M Dick réfléchit, hésita, puis prenant un air radieux répondit:

«Faites-lui tout de suite prendre mesure pour un habillement

complet.

-- M. Dick, dit ma tante d'un air de triomphe, donnez-moi une

poignée de main, votre bon sens est d'une valeur inappréciable.»

Puis, ayant vivement secoué la main de M. Dick, elle m'attira près

d'elle en disant à M. Murdstone:

«Vous pouvez partir si cela vous convient, je garde cet enfant,

j'en courrai la chance. S'il est tel que vous dites, il me sera

toujours facile de faire pour lui ce que vous avez fait, mais je

n'en crois pas un mot.

-- Miss Trotwood, répondit M. Murdstone, en haussant les épaules

et en se levant, si vous étiez un homme...

-- Billevesées! dit ma tante, ne me parlez pas de ces sornettes!

-- Quelle politesse exquise, s'écria miss Murdstone en se levant,

c'est trop fort, vraiment!

-- Croyez-vous, dit ma tante en faisant la sourde oreille au

discours de la soeur et en continuant à s'adresser au frère, et à

secouer la tête d'un air de suprême dédain, croyez-vous que je ne

sache pas la vie que vous avez fait mener à cette pauvre enfant si

mal inspirée? Croyez-vous que je ne sache pas quel jour néfaste ce

fut pour cette douce petite créature que celui où elle vous vit

pour la première fois, souriant et faisant les yeux doux, je

parie, comme si vous n'étiez pas capable de dire une sottise à un

enfant?

-- Je n'ai jamais entendu de langage plus élégant, dit miss

Murdstone.

-- Croyez-vous que je ne comprenne pas votre jeu comme si j'y

avais été? continua ma tante, maintenant que je vous vois et que

je vous entends, ce qui, à vous dire le vrai, n'est rien moins

qu'un plaisir pour moi. Ah! certes, il n'y avait personne au monde

d'aussi doux et d'aussi soumis que M. Murdstone dans ce temps-là.

La pauvre petite innocente n'avait jamais vu mouton pareil. Il

était si plein de bonté! il adorait la mère: il avait une passion

pour le fils, une véritable passion! il serait pour lui un second

père, et il n'y avait plus qu'à vivre tous ensemble dans un

paradis plein de roses, n'est-ce pas? Allons donc, laissez-moi

tranquille! dit ma tante.

-- Je n'ai de ma vie vu une femme semblable, s'écria miss

Murdstone.

-- Et quand vous avez été sûr de cette pauvre petite insensée, dit

ma tante (Dieu me pardonne d'appeler ainsi une créature qui est

maintenant là où vous n'êtes pas pressé d'aller la rejoindre!),

comme si vous n'aviez pas fait assez de tort à elle et aux siens,

vous vous êtes mis à commencer son éducation, n'est-ce pas? Vous

avez entrepris de la dresser, et vous l'avez mise en cage comme un

pauvre petit oiseau, pour lui faire oublier sa vie passée et lui

apprendre à chanter sur le même air que vous.

-- C'est de la folie ou de l'ivresse, dit miss Murdstone, au

désespoir de ne pouvoir détourner de son côté le torrent

d'invectives de ma tante, et je soupçonne que c'est plutôt de

l'ivresse.»

Miss Betsy, sans faire la moindre attention à l'interruption,

continua à s'adresser à M. Murdstone.

«Oui, monsieur Murdstone, continua-t-elle en secouant le doigt,

vous vous êtes fait le tyran de cette innocente enfant, et vous

lui avez brisé le coeur. Elle avait l'âme tendre, je le sais, je

le savais bien des années avant que vous la vissiez, et vous avez

bien choisi son faible pour lui porter les coups dont elle est

morte. Voilà la vérité, qu'elle vous plaise ou non, faites-en ce

que vous voudrez, vous et ceux qui vous ont servi d'instruments.

-- Permettez-moi de vous demander, miss Trotwood, dit miss

Murdstone, quelle personne il vous plaît d'appeler, avec un choix

d'expressions dont je n'ai pas l'habitude, les instruments de mon

frère?»

Miss Betsy, persistant dans une surdité inébranlable, reprit son

discours:

«Il était clair, comme je vous l'ai dit, bien des années avant que

vous la vissiez (et il est au-dessus de la raison humaine de

comprendre pourquoi il est entré dans les vues mystérieuses de la

Providence que vous la vissiez jamais), il était clair que cette

pauvre petite créature se remarierait un jour ou l'autre, mais

j'espérais que cela ne tournerait pas aussi mal; c'était à

l'époque où elle mit au monde son fils que voici, monsieur

Murdstone; ce pauvre enfant dont vous vous êtes servi parfois pour

la tourmenter plus tard, ce qui est un souvenir désagréable, et

vous rend maintenant sa vue odieuse. Oui, oui, vous n'avez pas

besoin de tressaillir, continua ma tante, je n'ai pas besoin de ça

pour savoir la vérité.»

Il était resté tout le temps debout près de la porte, la regardant

fixement, le sourire sur les lèvres, mais en fronçant ses épais

sourcils. Je remarquai alors que tout en souriant encore, il avait

pâli soudain, et qu'il semblait respirer comme un homme qui vient

de perdre haleine à la course.

«Bonjour, monsieur, dit ma tante, et adieu. Bonjour, mademoiselle,

continua-t-elle en se tournant brusquement vers la soeur. Si je

vous vois jamais passer avec un âne sur ma pelouse, aussi sûr que

vous avez une tête sur vos épaules, je vous arracherai votre

chapeau et je trépignerai dessus!»

Il faudrait un peintre, et un peintre d'un talent rare pour rendre

l'expression du visage de ma tante, en faisant cette déclaration

inattendue, et celle de miss Murdstone en l'entendant. Mais le

geste n'était pas moins éloquent que la parole, miss Murdstone, en

conséquence, ne répondit pas, prit discrètement le bras de son

frère et sortit majestueusement de la maison. Ma tante, toujours à

la fenêtre, les regardait s'éloigner, toute prête, sans aucun

doute, à mettre à l'instant même sa menace à exécution, dans le

cas où reparaîtrait l'âne.

Nulle tentative n'ayant eu lieu pour répondre à ce défi, le visage

de ma tante se radoucit peu à peu, si bien que je m'enhardis à la

remercier et à l'embrasser, ce que je fis de tout mon coeur, en

passant mes bras autour de son cou. Je donnai ensuite une poignée

de mains à M. Dick, qui répéta cette cérémonie plusieurs fois de

suite, et qui salua l'heureuse issue de l'affaire en éclatant de

rire toutes les cinq minutes.

«Vous vous regarderez comme étant de moitié avec moi le tuteur de

cet enfant, monsieur Dick, dit ma tante.

-- Je serai enchanté, dit M. Dick, d'être le tuteur du fils de

David.

-- Très-bien, dit ma tante, voilà qui est convenu. Je pensais à

une chose, monsieur Dick, c'est que je pourrais l'appeler

Trotwood?

-- Certainement, certainement, appelez-le Trotwood, dit M. Dick,

Trotwood, fils de David Copperfield.

-- Trotwood Copperfield, vous voulez dire? repartit ma tante.

-- Oui, sans doute, oui, Trotwood Copperfield dit M. Dick un peu

embarrassé.»

Ma tante fut si enchantée de son idée qu'elle marqua elle-même,

avec de l'encre indélébile, les chemises qu'on m'acheta toutes

faites ce jour-là, avant de me les laisser mettre; et il fut

décidé que le reste de mon trousseau, qu'elle commanda

immédiatement, porterait la même marque.

C'est ainsi que je commençai une vie toute neuve, avec un nom tout

neuf, comme le reste. Maintenant que mon incertitude était passée,

je croyais rêver. Je ne me disais pas que ma tante et M. Dick

faisaient deux étranges tuteurs. Je ne pensais pas à moi-même

d'une manière positive. Ce qu'il y avait de plus clair dans mon

esprit, c'est, d'une part, que ma vie passée à Blunderstone

s'éloignait de plus en plus et semblait flotter dans le vague

d'une distance infinie; de l'autre, qu'un rideau venait de tomber

pour toujours sur celle que j'avais menée chez Murdstone et

Grinby. Personne n'a levé ce rideau depuis. Moi, je l'ai soulevé

un moment d'une main timide et tremblante, même dans ce récit, et

je l'ai laissé retomber avec joie. Le souvenir de cette existence

est accompagné dans mon esprit d'une telle douleur, de tant de

souffrance morale, d'une absence d'espérance si absolue, que je

n'ai jamais eu le courage d'examiner combien de temps avait duré

mon supplice. Est-ce un an, est-ce plus, est-ce moins? Je n'en

sais rien. Je sais seulement que cela fut, que cela n'est plus,

que je viens d'en parler pour n'en plus reparler jamais.

David Copperfield - Tome I · 第 24 / 50 题