CHAPITRE XXII.

Nouveaux personnages sur un ancien théâtre.

Steerforth passa plus de quinze jours avec moi à Yarmouth. Il est

inutile de dire que la plus grande partie de notre temps

s'écoulait de compagnie; pourtant il arrivait parfois que nous

nous séparions pendant quelques heures. Il était assez bon marin;

moi je ne l'étais guère, et quand il allait pêcher avec

M. Peggotty, ce qui était un de ses amusements favoris, je restais

en général à terre. J'étais aussi plus retenu que lui par suite de

ma résidence chez Peggotty: je savais qu'elle soignait M. Barkis

tout le jour, et je n'aimais pas à rentrer tard, tandis que

Steerforth qui couchait à l'hôtel était libre de ses actions, et

n'avait à consulter que ses fantaisies. Voilà comment je finis par

savoir qu'il donnait de petites régalades aux pêcheurs dans le

cabaret que fréquentait quelquefois M. Peggotty, à l'enseigne de

la _Bonne-volonté_, quand j'étais couché; et qu'il revêtait des

habits de matelot pour aller passer la nuit en mer au clair de la

lune, et rentrer à la marée du matin. Je savais du reste que sa

nature active et son humeur impétueuse trouvaient un grand plaisir

dans la fatigue corporelle et le mauvais temps, comme dans tous

les autres moyens nouveaux d'excitation qui pouvaient s'offrir à

lui; aussi ne fus-je pas étonné d'apprendre ces détails. Il y

avait encore une autre raison qui nous séparait quelquefois c'est

que je portais naturellement de l'intérêt à Blunderstone et

j'aimais à aller revoir les lieux témoins de mon enfance, tandis

que Steerforth, après m'y avoir accompagné une fois, ne se soucia

plus d'y retourner; si bien qu'à trois ou quatre reprises, dans

des occasions que je me rappelle parfaitement, nous nous séparâmes

après avoir déjeuné de bonne heure pour nous retrouver le soir

assez tard à dîner. Je n'avais aucune idée de la manière dont il

passait son temps dans l'intervalle, je savais seulement qu'il

était en grande faveur dans la ville, et qu'il trouvait vingt

façons de se divertir là où un autre n'aurait pu en découvrir une

seule.

Pour moi, durant mes pèlerinages solitaires, je n'étais occupé

qu'à rappeler dans ma mémoire chaque pas de la route que j'avais

si souvent suivie, et à retrouver les endroits où j'avais vécu

jadis, sans jamais me lasser de les revoir. J'errais au milieu de

mes souvenirs comme ma mémoire l'avait fait si souvent déjà, et je

ralentissais le pas, comme j'y avais tant de fois arrêté mes

pensées quand j'étais bien loin de Blunderstone, sous l'arbre où

reposaient mes parents. Ce tombeau que j'avais regardé avec un tel

sentiment de compassion, quand mon père y dormait seul, près

duquel j'avais tant pleuré en y voyant descendre ma mère et son

petit enfant, ce tombeau que le coeur fidèle de Peggotty avait

depuis entretenu avec tant de soin qu'elle en avait fait un petit

jardin, attirait mes pas dans mes promenades, pendant des heures

entières. Il était dans un coin du cimetière, à quelques pas du

petit sentier, et je pouvais lire les noms sur la pierre en me

promenant, et en écoutant sonner l'heure à l'horloge de l'église,

qui me rappelait une voix devenue muette. Ces jours-là, mes

réflexions s'associaient toujours à la figure que j'étais destiné

à faire dans le monde, et aux choses magnifiques que je ne pouvais

manquer d'y accomplir. C'était le refrain qui répondait dans mon

âme à l'écho de mes pas, et je restais aussi fidèle à ces pensées

rêveuses que si j'étais venu retrouver à la maison ma mère vivante

encore, pour bâtir auprès d'elle mes châteaux en Espagne.

Notre ancienne demeure avait subi de grands changements. Les vieux

nids abandonnés depuis si longtemps par les corbeaux avaient

complètement disparu, et les arbres avaient été taillés et rognés

de manière que je ne reconnaissais plus leurs formes. Le jardin

était en mauvais état, et la moitié des fenêtres de la maison

étaient fermées. Elle n'était habitée que par un pauvre fou, et

par les gens chargés de le soigner. Il passait sa vie à la fenêtre

de ma petite chambre qui donnait sur le cimetière, et je me

demandais si ses pensées, dans leur égarement, ne rencontraient

pas parfois les mêmes illusions qui avaient occupé mon esprit,

quand je me levais de grand matin en été, et que, vêtu seulement

de ma chemise de nuit, je regardais par cette petite fenêtre, pour

voir les moutons qui paissaient tranquillement aux premiers rayons

du soleil.

Nos anciens voisins, M. et mistress Grayper étaient partis pour

l'Amérique du sud, et la pluie, en pénétrant par le toit dans leur

maison déserte, avait taché d'humidité les murs extérieurs.

M. Chillip s'était remarié; sa femme était une grande maigre qui

avait le nez aquilin; ils avaient un petit enfant très-délicat,

qui ne pouvait pas soutenir sa tête, avec deux yeux ternes et

fixes qui semblaient toujours demander pourquoi le pauvre petit

était venu au monde.

C'était avec un singulier mélange de plaisir et de tristesse que

j'errais dans mon village natal, jusqu'au moment où le soleil

d'hiver commençant à baisser, m'avertissait qu'il était temps de

reprendre le chemin de la ville. Mais, quand j'étais de retour à

l'hôtel et que je me retrouvais à table avec Steerforth près d'un

feu ardent, je pensais avec délices à ma course de la journée.

J'éprouvais le même sentiment, quoique plus modéré, en rentrant le

soir dans ma petite chambre si propre, et je me disais en tournant

les pages du livre des Crocodiles toujours placé là sur une table,

que j'étais bien heureux d'avoir un ami comme Steerforth, une amie

comme Peggotty, et d'avoir trouvé dans la personne de mon

excellente et généreuse tante quelqu'un qui remplaçât si bien ceux

que j'avais perdus.

Quand je revenais de mes longues promenades, le chemin le plus

court pour rentrer à Yarmouth était de prendre le bac. Je

débarquais sur la grève qui s'étend entre la ville et la mer, et

je traversais un espace vide; ce qui m'épargnait un long détour

par la grande route. Je trouvais sur mon chemin la maison de

M. Peggotty, et j'y entrais toujours un moment; Steerforth m'y

attendait d'ordinaire, et nous nous dirigions ensemble, à travers

le brouillard et la bise, vers les lumières de la ville qui

scintillaient dans le lointain.

Un soir, il était tard, j'avais fait ma visite d'adieu à

Blunderstone, car nous nous préparions à retourner chez nous; je

trouvai Steerforth tout seul dans la maison de M. Peggotty; il

était assis devant le feu, d'un air pensif, et tellement absorbé

dans ses réflexions, qu'il ne m'entendit pas approcher. Il n'avait

pas besoin pour cela d'une rêverie bien profonde, car les pas ne

faisaient pas de bruit sur le sable, mais mon entrée même ne le

tira pas de ses méditations. J'étais près de lui, je le regardais,

et il continuait à rêver d'un air sombre.

Il tressaillit si vivement quand je posai ma main sur son épaule

qu'il me fit tressaillir aussi.

«Vous venez me saisir comme un revenant saisit sa victime, me dit-

il presque en colère.

-- Il fallait bien m'annoncer d'une manière ou d'une autre, lui

répondis-je: est-ce que je vous ai fait tomber des nues?

-- Non, non, répliqua-t-il.

-- Ou remonter de je ne sais où? lui dis-je en m'asseyant près de

lui.

-- Je regardais les figures qui se formaient dans le feu,

répondit-il.

-- Mais vous allez me les gâter, je ne pourrai plus rien y voir,

lui dis-je, car il le remuait vivement avec un morceau de bois

enflammé, et les étincelles s'envolant par la petite cheminée

s'élançaient en pétillant dans les airs.

-- Vous n'auriez rien vu, répliqua-t-il... Voilà le moment de la

journée que je déteste le plus: il ne fait ni nuit ni jour. Comme

vous revenez tard! où avez-vous donc été?

-- Je suis allé prendre congé de ma promenade accoutumée.

-- Et moi, je vous attendais ici, dit Steerforth, en jetant un

coup d'oeil autour de la chambre, en pensant qu'il faut que tous

les gens que nous avons vus si heureux ici le jour de notre

arrivée soient aujourd'hui, à en juger par l'air désolé de la

maison, dispersés, ou morts, ou menacés de je ne sais quel

malheur. David! plût à Dieu que j'eusse eu depuis vingt ans, pour

me diriger, les conseils judicieux d'un père!

-- Qu'avez-vous donc, mon cher Steerforth?

-- Je voudrais de tout mon coeur avoir été mieux conduit! Je

voudrais de tout mon coeur être en état de mieux me conduire moi-

même! s'écria-t-il.»

Il y avait dans ses manières un découragement mêlé de colère qui

m'étonnait extrêmement. Je ne le reconnaissais plus du tout.

«Mieux vaudrait être ce pauvre Peggotty, ou son lourdaud de neveu,

dit-il en se levant et en appuyant sa tête d'un air sombre sur la

cheminée, dont il regardait toujours fixement le feu, que d'être

ce que je suis, avec ma supériorité de fortune et d'éducation,

pour me mettre l'esprit à la torture, comme je viens de le faire

depuis une demi-heure dans cette barque du diable!»

J'étais si confondu du changement dont j'étais témoin, que je ne

pus faire autre chose, au premier abord, que de le regarder en

silence, pendant qu'il contemplait toujours le feu, la tête

appuyée sur sa main. Enfin, je lui demandai, avec toute l'anxiété

que j'éprouvais, de me dire ce qui avait pu arriver pour le

contrarier d'une manière si extraordinaire, et de me permettre de

partager sa peine, si je ne pouvais espérer de lui donner d'utiles

conseils. Avant la fin de ma phrase il se mit à rire, d'un air

forcé d'abord, mais bientôt après avec un retour de franche

gaieté.

«Ce n'est rien, Pâquerette, rien du tout, répliqua-t-il. Je vous

ai dit, quand nous étions à l'hôtel à Londres, que j'étais

quelquefois pour moi-même un très-maussade compagnon... J'ai eu

tout à l'heure un cauchemar; je suis sûr que j'ai fait un mauvais

rêve. Quelquefois, quand je m'ennuie, il me revient à l'esprit des

vieux contes de ma nourrice, que je prends d'abord au sérieux,

avant de les reconnaître pour ce qu'ils sont. Je crois que j'étais

là à me prendre pour le petit garçon méchant qui n'écoutait pas sa

bonne, et qui, pour la peine, a été mangé par des lions, parce que

des lions, vous savez, c'est bien plus poétique que des chiens.

C'est sans doute là ce que les vieilles commères appellent la

chair de poule, car je tremble encore des pieds à la tête. Je me

serai fait peur à moi-même.

-- En ce cas vous pouvez vous vanter d'être la seule personne qui

ait pu vous faire peur.

-- Peut-être bien; mais ça n'empêche pas que je puis avoir mes

sujets de craindre comme un autre, répondit-il. Allons, c'est

fini, on ne m'y reprendra plus, David; mais je vous le répète, mon

ami, il aurait été heureux pour moi, et pour d'autres aussi, que

j'eusse eu un peu de tête et de jugement pour me conduire.»

Sa physionomie était en tout temps expressive, mais je ne lui

avais jamais vu porter des traces d'un sentiment aussi sérieux ni

aussi triste que lorsqu'il prononça ces paroles, le regard

toujours attaché sur la flamme.

«N'en parlons plus, me dit-il, en faisant le geste de souffler

dans les airs, une plume, une paille, un fétu:

_Maintenant c'est fini, je redeviens un homme._

comme Macbeth. Et à présent, à table! Pourvu que, comme Macbeth,

je n'aie pas troublé le festin par le plus beau désordre, ma

Pâquerette!

-- Mais où donc sont-ils allés tous? qu'est-ce que cela veut dire?

m'écriai-je.

-- Dieu le sait, dit Steerforth. Après avoir été jusqu'au bac pour

vous attendre, je suis revenu ici en flânant, et j'ai trouvé la

maison déserte; c'est ce qui m'a plongé dans les réflexions au

milieu desquelles vous m'avez trouvé.»

L'arrivée de mistress Gummidge avec un panier au bras expliqua

pourquoi la maison était restée vide. Elle était sortie

précipitamment pour acheter quelque chose qui lui manquait, avant

le retour de M. Peggotty, qui devait revenir avec la marée, et

elle avait laissé la porte ouverte, de peur que Ham et Émilie, qui

devaient rentrer de bonne heure, n'arrivassent en son absence.

Steerforth, après avoir désopilé la rate de mistress Gummidge par

un salut des plus enjoués et une embrassade des plus comiques,

prit mon bras et m'entraîna précipitamment.

En arrachant mistress Gummidge à la mélancolie, il avait repris

lui-même sa gaieté ordinaire, et ne fit que rire et plaisanter

tout le long du chemin.

«Ainsi donc nous quittons demain cette vie de boucaniers? me dit-

il gaiement.

-- Vous savez que nous en sommes convenus, répondis-je, et que nos

places sont arrêtées à la diligence?

-- Oui, il n'y a pas moyen de faire autrement, je suppose, dit

Steerforth; j'avais presque oublié qu'il y eût autre chose à faire

dans le monde que de se balancer sur une barque. C'est ma foi bien

dommage!

-- Au nouveau tout est beau, lui dis-je en riant.

-- C'est possible, répliqua-t-il, quoique ce soit une observation

bien sarcastique pour un aimable chef-d'oeuvre d'innocence comme

mon jeune ami. Eh bien! je ne dis pas non: je suis capricieux,

David; je le sais et je l'avoue, mais cela n'empêche pas que je

sais battre le fer pendant qu'il est chaud. Savez-vous que je n'ai

pas perdu mon temps ici? Je parie que je suis en état de passer un

bon petit examen de pilote pour les eaux de Yarmouth!

-- M. Peggotty dit que vous êtes un prodige, répliquai-je.

-- Un phénomène nautique? reprit Steerforth en riant.

-- Il n'y a pas de doute, et vous savez que c'est vrai; vous

mettez tant d'ardeur à tout ce que vous faites que vous y devenez

bientôt passé maître. Mais ce qui m'étonne toujours, Steerforth,

c'est que vous vous contentiez d'un emploi si mobile et si

capricieux de vos facultés.

-- Me contenter? répondit-il gaiement. Je ne suis content de rien,

si ce n'est de votre naïveté, ma chère Pâquerette; quant à mes

caprices, je n'ai pas encore appris l'art de m'attacher à l'une de

ces roues sur lesquelles les Ixions de nos jours tournent

éternellement. J'ai manqué mon apprentissage, et cela ne m'importe

guère. À propos, savez-vous que j'ai acheté un bateau ici?

-- Quel étrange garçon vous faites, Steerforth! m'écriai-je en

m'arrêtant, car c'était la première fois que j'en entendais

parler. Comme si vous déviez avoir jamais la fantaisie de revenir

ici!

-- Je ne sais pas! l'endroit me plaît. En tous cas, continua-t-il,

en hâtant le pas, j'ai acheté un bateau qui était à vendre; c'est

un caboteur, à ce que dit M. Peggotty, et c'est lui qui le

commandera en mon absence.

-- Maintenant, je comprends, Steerforth! dis-je avec ravissement.

Vous faites semblant d'avoir acheté ce bateau pour vous-même, mais

c'est en réalité pour rendre service à M. Peggotty; j'aurais dû le

deviner, vous connaissant comme je vous connais. Mon cher

Steerforth, comment vous dire tout ce que je pense de votre

générosité?

-- Chut! dit-il en rougissant: moins vous en parlerez, mieux cela

vaudra.

-- Quand je vous disais, m'écriai-je, qu'il n'y a pas une joie, un

chagrin ni une seule émotion de ces braves gens, qui pût vous être

indifférente?

-- Oui, oui, répondit-il: vous m'avez déjà dit tout cela. N'en

parlons plus. En voilà assez.»

Craignant de le fâcher en poursuivant un sujet qu'il traitait si

légèrement, je me contentai de continuer à y rêver, tout en

marchant plus vite encore qu'auparavant.

«Il faut que ce bateau soit remis en état, dit Steerforth: je

chargerai Littimer d'y veiller, afin d'être sûr que tout soit fait

comme il faut. Vous ai-je dit que Littimer était arrivé?

-- Non!

-- Eh bien! il est venu ce matin avec une lettre de ma mère.»

Nos yeux se rencontrèrent; je remarquai sa pâleur, qui descendait

jusqu'à ses lèvres, quoique son regard fût ferme et calme. Je

craignis que quelque altercation avec sa mère ne fût la cause de

la disposition d'esprit dans laquelle je l'avais trouvé près du

foyer solitaire de M. Peggotty; j'y fis une légère allusion.

«Oh! non, dit-il en secouant la tête et en criant un peu. Pas le

moins du monde! je vous disais donc que cet homme est arrivé.

-- Toujours le même?

-- Toujours le même, repartit Steerforth, calme et froid comme le

pôle Nord. Il s'occupera du nouveau nom que je veux faire inscrire

sur le bateau. Il s'appelle pour le moment: _La Mouette de la

tempête_! M. Peggotty ne se soucie guère des mouettes. Je vais

changer son nom de baptême.

-- Comment l'appellerez-vous?

-- _La petite Émilie_.»

Il me regardait toujours en face: je crus que c'était pour me

rappeler qu'il n'aimait pas à m'entendre extasier sur ses égards

pour les pauvres gens. Je ne pus m'empêcher de laisser voir sur

mon visage le plaisir que j'éprouvais; mais je ne dis que quelques

mots: le sourire reparut sur ses lèvres; il semblait soulagé d'un

fardeau.

«Mais, voyez, dit-il en regardant devant lui, voilà la véritable

petite Émilie qui vient en personne! Et ce garçon avec elle! Sur

mon âme c'est un fidèle chevalier: il ne la quitte jamais.»

Ham était à présent constructeur de bâtiments: il avait cultivé

son goût naturel pour ce métier où il était devenu un habile

ouvrier. Il portait ses vêtements de travail, et, malgré une

certaine rudesse, son air d'honnête et mâle franchise faisait de

lui un protecteur bien assorti pour la jolie petite personne qui

marchait à ses côtés. La loyauté de son visage, l'orgueil et

l'affection que lui inspirait Émilie rehaussaient sa bonne mine.

Je me disais, en les voyant s'avancer vers nous, qu'ils se

convenaient parfaitement sous tous les rapports.

Elle quitta doucement le bras de son fiancé quand nous nous

arrêtâmes pour leur parler, et rougit en tendant la main à

Steerforth, puis à moi. Quand ils se remirent en route, après

avoir échangé quelques mots avec nous, elle ne reprit pas le bras

de Ham et marcha seule d'un air encore timide et embarrassé.

J'admirais la grâce et la délicatesse de ses manières, et

Steerforth semblait du même avis que moi, pendant que nous les

regardions s'éloigner au clair de la lune qui en était alors à son

premier quartier.

Tout à coup une jeune femme passa près de nous: évidemment elle

les suivait. Nous ne l'avions pas entendue approcher, mais

j'aperçus son visage maigre, et il me sembla que j'en avais un

vague souvenir. Elle était légèrement vêtue, elle avait l'air

hardi et l'oeil hagard, un air de misère et de vanité; mais, pour

le moment, elle n'avait pas seulement l'air d'y penser; elle ne

songeait qu'à une chose, à les rattraper. Comme l'horizon

s'obscurcissant au loin ne nous permettait plus de distinguer

Émilie et son fiancé, la femme qui les suivait disparut aussi sans

avoir gagné sur eux du terrain, et nous ne vîmes plus que la mer

et les nuages.

«C'est un fantôme bien sombre pour suivre la petite Émilie, dit

Steerforth qui restait là sans bouger; qu'est-ce que cela

signifie?»

Il parlait à voix basse, et d'un accent qui me parut étrange.

«Je suppose qu'elle veut leur demander l'aumône, répondis-je.

-- Les mendiantes ne sont pas rares, dit Steerforth, mais il est

étonnant qu'une mendiante ait pris cette forme-là ce soir.

-- Pourquoi donc? demandai-je.

-- Tout simplement, dit-il après un moment de silence, parce que

justement je pensais à quelque chose de ce genre, quand elle a

paru. Je me demande d'où diable elle peut venir.

-- De l'ombre que projette cette muraille, je suppose, dis-je en

montrant un mur qui surplombait la route sur laquelle nous venions

de déboucher.

-- Enfin, la voilà disparue! répondit-il en regardant par-dessus

son épaule; puisse le malheur disparaître avec elle! Allons

dîner.»

Mais il jeta de nouveau un regard par-dessus son épaule sur la

ligne de l'océan qui brillait au loin, et renouvela plusieurs fois

ce mouvement. Il marmotta encore quelques paroles entrecoupées

pendant le reste de notre promenade, et ne parut oublier cet

incident qu'en se trouvant gaiement à table, près d'un bon feu, à

la clarté des bougies.

Littimer nous attendait et produisit sur moi son effet accoutumé.

Quand je lui dis que j'espérais que mistress Steerforth et miss

Dartle se portaient bien, il me répondit d'un ton respectueux (et

convenable, cela va sans dire), qu'il me remerciait, qu'elles

étaient assez bien et me faisaient leurs compliments. C'était

tout, et pourtant il semblait me dire aussi clairement que

possible: «Vous êtes bien jeune, Monsieur, vous êtes extrêmement

jeune.»

Nous avions presque fini de dîner, quand il fit un pas hors du

coin de la chambre d'où il surveillait nos mouvements, ou plutôt

les miens, à ce qu'il me sembla, et il dit à son maître:

«Pardon, Monsieur, miss Mowcher est ici.

-- Qui donc? demanda Steerforth avec étonnement.

-- Miss Mowcher, monsieur.

-- Allons donc! que diable vient-elle faire ici? dit Steerforth.

-- Il parait, monsieur, qu'elle est de ce pays-ci. Elle m'a dit

qu'elle faisait tous les ans une tournée par ici, dans l'exercice

de sa profession; je l'ai rencontrée dans la rue ce matin, et elle

désirait savoir si elle pourrait avoir l'honneur de se présenter

chez vous, après dîner, monsieur.

-- Connaissez-vous la géante en question? Pâquerette,» demanda

Steerforth.

Je fus obligé d'avouer, avec une certaine honte d'en être réduit

là devant Littimer, que je ne connaissais pas du tout miss

Mowcher.

«Eh bien! vous allez faire sa connaissance, dit Steerforth, c'est

une des sept merveilles du monde... Quand miss Mowcher viendra,

faites-la entrer.»

J'éprouvais quelque curiosité de connaître cette dame, d'autant

mieux que Steerforth partait d'un éclat de rire, chaque fois que

je parlais d'elle, et refusait positivement de répondre à toutes

les questions que je lui adressais sur ce sujet. Je restai donc

dans un état d'attente inquiète; on avait enlevé la nappe depuis

une demi-heure; nous étions près du feu avec une bouteille de vin

près de nous, quand la porte s'ouvrit, et qu'avec tout son calme

ordinaire Littimer annonça:

«Miss Mowcher!»

Je regardai du côté de la porte, mais je n'aperçus rien. Je

regardai encore, pensant que miss Mowcher tardait bien à paraître,

quand, à mon grand étonnement, je vis surgir près d'un canapé

placé entre la porte et moi, une naine âgée de quarante ou de

quarante-cinq ans, avec une grosse tête, des yeux gris très-malins

et des bras si courts que, pour mettre le doigt d'un air fin sur

son nez camus, en regardant Steerforth, elle fut obligée d'avancer

la tête pour appuyer son nez sur son doigt. Son double menton

était si gras que les rubans et la rosette de son chapeau

disparaissaient dedans. Elle n'avait point de cou, point de

taille, point de jambes, à vrai dire, car bien qu'elle fût au

moins de grandeur ordinaire, jusqu'à l'endroit où la taille aurait

dû se trouver, et bien qu'elle possédât des pieds comme tout le

monde, elle était si petite qu'elle se tenait devant une chaise

ordinaire comme devant une table, déposant sur le siège le sac

qu'elle portait. Cette dame, habillée d'une manière un peu

négligée, portant son nez et son doigt tout d'une pièce, par le

rapprochement pénible dont j'ai parlé; gardant la tête

nécessairement penchée d'un côté, et fermant un oeil de l'air le

plus malin, commença par fixer sur Steerforth ses oeillades

pénétrantes; après quoi elle laissa échapper un torrent de

paroles.

«Ah! mon joli muguet, s'écria-t-elle en secouant sa grosse tête,

vous voilà donc ici! Oh! le méchant garçon! fi! que c'est vilain!

qu'est-ce que vous venez faire, si loin de chez vous? quelque

mauvais tour, je parie! Oh! vous êtes une maligne pièce,

Steerforth, et moi aussi, n'est-ce pas! Ah! ah! ah! vous auriez

parié cent livres sterling contre cinq guinées, n'est-ce pas, que

vous ne me retrouveriez pas ici! Eh bien! mon garçon, on me

retrouve partout. À droite, à gauche, dans tous les coins, comme

la demi-couronne que l'escamoteur cache dans le mouchoir d'une

dame. À propos de mouchoirs et de dames, c'est votre chère mère

qui doit être bien heureuse de vous avoir, mon mignon; j'en

mettrais bien ma main au feu, n'importe laquelle!»

À cet endroit de son discours, miss Mowcher dénoua son chapeau,

rejeta les brides en arrière, et, tout essoufflée, s'assit sur un

tabouret devant le feu, se faisant de la table à manger une sorte

de dais qui étendait sur elle comme une tente d'acajou.

«Ouf! continua-t-elle en appuyant ses mains sur ses petits genoux

et en me regardant d'un air fin, je suis trop forte, voilà le

fait, Steerforth. Quand j'ai monté un étage, j'ai autant de peine

à rattraper mon haleine que s'il s'agissait de tirer du puits un

seau d'eau. Si vous me voyiez regarder par la fenêtre du premier,

vous me prendriez pour une belle femme, n'est-ce pas?

-- Mais je ne vous prends pas pour autre chose toutes les fois que

je vous vois, répliqua Steerforth.

-- Allons! vaurien, taisez-vous, dit la petite créature en le

menaçant du mouchoir avec lequel elle s'essuyait la figure, pas

d'impertinence! Mais je vous donne ma parole que j'étais chez lady

Mithers la semaine dernière. En voilà une femme! comme elle se

conserve! et Mithers lui-même, qui est entré pendant que

j'attendais sa femme, en voilà un homme! comme il se conserve! et

sa perruque aussi, car il l'a depuis dix ans; si bien donc qu'il

s'est lancé si éperdument dans les compliments que je commençais à

croire que j'allais être obligée de sonner. Ah! ah! ah! c'est un

très-aimable mauvais sujet: quel dommage qu'il n'ait pas de

principes!

-- Qu'est-ce que vous alliez faire chez lady Mithers? demanda

Steerforth.

-- Je ne fais pas de cancans, mon cher enfant, répliqua-t-elle, en

mettant encore son doigt sur son nez avec une grimace et un

alignement d'yeux qui la faisait ressembler à un lutin de l'autre

monde. Cela ne vous regarde pas! Vous voudriez bien savoir si

j'empêche ses cheveux de tomber, si je les teins, si je lui mets

du rouge ou si j'arrange ses sourcils, n'est-ce pas? Eh bien! mon

mignon, vous saurez tout cela... quand je vous le dirai. Savez-

vous le nom de mon arrière grand-père?

-- Non, dit Steerforth.

-- Walker, mon cher enfant, répliqua mistress Mowcher, et il était

descendant d'une longue suite de Walker, ce qui fait que j'hérite

de tous les domaines de Hookey.»

Je n'ai jamais rien vu d'aussi singulier que le clignement d'yeux

de miss Mowcher, si ce n'est son air d'assurance, qui n'était pas

moins extraordinaire. Elle avait aussi une manière toute

particulière de pencher sa tête d'un côté, en levant un oeil comme

les pies, quand elle écoutait ce qu'on lui disait, ou qu'elle

attendait une réponse à ses observations. Bref, je ne pouvais pas

en revenir, et je continuai à la regarder fixement, sans égard, je

le crains, pour les règles de la politesse.

Elle avait réussi à tirer la chaise près d'elle, et elle plongea

son petit bras dans le sac, à plusieurs reprises, ramenant à la

surface, à chaque plongeon, une quantité de petites bouteilles, de

brosses, d'éponges, de peignes, de morceaux de flanelle, de fers à

friser, et d'autres instruments qu'elle amoncelait sur la chaise.

Elle s'arrêta tout d'un coup au milieu de cette occupation pour

dire à Steerforth, à ma grande confusion:

«Comment s'appelle votre ami?

-- M. Copperfield, dit Steerforth; il désire faire votre

connaissance.

-- Eh bien! on lui donnera ce plaisir-là! Il me semblait bien

qu'il en avait envie, dit mistress Mowcher, s'approchant de moi en

riant, son sac à la main. Des joues comme des pêches! dit-elle en

se dressant sur la pointe des pieds pour atteindre à la hauteur de

mon visage. C'est tentant! j'aime beaucoup les pêches! Je suis

très-heureuse de faire votre connaissance, monsieur Copperfield,

je vous assure.»

Je répondis que je me félicitais d'avoir l'honneur de faire la

sienne et que l'avantage était réciproque.

«Ah! Dieu du ciel! comme nous sommes polis, s'écria miss Mowcher

en faisant un petit effort pour couvrir son large visage avec sa

petite main. Avouez qu'il y a terriblement de blague et de

cajoleries dans ce monde.»

Ceci nous était adressé en manière de confidence à tous les deux,

tandis que la petite main quittait le visage et que le petit bras

disparaissait encore tout entier dans le sac.

«Que voulez-vous dire, miss Mowcher? demanda Steerforth.

-- Ah! ah! ah! quel tas d'enjôleurs nous faisons, n'est-ce pas,

mon cher enfant? répliqua la petite femme cherchant dans le sac,

un oeil en l'air et la tête de côté. Voyez donc! dit-elle en

tirant un petit paquet: «rognures des ongles d'un prince russe,»

le prince Alphabet-Sens-Dessus-Dessous, comme je l'appelle, car

son nom comprend toutes les lettres de l'alphabet, pêle-mêle.

-- Le prince russe est un de vos clients, n'est-ce pas? dit

Steerforth.

-- Je crois bien! mon fils, répliqua miss Mowcher; je lui coupe

les ongles deux fois par semaine! aux mains et aux pieds!

-- Il paye bien, j'espère? dit Steerforth.

-- Il parle du nez, mais il paye bien, dit miss Mowcher. Il n'y

regarde pas de près comme tous vos blancs-becs, à preuve la

longueur de ses moustaches, rouges par nature, mais noires grâce à

l'art.

-- Grâce à votre art, naturellement?» dit Steerforth.

Miss Mowcher cligna de l'oeil en signe d'assentiment.

«Il a bien été obligé de m'envoyer chercher; il ne pouvait faire

autrement. Le climat faisait tort à la teinture; cela pouvait

encore aller en Russie, mais ici pas. Vous n'avez jamais vu de

prince aussi couleur de rouille que lui quand je l'ai entrepris.

Une barre de vieille ferraille.

-- Est-ce que c'est lui que vous appeliez un enjôleur tout à

l'heure? demanda Steerforth.

-- Oh! vous êtes une fine mouche! répliqua miss Mowcher en

branlant vivement la tête. J'ai dit que nous faisions tous en

général un tas d'enjôleurs; et je vous ai montré les ongles du

prince à preuve. C'est que, voyez-vous, les ongles du prince me

servent plus dans les familles que tous mes talents ensemble. Je

les porte toujours avec moi: C'est ma lettre de recommandation. Si

miss Mowcher coupe les ongles du prince, tout est dit. Je les

donne aux jeunes personnes qui les mettent dans des albums, je

crois. Ah! ah! ah! ma parole d'honneur, tout l'édifice social

(comme disent ces messieurs quand ils font des discours au

parlement) ne repose que sur des ongles de princes,» dit cette

petite femme en essayant de croiser les bras et en secouant sa

grosse tête.

Steerforth riait de tout son coeur et moi aussi. Miss Mowcher

continuait à branler la tête qu'elle portait de côté et à regarder

d'un oeil en l'air, pendant qu'elle clignait de l'autre.

«C'est bel et bon, dit-elle en frappant sur ses petits genoux et

en se levant, mais tout cela ne fait pas les affaires. Voyons,

Steerforth, une exploration des régions polaires et finissons-en.»

Elle choisit alors deux ou trois de ses légers instruments avec

une petite fiole, et demanda, à ma grande surprise, si la table

était solide. Sur la réponse affirmative de Steerforth, elle

approcha une chaise, et me demandant de lui donner la main, elle

monta assez lestement sur la table comme sur un théâtre.

«Si l'un de vous a vu le bas de ma cheville, dit-elle, une fois

arrivée en sûreté, il n'a qu'à le dire, et je vais me pendre.

-- Je n'ai rien vu, dit Steerforth.

-- Ni moi, ajoutai-je.

-- Eh bien! alors, s'écria miss Mowcher, je consens à vivre.

Allons, mon fils, venez vous mettre entre les mains de

l'exécuteur.»

Steerforth, cédant à son appel, s'assit le dos contre la table, et

tournant de mon côté son visage, il soumit sa tête à l'examen de

la naine, évidemment sans autre but que de nous amuser. C'était un

curieux spectacle que de voir miss Mowcher penchée sur lui et

examinant ses beaux cheveux bruns, à l'aide d'une loupe qu'elle

venait de tirer de sa poche.

«Vous faites un joli garçon, allez! dit miss Mowcher après un

court examen; sans moi vous seriez chauve comme un moine avant la

fin de l'année. Je ne vous demande qu'une dernière minute, et je

vais laver vos cheveux avec une eau qui vous les conservera dix

ans.»

En même temps elle versa le contenu de sa fiole sur un petit

morceau de flanelle, puis imbibant de la même préparation une des

petites brosses, elle commença à frotter la tête de Steerforth

avec une activité incomparable, toujours parlant, sans

discontinuer.

«Vous connaissez Charlot Pyegrave, le fils du duc, dit-elle; vous

savez bien? et elle regarda Steerforth par-dessus sa tête.

-- Oui, un peu, dit Steerforth.

-- En voilà un homme! en voilà des favoris! Si ses jambes étaient

seulement aussi droites, elles seraient sans égales. Croiriez-vous

qu'il a voulu essayer de se passer de moi? un officier des gardes!

comprend-on ça?

-- Il était donc fou? dit Steerforth.

-- Cela m'en a tout l'air; mais fou ou non, il a voulu en faire

l'essai, répliqua miss Mowcher. Que fait-il, je vous prie? il

entre chez un parfumeur, et demande une bouteille d'eau de

Madagascar.

-- Charlot?

-- Charlot en personne. Mais on n'avait pas d'eau de Madagascar.

-- Qu'est-ce que c'est que ça? quelque chose pour boire? demanda

Steerforth.

-- Pour boire? répliqua miss Mowcher en s'arrêtant pour lui donner

un petit soufflet. Pour arranger lui-même ses moustaches, vous

savez? Il y avait une femme dans la boutique, un peu âgée, un vrai

Cerbère, qui n'avait jamais entendu ce nom-là. «Pardon, monsieur,

dit le Cerbère à Charlot, ce n'est pas... ce n'est pas du rouge,

par hasard? -- Du rouge! dit Charlot au Cerbère, que voulez-vous

que je fasse de votre rouge? -- Pardon, monsieur, dit le Cerbère,

mais on nous demande cet article-là sous tant de noms différents,

que je pensais que c'en était peut-être un de plus.» Voilà, mon

cher enfant, continua miss Mowcher en frottant toujours de toutes

ses forces, voilà un autre échantillon de ces jolis enjôleurs dont

je vous parlais tout à l'heure. Je ne dis pas que je ne m'en mêle

pas comme un autre, peut-être même plus qu'un autre, peut-être

moins; mais motus! mon garçon, cela ne vous regarde pas.

-- De quoi dites-vous que vous vous mêlez? du commerce en rouge?

dit Steerforth.

-- Vous n'avez qu'à additionner ceci et cela, mon cher élève, dit

la rusée miss Mowcher en touchant le bout de son nez; faites-en

une règle de trois multipliée par les secrets de commerce, et cela

vous donnera pour produit le résultat demandé. Je dis que je me

mêle un peu d'enjôler aussi dans mon genre. Il y a des douairières

qui m'appellent soi-disant pour avoir du baume pour les lèvres;

telle autre me demande des gants; une troisième, une chemisette;

une dernière, un éventail. Moi, je donne à tout cela le nom

qu'elles veulent. Je leur fournis l'article demandé; mais nous

nous gardons si bien le secret l'une à l'autre, et faisons si

bonne contenance, ma foi! qu'elles ne se gêneraient pas plus pour

se pommader de leur rouge devant le monde que devant moi. Je vais

chez elles, n'ont-elles pas le front de me dire quelquefois, avec

un bon doigt de rouge sur la figure, pour le moins: «Quelle mine

me trouvez-vous, miss Mowcher? ne suis-je pas un peu pâle?» Ah!

ah! ah! en voilà encore des enjôleuses; qu'en dites-vous, mon

garçon?»

Jamais de ma vie ni de mes jours je n'ai rien vu qui approchât de

miss Mowcher debout sur la table à manger, riant de cette bonne

plaisanterie, et frottant sans relâche le crâne de Steerforth,

pendant qu'elle clignait de l'oeil de mon côté, en me regardant

par-dessus la tête.

«Ah! par exemple, on ne demande pas beaucoup ces articles-là de ce

côté-ci, dit-elle. Voilà qui m'étonne. Je n'ai pas vu une jolie

femme depuis que je suis ici, Steerforth.

-- Non? dit Steerforth.

-- Pas seulement l'ombre, répliqua miss Mowcher.

-- Nous pourrions lui en montrer le corps en substance, je pense,

dit Steerforth en tournant les yeux vers moi. N'est-ce pas,

Pâquerette?

-- Bien certainement, répondis-je.

-- Ah! ah! dit la petite créature en me regardant d'un oeil

perçant, puis en jetant un coup d'oeil sur Steerforth, ah! ah!»

La première exclamation semblait une question adressée à tous

deux, la seconde était évidemment à l'adresse de Steerforth seul.

Ne recevant de l'un ni de l'autre la réponse qu'elle espérait sans

doute, elle continua de frotter en penchant la tête et en tournant

un oeil vers le plafond, comme si elle cherchait dans les airs la

réponse qui lui faisait défaut ici-bas, et qu'elle s'attendit à la

voir apparaître immédiatement.

«Une soeur à vous, monsieur Copperfield? s'écria-t-elle après un

moment de silence et en conservant toujours la même attitude; une

soeur à vous?

-- Non, dit Steerforth sans me laisser le temps de répondre, point

du tout. Au contraire, M. Copperfield a eu lui-même beaucoup de

goût pour elle ou je me trompe fort.

-- Et c'est passé? répliqua miss Mowcher. Il est donc volage?

quelle honte!

_Il a sucé le suc de chaque fleur,

Portant partout son inconstante ardeur

Jusqu'au jour où, belle Marie,

Vous l'avez fixé pour la vie._

David Copperfield - Tome I · 第 34 / 50 题