Je change sous bien des rapports.
Le lendemain après le déjeuner, la vie de pension s'ouvrit de
nouveau devant moi. M. Wickfield me conduisit sur le théâtre de
mes études futures: c'était un bâtiment grave, le long d'une
grande cour, respirant un air scientifique, en harmonie avec les
corbeaux et les corneilles qui descendaient des tours de la
cathédrale pour se promener d'un pas magistral sur la pelouse.
On me présenta à mon nouveau maître, le docteur Strong. Il me
sembla presque aussi rouillé que la grande grille de fer qui
ornait la façade de la maison, et presque aussi massif que les
grandes urnes de pierre placées à intervalles égaux en haut des
piliers, comme un jeu de quilles gigantesques, que le temps devait
abattre quelque jour en se jouant. Il était dans sa bibliothèque;
ses habits étaient mal brossés, ses cheveux mal peignés, les
jarretières de sa culotte courte n'étaient pas attachées, ses
guêtres noires n'étaient pas boutonnées, et ses souliers étaient
béants comme deux cavernes sur le tapis du foyer. Il tourna vers
moi ses yeux éteints qui me rappelèrent ceux d'un vieux cheval
aveugle que j'avais vu brouter l'herbe et trébucher sur les
tombeaux du cimetière de Blunderstone, puis il me dit qu'il était
bien aise de me voir, en me tendant une main dont je ne savais que
faire, la voyant si inactive par elle-même.
Mais il y avait près du docteur Strong une jeune personne très-
jolie qui travaillait; il l'appelait Annie, et je supposai que
c'était sa fille; elle me tira d'embarras en s'agenouillant sur le
tapis pour attacher les souliers du docteur Strong et boutonner
ses guêtres, besogne qu'elle accomplit avec beaucoup de
promptitude et de bonne grâce. Quand elle eut fini, au moment où
nous nous rendions à la salle d'études, je fus très-étonné
d'entendre M. Wickfield lui dire adieu sous le nom de mistress
Strong, et je me demandais si ce n'était pas par hasard la femme
de son fils plutôt que celle du docteur, quand il leva lui-même
tous mes doutes.
«À propos, Wickfield, dit-il en s'arrêtant dans un corridor, et en
appuyant sa main sur mon épaule, vous n'avez pas encore trouvé une
place qui puisse convenir au cousin de ma femme?
-- Non, dit M. Wickfield, non, pas encore.
-- Je voudrais bien que ce fut fait le plus tôt possible,
Wickfield, dit le docteur Strong, car Jack Maldon est pauvre et
oisif, et ce sont deux fléaux qui engendrent souvent des maux plus
grands encore. Et c'est ce que dit le docteur Watts, ajouta-t-il
en me regardant et en branlant la tête; «Satan a toujours de
l'ouvrage pour les mains oisives.»
-- En vérité, docteur, dit M. Wickfield, si le docteur Watts avait
bien connu les hommes, il aurait pu dire avec autant d'exactitude:
«Satan a toujours de l'ouvrage pour les mains occupées.» Les gens
occupés ont bien leur part du mal qui se fait dans ce monde, vous
pouvez y compter. Qu'ont fait, depuis un siècle ou deux, les gens
qui ont été le plus affairés à acquérir du pouvoir ou de l'argent?
Croyez-vous qu'ils n'aient pas fait aussi bien du mal?
-- Jack Maldon ne sera jamais très-affairé pour acquérir ni l'un
ni l'autre, je crois, dit le docteur Strong en se frottant le
menton d'un air pensif.
-- C'est possible, dit M. Wickfield, et vous me ramenez à la
question dont je vous demande pardon de m'être écarté. Non, je
n'ai pas encore pu pourvoir M. Jack Maldon. Je crois, ajouta-t-il
avec un peu d'hésitation, que je devine votre but, et ce n'est pas
ce qui rend la chose plus facile.
-- Mon but, dit le docteur Strong, est de placer d'une manière
convenable un cousin d'Annie, qui est en outre pour elle un ami
d'enfance.
-- Oui, je sais, dit M. Wickfield, en Angleterre ou à l'étranger!
-- Oui, dit le docteur, s'étonnant évidemment de l'affectation
avec laquelle il prononçait ces paroles «en Angleterre ou à
l'étranger.»
-- Ce sont vos propres expressions, dit M. Wickfield, «ou à
l'étranger.»
-- Sans doute, répondit le docteur, sans doute, l'un ou l'autre.
-- L'un ou l'autre? Cela vous est indifférent? demanda
M. Wickfield.
-- Oui, repartit le docteur.
-- Oui? dit l'autre avec étonnement.
-- Parfaitement indifférent.
-- Vous n'avez point de motif, dit M. Wickfield, pour vouloir dire
«à l'étranger,» et non «en Angleterre?»
-- Non, répondit le docteur.
-- Je suis obligé de vous croire, et il va sans dire que je vous
crois, dit M. Wickfield. La commission dont vous m'avez chargé
est, en ce cas, beaucoup plus simple que je ne l'avais cru. Mais
j'avoue que j'avais là-dessus des idées très-différentes.»
Le docteur Strong le regarda d'un air étonné, qui se termina
presque aussitôt par un sourire, et ce sourire m'encouragea fort,
car il respirait la bonté et la douceur, avec une simplicité qu'on
retrouvait, du reste, dans toutes les manières du docteur, quand
on avait brisé la glace formée par l'âge et de longues études, et
cette simplicité était bien faite pour attirer et charmer un jeune
élève comme moi. Le docteur marchait devant nous d'un pas rapide
et inégal, tout en répétant: oui, non, parfaitement, et autres
brèves assurances sur le même sujet, tandis que nous marchions
derrière lui; et je remarquai que M. Wickfield avait pris un air
grave et se parlait à lui-même en hochant la tête, croyant que je
ne le voyais pas.
La salle d'étude était grande et reléguée dans un coin paisible de
la maison, d'où l'on apercevait d'un côté une demi-douzaine de
grandes urnes de pierre, et de l'autre un jardin bien retiré,
appartenant au docteur; on pouvait même distinguer de là les
pêches qui mûrissaient sur un espalier exposé au midi. Il y avait
aussi de grands aloès dans des caisses autour du gazon, et les
feuilles roides et épaisses de cette plante sont restées associées
depuis lors dans mon esprit avec l'idée du silence et de la
retraite. Vingt-cinq élèves à peu près étaient occupés à étudier
au moment de notre arrivée: tout le monde se leva pour dire
bonjour au docteur, et resta debout en présence de M. Wickfield et
de moi.
«Un nouvel élève, messieurs, dit le docteur: Trotwood
Copperfield.»
Un jeune homme appelé Adams, qui était à la tête de la classe,
quitta sa place pour me souhaiter la bienvenue. Sa cravate blanche
lui donnait l'air d'un jeune ministre anglican, ce qui ne
l'empêchait pas d'être très-aimable et d'un caractère enjoué; il
me montra ma place et me présenta aux différents maîtres avec une
bonne grâce qui m'eût mis à mon aise si cela eût été possible.
Mais il me semblait qu'il y avait si longtemps que je ne m'étais
trouvé en pareille camaraderie, que je n'avais vu d'autres garçons
de mon âge que Mick Walker et Fécule-de-pommes-de-terre, que
j'éprouvai un de ces moments de malaise qui ont été si communs
dans ma vie. Je sentais si bien en moi-même que j'avais passé par
une existence dont ils ne pouvaient avoir aucune idée, et que
j'avais une expérience étrangère à mon âge, ma tournure et ma
condition, qu'il me semblait que je me reprochais presque comme
une imposture de me présenter parmi eux sans autres façons qu'un
camarade ordinaire. J'avais perdu, pendant le temps plus ou moins
long que j'avais passé chez Murdstone et Grinby, toute habitude
des jeux et des divertissements des jeunes garçons de mon âge; je
savais que j'y serais gauche et novice. Le peu que j'avais pu
apprendre jadis avait si complètement été effacé de ma mémoire par
les soins sordides qui accablaient mon esprit nuit et jour, que
lorsqu'on en vint à examiner ce que je savais, il se trouva que je
ne savais rien, et qu'on me mit dans la dernière classe de la
pension. Mais quelque préoccupé que je fusse de ma maladresse dans
les exercices du corps, et de mon ignorance en fait d'études plus
sérieuses, j'étais infiniment plus mal à mon aise en pensant à
l'abîme mille fois plus grand encore que mon expérience des choses
qu'ils ignoraient absolument, et que malheureusement je n'ignorais
plus, creusait entre nous. Je me demandais ce qu'ils penseraient
s'ils venaient à apprendre que je connaissais intimement la
pension du banc du Roi. Mes manières ne révéleraient-elles pas
tout ce que j'avais fait dans la société des Micawber, ces ventes
au mont-de-piété, ces prêts sur gages et ces soupers qui en
étaient la suite? Peut-être quelqu'un de mes camarades m'avait-il
vu traverser Canterbury, las et déguenillé, et viendrait-il à me
reconnaître? Que diraient-ils, eux qui attachaient si peu de prix
à l'argent, s'ils savaient comment je comptais mes sous pour
acheter tous les jours la viande ou la bière, ou les tranches de
pudding nécessaires pour ma subsistance? Quel effet cela
produirait-il sur des enfants qui ne connaissaient pas la vie des
rues de Londres, s'ils venaient à savoir que j'avais hanté les
plus mauvais quartiers de cette grande ville, quelque honteux que
j'en pusse être? Mon esprit était si frappé de ces idées pendant
la première journée passée chez le docteur Strong, que je veillais
sur mes regards et sur mes mouvements avec anxiété; j'étais tout
inquiet dès que l'un de mes camarades approchait, et je m'enfuis
en toute hâte dès que la classe fut finie, de peur de me
compromettre en répondant à leurs avances amicales.
Mais l'influence qui régnait dans la vieille maison de
M. Wickfield commença à agir sur moi au moment où je frappais à la
porte, mes nouveaux livres sous le bras, et je sentis que mes
alarmes commençaient à se dissiper. En montant dans ma vieille
chambre, si vaste et si bien aérée, l'ombre sérieuse et grave du
vieil escalier de chêne chassa mes doutes et mes craintes et jeta
sur mon passé une obscurité propice. Je restai dans ma chambre à
étudier diligemment jusqu'à l'heure du dîner (nous sortions de la
pension à trois heures), et je descendis avec l'espérance de faire
un jour encore un écolier passable.
Agnès était dans le salon, elle attendait son père qui était
retenu dans son cabinet par une affaire. Elle vint au-devant de
moi avec son charmant sourire, et me demanda ce que je pensais de
la pension. Je répondis que j'espérais m'y plaire beaucoup, mais
que je ne m'y sentais pas encore bien accoutumé.
«Vous n'avez jamais été en pension, n'est-ce pas? lui dis-je.
-- Bien au contraire, j'y suis tous les jours, dit-elle.
-- Ah! mais vous voulez dire ici, chez vous?
-- Papa ne pourrait pas se passer de moi, dit-elle en souriant et
en hochant la tête. Il faut bien qu'il garde sa ménagère à la
maison.
-- Il vous aime beaucoup, j'en suis sûr?»
Elle me fit signe que oui, et alla à la porte pour écouter s'il
montait, afin d'aller au-devant de lui sur l'escalier, mais elle
n'entendit rien et revint vers moi.
«Maman est morte au moment de ma naissance, dit-elle de l'air doux
et tranquille qui lui était habituel. Je ne connais d'elle que son
portrait qui est en bas. Je vous ai vu le regarder hier, saviez-
vous qui c'était?
-- Oui, lui dis-je, il vous ressemble tant.
-- C'est aussi l'avis de papa, dit-elle d'un ton satisfait... Ah!
le voilà!»
Son calme et joyeux visage s'illumina de plaisir en allant au-
devant de lui, et ils rentrèrent ensemble en se tenant par la
main. Il me reçut avec cordialité, et me dit que je serais très-
heureux chez le docteur Strong, qui était le meilleur des hommes.
«Il y a peut-être des gens... je n'en sais rien... qui abusent de
sa bonté, dit M. Wickfield, ne faites jamais comme eux, Trotwood.
C'est l'être le moins soupçonneux qu'on puisse rencontrer, et que
ce soit un mérite ou un défaut, c'est toujours une chose dont il
faut tenir compte dans tous les rapports grands ou petits qu'on
peut avoir avec lui.»
Il me sembla qu'il parlait comme un homme contrarié ou mécontent
de quelque chose, mais je n'eus pas le temps de m'en rendre
compte. On annonça le dîner, et nous descendîmes pour prendre à
table les mêmes places que la veille.
Nous étions à peine assis, quand Uriah Heep présenta sa tête
rousse et sa main décharnée à la porte.
«M. Maldon, dit-il, voudrait vous dire un mot, monsieur.
-- Comment? Il n'y a qu'un instant que je suis débarrassé de
M. Maldon, lui dit son patron.
-- C'est vrai, monsieur, répondit Uriah, mais il vient de revenir
pour vous dire encore un mot.»
Tout en tenant ainsi la porte entr'ouverte, Uriah m'avait regardé;
il avait regardé Agnès, les plats, les assiettes, et tout ce que
la chambre contenait, à ce qu'il me sembla, quoiqu'il n'eût l'air
de regarder autre chose que son maître, sur lequel ses yeux rouges
paraissaient respectueusement attachés.
«Je vous demande pardon. C'est seulement pour vous dire qu'en y
réfléchissant...» Ici le nouvel interlocuteur repoussa la tête
d'Uriah pour y substituer la sienne... «Excusez mon indiscrétion,
je vous prie. Mais puisque je n'ai point le choix, à ce qu'il
paraît, plus tôt je partirai, mieux cela vaudra. Ma cousine Annie
m'avait dit, quand nous avions parlé de cette affaire, qu'elle
aimait mieux avoir ses amis près d'elle que de les voir exilés, et
le vieux docteur...
-- Le docteur Strong, vous voulez dire? interrompit gravement
M. Wickfield.
-- Le docteur Strong, cela va sans dire. Je l'appelle le vieux
docteur, c'est la même chose, vous savez?
-- Je ne sais pas, répondit M. Wickfield.
-- Eh bien! le docteur Strong, dit l'autre, avait l'air du même
avis. Mais il paraît, d'après ce que vous me proposez, qu'il a
changé d'idée; en ce cas, je n'ai plus rien à dire; plus tôt je
partirai, mieux cela vaudra. Je suis donc revenu pour vous dire
que plus tôt je serai en route, mieux cela vaudra. Quand il faut
piquer une tête dans la rivière, à quoi bon lanterner sur la
planche?
-- Eh bien! puisque lanterner il y a, on ne lanternera pas,
M. Maldon, vous pouvez compter là-dessus, dit M. Wickfield.
-- Merci, dit l'autre, je vous suis fort obligé. À cheval donné on
ne regarde pas aux dents; ce ne serait pas aimable; sans cela, je
dirais qu'on aurait pu laisser ma cousine Annie arranger les
choses à sa manière. Je suppose qu'elle n'aurait eu qu'à dire au
vieux docteur...
-- Vous voulez dire que mistress Strong n'aurait eu qu'à dire à
son mari... n'est-ce pas? dit M. Wickfield.
-- Parfaitement, repartit l'autre, elle n'aurait eu qu'à dire
qu'elle désirait que les choses fussent arrangées d'une certaine
manière pour que cela se fit tout naturellement.
-- Et pourquoi tout naturellement, M. Maldon? demanda M. Wickfield
en continuant tranquillement son dîner.
-- Ah! parce qu'Annie est une charmante jeune femme, et que le
vieux docteur, le docteur Strong, je veux dire, n'est pas
précisément un jeune homme, dit M. Jack Maldon en riant. Je ne
veux blesser personne, monsieur Wickfield. Je veux seulement dire
que je suppose qu'il est nécessaire et raisonnable que, dans un
mariage de ce genre, on trouve au moins des compensations.
-- Des compensations pour la femme, monsieur? demanda gravement
M. Wickfield.
-- Pour la femme, monsieur, répondit M. Jack Maldon en riant.»
Mais s'apercevant que M. Wickfield continuait son dîner, du même
air grave et impassible, et qu'il n'y avait point d'espoir de lui
faire détendre un muscle de son visage, il ajouta:
«Du reste, j'ai dit tout ce que je voulais dire, je vous demande
de nouveau pardon de mon indiscrétion, je vais me retirer. Il va
sans dire que je suivrai vos avis, et que je considérerai cette
affaire comme devant être traitée exclusivement entre vous et moi;
je n'y ferai aucune allusion chez le docteur.
-- Avez-vous dîné? demanda M. Wickfield en lui montrant la table.
-- Merci, dit M. Maldon, je vais dîner chez ma cousine Annie,
adieu.»
M. Wickfield, sans se lever, le suivit des yeux d'un air pensif.
M. Maldon était, à mon avis, un jeune évaporé, assez joli garçon,
la parole dégagée, l'air confiant et hardi. Ce fut là ma première
entrevue avec lui; je ne m'étais pas attendu à le voir si tôt,
quand j'avais entendu le docteur parler de lui le matin.
Après le dîner, nous prîmes le chemin du salon, et tout se passa
comme la veille. Agnès plaça les verres et la bouteille dans le
même coin, M. Wickfield s'y établit et but copieusement. Agnès
joua du piano, travailla, causa, et fit avec moi plusieurs parties
de dominos. À l'heure exacte, elle fit le thé, puis, quand j'eus
apporté mes livres, elle y jeta un coup d'oeil, et me montra ce
qu'elle en savait (elle était plus savante qu'elle ne le disait),
et m'indiqua la meilleure manière d'apprendre et de comprendre. Je
vois encore ses manières modestes, paisibles, régulières,
j'entends encore sa douce voix en écrivant ces paroles;
l'influence bienfaisante qu'elle vint plus tard à exercer sur moi,
commence déjà à se faire sentir à mon âme. J'aime la petite
Émilie, et ne puis pas dire que j'aime Agnès de la même manière,
mais je sens que la bonté, la paix et la vérité habitent auprès
d'elle, et que la douce lumière de ce vitrail que j'ai vu jadis
dans une église, l'éclaire toujours, et moi aussi, quand je suis
près d'elle, et tous les objets qui nous entourent.
L'heure de son coucher était arrivé; elle venait de nous quitter,
et je tendis la main à M. Wickfield avant de me retirer aussi.
Mais il me retint pour me dire:
«Lequel aimez-vous mieux, Trotwood, de rester ici ou d'aller
ailleurs?
-- J'aime mieux rester ici, dis-je vivement.
-- Vous en êtes sûr?
-- Si vous me le permettez, si cela vous convient.
-- Mais c'est une vie un peu triste que celle que nous menons ici,
mon garçon, j'en ai peur, dit-il.
-- Pas plus triste pour moi que pour Agnès, monsieur. Pas triste
du tout.
-- Que pour Agnès! répéta-t-il, en s'avançant lentement vers la
grande cheminée, et en s'appuyant sur le manteau, que pour Agnès!»
Il avait bu ce soir-là (peut-être était-ce une illusion) jusqu'à
en avoir les yeux injectés de sang. Je ne les voyais pas alors:
ses regards étaient fixés sur la terre, et il couvrait ses yeux de
sa main, mais je l'avais remarqué un moment auparavant.
«Je me demande, murmura-t-il, si mon Agnès est lasse de moi. Je
sais bien que moi, je ne me lasserai jamais d'elle, mais c'est
différent... bien différent.»
C'était une réflexion qu'il se faisait en lui-même, ce n'est pas à
moi qu'il l'adressait; je restai donc immobile.
«C'est une vieille maison un peu triste et une vie bien monotone,
mais il faut qu'elle reste près de moi. Il faut que je la garde
près de moi. Si la pensée que je puis mourir et quitter mon enfant
chérie, ou que ce cher trésor peut venir à mourir et me quitter
elle-même, trouble déjà comme un spectre mes moments les plus
heureux; si je ne puis la noyer que dans...»
Il ne prononça pas le mot, mais il s'avança lentement vers la
table où étaient posés les verres, fit d'un air distrait le geste
de verser du vin de la bouteille vide, puis la posa et se remit à
marcher dans la chambre.
«Si cette pensée est déjà si cruelle à supporter quand elle est
ici, dit-il, que serait-ce si elle était loin de moi? Non, non. Je
ne puis m'y décider.»
Il s'appuya contre le manteau de la cheminée, et resta si
longtemps plongé dans ses méditations que je ne savais si je
devais risquer de le déranger en me retirant, ou rester
tranquillement à ma place, jusqu'à ce qu'il fût sorti de sa
rêverie. Enfin, il fit un effort, et ses yeux me cherchèrent dans
la chambre.
«Vous voulez rester avec nous, Trotwood, dit-il de son ton
ordinaire, et comme s'il répondait sans intervalle à quelque chose
que je venais de lui dire, j'en suis bien aise. Vous nous tiendrez
compagnie à tous deux. Cela nous fera du bien de vous avoir ici,
ce sera bon pour moi, bon pour Agnès, et peut-être pour vous
aussi.
-- Pour moi, j'en suis sûr, monsieur, répondis-je. Je suis si
content d'être ici!
-- Vous êtes un brave garçon, dit M. Wickfield; tant qu'il vous
conviendra d'y rester, vous y serez le bienvenu.»
Il me donna une poignée de main, puis me frappant sur l'épaule, il
me dit que lorsque j'aurais quelque chose à faire le soir après le
départ d'Agnès, ou quand je voudrais lire pour mon plaisir, je
pouvais descendre dans son cabinet s'il y était, et si je désirais
un peu de société pour passer la soirée avec lui. Je le remerciai
de ses bontés, et comme il s'y rendit un moment après, et que je
n'étais pas fatigué, je descendis aussi un livre à la main, pour
profiter, pendant une demi-heure, de la permission qu'il venait de
me donner.
Mais, apercevant une lumière dans le petit cabinet circulaire, je
me sentis à l'instant attiré par Uriah Heep qui exerçait sur moi
une sorte de fascination, et j'entrai. Je le trouvai occupé à lire
un gros livre avec une attention si évidente qu'il suivait chaque
ligne de son doigt maigre, laissant en chemin sur la page, à ce
qu'il me semblait, des traces gluantes, comme un limaçon.
«Vous travaillez bien tard ce soir, Uriah, lui dis-je.
-- Oui, monsieur Copperfield.»
En prenant un tabouret en face de lui, pour lui parler plus à mon
aise je remarquai qu'il ne savait pas sourire: il ouvrait
seulement la bouche et dessinait, en l'ouvrant, deux rides
profondes dans ses joues: c'était là tout.
«Je ne travaille pas pour l'étude, monsieur Copperfield, dit
Uriah.
-- Que faites-vous donc, alors? demandai-je.
-- Je tâche d'avancer dans la science du droit, monsieur
Copperfield. J'étudie en ce moment-ci la Pratique de Tidd. Ah!
quel écrivain que ce Tidd, monsieur Copperfield!»
Mon tabouret était un observatoire si commode, qu'en le regardant
reprendre sa lecture après cette exclamation d'enthousiasme, je
remarquai, pendant qu'il suivait les mots avec son doigt, que ses
narines minces et pointues, toujours en mouvement avec une
puissance de contraction et de dilatation surprenante, servaient
d'interprète à sa pensée: il clignait du nez comme les autres
clignent de l'oeil; ses yeux, à lui, ne disaient rien du tout.
«Je suppose que vous êtes un grand légiste? dis-je après l'avoir
observé quelque temps en silence.
-- Moi, monsieur Copperfield! dit Uriah. Oh! non; je suis dans une
situation si humble.»
Je remarquai que l'étrange sensation que m'avait fait éprouver le
contact de sa main ne devait pas être un fruit de mon imagination,
car il les frottait sans cesse comme s'il voulait les sécher et
les réchauffer, puis il les essuyait à la dérobée avec son
mouchoir.
«Je sais bien que je suis dans la situation la plus humble, dit
Uriah modestement, en comparaison des autres. Ma mère est très-
humble aussi, nous vivons dans une humble demeure, monsieur
Copperfield, et nous avons reçu beaucoup de grâces. La vocation de
mon père était très-humble: il était fossoyeur.
-- Qu'est-il devenu? demandai-je.
-- C'est maintenant un corps glorieux, monsieur Copperfield. Mais
nous avons reçu de grandes grâces. Quelle grâce du ciel, par
exemple, de demeurer chez M. Wickfield!»
Je demandai à Uriah s'il y était depuis longtemps.
«Il y a bientôt quatre ans, monsieur Copperfield, dit Uriah en
fermant son livre, après avoir soigneusement marqué l'endroit
auquel il s'arrêtait. Je suis entré chez lui un an après la mort
de mon père, et quelle grande grâce encore! Quelle grâce je dois à
la bonté de M. Wickfield, qui me permet de faire gratuitement des
études qui auraient été au-dessus des humbles ressources de ma
mère et des miennes!
-- Alors je suppose qu'une fois vos études de droit finies, vous
deviendrez procureur en titre? lui dis-je.
-- Avec la bénédiction de la Providence, monsieur Copperfield,
répondit Uriah.
-- Qui sait si vous ne serez pas un jour l'associé de
M. Wickfield, répliquai-je pour lui faire plaisir, et alors ce
sera Wickfield et Heep, ou peut-être Heep successeur de Wickfield.
-- Oh! non, monsieur Copperfield, dit Uriah en hochant la tête, je
suis dans une situation beaucoup trop humble pour cela.»
Il ressemblait certainement d'une manière frappante à la figure
sculptée au bout de la poutre, près de ma fenêtre, à le voir
assis, dans son humilité, me lançant des yeux de côté, la bouche
toute grande ouverte et les joues ridées en manière de sourire.
«M. Wickfield est un excellent homme, monsieur Copperfield, dit
Uriah; mais, si vous le connaissez depuis longtemps, vous en savez
certainement plus là-dessus que je ne puis vous en apprendre.»
Je répliquai que j'en étais bien convaincu, mais qu'il n'y avait
pas longtemps que je le connaissais, quoique ce fût un ami de ma
tante.
«Ah! en vérité, monsieur Copperfield, dit Uriah, votre tante est
une femme bien aimable, monsieur Copperfield.»
Quand il voulait exprimer de l'enthousiasme, il se tortillait de
la façon la plus étrange: je n'ai jamais rien vu de plus laid;
aussi j'oubliai un moment les compliments qu'il me faisait de ma
tante pour considérer ces sinuosités de serpent qu'il imprimait à
tout son corps, depuis les pieds jusqu'à la tête.
«...Une dame très-aimable, monsieur Copperfield, reprit-il; elle a
une grande admiration pour miss Agnès, je crois, monsieur
Copperfield?»
Je répondis «oui,» hardiment, sans en rien savoir: Dieu me
pardonne!
«J'espère que vous pensez comme elle, monsieur Copperfield, dit
Uriah; n'est-il pas vrai?
-- Tout le monde doit être du même avis là-dessus, répondis-je.
-- Oh! je vous remercie de cette remarque, monsieur Copperfield,
dit Uriah Heep; ce que vous dites là est si vrai! Même dans
l'humilité de ma situation, je sais que c'est si vrai! Oh! merci,
monsieur Copperfield!»
Et il se tortilla si bien que, dans l'exaltation de ses
sentiments, il s'enleva de son tabouret et commença à faire ses
préparatifs de départ.
«Ma mère doit m'attendre, dit-il en regardant une montre terne et
insignifiante qu'il tira de sa poche; elle doit commencer à
s'inquiéter, car quelque humbles que nous puissions être, monsieur
Copperfield, nous avons beaucoup d'attachement l'un pour l'autre.
Si vous vouliez venir nous voir un jour et prendre une tasse de
thé dans notre pauvre demeure, ma mère serait aussi fière que moi
de vous recevoir.»
Je répondis que je m'y rendrais avec plaisir.
«Merci, monsieur Copperfield, dit Uriah, en posant son livre sur
une tablette. Je suppose que vous êtes ici pour quelque temps,
monsieur Copperfield?»
Je lui dis que je pensais que j'habiterais chez M. Wickfield tout
le temps que je resterais à la pension.
«Ah! vraiment! s'écria Uriah; il me semble que vous avez beaucoup
de chances de finir par devenir associé de M. Wickfield, monsieur
Copperfield?»
Je protestai que je n'en avais pas la moindre intention, et que
personne n'y avait songé pour moi; mais Uriah s'entêtait à
répondre poliment à toutes mes assurances: «Oh! que si, monsieur
Copperfield, vous avez beaucoup de chances!» et «Oui,
certainement, monsieur Copperfield, rien n'est plus probable!»
Enfin, quand il eut terminé ses préparatifs, il me demanda si je
lui permettais d'éteindre la bougie, et sur ma réponse
affirmative, il la souffla à l'instant même. Après m'avoir donné
une poignée de main (et il me sembla que je venais de toucher un
poisson dans l'obscurité), il entr'ouvrit la porte de la rue, se
glissa dehors et la referma, me laissant retrouver mon chemin à
tâtons; ce que je fis à grand'peine, après m'être cogné contre son
tabouret. C'est sans doute pour cela que je rêvai de lui la moitié
de la nuit; et qu'entre autres choses je le vis lancer à la mer la
maison de M. Peggotty pour se livrer à une expédition de piraterie
sous un drapeau noir, portant pour devise: «la Pratique, par
Tidd,» et nous entraînant à sa suite sous cette enseigne
diabolique, la petite Émilie et moi, pour nous noyer dans les mers
espagnoles.
Le lendemain à la pension je parvins à vaincre ma timidité: le
jour suivant, je me tirai encore mieux d'affaire, et mon embarras
disparaissant par degrés, je me trouvai au bout de quinze jours
parfaitement familiarisé avec mes nouveaux camarades, et très-
heureux au milieu d'eux. J'étais maladroit à tous les jeux et fort
en retard pour mes études. Mais je comptais sur la pratique pour
me perfectionner dans le point le moins important, et sur un
travail assidu pour faire des progrès dans l'autre. En
conséquence, je me mis activement à l'oeuvre, en classe comme en
récréation, et je n'y perdis pas mon temps. La vie que j'avais
menée chez Murdstone et Grinby me parut bientôt si loin de moi que
j'y croyais à peine, tandis que mon existence actuelle m'était
devenue si habituelle, qu'il me semblait que je n'avais jamais
fait que cela.
La pension du docteur Strong était excellente, et ressemblait
aussi peu à celle de M. Creakle que le bien au mal. Elle était
conduite avec beaucoup d'ordre et de gravité, d'après un bon
système; on y faisait appel en toutes choses à l'honneur et à la
bonne foi des élèves, avec l'intention avouée de compter sur ces
qualités de leur part tant qu'ils n'avaient pas donné la preuve du
contraire. Cette confiance produisait les meilleurs résultats.
Nous sentions tous que nous avions notre part dans la direction de
l'établissement, et que c'était à nous d'en maintenir la
réputation et l'honneur. Aussi nous étions tous vivement attachés
à la maison; j'en puis répondre pour mon compte, et je n'ai jamais
vu un seul de mes camarades qui ne pensât comme moi. Nous
étudiions de tout notre coeur, pour faire honneur au docteur. Nous
faisions de belles parties de jeu dans nos récréations et nous
jouissions d'une grande liberté; mais je me souviens qu'avec tout
cela nous avions bonne réputation dans la ville, et que nos
manières et notre conduite faisaient rarement tort à la renommée
du docteur Strong et de son institution.
Quelques-uns des plus âgés d'entre nous logeaient chez le docteur,
et c'est d'eux que j'appris quelques détails sur son compte. Il
n'y avait pas encore un an qu'il avait épousé la belle jeune
personne que j'avais vue dans son cabinet; c'était de sa part un
mariage d'amour; la dame n'avait pas le sou, mais en revanche elle
possédait, à ce que disaient nos camarades, une quantité
innombrable de parents pauvres, toujours prêts à envahir la maison
de son mari. On attribuait les manières distraites du docteur aux
recherches constantes auxquelles il se livrait sur les _racines_
grecques. Dans mon innocence, ou plutôt dans mon ignorance, je
supposai que c'était chez le docteur une espèce de folie
botanique, d'autant mieux qu'il regardait toujours par terre en
marchant; ce ne fut que plus tard que je vins à savoir qu'il
s'agissait des racines des mots dont il avait l'intention de faire
un nouveau dictionnaire. Adams, qui était le premier de la classe
et qui avait des dispositions pour les mathématiques, avait fait
le calcul du temps que ce dictionnaire devait lui prendre avant
d'être terminé, d'après le plan primitif et les résultats déjà
obtenus. Il calculait qu'il faudrait, pour mener à fin cette
entreprise, mille six cent quarante-neuf ans, à partir du dernier
anniversaire du docteur, qui avait eu alors soixante-deux ans.
Quant au docteur, il était l'idole de tous les élèves, et il
aurait fallu que la pension fût bien mal composée pour qu'il en
fût autrement, car c'était bien le meilleur des hommes, et rempli
d'une foi si simple qu'elle eût pu toucher même les coeurs de
pierre des grandes urnes rangées le long de la muraille. Quand il
marchait en long et en large dans la cour, près de la grille, sous
les regards des corbeaux et des corneilles qui le regardaient en
retroussant leur tête d'un air de pitié, comme s'ils savaient bien
qu'ils étaient beaucoup plus au courant que lui des affaires de ce
monde, si un vagabond alléché par le craquement de ses souliers
pouvait s'approcher assez près de lui pour attirer son attention
sur un récit lamentable, il était bien sûr d'obtenir de sa charité
de quoi le mettre à son aise pour deux jours. On savait si bien
cela dans la maison que les maîtres et les élèves les plus âgés
sautaient souvent par la fenêtre pour chasser les mendiants de la
cour, avant que le docteur pût s'apercevoir de leur présence, et
souvent même on avait déjà fait cette expédition à quelques pas de
lui, qu'il ne se doutait seulement pas le moins du monde de ce qui
se passait. Une fois sorti de ses domaines et dépourvu de toute
protection, c'était comme une brebis égarée, la proie du premier
mécréant qui voulait tondre sa toison. Il aurait volontiers
déboutonné ses guêtres pour les donner. À vrai dire, il courait
parmi nous une histoire, remontant à je ne sais quelle époque, et
fondée sur je ne sais quelle autorité, mais que je crois encore
véritable; on disait que par un jour d'hiver, où il faisait très-
froid, le docteur avait positivement donné ses guêtres à une
mendiante, qui avait ensuite excité quelque scandale dans le
voisinage, en promenant de porte en porte un petit enfant
enveloppé dans ces langes improvisés, à la surprise générale, car
les guêtres du docteur étaient aussi connues que la cathédrale
dans les environs. La légende ajoutait que la seule personne qui
ne les reconnut pas fut le docteur lui-même, qui les aperçut peu
de temps après à l'étalage d'une échoppe de revendeuse mal famée,
où l'on recevait toutes sortes d'effets en échange d'un verre de
genièvre; et qu'il s'arrêta pour les examiner d'un air
approbateur, comme s'il y remarquait quelque perfectionnement
nouveau dans la coupe qui leur donnait un avantage signalé sur les
siennes.
Ce qui était charmant à voir, c'étaient les manières du docteur
avec sa jeune femme. Il avait une façon affectueuse et paternelle
de lui témoigner sa tendresse, qui semblait, à elle seule, résumer
toutes les vertus de ce brave homme. On les voyait souvent se
promener dans le jardin, près des espaliers, et j'avais parfois
l'occasion de les observer de plus près dans le cabinet ou le
salon. Elle me paraissait prendre grand soin de lui et l'aimer
beaucoup; mais l'intérêt qu'elle portait au dictionnaire me
semblait assez faible, quoique les poches et la coiffe du chapeau
du docteur fussent toujours encombrées de quelques feuillets de ce
grand ouvrage dont il lui expliquait le plan en se promenant avec
elle.
Je voyais souvent mistress Strong; elle avait pris du goût pour
moi le jour où M. Wickfield m'avait présenté à son mari, et elle
continua toujours de s'intéresser à moi avec beaucoup de bonté; en
outre elle aimait beaucoup Agnès et venait souvent la voir; mais
elle semblait mal à son aise avec M. Wickfield, et je trouvais
qu'elle avait toujours l'air d'avoir peur de lui. Quand elle
venait chez nous le soir, elle évitait d'accepter son bras pour
retourner chez elle, et c'est à moi qu'elle demandait de
l'accompagner. Parfois, quand nous traversions gaiement ensemble
la cour de la cathédrale, sans nous attendre à rencontrer
personne, nous voyions apparaître M. Jack Maldon qui était tout
étonné de nous trouver là.
La mère de mistress Strong me plaisait infiniment. Elle s'appelait
mistress Markleham, mais nous avions coutume, à la pension, de
l'appeler le Vieux-Troupier, pour reconnaître la tactique avec
laquelle elle faisait manoeuvrer la nombreuse armée de parents
qu'elle conduisait en campagne contre le docteur. C'était une
petite femme avec des yeux perçants. Elle portait toujours,
lorsqu'elle était en grande toilette, un éternel bonnet orné de
fleurs artificielles et de deux papillons voltigeant au-dessus des
fleurs. On disait parmi nous que ce bonnet venait assurément de
France, et ne pouvait tirer son origine que de cette ingénieuse
nation; tout ce que je sais, c'est qu'il apparaissait le soir
partout où mistress Markleham faisait son entrée; qu'elle avait un
panier chinois pour l'emporter dans les maisons où elle devait
passer la soirée, que les papillons avaient le don de voltiger sur
leurs ailes tremblotantes, aussi agiles, aussi actifs que
«l'abeille diligente!» si ce n'est qu'ils ne rapportaient au
docteur Strong que des frais.
Je pus faire à mon aise des observations sur le Vieux-Troupier,
soit dit sans lui manquer de respect, un soir qui me devint
mémorable par un autre incident que je vais raconter. Le docteur
recevait quelques personnes ce soir-là, à l'occasion du départ de
M. Jack Maldon pour les Indes, où il allait entrer comme cadet
dans un régiment, je crois, M. Wickfield ayant enfin terminé cette
affaire. Ce jour-là se trouvait justement aussi l'anniversaire du
docteur. Nous avions congé, nous lui avions fait notre cadeau le
matin; Adams avait fait un discours au nom de tous les élèves, et
nous avions applaudi à nous enrouer, ce qui avait fait pleurer le
bon docteur. Le soir M. Wickfield, Agnès et moi, nous allâmes
prendre le thé chez lui, en particulier.
M. Jack Maldon y était déjà: mistress Strong, vêtue d'une robe
blanche ornée de rubans cerise, jouait du piano au moment de notre
arrivée, et il se penchait vers elle pour tourner les pages. Elle
me parut un peu plus pâle qu'à l'ordinaire quand elle se retourna,
mais elle était jolie, remarquablement jolie.
«J'ai oublié de vous faire mes compliments pour votre
anniversaire, docteur, dit la mère de mistress Strong quand nous
fûmes assis; croyez bien, d'ailleurs, que ce ne sont pas de
simples compliments de ma part. Permettez-moi de vous souhaiter
une bonne année accompagnée de plusieurs autres.
-- Je vous remercie, madame, dit le docteur.
-- De beaucoup, beaucoup d'autres, dit le Vieux-Troupier, non-
seulement pour votre bonheur, mais pour celui d'Annie, de Jack
Maldon et de la compagnie. Il me semble que c'était hier, John,
que vous étiez encore un petit garçon avec la tête de moins que
M. Copperfield, et que vous faisiez des déclarations à Annie
derrière les groseilliers, dans le fond du jardin.
-- Ma chère maman! dit mistress Strong, à quoi allez-vous penser?
-- Allons, Annie, pas d'absurdités, dit sa mère; si vous rougissez
de cela, maintenant que vous êtes une vieille matrone, quand donc
cesserez-vous d'en rougir?
-- Vieille! s'écria M. Jack Maldon; Annie, vieille! allons donc!
-- Oui, John, répliqua le Troupier; c'est de fait une vieille
matrone. Je ne veux pas dire qu'elle soit vieille par les années,
je ne suppose pas qu'on me croie assez simple pour prétendre
qu'une enfant de vingt ans soit vieille, mais votre cousine est la
femme du docteur, et c'est par là qu'elle mérite le titre
respectable que je lui donne. Et c'est fort heureux pour vous,
John, que votre cousine soit la femme du docteur; vous avez trouvé
en lui un ami dévoué et influent, qui ne finira pas là ses bontés,
si vous les méritez, j'en suis sûre. Je n'ai point de faux
orgueil, je n'hésite point à avouer franchement qu'il y a dans
notre famille des personnes qui ont besoin d'un ami; vous, par
exemple, vous étiez dans ce cas-là, avant que l'influence de votre
cousine vous eût procuré cet ami secourable.»
Le docteur, dans la générosité de son coeur, fit un signe de la
main comme pour dire que cela n'en valait pas la peine, et pour
épargner à M. Jack Maldon un nouvel appel fait à sa
reconnaissance; mais mistress Markleham changea de chaise pour
aller s'asseoir plus près du docteur, et là elle appuya son
éventail sur le bras de son gendre, en disant:
«Non, en vérité, mon cher docteur; je vous prie de m'excuser si je
reviens souvent sur ce sujet qui excite en moi des sentiments si
vifs; c'est une vraie monomanie de ma part, mais vous êtes une
bénédiction pour nous tous. Votre mariage avec Annie a été le plus
grand bonheur qui pût nous arriver.
-- Allons donc, allons donc! dit le docteur.
-- Non, non, je vous demande pardon, reprit le Vieux-Soldat; nous
sommes seuls, à l'exception de notre excellent ami M. Wickfield,
et je ne consentirai pas à me laisser fermer la bouche; je
réclamerai plutôt mes privilèges de belle-mère pour vous gronder,
si vous le prenez comme cela. Je suis franche et j'ai le coeur sur
la main: ce que j'ai dit là, c'est ce que j'ai dit tout de suite
quand vous m'avez jetée dans un si grand étonnement... Vous vous
rappelez ma surprise? en demandant la main d'Annie; non pas que la
proposition en elle-même fût bien extraordinaire, je ne suis pas
assez sotte pour le dire, mais comme vous aviez connu son pauvre
père et qu'elle, vous l'aviez vue naître, je n'avais jamais pensé
que vous dussiez devenir son mari, ... ni le mari de personne,
pour mieux dire: voilà tout!
-- C'est bon, c'est bon, dit le docteur d'un ton de bonne humeur,
n'y pensons plus.
-- Mais je veux y penser, moi, dit le Vieux-Troupier en lui
fermant la bouche avec son éventail; je tiens à y penser; je veux
rappeler ce qui s'est passé, pour qu'on me contredise si je me
trompe. Si bien donc que je parlai à Annie, et je lui racontai
l'affaire. «Ma chère, lui dis-je, le docteur Strong est venu me
trouver et m'a chargé de vous faire sa déclaration et de demander
votre main.» Vous entendez bien que je n'ai pas insisté le moins
du monde; voilà tout ce que je lui ai dit: «Annie, dites-moi la
vérité tout de suite, votre coeur est-il libre? -- Maman, dit-elle
en pleurant, je suis bien jeune, ce qui était parfaitement vrai,
et je sais à peine si j'ai un coeur. -- Alors, ma chère, vous
pouvez être sûre qu'il est libre. En tout cas, mon enfant, ai-je
ajouté, le docteur Strong est trop agité pour qu'on lui fasse
attendre une réponse; nous ne pouvons le tenir en suspens. --
Maman, dit Annie toujours en pleurant, croyez-vous qu'il fût
malheureux sans moi; en ce cas, je l'estime et je le respecte
tant, que je crois que je l'épouserais,» Voilà donc une affaire
décidée, et c'est alors seulement que je dis à ma fille: «Annie,
le docteur Strong ne sera pas seulement votre mari, mais il
représentera encore votre défunt père; il représentera le chef de
la famille; il représentera la sagesse, le rang et je puis dire
aussi la fortune de la famille, en un mot, il sera une bénédiction
pour nous tous.» Oui, c'est le mot que j'ai employé alors, et je
le répète aujourd'hui: si j'ai un mérite, c'est la constance.»
Sa fille était restée immobile et silencieuse pendant ce discours;
ses yeux étaient fixés sur la terre; son cousin debout près d'elle
avait aussi les yeux baissés. Elle dit alors très-bas et d'une
voix tremblante:
«Maman, j'espère que vous avez fini?
-- Non, ma chère amie, répliqua le Vieux-Troupier, je n'ai pas
tout à fait fini. Puisque vous me faites cette question, mon
amour, je vous réponds que je n'ai pas fini. J'ai encore à me
plaindre d'un peu de froideur de votre part envers votre propre
famille, et comme on ne gagne rien à vous adresser des plaintes,
c'est à votre mari que je les adresserai désormais. Maintenant,
mon cher docteur, regardez cette sotte petite femme.»
Quand le docteur se retourna vers elle avec un sourire plein de
bonté, mistress Strong baissa encore la tête. Je remarquai que
M. Wickfield ne la perdait pas de vue un moment.
«Quand il m'est arrivé, l'autre jour, de dire à cette méchante
fille, continua sa mère, en secouant la tête et en désignant
mistress Strong du bout de son éventail, qu'il y avait une petite
affaire de famille, dont elle pouvait, dont elle devait même vous
entretenir, ne m'a-t-elle pas répondu que, si elle vous en parlait
ce serait comme si elle vous demandait une faveur, parce que vous
étiez si généreux qu'il lui suffisait de demander pour obtenir;
qu'aussi elle ne voulait plus vous parler de rien?
-- Annie, ma chère, dit le docteur, vous avez eu tort, vous m'avez
privé là d'un grand plaisir.
-- C'est précisément ce que je lui ai dit, s'écria sa mère:
vraiment, une autre fois, quand je saurai que c'est là la raison
qui l'empêche de vous en parler, et qu'elle me refusera de le
faire, j'ai bien envie de m'adresser moi-même à vous, mon cher
docteur.
-- J'en serai enchanté, répondit le docteur, si cela vous
convient.
-- Bien vrai? eh bien! alors je n'y manquerai pas, dit le Vieux-
Troupier; c'est marché fait.» Ayant, je suppose, réussi dans ce
qu'elle voulait, elle frappa doucement la main du docteur avec son
éventail, qu'elle avait baisé d'abord, puis elle retourna d'un air
de triomphe au siège qu'elle avait occupé au commencement de la
soirée.
Il arriva quelques personnes, entre autres les deux sous-maîtres
avec Adams; la conversation devint générale, et elle roula
naturellement sur M. Jack Maldon, sur son voyage, sur le pays
qu'il allait habiter, sur ses projets et sur ses espérances. Il
partait ce soir-là après le souper, en chaise de poste, pour aller
retrouver à Gravesend le vaisseau sur lequel il devait monter; il
allait être absent, disait-on, pour plusieurs années, à moins
qu'il ne pût obtenir un congé, ou que sa santé ne l'obligeât de
revenir plus tôt. Je me souviens qu'on décida que l'Inde était un
pays calomnié, et qu'on n'avait autre chose à y craindre qu'un
tigre, par-ci par-là, et une chaleur un peu excessive au milieu du
jour. Pour mon compte, je regardais M. Jack Maldon comme un
moderne Sindbad; je me le représentai comme l'ami intime de tous
les rajahs de l'Orient, assis sous un dais, et fumant des hookabs
dorés, qui auraient eu un quart de lieue de long, si on les avait
déroulés.
Mistress Strong chantait très-agréablement: je le savais pour
l'avoir souvent entendue chanter seule; mais soit qu'elle eût
honte de chanter devant le monde, soit qu'elle ne fût pas en voix
ce soir-là, elle ne put en venir à bout. Elle essaya un duo avec
son cousin Maldon, mais elle ne put articuler la première note, et
quand elle voulut ensuite passer à un solo, sa voix, très-pure au
commencement, s'éteignit tout à coup, et elle en fut si troublée
qu'elle resta devant son piano en baissant la tête sur les
touches. Le bon docteur dit qu'elle avait mal aux nerfs, et il
proposa, pour la soulager, une partie de cartes: il y était, je
crois, à peu près aussi fort qu'à jouer du trombone. Mais je
remarquai que le Vieux-Troupier le prît à l'instant même pour son
partenaire, et qu'une fois sous sa garde, la première instruction
qu'il reçut fut de lui remettre tout l'argent qu'il avait dans sa
poche.
Le jeu fut très-gai, grâce surtout aux innombrables méprises que
fit le docteur en dépit de la vigilance des papillons, très-
irrités de leur mauvais succès. Mistress Strong avait refusé de
jouer, en disant qu'elle ne se sentait pas très-bien, et son
cousin Maldon s'était excusé, sous prétexte qu'il avait des malles
à faire. Ses malles furent apparemment bientôt faites, car il
reparut presque aussitôt dans le salon pour aller s'asseoir sur le
canapé à côté de sa cousine. De temps en temps seulement, elle se
levait pour aller regarder le jeu du docteur, et lui donner un
conseil. Elle était très-pâle en se penchant vers lui, et il me
semblait que son doigt tremblait en indiquant les cartes; mais le
docteur, heureux de ses attentions, ne se doutait pas de ces
petits détails.
Le souper ne fut pas très-gai; tout le monde avait l'air de sentir
qu'une séparation de cette espèce était quelque chose d'un peu
embarrassant, et l'embarras augmentait à mesure que l'heure du
départ approchait. M. Jack Maldon faisait tous ses efforts pour
soutenir la conversation, mais il n'était pas à son aise, et ne
faisait que gâter tout. Le Vieux-Troupier ajoutait encore au
malaise général, à ce qu'il me semblait, en rappelant sans cesse
des épisodes rétrospectifs de la jeunesse de M. Jack Maldon.
Le docteur pourtant convaincu, j'en suis sûr, qu'il avait, par
cette réunion dernière, rendu tout le monde très-heureux, était
radieux, et il n'avait pas la plus légère idée que nous ne
fussions pas tous au comble de la joie.
«Annie, ma chère, dit-il en regardant à sa montre, et en
remplissant son verre, voilà l'heure du départ de votre cousin
Jack qui se passe, et nous ne devons pas le retenir, car le temps
et la marée n'attendent personne. M. Jack Maldon, vous avez devant
vous un long voyage, et vous allez en pays étranger; mais vous
n'êtes pas le premier, et vous ne serez pas le dernier jusqu'à la
fin des temps. Les vents que vous allez affronter ont conduit des
milliers d'hommes à la fortune, comme ils en ont ramené
heureusement des milliers dans leur patrie.
-- C'est une chose bien émouvante, dit mistress Markleham, de
quelque côté qu'on envisage la question, c'est une chose bien
émouvante, que de voir un beau jeune homme qu'on a connu depuis
son enfance, partir ainsi pour l'autre bout du monde, en laissant
derrière lui tous ses amis, sans savoir ce qu'il va trouver là-
bas; un jeune homme qui fait un pareil sacrifice mérite un appui
et une protection constante, continua-t-elle en regardant le
docteur.
-- Le temps coulera vite pour vous, monsieur Jack Maldon, dit le
docteur, il coulera vite pour nous tous. Il y en a parmi nous qui
peuvent à peine espérer raisonnablement, dans le cours naturel des
choses, d'être en vie pour vous féliciter à votre retour, mais il
n'est pas défendu de l'espérer pourtant, et c'est ce que je fais.
Je ne vous fatiguerai pas de longs avis. Vous avez depuis
longtemps devant vous un excellent modèle en votre cousine Annie.
Imitez ses vertus autant que cela vous sera possible.»
Mistress Markleham s'éventait en hochant la tête.
«Adieu, monsieur Jack, dit le docteur en se levant, sur quoi tout
le monde se leva: je vous souhaite un bon voyage, du succès dans
votre carrière, et un heureux retour dans notre pays!»
Tout le monde but à la santé de M. Jack Maldon; on échangea des
poignées de mains, puis il prit à la hâte congé de toutes les
dames, et se précipita vers la porte, où il fut reçu en montant en
voiture par un tonnerre d'applaudissements, poussés par nos
camarades, qui s'étaient assemblés sur la pelouse dans ce but. Je
courus les rejoindre pour augmenter leur nombre; et je vis très-
nettement, au milieu de la poussière et du bruit, la figure de
M. Jack Maldon qui était appuyé dans la voiture et tenait à la
main un ruban cerise.
Après des hourras poussés pour le docteur et des hourras poussés
pour la femme du docteur, les élèves se dispersèrent, et je
rentrai dans la maison, où je trouvai tout le monde réuni en
groupe autour de lui. On y discutait le départ de M. Maldon, son
courage, ses émotions et tout ce qui s'ensuit. Au milieu de toutes
ces observations, mistress Markleham s'écria:
«Où donc est Annie?»
Annie n'était pas dans le salon et ne répondit pas quand on
l'appela. Mais, lorsque nous sortîmes en foule du salon pour la
chercher, nous la trouvâmes étendue sur le plancher du vestibule.
L'alarme fut grande au premier abord, mais on reconnut bientôt
qu'elle n'était qu'évanouie, et elle commença à reprendre
connaissance, grâce aux moyens qu'on emploie d'ordinaire en pareil
cas. Alors le docteur, qui avait relevé la tête de sa femme pour
l'appuyer sur ses genoux, écarta de la main les boucles de cheveux
qui lui couvraient le visage, et dit en nous regardant:
«Pauvre Annie, elle est si affectueuse et si constante! C'est de
se voir séparée de son ami d'enfance, son ancien camarade, celui
de ses cousins qu'elle aimait le mieux, qui en est la cause. Ah!
c'est bien dommage; j'en suis vraiment fâché.»
Quand elle ouvrit les yeux, qu'elle se vit dans cet état, et nous
tous autour d'elle, elle se leva avec un peu de secours, en
tournant la tête pour l'appuyer sur l'épaule du docteur, ou pour
se cacher, je ne sais lequel. Nous étions tous rentrés dans le
salon pour la laisser seule avec le docteur et sa mère, mais elle
dit qu'elle se sentait mieux qu'elle ne l'avait été depuis le
matin, et qu'elle serait bien aise de se retrouver au milieu de
nous; on la mena donc, et elle s'assit sur le canapé, bien pâle et
bien faible encore.
«Annie, ma chère, dit sa mère en arrangeant sa robe, vous avez
perdu un de vos noeuds. Quelqu'un veut-il avoir la bonté de le
chercher? c'est un ruban cerise.»
C'était celui qu'elle portait à son corsage. On le chercha
partout; je le cherchai aussi, mais personne ne put le trouver.
«Vous rappelez-vous si vous ne l'aviez pas encore tout à l'heure,
Annie?» dit sa mère.
Je me demandai comment cette femme que je venais de voir si pâle
était tout à coup devenue rouge comme le feu, en répondant qu'elle
l'avait encore il n'y a qu'un instant, mais que cela ne valait pas
la peine de le chercher.
On se remit en quête pourtant, sans rien trouver. Elle demanda
qu'on ne s'en occupât plus, et les recherches se ralentirent. Puis
enfin, quand elle se trouva tout à fait bien, tout le monde prit
congé d'elle.
Nous marchions très-lentement en retournant chez nous,
M. Wickfield, Agnès et moi. Agnès et moi nous admirions le clair
de lune, mais M. Wickfield levait à peine les yeux. Quand nous
fûmes enfin arrivés à notre porte, Agnès s'aperçut qu'elle avait
oublié son sac à ouvrage. Enchanté de pouvoir lui rendre un
service, je pris ma course pour aller le chercher.
J'entrai dans la salle à manger où Agnès l'avait oublié: tout
était dans l'obscurité, et je ne vis personne, mais la porte qui
donnait dans le cabinet du docteur était ouverte; j'aperçus de la
lumière, et j'entrai pour dire ce que je venais chercher et
demander une bougie.
Le docteur était assis près du feu, dans son grand fauteuil; sa
jeune femme était à ses pieds sur un tabouret. Il lui lisait tout
haut, avec un sourire de complaisance, une explication manuscrite
d'une partie de la théorie du fameux dictionnaire, et elle avait
les yeux attachés sur lui. Mais je n'ai jamais vu sur un visage
pareille expression, de si beaux traits, pâles comme la mort, un
regard si morne et si fixe; l'air égaré d'une somnambule; une
frayeur de cauchemar; une horreur profonde, je ne sais de quoi.
Ses yeux étaient tout grands ouverts, et ses beaux cheveux bruns
tombaient en boucles épaisses sur sa robe blanche, veuve du ruban
cerise. Je me la rappelle parfaitement telle qu'elle était. Je me
demandais ce que cela voulait dire. Je me le demande encore
aujourd'hui même, en évoquant ce tableau devant mon jugement mûri
par l'expérience de la vie. Du repentir, de l'humiliation, de la
honte, de l'orgueil, de l'affection et de la confiance? il y avait
de tout cela; et à tout cela venait se mêler cette horreur de je
ne sais quoi.
Mon entrée et ma question la firent sortir de sa rêverie, et
changèrent aussi le cours des idées du docteur, car lorsque je
rentrai pour rendre la bougie que j'avais prise sur la table, il
caressait les cheveux de sa femme d'un air paternel.
«Je ne suis, lui disait-il, qu'un vieil égoïste de me laisser
entraîner ainsi par votre patience, à vous faire de pareilles
lectures, au lieu de vous envoyer coucher, ce qui vaudrait bien
mieux.»
Mais elle lui demanda d'un ton pressant, quoique d'une voix mal
assurée, de lui permettre de rester et de sentir qu'elle avait
toute sa confiance ce soir-là; elle balbutia ces derniers mots; et
quand elle se tourna de nouveau vers lui, après m'avoir jeté un
regard au moment où je sortais, je la vis croiser ses mains sur le
genou du docteur, et le regarder avec le même visage
qu'auparavant, quoique avec un peu plus de calme, pendant qu'il
reprenait sa lecture.
Cet incident me fit une grande impression alors, et je m'en
souvins longtemps après, comme j'aurai l'occasion de le raconter
quand le temps en sera venu.