Nouveaux personnages sur un ancien théâtre.
Steerforth passa plus de quinze jours avec moi à Yarmouth. Il est
inutile de dire que la plus grande partie de notre temps
s'écoulait de compagnie; pourtant il arrivait parfois que nous
nous séparions pendant quelques heures. Il était assez bon marin;
moi je ne l'étais guère, et quand il allait pêcher avec
M. Peggotty, ce qui était un de ses amusements favoris, je restais
en général à terre. J'étais aussi plus retenu que lui par suite de
ma résidence chez Peggotty: je savais qu'elle soignait M. Barkis
tout le jour, et je n'aimais pas à rentrer tard, tandis que
Steerforth qui couchait à l'hôtel était libre de ses actions, et
n'avait à consulter que ses fantaisies. Voilà comment je finis par
savoir qu'il donnait de petites régalades aux pêcheurs dans le
cabaret que fréquentait quelquefois M. Peggotty, à l'enseigne de
la _Bonne-volonté_, quand j'étais couché; et qu'il revêtait des
habits de matelot pour aller passer la nuit en mer au clair de la
lune, et rentrer à la marée du matin. Je savais du reste que sa
nature active et son humeur impétueuse trouvaient un grand plaisir
dans la fatigue corporelle et le mauvais temps, comme dans tous
les autres moyens nouveaux d'excitation qui pouvaient s'offrir à
lui; aussi ne fus-je pas étonné d'apprendre ces détails. Il y
avait encore une autre raison qui nous séparait quelquefois c'est
que je portais naturellement de l'intérêt à Blunderstone et
j'aimais à aller revoir les lieux témoins de mon enfance, tandis
que Steerforth, après m'y avoir accompagné une fois, ne se soucia
plus d'y retourner; si bien qu'à trois ou quatre reprises, dans
des occasions que je me rappelle parfaitement, nous nous séparâmes
après avoir déjeuné de bonne heure pour nous retrouver le soir
assez tard à dîner. Je n'avais aucune idée de la manière dont il
passait son temps dans l'intervalle, je savais seulement qu'il
était en grande faveur dans la ville, et qu'il trouvait vingt
façons de se divertir là où un autre n'aurait pu en découvrir une
seule.
Pour moi, durant mes pèlerinages solitaires, je n'étais occupé
qu'à rappeler dans ma mémoire chaque pas de la route que j'avais
si souvent suivie, et à retrouver les endroits où j'avais vécu
jadis, sans jamais me lasser de les revoir. J'errais au milieu de
mes souvenirs comme ma mémoire l'avait fait si souvent déjà, et je
ralentissais le pas, comme j'y avais tant de fois arrêté mes
pensées quand j'étais bien loin de Blunderstone, sous l'arbre où
reposaient mes parents. Ce tombeau que j'avais regardé avec un tel
sentiment de compassion, quand mon père y dormait seul, près
duquel j'avais tant pleuré en y voyant descendre ma mère et son
petit enfant, ce tombeau que le coeur fidèle de Peggotty avait
depuis entretenu avec tant de soin qu'elle en avait fait un petit
jardin, attirait mes pas dans mes promenades, pendant des heures
entières. Il était dans un coin du cimetière, à quelques pas du
petit sentier, et je pouvais lire les noms sur la pierre en me
promenant, et en écoutant sonner l'heure à l'horloge de l'église,
qui me rappelait une voix devenue muette. Ces jours-là, mes
réflexions s'associaient toujours à la figure que j'étais destiné
à faire dans le monde, et aux choses magnifiques que je ne pouvais
manquer d'y accomplir. C'était le refrain qui répondait dans mon
âme à l'écho de mes pas, et je restais aussi fidèle à ces pensées
rêveuses que si j'étais venu retrouver à la maison ma mère vivante
encore, pour bâtir auprès d'elle mes châteaux en Espagne.
Notre ancienne demeure avait subi de grands changements. Les vieux
nids abandonnés depuis si longtemps par les corbeaux avaient
complètement disparu, et les arbres avaient été taillés et rognés
de manière que je ne reconnaissais plus leurs formes. Le jardin
était en mauvais état, et la moitié des fenêtres de la maison
étaient fermées. Elle n'était habitée que par un pauvre fou, et
par les gens chargés de le soigner. Il passait sa vie à la fenêtre
de ma petite chambre qui donnait sur le cimetière, et je me
demandais si ses pensées, dans leur égarement, ne rencontraient
pas parfois les mêmes illusions qui avaient occupé mon esprit,
quand je me levais de grand matin en été, et que, vêtu seulement
de ma chemise de nuit, je regardais par cette petite fenêtre, pour
voir les moutons qui paissaient tranquillement aux premiers rayons
du soleil.
Nos anciens voisins, M. et mistress Grayper étaient partis pour
l'Amérique du sud, et la pluie, en pénétrant par le toit dans leur
maison déserte, avait taché d'humidité les murs extérieurs.
M. Chillip s'était remarié; sa femme était une grande maigre qui
avait le nez aquilin; ils avaient un petit enfant très-délicat,
qui ne pouvait pas soutenir sa tête, avec deux yeux ternes et
fixes qui semblaient toujours demander pourquoi le pauvre petit
était venu au monde.
C'était avec un singulier mélange de plaisir et de tristesse que
j'errais dans mon village natal, jusqu'au moment où le soleil
d'hiver commençant à baisser, m'avertissait qu'il était temps de
reprendre le chemin de la ville. Mais, quand j'étais de retour à
l'hôtel et que je me retrouvais à table avec Steerforth près d'un
feu ardent, je pensais avec délices à ma course de la journée.
J'éprouvais le même sentiment, quoique plus modéré, en rentrant le
soir dans ma petite chambre si propre, et je me disais en tournant
les pages du livre des Crocodiles toujours placé là sur une table,
que j'étais bien heureux d'avoir un ami comme Steerforth, une amie
comme Peggotty, et d'avoir trouvé dans la personne de mon
excellente et généreuse tante quelqu'un qui remplaçât si bien ceux
que j'avais perdus.
Quand je revenais de mes longues promenades, le chemin le plus
court pour rentrer à Yarmouth était de prendre le bac. Je
débarquais sur la grève qui s'étend entre la ville et la mer, et
je traversais un espace vide; ce qui m'épargnait un long détour
par la grande route. Je trouvais sur mon chemin la maison de
M. Peggotty, et j'y entrais toujours un moment; Steerforth m'y
attendait d'ordinaire, et nous nous dirigions ensemble, à travers
le brouillard et la bise, vers les lumières de la ville qui
scintillaient dans le lointain.
Un soir, il était tard, j'avais fait ma visite d'adieu à
Blunderstone, car nous nous préparions à retourner chez nous; je
trouvai Steerforth tout seul dans la maison de M. Peggotty; il
était assis devant le feu, d'un air pensif, et tellement absorbé
dans ses réflexions, qu'il ne m'entendit pas approcher. Il n'avait
pas besoin pour cela d'une rêverie bien profonde, car les pas ne
faisaient pas de bruit sur le sable, mais mon entrée même ne le
tira pas de ses méditations. J'étais près de lui, je le regardais,
et il continuait à rêver d'un air sombre.
Il tressaillit si vivement quand je posai ma main sur son épaule
qu'il me fit tressaillir aussi.
«Vous venez me saisir comme un revenant saisit sa victime, me dit-
il presque en colère.
-- Il fallait bien m'annoncer d'une manière ou d'une autre, lui
répondis-je: est-ce que je vous ai fait tomber des nues?
-- Non, non, répliqua-t-il.
-- Ou remonter de je ne sais où? lui dis-je en m'asseyant près de
lui.
-- Je regardais les figures qui se formaient dans le feu,
répondit-il.
-- Mais vous allez me les gâter, je ne pourrai plus rien y voir,
lui dis-je, car il le remuait vivement avec un morceau de bois
enflammé, et les étincelles s'envolant par la petite cheminée
s'élançaient en pétillant dans les airs.
-- Vous n'auriez rien vu, répliqua-t-il... Voilà le moment de la
journée que je déteste le plus: il ne fait ni nuit ni jour. Comme
vous revenez tard! où avez-vous donc été?
-- Je suis allé prendre congé de ma promenade accoutumée.
-- Et moi, je vous attendais ici, dit Steerforth, en jetant un
coup d'oeil autour de la chambre, en pensant qu'il faut que tous
les gens que nous avons vus si heureux ici le jour de notre
arrivée soient aujourd'hui, à en juger par l'air désolé de la
maison, dispersés, ou morts, ou menacés de je ne sais quel
malheur. David! plût à Dieu que j'eusse eu depuis vingt ans, pour
me diriger, les conseils judicieux d'un père!
-- Qu'avez-vous donc, mon cher Steerforth?
-- Je voudrais de tout mon coeur avoir été mieux conduit! Je
voudrais de tout mon coeur être en état de mieux me conduire moi-
même! s'écria-t-il.»
Il y avait dans ses manières un découragement mêlé de colère qui
m'étonnait extrêmement. Je ne le reconnaissais plus du tout.
«Mieux vaudrait être ce pauvre Peggotty, ou son lourdaud de neveu,
dit-il en se levant et en appuyant sa tête d'un air sombre sur la
cheminée, dont il regardait toujours fixement le feu, que d'être
ce que je suis, avec ma supériorité de fortune et d'éducation,
pour me mettre l'esprit à la torture, comme je viens de le faire
depuis une demi-heure dans cette barque du diable!»
J'étais si confondu du changement dont j'étais témoin, que je ne
pus faire autre chose, au premier abord, que de le regarder en
silence, pendant qu'il contemplait toujours le feu, la tête
appuyée sur sa main. Enfin, je lui demandai, avec toute l'anxiété
que j'éprouvais, de me dire ce qui avait pu arriver pour le
contrarier d'une manière si extraordinaire, et de me permettre de
partager sa peine, si je ne pouvais espérer de lui donner d'utiles
conseils. Avant la fin de ma phrase il se mit à rire, d'un air
forcé d'abord, mais bientôt après avec un retour de franche
gaieté.
«Ce n'est rien, Pâquerette, rien du tout, répliqua-t-il. Je vous
ai dit, quand nous étions à l'hôtel à Londres, que j'étais
quelquefois pour moi-même un très-maussade compagnon... J'ai eu
tout à l'heure un cauchemar; je suis sûr que j'ai fait un mauvais
rêve. Quelquefois, quand je m'ennuie, il me revient à l'esprit des
vieux contes de ma nourrice, que je prends d'abord au sérieux,
avant de les reconnaître pour ce qu'ils sont. Je crois que j'étais
là à me prendre pour le petit garçon méchant qui n'écoutait pas sa
bonne, et qui, pour la peine, a été mangé par des lions, parce que
des lions, vous savez, c'est bien plus poétique que des chiens.
C'est sans doute là ce que les vieilles commères appellent la
chair de poule, car je tremble encore des pieds à la tête. Je me
serai fait peur à moi-même.
-- En ce cas vous pouvez vous vanter d'être la seule personne qui
ait pu vous faire peur.
-- Peut-être bien; mais ça n'empêche pas que je puis avoir mes
sujets de craindre comme un autre, répondit-il. Allons, c'est
fini, on ne m'y reprendra plus, David; mais je vous le répète, mon
ami, il aurait été heureux pour moi, et pour d'autres aussi, que
j'eusse eu un peu de tête et de jugement pour me conduire.»
Sa physionomie était en tout temps expressive, mais je ne lui
avais jamais vu porter des traces d'un sentiment aussi sérieux ni
aussi triste que lorsqu'il prononça ces paroles, le regard
toujours attaché sur la flamme.
«N'en parlons plus, me dit-il, en faisant le geste de souffler
dans les airs, une plume, une paille, un fétu:
_Maintenant c'est fini, je redeviens un homme._
comme Macbeth. Et à présent, à table! Pourvu que, comme Macbeth,
je n'aie pas troublé le festin par le plus beau désordre, ma
Pâquerette!
-- Mais où donc sont-ils allés tous? qu'est-ce que cela veut dire?
m'écriai-je.
-- Dieu le sait, dit Steerforth. Après avoir été jusqu'au bac pour
vous attendre, je suis revenu ici en flânant, et j'ai trouvé la
maison déserte; c'est ce qui m'a plongé dans les réflexions au
milieu desquelles vous m'avez trouvé.»
L'arrivée de mistress Gummidge avec un panier au bras expliqua
pourquoi la maison était restée vide. Elle était sortie
précipitamment pour acheter quelque chose qui lui manquait, avant
le retour de M. Peggotty, qui devait revenir avec la marée, et
elle avait laissé la porte ouverte, de peur que Ham et Émilie, qui
devaient rentrer de bonne heure, n'arrivassent en son absence.
Steerforth, après avoir désopilé la rate de mistress Gummidge par
un salut des plus enjoués et une embrassade des plus comiques,
prit mon bras et m'entraîna précipitamment.
En arrachant mistress Gummidge à la mélancolie, il avait repris
lui-même sa gaieté ordinaire, et ne fit que rire et plaisanter
tout le long du chemin.
«Ainsi donc nous quittons demain cette vie de boucaniers? me dit-
il gaiement.
-- Vous savez que nous en sommes convenus, répondis-je, et que nos
places sont arrêtées à la diligence?
-- Oui, il n'y a pas moyen de faire autrement, je suppose, dit
Steerforth; j'avais presque oublié qu'il y eût autre chose à faire
dans le monde que de se balancer sur une barque. C'est ma foi bien
dommage!
-- Au nouveau tout est beau, lui dis-je en riant.
-- C'est possible, répliqua-t-il, quoique ce soit une observation
bien sarcastique pour un aimable chef-d'oeuvre d'innocence comme
mon jeune ami. Eh bien! je ne dis pas non: je suis capricieux,
David; je le sais et je l'avoue, mais cela n'empêche pas que je
sais battre le fer pendant qu'il est chaud. Savez-vous que je n'ai
pas perdu mon temps ici? Je parie que je suis en état de passer un
bon petit examen de pilote pour les eaux de Yarmouth!
-- M. Peggotty dit que vous êtes un prodige, répliquai-je.
-- Un phénomène nautique? reprit Steerforth en riant.
-- Il n'y a pas de doute, et vous savez que c'est vrai; vous
mettez tant d'ardeur à tout ce que vous faites que vous y devenez
bientôt passé maître. Mais ce qui m'étonne toujours, Steerforth,
c'est que vous vous contentiez d'un emploi si mobile et si
capricieux de vos facultés.
-- Me contenter? répondit-il gaiement. Je ne suis content de rien,
si ce n'est de votre naïveté, ma chère Pâquerette; quant à mes
caprices, je n'ai pas encore appris l'art de m'attacher à l'une de
ces roues sur lesquelles les Ixions de nos jours tournent
éternellement. J'ai manqué mon apprentissage, et cela ne m'importe
guère. À propos, savez-vous que j'ai acheté un bateau ici?
-- Quel étrange garçon vous faites, Steerforth! m'écriai-je en
m'arrêtant, car c'était la première fois que j'en entendais
parler. Comme si vous déviez avoir jamais la fantaisie de revenir
ici!
-- Je ne sais pas! l'endroit me plaît. En tous cas, continua-t-il,
en hâtant le pas, j'ai acheté un bateau qui était à vendre; c'est
un caboteur, à ce que dit M. Peggotty, et c'est lui qui le
commandera en mon absence.
-- Maintenant, je comprends, Steerforth! dis-je avec ravissement.
Vous faites semblant d'avoir acheté ce bateau pour vous-même, mais
c'est en réalité pour rendre service à M. Peggotty; j'aurais dû le
deviner, vous connaissant comme je vous connais. Mon cher
Steerforth, comment vous dire tout ce que je pense de votre
générosité?
-- Chut! dit-il en rougissant: moins vous en parlerez, mieux cela
vaudra.
-- Quand je vous disais, m'écriai-je, qu'il n'y a pas une joie, un
chagrin ni une seule émotion de ces braves gens, qui pût vous être
indifférente?
-- Oui, oui, répondit-il: vous m'avez déjà dit tout cela. N'en
parlons plus. En voilà assez.»
Craignant de le fâcher en poursuivant un sujet qu'il traitait si
légèrement, je me contentai de continuer à y rêver, tout en
marchant plus vite encore qu'auparavant.
«Il faut que ce bateau soit remis en état, dit Steerforth: je
chargerai Littimer d'y veiller, afin d'être sûr que tout soit fait
comme il faut. Vous ai-je dit que Littimer était arrivé?
-- Non!
-- Eh bien! il est venu ce matin avec une lettre de ma mère.»
Nos yeux se rencontrèrent; je remarquai sa pâleur, qui descendait
jusqu'à ses lèvres, quoique son regard fût ferme et calme. Je
craignis que quelque altercation avec sa mère ne fût la cause de
la disposition d'esprit dans laquelle je l'avais trouvé près du
foyer solitaire de M. Peggotty; j'y fis une légère allusion.
«Oh! non, dit-il en secouant la tête et en criant un peu. Pas le
moins du monde! je vous disais donc que cet homme est arrivé.
-- Toujours le même?
-- Toujours le même, repartit Steerforth, calme et froid comme le
pôle Nord. Il s'occupera du nouveau nom que je veux faire inscrire
sur le bateau. Il s'appelle pour le moment: _La Mouette de la
tempête_! M. Peggotty ne se soucie guère des mouettes. Je vais
changer son nom de baptême.
-- Comment l'appellerez-vous?
-- _La petite Émilie_.»
Il me regardait toujours en face: je crus que c'était pour me
rappeler qu'il n'aimait pas à m'entendre extasier sur ses égards
pour les pauvres gens. Je ne pus m'empêcher de laisser voir sur
mon visage le plaisir que j'éprouvais; mais je ne dis que quelques
mots: le sourire reparut sur ses lèvres; il semblait soulagé d'un
fardeau.
«Mais, voyez, dit-il en regardant devant lui, voilà la véritable
petite Émilie qui vient en personne! Et ce garçon avec elle! Sur
mon âme c'est un fidèle chevalier: il ne la quitte jamais.»
Ham était à présent constructeur de bâtiments: il avait cultivé
son goût naturel pour ce métier où il était devenu un habile
ouvrier. Il portait ses vêtements de travail, et, malgré une
certaine rudesse, son air d'honnête et mâle franchise faisait de
lui un protecteur bien assorti pour la jolie petite personne qui
marchait à ses côtés. La loyauté de son visage, l'orgueil et
l'affection que lui inspirait Émilie rehaussaient sa bonne mine.
Je me disais, en les voyant s'avancer vers nous, qu'ils se
convenaient parfaitement sous tous les rapports.
Elle quitta doucement le bras de son fiancé quand nous nous
arrêtâmes pour leur parler, et rougit en tendant la main à
Steerforth, puis à moi. Quand ils se remirent en route, après
avoir échangé quelques mots avec nous, elle ne reprit pas le bras
de Ham et marcha seule d'un air encore timide et embarrassé.
J'admirais la grâce et la délicatesse de ses manières, et
Steerforth semblait du même avis que moi, pendant que nous les
regardions s'éloigner au clair de la lune qui en était alors à son
premier quartier.
Tout à coup une jeune femme passa près de nous: évidemment elle
les suivait. Nous ne l'avions pas entendue approcher, mais
j'aperçus son visage maigre, et il me sembla que j'en avais un
vague souvenir. Elle était légèrement vêtue, elle avait l'air
hardi et l'oeil hagard, un air de misère et de vanité; mais, pour
le moment, elle n'avait pas seulement l'air d'y penser; elle ne
songeait qu'à une chose, à les rattraper. Comme l'horizon
s'obscurcissant au loin ne nous permettait plus de distinguer
Émilie et son fiancé, la femme qui les suivait disparut aussi sans
avoir gagné sur eux du terrain, et nous ne vîmes plus que la mer
et les nuages.
«C'est un fantôme bien sombre pour suivre la petite Émilie, dit
Steerforth qui restait là sans bouger; qu'est-ce que cela
signifie?»
Il parlait à voix basse, et d'un accent qui me parut étrange.
«Je suppose qu'elle veut leur demander l'aumône, répondis-je.
-- Les mendiantes ne sont pas rares, dit Steerforth, mais il est
étonnant qu'une mendiante ait pris cette forme-là ce soir.
-- Pourquoi donc? demandai-je.
-- Tout simplement, dit-il après un moment de silence, parce que
justement je pensais à quelque chose de ce genre, quand elle a
paru. Je me demande d'où diable elle peut venir.
-- De l'ombre que projette cette muraille, je suppose, dis-je en
montrant un mur qui surplombait la route sur laquelle nous venions
de déboucher.
-- Enfin, la voilà disparue! répondit-il en regardant par-dessus
son épaule; puisse le malheur disparaître avec elle! Allons
dîner.»
Mais il jeta de nouveau un regard par-dessus son épaule sur la
ligne de l'océan qui brillait au loin, et renouvela plusieurs fois
ce mouvement. Il marmotta encore quelques paroles entrecoupées
pendant le reste de notre promenade, et ne parut oublier cet
incident qu'en se trouvant gaiement à table, près d'un bon feu, à
la clarté des bougies.
Littimer nous attendait et produisit sur moi son effet accoutumé.
Quand je lui dis que j'espérais que mistress Steerforth et miss
Dartle se portaient bien, il me répondit d'un ton respectueux (et
convenable, cela va sans dire), qu'il me remerciait, qu'elles
étaient assez bien et me faisaient leurs compliments. C'était
tout, et pourtant il semblait me dire aussi clairement que
possible: «Vous êtes bien jeune, Monsieur, vous êtes extrêmement
jeune.»
Nous avions presque fini de dîner, quand il fit un pas hors du
coin de la chambre d'où il surveillait nos mouvements, ou plutôt
les miens, à ce qu'il me sembla, et il dit à son maître:
«Pardon, Monsieur, miss Mowcher est ici.
-- Qui donc? demanda Steerforth avec étonnement.
-- Miss Mowcher, monsieur.
-- Allons donc! que diable vient-elle faire ici? dit Steerforth.
-- Il parait, monsieur, qu'elle est de ce pays-ci. Elle m'a dit
qu'elle faisait tous les ans une tournée par ici, dans l'exercice
de sa profession; je l'ai rencontrée dans la rue ce matin, et elle
désirait savoir si elle pourrait avoir l'honneur de se présenter
chez vous, après dîner, monsieur.
-- Connaissez-vous la géante en question? Pâquerette,» demanda
Steerforth.
Je fus obligé d'avouer, avec une certaine honte d'en être réduit
là devant Littimer, que je ne connaissais pas du tout miss
Mowcher.
«Eh bien! vous allez faire sa connaissance, dit Steerforth, c'est
une des sept merveilles du monde... Quand miss Mowcher viendra,
faites-la entrer.»
J'éprouvais quelque curiosité de connaître cette dame, d'autant
mieux que Steerforth partait d'un éclat de rire, chaque fois que
je parlais d'elle, et refusait positivement de répondre à toutes
les questions que je lui adressais sur ce sujet. Je restai donc
dans un état d'attente inquiète; on avait enlevé la nappe depuis
une demi-heure; nous étions près du feu avec une bouteille de vin
près de nous, quand la porte s'ouvrit, et qu'avec tout son calme
ordinaire Littimer annonça:
«Miss Mowcher!»
Je regardai du côté de la porte, mais je n'aperçus rien. Je
regardai encore, pensant que miss Mowcher tardait bien à paraître,
quand, à mon grand étonnement, je vis surgir près d'un canapé
placé entre la porte et moi, une naine âgée de quarante ou de
quarante-cinq ans, avec une grosse tête, des yeux gris très-malins
et des bras si courts que, pour mettre le doigt d'un air fin sur
son nez camus, en regardant Steerforth, elle fut obligée d'avancer
la tête pour appuyer son nez sur son doigt. Son double menton
était si gras que les rubans et la rosette de son chapeau
disparaissaient dedans. Elle n'avait point de cou, point de
taille, point de jambes, à vrai dire, car bien qu'elle fût au
moins de grandeur ordinaire, jusqu'à l'endroit où la taille aurait
dû se trouver, et bien qu'elle possédât des pieds comme tout le
monde, elle était si petite qu'elle se tenait devant une chaise
ordinaire comme devant une table, déposant sur le siège le sac
qu'elle portait. Cette dame, habillée d'une manière un peu
négligée, portant son nez et son doigt tout d'une pièce, par le
rapprochement pénible dont j'ai parlé; gardant la tête
nécessairement penchée d'un côté, et fermant un oeil de l'air le
plus malin, commença par fixer sur Steerforth ses oeillades
pénétrantes; après quoi elle laissa échapper un torrent de
paroles.
«Ah! mon joli muguet, s'écria-t-elle en secouant sa grosse tête,
vous voilà donc ici! Oh! le méchant garçon! fi! que c'est vilain!
qu'est-ce que vous venez faire, si loin de chez vous? quelque
mauvais tour, je parie! Oh! vous êtes une maligne pièce,
Steerforth, et moi aussi, n'est-ce pas! Ah! ah! ah! vous auriez
parié cent livres sterling contre cinq guinées, n'est-ce pas, que
vous ne me retrouveriez pas ici! Eh bien! mon garçon, on me
retrouve partout. À droite, à gauche, dans tous les coins, comme
la demi-couronne que l'escamoteur cache dans le mouchoir d'une
dame. À propos de mouchoirs et de dames, c'est votre chère mère
qui doit être bien heureuse de vous avoir, mon mignon; j'en
mettrais bien ma main au feu, n'importe laquelle!»
À cet endroit de son discours, miss Mowcher dénoua son chapeau,
rejeta les brides en arrière, et, tout essoufflée, s'assit sur un
tabouret devant le feu, se faisant de la table à manger une sorte
de dais qui étendait sur elle comme une tente d'acajou.
«Ouf! continua-t-elle en appuyant ses mains sur ses petits genoux
et en me regardant d'un air fin, je suis trop forte, voilà le
fait, Steerforth. Quand j'ai monté un étage, j'ai autant de peine
à rattraper mon haleine que s'il s'agissait de tirer du puits un
seau d'eau. Si vous me voyiez regarder par la fenêtre du premier,
vous me prendriez pour une belle femme, n'est-ce pas?
-- Mais je ne vous prends pas pour autre chose toutes les fois que
je vous vois, répliqua Steerforth.
-- Allons! vaurien, taisez-vous, dit la petite créature en le
menaçant du mouchoir avec lequel elle s'essuyait la figure, pas
d'impertinence! Mais je vous donne ma parole que j'étais chez lady
Mithers la semaine dernière. En voilà une femme! comme elle se
conserve! et Mithers lui-même, qui est entré pendant que
j'attendais sa femme, en voilà un homme! comme il se conserve! et
sa perruque aussi, car il l'a depuis dix ans; si bien donc qu'il
s'est lancé si éperdument dans les compliments que je commençais à
croire que j'allais être obligée de sonner. Ah! ah! ah! c'est un
très-aimable mauvais sujet: quel dommage qu'il n'ait pas de
principes!
-- Qu'est-ce que vous alliez faire chez lady Mithers? demanda
Steerforth.
-- Je ne fais pas de cancans, mon cher enfant, répliqua-t-elle, en
mettant encore son doigt sur son nez avec une grimace et un
alignement d'yeux qui la faisait ressembler à un lutin de l'autre
monde. Cela ne vous regarde pas! Vous voudriez bien savoir si
j'empêche ses cheveux de tomber, si je les teins, si je lui mets
du rouge ou si j'arrange ses sourcils, n'est-ce pas? Eh bien! mon
mignon, vous saurez tout cela... quand je vous le dirai. Savez-
vous le nom de mon arrière grand-père?
-- Non, dit Steerforth.
-- Walker, mon cher enfant, répliqua mistress Mowcher, et il était
descendant d'une longue suite de Walker, ce qui fait que j'hérite
de tous les domaines de Hookey.»
Je n'ai jamais rien vu d'aussi singulier que le clignement d'yeux
de miss Mowcher, si ce n'est son air d'assurance, qui n'était pas
moins extraordinaire. Elle avait aussi une manière toute
particulière de pencher sa tête d'un côté, en levant un oeil comme
les pies, quand elle écoutait ce qu'on lui disait, ou qu'elle
attendait une réponse à ses observations. Bref, je ne pouvais pas
en revenir, et je continuai à la regarder fixement, sans égard, je
le crains, pour les règles de la politesse.
Elle avait réussi à tirer la chaise près d'elle, et elle plongea
son petit bras dans le sac, à plusieurs reprises, ramenant à la
surface, à chaque plongeon, une quantité de petites bouteilles, de
brosses, d'éponges, de peignes, de morceaux de flanelle, de fers à
friser, et d'autres instruments qu'elle amoncelait sur la chaise.
Elle s'arrêta tout d'un coup au milieu de cette occupation pour
dire à Steerforth, à ma grande confusion:
«Comment s'appelle votre ami?
-- M. Copperfield, dit Steerforth; il désire faire votre
connaissance.
-- Eh bien! on lui donnera ce plaisir-là! Il me semblait bien
qu'il en avait envie, dit mistress Mowcher, s'approchant de moi en
riant, son sac à la main. Des joues comme des pêches! dit-elle en
se dressant sur la pointe des pieds pour atteindre à la hauteur de
mon visage. C'est tentant! j'aime beaucoup les pêches! Je suis
très-heureuse de faire votre connaissance, monsieur Copperfield,
je vous assure.»
Je répondis que je me félicitais d'avoir l'honneur de faire la
sienne et que l'avantage était réciproque.
«Ah! Dieu du ciel! comme nous sommes polis, s'écria miss Mowcher
en faisant un petit effort pour couvrir son large visage avec sa
petite main. Avouez qu'il y a terriblement de blague et de
cajoleries dans ce monde.»
Ceci nous était adressé en manière de confidence à tous les deux,
tandis que la petite main quittait le visage et que le petit bras
disparaissait encore tout entier dans le sac.
«Que voulez-vous dire, miss Mowcher? demanda Steerforth.
-- Ah! ah! ah! quel tas d'enjôleurs nous faisons, n'est-ce pas,
mon cher enfant? répliqua la petite femme cherchant dans le sac,
un oeil en l'air et la tête de côté. Voyez donc! dit-elle en
tirant un petit paquet: «rognures des ongles d'un prince russe,»
le prince Alphabet-Sens-Dessus-Dessous, comme je l'appelle, car
son nom comprend toutes les lettres de l'alphabet, pêle-mêle.
-- Le prince russe est un de vos clients, n'est-ce pas? dit
Steerforth.
-- Je crois bien! mon fils, répliqua miss Mowcher; je lui coupe
les ongles deux fois par semaine! aux mains et aux pieds!
-- Il paye bien, j'espère? dit Steerforth.
-- Il parle du nez, mais il paye bien, dit miss Mowcher. Il n'y
regarde pas de près comme tous vos blancs-becs, à preuve la
longueur de ses moustaches, rouges par nature, mais noires grâce à
l'art.
-- Grâce à votre art, naturellement?» dit Steerforth.
Miss Mowcher cligna de l'oeil en signe d'assentiment.
«Il a bien été obligé de m'envoyer chercher; il ne pouvait faire
autrement. Le climat faisait tort à la teinture; cela pouvait
encore aller en Russie, mais ici pas. Vous n'avez jamais vu de
prince aussi couleur de rouille que lui quand je l'ai entrepris.
Une barre de vieille ferraille.
-- Est-ce que c'est lui que vous appeliez un enjôleur tout à
l'heure? demanda Steerforth.
-- Oh! vous êtes une fine mouche! répliqua miss Mowcher en
branlant vivement la tête. J'ai dit que nous faisions tous en
général un tas d'enjôleurs; et je vous ai montré les ongles du
prince à preuve. C'est que, voyez-vous, les ongles du prince me
servent plus dans les familles que tous mes talents ensemble. Je
les porte toujours avec moi: C'est ma lettre de recommandation. Si
miss Mowcher coupe les ongles du prince, tout est dit. Je les
donne aux jeunes personnes qui les mettent dans des albums, je
crois. Ah! ah! ah! ma parole d'honneur, tout l'édifice social
(comme disent ces messieurs quand ils font des discours au
parlement) ne repose que sur des ongles de princes,» dit cette
petite femme en essayant de croiser les bras et en secouant sa
grosse tête.
Steerforth riait de tout son coeur et moi aussi. Miss Mowcher
continuait à branler la tête qu'elle portait de côté et à regarder
d'un oeil en l'air, pendant qu'elle clignait de l'autre.
«C'est bel et bon, dit-elle en frappant sur ses petits genoux et
en se levant, mais tout cela ne fait pas les affaires. Voyons,
Steerforth, une exploration des régions polaires et finissons-en.»
Elle choisit alors deux ou trois de ses légers instruments avec
une petite fiole, et demanda, à ma grande surprise, si la table
était solide. Sur la réponse affirmative de Steerforth, elle
approcha une chaise, et me demandant de lui donner la main, elle
monta assez lestement sur la table comme sur un théâtre.
«Si l'un de vous a vu le bas de ma cheville, dit-elle, une fois
arrivée en sûreté, il n'a qu'à le dire, et je vais me pendre.
-- Je n'ai rien vu, dit Steerforth.
-- Ni moi, ajoutai-je.
-- Eh bien! alors, s'écria miss Mowcher, je consens à vivre.
Allons, mon fils, venez vous mettre entre les mains de
l'exécuteur.»
Steerforth, cédant à son appel, s'assit le dos contre la table, et
tournant de mon côté son visage, il soumit sa tête à l'examen de
la naine, évidemment sans autre but que de nous amuser. C'était un
curieux spectacle que de voir miss Mowcher penchée sur lui et
examinant ses beaux cheveux bruns, à l'aide d'une loupe qu'elle
venait de tirer de sa poche.
«Vous faites un joli garçon, allez! dit miss Mowcher après un
court examen; sans moi vous seriez chauve comme un moine avant la
fin de l'année. Je ne vous demande qu'une dernière minute, et je
vais laver vos cheveux avec une eau qui vous les conservera dix
ans.»
En même temps elle versa le contenu de sa fiole sur un petit
morceau de flanelle, puis imbibant de la même préparation une des
petites brosses, elle commença à frotter la tête de Steerforth
avec une activité incomparable, toujours parlant, sans
discontinuer.
«Vous connaissez Charlot Pyegrave, le fils du duc, dit-elle; vous
savez bien? et elle regarda Steerforth par-dessus sa tête.
-- Oui, un peu, dit Steerforth.
-- En voilà un homme! en voilà des favoris! Si ses jambes étaient
seulement aussi droites, elles seraient sans égales. Croiriez-vous
qu'il a voulu essayer de se passer de moi? un officier des gardes!
comprend-on ça?
-- Il était donc fou? dit Steerforth.
-- Cela m'en a tout l'air; mais fou ou non, il a voulu en faire
l'essai, répliqua miss Mowcher. Que fait-il, je vous prie? il
entre chez un parfumeur, et demande une bouteille d'eau de
Madagascar.
-- Charlot?
-- Charlot en personne. Mais on n'avait pas d'eau de Madagascar.
-- Qu'est-ce que c'est que ça? quelque chose pour boire? demanda
Steerforth.
-- Pour boire? répliqua miss Mowcher en s'arrêtant pour lui donner
un petit soufflet. Pour arranger lui-même ses moustaches, vous
savez? Il y avait une femme dans la boutique, un peu âgée, un vrai
Cerbère, qui n'avait jamais entendu ce nom-là. «Pardon, monsieur,
dit le Cerbère à Charlot, ce n'est pas... ce n'est pas du rouge,
par hasard? -- Du rouge! dit Charlot au Cerbère, que voulez-vous
que je fasse de votre rouge? -- Pardon, monsieur, dit le Cerbère,
mais on nous demande cet article-là sous tant de noms différents,
que je pensais que c'en était peut-être un de plus.» Voilà, mon
cher enfant, continua miss Mowcher en frottant toujours de toutes
ses forces, voilà un autre échantillon de ces jolis enjôleurs dont
je vous parlais tout à l'heure. Je ne dis pas que je ne m'en mêle
pas comme un autre, peut-être même plus qu'un autre, peut-être
moins; mais motus! mon garçon, cela ne vous regarde pas.
-- De quoi dites-vous que vous vous mêlez? du commerce en rouge?
dit Steerforth.
-- Vous n'avez qu'à additionner ceci et cela, mon cher élève, dit
la rusée miss Mowcher en touchant le bout de son nez; faites-en
une règle de trois multipliée par les secrets de commerce, et cela
vous donnera pour produit le résultat demandé. Je dis que je me
mêle un peu d'enjôler aussi dans mon genre. Il y a des douairières
qui m'appellent soi-disant pour avoir du baume pour les lèvres;
telle autre me demande des gants; une troisième, une chemisette;
une dernière, un éventail. Moi, je donne à tout cela le nom
qu'elles veulent. Je leur fournis l'article demandé; mais nous
nous gardons si bien le secret l'une à l'autre, et faisons si
bonne contenance, ma foi! qu'elles ne se gêneraient pas plus pour
se pommader de leur rouge devant le monde que devant moi. Je vais
chez elles, n'ont-elles pas le front de me dire quelquefois, avec
un bon doigt de rouge sur la figure, pour le moins: «Quelle mine
me trouvez-vous, miss Mowcher? ne suis-je pas un peu pâle?» Ah!
ah! ah! en voilà encore des enjôleuses; qu'en dites-vous, mon
garçon?»
Jamais de ma vie ni de mes jours je n'ai rien vu qui approchât de
miss Mowcher debout sur la table à manger, riant de cette bonne
plaisanterie, et frottant sans relâche le crâne de Steerforth,
pendant qu'elle clignait de l'oeil de mon côté, en me regardant
par-dessus la tête.
«Ah! par exemple, on ne demande pas beaucoup ces articles-là de ce
côté-ci, dit-elle. Voilà qui m'étonne. Je n'ai pas vu une jolie
femme depuis que je suis ici, Steerforth.
-- Non? dit Steerforth.
-- Pas seulement l'ombre, répliqua miss Mowcher.
-- Nous pourrions lui en montrer le corps en substance, je pense,
dit Steerforth en tournant les yeux vers moi. N'est-ce pas,
Pâquerette?
-- Bien certainement, répondis-je.
-- Ah! ah! dit la petite créature en me regardant d'un oeil
perçant, puis en jetant un coup d'oeil sur Steerforth, ah! ah!»
La première exclamation semblait une question adressée à tous
deux, la seconde était évidemment à l'adresse de Steerforth seul.
Ne recevant de l'un ni de l'autre la réponse qu'elle espérait sans
doute, elle continua de frotter en penchant la tête et en tournant
un oeil vers le plafond, comme si elle cherchait dans les airs la
réponse qui lui faisait défaut ici-bas, et qu'elle s'attendit à la
voir apparaître immédiatement.
«Une soeur à vous, monsieur Copperfield? s'écria-t-elle après un
moment de silence et en conservant toujours la même attitude; une
soeur à vous?
-- Non, dit Steerforth sans me laisser le temps de répondre, point
du tout. Au contraire, M. Copperfield a eu lui-même beaucoup de
goût pour elle ou je me trompe fort.
-- Et c'est passé? répliqua miss Mowcher. Il est donc volage?
quelle honte!
_Il a sucé le suc de chaque fleur,
Portant partout son inconstante ardeur
Jusqu'au jour où, belle Marie,
Vous l'avez fixé pour la vie._