs, je m'en serais bien mal

tiré. Mais heureusement Steerforth était là, et il y réussit avec

tant d'habileté, qu'en un instant nous nous trouvâmes tous aussi à

notre aise, aussi heureux que nous pouvions l'être.

«Monsieur Peggotty, dit-il, vous êtes un excellent homme et vous

méritez bien d'être heureux comme vous l'êtes ce soir! Donnez-moi

une poignée de main, Ham, mon garçon, je vous fais mon compliment!

Une poignée de main aussi! -- Pâquerette, tisonnez le feu, et

faites-le flamber comme il faut! Monsieur Peggotty, si vous ne

décidez pas votre jolie nièce à venir reprendre la place au coin

du feu que j'abandonne pour elle, je m'en vais. Je ne voudrais pas

causer, pour tout l'or des Indes, un vide dans votre cercle ce

soir, et ce vide-là surtout!»

M. Peggotty alla donc dans mon ancienne chambre chercher la petite

Émilie. Au commencement, elle ne voulait pas venir, et Ham

disparut pour s'en mêler. Enfin on l'amena près du feu; elle était

très-confuse et très-intimidée, mais elle se remit un peu en

remarquant les manières douces et respectueuses de Steerforth

envers elle, l'adresse avec laquelle il évitait tout ce qui

pouvait l'embarrasser, l'entrain avec lequel il entretenait

M. Peggotty de bateaux, de marées, de vaisseaux et de pêche;

l'appel qu'il fit à mes souvenirs à propos du temps où il avait vu

M. Peggotty chez M. Creakle, le plaisir qu'il avait à voir le

bateau et sa cargaison, enfin, la grâce et l'aisance avec

lesquelles il nous attira tous, par degré, dans un cercle

enchanté, où nous parlions sans embarras et sans gêne.

À vrai dire, Émilie, pourtant, ne parla guère de toute la soirée,

mais elle écoutait, elle regardait; son visage était animé, elle

était charmante! Steerforth raconta l'histoire d'un terrible

naufrage que lui rappelait sa conversation avec M. Peggotty: il le

dépeignait avec le même feu que s'il était présent à la scène, et

les yeux de la petite Émilie étaient fixés sur lui, comme si elle

voyait aussi, dans ses traits, le spectacle qu'il décrivait si

bien. Il nous raconta ensuite une aventure comique qui lui était

arrivée, pour nous remettre de l'histoire du naufrage, et il y mit

autant de gaieté que si c'était un récit nouveau pour lui comme

pour nous; aussi la petite Émilie riait de tout son coeur, et

quand nous entendîmes le bateau retentir de cette douce musique,

nous nous mîmes tous à rire, Steerforth tout le premier, cédant à

l'entraînement d'une gaieté si franche et si naïve. Il fit chanter

ou plutôt mugir à M. Peggotty le chant du marin:

_Quand le vent souffle, souffle, souffle._

Puis il chanta à son tour une chanson de matelot avec tant de

charme et de sentiment, qu'il me semblait presque que, cette fois-

ci, le vent qui gémissait autour de la maison, et qu'on entendait

murmurer au milieu du silence, n'était venu là que pour l'écouter.

Quant à mistress Gummidge, il arracha cette victime de la

mélancolie à la contemplation de ses chagrins avec un succès que

personne n'avait obtenu depuis la mort du vieux (je le tiens de

M. Peggotty). Il lui laissa si peu le temps de gémir sur ses

misères, qu'elle dit le lendemain matin qu'il fallait qu'il l'eût

ensorcelée.

N'allez pas croire, pourtant, qu'il gardât le monopole de

l'attention générale ou de la conversation. Quand la petite Émilie

eut repris courage et qu'elle commença, avec quelque embarras

encore, à me parler, à travers l'âtre, de nos promenades sur la

grève, et des coquilles et des cailloux que nous y avions

ramassés; quand je lui demandai si elle se souvenait combien je

lui étais dévoué, et que nous rougîmes tous deux en riant et en

pensant au bon temps passé qui semblait déjà si loin de nous,

Steerforth écoutait en silence et nous regardait d'un air pensif.

Elle était assise alors sur la vieille caisse, dans son petit

coin, près du feu; elle y resta toute la soirée; Ham était à côté

d'elle, à la place que j'occupais jadis. Je ne pus découvrir si

c'était encore un reste de ses taquineries d'autrefois, ou l'effet

d'une modestie timide occasionnée par notre présence, mais je

remarquai qu'elle resta toute la soirée près du mur, sans

s'approcher de lui une seule fois.

Autant que je me rappelle, il était près de minuit quand nous

prîmes congé d'eux. On nous avait donné à souper du poisson séché

et des biscuits de mer; Steerforth, de son côté, avait sorti de sa

poche un flacon de genièvre de Hollande que nous avions bu entre

hommes (je puis dire entre hommes maintenant, sans rougir). Nous

nous séparâmes gaiement, et pendant qu'ils se pressaient tous à la

porte pour nous éclairer le plus longtemps possible, je vis les

yeux bleus de la petite Émilie qui nous regardait en se cachant

derrière Ham, et j'entendis sa douce voix nous recommander de

faire attention en nous en allant.

«Quelle charmante petite personne! dit Steerforth en me prenant le

bras. Ma foi, c'est un endroit assez drôle, et de drôles de gens;

je ne suis pas fâché de les avoir vus: cela change.

-- Et puis, nous avons eu du bonheur, ajoutai-je, d'arriver juste

à temps pour être témoins de leur joie à la perspective de ce

mariage. Je n'ai jamais vu des gens si heureux! Quel plaisir de

voir et de partager, comme nous l'avons fait, leur joie innocente!

-- Il est un peu lourdaud, n'est-ce pas, pour épouser la petite?»

dit Steerforth.

Il avait témoigné tant de sympathie au pauvre Ham et à tous les

autres, que je fus un peu blessé de la froideur de cette réponse

inattendue. Mais, en me retournant vivement, je vis sourire ses

yeux, et je repartis avec un grand soulagement:

«Ah! Steerforth, riez, riez tant que vous voudrez, de ces pauvres

gens! taquinez miss Dartle ou essayez de plaisanter pour me cacher

vos sympathies véritables: cela m'est égal, je vous connais trop

bien. Quand je vois comme vous comprenez les pauvres gens, avec

quelle franchise vous pouvez prendre part à la joie d'un rude

pêcheur comme M. Peggotty, et vous prêter à la passion de ma

vieille bonne pour moi, je sens qu'il n'y a pas parmi les pauvres

une joie ou un chagrin, une seule émotion qui puisse vous être

indifférente, et mon affection et mon admiration pour vous,

Steerforth, en deviennent vingt fois plus fortes.»

Il s'arrêta, me regarda en face, et me dit:

«Pâquerette, je crois que vous parlez sérieusement, comme un

honnête garçon que vous êtes. Je voudrais bien que nous fussions

tous de même!»

Un moment après, il chantait gaiement la chanson de M. Peggotty,

pendant que nous arpentions d'un bon pas la route de Yarmouth.

David Copperfield - Tome I · 第 33 / 50 题