CHAPITRE XV.

Je recommence.

M. Dick et moi, nous fûmes bientôt les meilleurs amis du monde, et

quand il avait achevé son travail de la journée, nous sortions

souvent ensemble pour enlever le grand cerf-volant. Tous les jours

de la vie, il travaillait longtemps à son mémoire, qui ne faisait

pas le moindre progrès, quelque peine qu'il y prit, car le roi

Charles venait toujours se fourrer tantôt au commencement, tantôt

à la fin, et alors il n'en fallait plus parler, c'était à

recommencer. La patience et le courage avec lesquels il supportait

ces désappointements continuels, l'idée vague qu'il avait que le

roi Charles Ier n'avait rien à voir là dedans, les faibles efforts

qu'il tentait pour le chasser, et l'entêtement avec lequel ce

monarque revenait condamner le mémoire à l'oubli, tout cela me fit

une profonde impression. Je ne sais pas ce que M. Dick comptait

faire du mémoire, dans le cas où il serait terminé, je crois qu'il

ne savait pas plus que moi où il avait l'intention de l'envoyer,

ni quels effets il en attendait. Mais, au reste, il n'était pas

nécessaire qu'il se préoccupât de cette question, car s'il y avait

quelque chose de certain sous le soleil, c'est que le mémoire ne

serait jamais terminé.

C'était touchant de le voir avec son cerf-volant, quand il l'avait

enlevé à une grande hauteur dans les airs. Ce qu'il m'avait dit,

dans sa chambre, des espérances qu'il avait conçues de cette

manière de disséminer les faits exposés sur les papiers qui le

couvraient et qui n'étaient autres que des feuillets sacrifiés de

quelque mémoire avorté, pouvait bien le préoccuper quelquefois,

mais une fois dehors, il n'y pensait plus. Il ne pensait qu'à

regarder le cerf-volant s'envoler et à développer à mesure la

pelote de ficelle qu'il tenait à la main. Jamais il n'avait l'air

plus serein. Je me disais quelquefois, quand j'étais assis près de

lui le soir, sur un tertre de gazon, et que je le voyais suivre

des yeux les mouvements du cerf-volant dans les airs, que son

esprit sortait alors de sa confusion pour s'élever avec son jouet

dans les cieux. Quand il roulait la ficelle, et que le cerf-

volant, descendant peu à peu, sortait de l'horizon éclairé par le

soleil couchant, pour tomber sur la terre comme frappé de mort, il

semblait sortir peu à peu d'un rêve, et je l'ai vu ramasser son

cerf-volant, puis regarder autour de lui d'un air égaré, comme

s'ils étaient tombés ensemble d'une chute commune, et je le

plaignais de tout mon coeur.

Les progrès que je faisais dans l'amitié et l'intimité de M. Dick

ne nuisaient en rien à ceux que je faisais dans les bonnes grâces

de sa fidèle amie, ma tante. Elle prit assez d'affection pour moi

au bout de quelques semaines pour abréger le nom de Trotwood

qu'elle m'avait donné, et m'appeler Trot; elle m'encouragea même à

espérer que si je continuais comme j'avais commencé, je pouvais

arriver à rivaliser dans son coeur avec ma soeur Betsy Trotwood.

«Trot, dit ma tante un soir, au moment où l'on venait comme de

coutume d'apporter le trictrac pour elle et pour M. Dick, il ne

faut pas oublier votre éducation.»

C'était mon seul sujet d'inquiétude, et je fus enchanté de cette

ouverture.

«Cela vous ferait-il plaisir d'aller en pension à Canterbury?»

Je répondis que cela me plaisait d'autant plus que c'était tout

près d'elle.

«Bien, dit ma tante, voudriez-vous partir demain?»

Je n'étais plus étranger à la rapidité ordinaire des mouvements de

ma tante, je ne fus donc pas surpris d'une proposition si

soudaine, et je dis, oui.

«Bien, répéta ma tante. Jeannette, vous demanderez le cheval gris

et la petite voiture pour demain à dix heures du matin, et vous

emballerez ce soir les effets de M. Trotwood.»

J'étais à la joie de mon coeur en entendant donner ces ordres,

mais je me reprochai mon égoïsme, quand je vis leur effet sur

M. Dick, qui était si abattu à la perspective de notre séparation

et qui jouait si mal en conséquence, qu'après lui avoir donné

plusieurs avertissements avec les cornets sur les doigts, ma tante

ferma le trictrac et déclara qu'elle ne voulait plus jouer avec

lui. Mais en apprenant que je viendrais quelquefois le samedi, et

qu'il pouvait quelquefois aller me voir le mercredi, il reprit un

peu courage et fit voeu de fabriquer pour ces occasions un cerf-

volant gigantesque, bien plus grand que celui dont nous faisions

notre divertissement aujourd'hui. Le lendemain, il était retombé

dans l'abattement, et il cherchait à se consoler en me donnant

tout ce qu'il possédait en or et en argent, mais ma tante étant

intervenue, ses libéralités furent réduites à un don de quatre

shillings: à force de prières, il obtint de le porter jusqu'à

huit. Nous nous séparâmes de la manière la plus affectueuse à la

porte du jardin, et M. Dick ne rentra dans la maison que lorsqu'il

nous eut perdus de vue.

Ma tante, parfaitement indifférente à l'opinion publique,

conduisit de main de maître le cheval gris à travers Douvres; elle

se tenait droite et roide comme un cocher de cérémonie, et suivait

de l'oeil les moindres mouvements du cheval, décidée à ne lui

laisser faire sa volonté sous aucun prétexte. Quand nous fûmes en

rase campagne, elle lui donna un peu plus de liberté, et jetant un

regard sur une vallée de coussins, dans lesquels j'étais enseveli

auprès d'elle, elle me demanda si j'étais heureux.

«Très-heureux, merci, ma tante,» dis-je. Elle en fut si satisfaite

que n'ayant pas les mains libres pour me témoigner sa joie, elle

me caressa la tête avec le manche de son fouet.

«La pension est-elle nombreuse? ma tante, demandai-je.

-- Je n'en sais rien, dit ma tante, nous allons d'abord chez

M. Wickfield.

-- Est-ce qu'il tient une pension? demandai-je.

-- Non, Trot, c'est un homme d'affaires.»

Je ne demandai plus de renseignements sur le compte de

M. Wickfield, et ma tante ne m'en offrant pas davantage, la

conversation roula sur d'autres sujets, jusqu'au moment où nous

arrivâmes à Canterbury. C'était le jour du marché, et ma tante eut

beaucoup de peine à faire circuler le cheval gris entre les

charrettes, les paniers, les piles de légumes et les mottes de

beurre. Il s'en fallait parfois de l'épaisseur d'un cheveu que

tout un étalage ne fût renversé, ce qui nous attirait des discours

peu flatteurs de la part des gens qui nous entouraient; mais ma

tante conduisait toujours avec le calme le plus parfait, et je

crois qu'elle aurait traversé avec la même assurance un pays

ennemi.

Enfin nous nous arrêtâmes devant une vieille maison qui usurpait

sur l'alignement de la rue; les fenêtres du premier étage étaient

en saillie, et les solives avançaient également leurs têtes

sculptées au-dessus de la chaussée, de sorte que je me demandai un

moment si toute la maison n'avait pas la curiosité de se porter

ainsi en avant pour voir ce qui se passait dans la rue jusque sur

le trottoir. Au reste, cela ne l'empêchait pas d'être d'une

propreté exquise. Le vieux marteau de la porte cintrée, au milieu

des guirlandes de fleurs et de fruits sculptés qui l'entouraient,

brillait comme une étoile. Les marches de pierre étaient aussi

nettes que si elles venaient de passer leur linge blanc, et tous

les angles, les coins, les sculptures et les ornements, les petits

carreaux des vieilles fenêtres, tout cela était aussi éclatant de

propreté que la neige qui tombe sur les montagnes.

Quand la voiture s'arrêta à la porte, j'aperçus en regardant la

maison une figure cadavéreuse, qui se montra un moment à une

petite fenêtre dans une tourelle, à l'un des angles de la maison!

puis disparut. La porte cintrée s'ouvrit alors, et je revis ce

même visage. Il était aussi pâle que lorsque je l'avais vu à la

fenêtre, quoique son teint fût un peu relevé par des taches de son

qu'on voit souvent à la peau des personnes rousses; et en effet le

personnage était roux: il pouvait avoir quinze ans, à ce que je

puis croire, mais il paraissait beaucoup plus âgé; la faux qui

avait moissonné ses cheveux les avait coupés ras comme un chaume.

De sourcils point, pas plus que de cils; les yeux d'un rouge brun,

si dégarnis, si dénudés que je ne m'expliquais pas qu'il pût

dormir, ainsi à découvert. Il était haut des épaules, osseux et

anguleux, d'une mise décente, habillé de noir, avec un bout de

cravate blanche; son habit boutonné jusqu'au cou, une main si

longue, si maigre, une vraie main de squelette, qui attira mon

attention pendant que, debout à la tête du poney, il se caressait

le menton et nous regardait dans la voiture.

«M. Wickfield est-il chez lui, Uriah Heep? dit ma tante.

-- M. Wickfield est chez lui, madame; si vous voulez vous donner

la peine d'entrer ici... dit-il en montrant de sa main décharnée

la chambre qu'il voulait désigner.»

Nous mîmes pied à terre, et laissant Uriah Heep tenir le cheval,

nous entrâmes dans un salon un peu bas, de forme oblongue, qui

donnait sur la rue; je vis par la fenêtre Uriah qui soufflait dans

les naseaux du cheval, puis les couvrait précipitamment de sa

main, comme s'il y avait jeté un sort. En face de la vieille

cheminée étaient placés deux portraits, l'un était celui d'un

homme à cheveux gris, mais qui n'était pourtant pas âgé; les

sourcils étaient noirs, il regardait des papiers attachés ensemble

avec un ruban rouge. L'autre était celui d'une dame, l'expression

de son visage était douce et sérieuse; elle me regardait.

Je crois que je cherchais des yeux un portrait d'Uriah, quand une

porte s'ouvrit à l'autre bout de la chambre; il entra un monsieur,

dont la vue me fit retourner pour m'assurer si par hasard ce ne

serait pas le portrait qui serait sorti de son cadre. Mais non, le

portrait était paisiblement à sa place; et quand le nouveau venu

s'approcha de la lumière, je vis qu'il était plus âgé que

lorsqu'il s'était fait faire son portrait.

«Miss Betsy Trotwood, dit-il, entrez je vous prie. J'étais occupé

quand vous êtes arrivée, vous me le pardonnerez. Vous connaissez

ma vie; vous savez que je n'ai qu'un intérêt au monde.»

Miss Betsy le remercia, et nous entrâmes dans son cabinet qui

était meublé comme celui d'un homme d'affaires, de papiers, de

livres, de boites d'étain, etc. Il donnait sur le jardin, et il

était pourvu d'un coffre-fort en fer, fixé dans la muraille juste

au-dessus du manteau de la cheminée; car je me demandais comment

les ramoneurs pouvaient faire pour passer derrière, quand ils

avaient besoin de nettoyer la cheminée.

«Eh bien! miss Trotwood, dit M. Wickfield; car je découvris

bientôt que c'était le maître de la maison, qu'il était avoué et

qu'il régissait les terres d'un riche propriétaire des environs,

quel vent vous amène ici? C'est un bon vent, dans tous les cas,

j'espère?

-- Mais oui, répliqua ma tante, je ne suis pas venue pour des

affaires de justice.

-- Vous avez raison, mademoiselle, dit M. Wickfield: mieux vaut

venir pour autre chose.»

Ses cheveux étaient tout à fait blancs alors, quoiqu'il eût encore

les sourcils noirs. Son visage était très-agréable, il avait même

dû être beau. Son teint était coloré d'une certaine façon dont

j'avais appris, grâce à Peggotty, à faire honneur à l'usage du vin

de Porto, et j'attribuais à la même origine l'intonation de sa

voix et son embonpoint marqué. Il avait une mise très-convenable,

un habit bleu, un gilet à raies, un pantalon de nankin; sa chemise

à jabot et sa cravate de batiste semblaient si blanches et si

fines qu'elles rappelaient à mon imagination vagabonde le cou d'un

cygne.

«C'est mon neveu, dit ma tante.

-- Je ne savais pas que vous en eussiez un, miss Trotwood, dit

M. Wickfield.

-- Mon petit neveu, c'est-à-dire,» remarqua ma tante.

-- Je ne savais pas que vous eussiez un petit-neveu, je vous

assure, dit M. Wickfield.

-- Je l'ai adopté, dit ma tante avec un geste qui indiquait

qu'elle s'inquiétait fort peu de ce qu'il savait ou de ce qu'il ne

savait pas, et je l'ai amené ici pour le mettre dans une pension

où il soit bien enseigné et bien traité. Dites-moi où je trouverai

cette pension, et donnez-moi enfin tous les renseignements

nécessaires.»

«Avant de hasarder un conseil, dit M. Wickfield, permettez; vous

savez, ma vieille question en toutes choses, quel est votre but

réel?

-- Le diable vous emporte! s'écria ma tante. Quel besoin d'aller

toujours chercher midi à quatorze heures? Mon but est bien clair

et bien simple, c'est de rendre cet enfant heureux et utile.

-- Il doit y avoir encore quelque autre chose là-dessous, dit

M. Wickfield, en branlant la tête et en souriant d'un air

d'incrédulité.

-- Quelles balivernes! repartit ma tante. Vous avez la prétention

d'agir rondement dans ce que vous faites; vous ne supposez pas,

j'espère, que vous soyez la seule personne qui aille tout droit

son chemin dans ce monde?

-- Je n'ai qu'un seul but dans la vie, miss Trotwood, beaucoup de

gens en ont des douzaines, des vingtaines, des centaines: je n'ai

qu'un but, voilà la différence; mais nous ne sommes plus dans la

question. Vous demandez la meilleure pension? Quel que soit votre

motif, vous voulez la meilleure.»

Ma tante fit un signe d'assentiment.

«J'en connais bien une qui vaut mieux que toutes les autres, dit

M. Wickfield en réfléchissant, mais votre neveu ne pourrait y être

admis pour le moment qu'en qualité d'externe.

«Mais en attendant, il pourrait demeurer quelque autre part, je

suppose?» dit ma tante.

M. Wickfield reconnut que c'était possible, après un moment de

discussion, il proposa de mener ma tante voir la pension, afin

qu'elle pût en juger par elle-même; en revenant on visiterait les

maisons où il pensait qu'on pourrait trouver pour moi le vivre et

le couvert. Ma tante accepta la proposition, et nous allions

sortir tous trois quand il s'arrêta pour me dire:

«Mais notre petit ami que voici pourrait avoir quelques motifs de

ne pas vouloir nous accompagner. Je crois que nous ferions mieux

de le laisser ici.»

Ma tante semblait disposée à contester la proposition: mais, pour

faciliter les choses, je dis que j'étais tout prêt à les attendre

chez M. Wickfield, si cela leur convenait, et je rentrai dans le

cabinet, où je pris, en les attendant, possession de la chaise que

j'avais occupée déjà en arrivant.

Cette chaise se trouvait placée en face d'un corridor étroit qui

donnait dans la petite chambre ronde à la fenêtre de laquelle

j'avais aperçu le pâle visage d'Uriah Heep. Après avoir mené le

cheval dans une écurie des environs, il s'était remis à écrire sur

un pupitre et copiait un papier fixé dans un cadre de fer suspendu

sur le bureau. Quoiqu'il fût tourné de mon côté, je crus d'abord

que le papier qu'il transcrivait et qui se trouvait entre lui et

moi l'empêchait de me voir, mais en regardant plus attentivement

de ce côté, je vis bientôt avec un certain malaise que ses yeux

perçants apparaissaient de temps en temps sous le manuscrit comme

deux soleils enflammés, et qu'il me regardait furtivement, au

moins pendant une minute, quoiqu'on entendit sa plume courir tout

aussi vite qu'à l'ordinaire. J'essayai plusieurs fois d'échapper à

ses regards; je montai sur une chaise pour regarder une carte

placée de l'autre côté de la chambre; je m'enfonçai dans la

lecture du journal du comté, mais ses yeux m'attiraient toujours,

et toutes les fois que je jetais un regard sur ces deux soleils

brûlants, j'étais sûr de les voir se lever ou se coucher à

l'instant même.

À la fin, après une assez longue absence, ma tante et M. Wickfield

reparurent, à mon grand soulagement. Le résultat de leurs

recherches n'était pas aussi satisfaisant que j'aurais pu le

désirer, car si les avantages qu'offrait la pension étaient

incontestables, ma tante n'avait pas été également satisfaite des

maisons où je pouvais loger.

«C'est très-ennuyeux, dit-elle. Je ne sais que faire, Trot.

-- C'est en effet très-ennuyeux, dit M. Wickfield, mais je vais

vous dire ce que vous pourriez faire, miss Trotwood.

-- Qu'est-ce? dit ma tante.

-- Laissez votre neveu ici, pour le moment. C'est un garçon

tranquille: il ne me dérangera pas du tout. La maison est bonne

pour étudier: elle est aussi tranquille qu'un couvent, et presque

aussi spacieuse. Laissez-le ici.»

La proposition était évidemment du goût de ma tante, mais elle

hésitait à l'accepter, par délicatesse. Moi de même.

«Allons! miss Trotwood, dit M. Wickfield, il n'y a pas d'autre

moyen de tourner la difficulté. C'est seulement un arrangement

temporaire, vous savez. Si cela ne va pas bien, si cela nous gêne

les uns ou les autres, nous pourrons toujours nous quitter, et

dans l'intervalle, on aura le temps de lui trouver quelque chose

qui convienne mieux. Mais, quant à présent, vous n'avez rien de

mieux à faire que de le laisser ici.

-- Je vous suis très-reconnaissante, dit ma tante, et je vois

qu'il l'est comme moi, mais...

-- Allons! je sais ce que vous voulez dire, s'écria M. Wickfield.

Je ne veux pas vous forcer d'accepter de moi des faveurs, miss

Trotwood, vous payerez sa pension si vous voulez. Nous ne

disputerons pas sur le prix, mais vous payerez si vous voulez.

-- Cette condition, dit ma tante, sans diminuer en rien ma

reconnaissance du service que vous me rendez, me met plus à mon

aise: je serai enchantée de le laisser ici.

-- Alors, venez voir ma petite ménagère,» dit M. Wickfield.

En conséquence, nous montâmes un ancien escalier de chêne, avec

une rampe si large, qu'on aurait pu aussi aisément marcher dessus,

et nous entrâmes dans un vieux salon un peu sombre, éclairé par

trois ou quatre des bizarres fenêtres que j'avais remarquées de la

rue. Il y avait dans les embrasures, des sièges en chêne, qui

semblaient provenir des mêmes arbres que le parquet ciré et les

grandes poutres du plafond. La chambre était joliment meublée d'un

piano et d'un meuble éclatant, vert et rouge; il y avait des

fleurs dans les vases. On n'y voyait que coins et recoins, garnis

chacun d'une petite table ou d'un chiffonnier, d'un fauteuil ou

d'une bibliothèque, si bien que je me disais à tout moment qu'il

n'y avait pas dans la chambre un autre coin aussi charmant que

celui où je me trouvais; puis je découvrais l'instant d'après

quelque retraite plus agréable encore. Le salon portait le cachet

de repos et d'exquise propreté qui caractérisait la maison à

l'extérieur.

M. Wickfield frappa à une porte vitrée pratiquée dans un coin de

la chambre tapissée de lambris, et une petite fille à peu près de

mon âge sortit aussitôt et l'embrassa. Je reconnus immédiatement

sur son visage l'expression douce et sereine de la dame dont le

portrait m'avait frappé au rez-de-chaussée. Il me semblait dans

mon imagination que c'était le portrait qui avait grandi de

manière à devenir une femme, mais que l'original était resté

enfant. Elle avait l'air gai et heureux, ce qui n'empêchait pas

son visage et ses manières de respirer une tranquillité d'âme, une

sérénité que je n'ai jamais oubliées, que je n'oublierai jamais.

«Voilà, nous dit M. Wickfield, ma ménagère, ma fille Agnès.» Quand

j'entendis le ton dont il prononçait ces paroles, quand je vis la

manière dont il tenait sa main, je compris que c'était elle qui

était le but unique de sa vie.

Un petit panier en miniature, pour contenir son trousseau de

clefs, pendait à son côté, et elle avait l'air d'une maîtresse de

maison assez grave et assez entendue pour gouverner cette vieille

demeure. Elle écouta d'un air d'intérêt ce que son père lui dit de

moi, et quand il eut fini, elle proposa à ma tante de monter avec

elle pour voir mon logis. Nous y allâmes tous ensemble; elle nous

montra le chemin et ouvrit la porte d'une vaste chambre; une

magnifique chambre vraiment, avec ses solives de vieux chêne,

comme le reste, et ses petits carreaux à facettes, et la belle

balustrade de l'escalier qui montait jusque-là.

Je ne puis me rappeler où et quand j'avais vu, dans mon enfance,

des vitraux peints dans une église. Je ne me rappelle pas les

sujets qu'ils représentaient. Je sais seulement que lorsque je la

vis arriver au haut du vieil escalier et se retourner pour nous

attendre sous ce jour voilé, je pensai aux vitraux que j'avais vus

jadis, et que leur éclat doux et pur s'associa depuis, dans mon

esprit, avec le souvenir d'Agnès Wickfield.

Ma tante était aussi enchantée que moi des arrangements qu'elle

venait de prendre, et nous redescendîmes ensemble dans le salon,

très-heureux et très-reconnaissants. Elle ne voulut pas entendre

parler de rester à dîner, de peur de ne pas arriver avant la nuit

chez elle avec le fameux cheval gris, et je crois que M. Wickfield

la connaissait trop bien pour essayer de la dissuader; on lui

servit donc des rafraîchissements, Agnès retourna près de sa

gouvernante, et M. Wickfield dans son cabinet. On nous laissa

seuls pour nous dire adieu sans contrainte.

Elle me dit que tout ce qui me regardait serait arrangé par

M. Wickfield et que je ne manquerais de rien, puis elle ajouta les

meilleurs conseils et les paroles les plus affectueuses.

«Trot, me dit ma tante, en terminant son discours, faites honneur

à vous-même, à moi et à M. Dick, et que Dieu soit avec vous!»

J'étais très-ému, et tout ce que je pus faire, ce fut de la

remercier, en la chargeant de toutes mes tendresses pour M. Dick.

«Ne faites jamais de bassesse, ne mentez jamais, ne soyez pas

cruel. Évitez ces trois vices, Trot, et j'aurai toujours bon

espoir pour vous.»

Je promis, du mieux que je pus, que je n'abuserais pas de sa bonté

et que je n'oublierais pas ses recommandations.

«Le cheval est à la porte, dit ma tante, je pars. Restez là.»

À ces mots, elle m'embrassa précipitamment et sortit de la chambre

en fermant la porte derrière elle. Je fus un peu surpris d'abord

de ce brusque départ, et je craignais de lui avoir déplu; mais, en

regardant par la fenêtre, je la vis monter en voiture d'un air

abattu et s'éloigner sans lever les yeux; je compris mieux alors

ce qu'elle éprouvait, et ne lui fis pas l'injustice de croire

qu'elle eût rien contre moi.

On dînait à cinq heures chez M. Wickfield; j'avais repris courage

et me sentais en appétit. Il n'y avait que deux couverts.

Cependant Agnès, qui avait attendu son père dans le salon,

descendit avec lui et s'assit en face de lui à table. Je ne

pouvais pas croire qu'il dînât sans elle.

On remonta dans le salon après dîner, et dans le coin le plus

commode, Agnès apporta un verre pour son père avec une bouteille

de vin de Porto. Je crois qu'il n'aurait pas trouvé à son breuvage

favori son parfum accoutumé, s'il lui avait été servi par d'autres

mains.

Il passa là deux heures, buvant du vin en assez grande quantité,

pendant qu'Agnès jouait du piano, travaillait et causait avec lui

ou avec moi. Il était, la plupart du temps, gai et en train comme

nous, mais parfois il la regardait, puis tombait dans le silence

et dans la rêverie. Il me sembla qu'elle s'en apercevait aussitôt,

et qu'elle essayait de l'arracher à ses méditations par une

question ou une caresse. Alors il sortait de sa rêverie et se

versait du vin.

Agnès fit les honneurs du thé, puis le temps s'écoula, comme après

le dîner, jusqu'à l'heure du coucher. Son père la prit alors dans

ses bras, l'embrassa, puis après son départ il demanda des bougies

dans son cabinet. Je montai me coucher aussi.

Pendant la soirée, j'étais sorti un moment dans la rue pour jeter

un coup d'oeil sur les vieilles maisons et sur la belle

cathédrale, me demandant comment j'avais pu traverser cette

ancienne ville dans mon voyage, et passer, sans le savoir, auprès

de la maison où je devais demeurer bientôt. En revenant, je vis

Uriah Heep qui fermait l'étude; je me sentais en veine de

bienveillance à l'égard du genre humain, et je lui dis quelques

mots, puis en le quittant, je lui tendis la main. Mais quelle main

humide et froide avait touché la mienne! Je crus sentir la main

d'un spectre, et elle en avait bien toute l'apparence. Je me

frottai les mains pour réchauffer celle qui venait de rencontrer

la sienne, et pour faire disparaître jusqu'à la trace de cet

odieux attouchement.

Cette idée me poursuivait encore quand je montai dans ma chambre.

Je croyais toujours sentir cette main humide et glacée. Je me

penchai hors de la fenêtre, et j'aperçus une des figures sculptées

au bout des solives, qui me regardait de travers. Il me sembla que

c'était Uriah Heep qui était monté, je ne sais comment, jusque-là,

et je me hâtai de fermer ma fenêtre.

David Copperfield - Tome I · 第 25 / 50 题