M. Dolloby roula l'objet en question et me le rendit:

«Ce serait faire tort à ma famille, dit-il, que d'en offrir vingt

sous.»

Cette manière d'envisager la question m'était désagréable; quel

droit avais-je de demander à M. Dolloby de faire tort à sa famille

en faveur d'un étranger? Mes besoins étaient si pressants pourtant

que je dis que j'accepterais vingt sous si cela lui convenait.

M. Dolloby y consentit en grommelant. Je lui souhaitai le bonsoir,

et je sortis de la boutique avec vingt sous de plus et mon gilet

de moins. Mais, bah! en boutonnant ma veste, cela ne se voyait

pas.

À la vérité, je prévoyais bien que la veste devrait suivre le

gilet, et que je serais bien heureux d'aller jusqu'à Douvres avec

mon pantalon et ma chemise. Mais je n'étais pas aussi préoccupé de

cette perspective qu'on aurait pu le croire. Sauf une impression

générale que la route était longue et que le propriétaire de l'âne

avait eu des torts envers moi, je crois que je n'avais pas un

sentiment bien vif de la difficulté de mon entreprise quand je me

fus une fois remis en route avec mes vingt sous en poche.

J'avais formé un projet pour passer la nuit, et j'allai le mettre

à exécution. Mon plan était de me coucher près du mur de mon

ancienne pension, dans un coin où il y avait jadis une meule de

foin. Je me figurais que le voisinage de mes anciens camarades me

ferait une sorte de société, et qu'il y aurait quelque plaisir à

me sentir si près du dortoir où je racontais autrefois des

histoires, lors même que les écoliers ne pouvaient pas savoir que

j'étais là, et que le dortoir ne me prêterait pas son abri.

La journée avait été rude, et j'étais bien fatigué quand j'arrivai

enfin à la hauteur de Blackheath. J'eus un peu de peine à

retrouver la maison, mais je découvris bientôt la meule de foin et

je me couchai à côté après avoir fait le tour des murs, après

avoir regardé à toutes les fenêtres et m'être assuré que

l'obscurité et le silence régnaient partout. Je n'oublierai jamais

le sentiment d'isolement que j'éprouvai en m'étendant par terre,

sans un toit au-dessus de ma tête.

Le sommeil m'atteignit, descendit sur mes yeux, comme il descendit

ce soir-là sur tant d'autres créatures abandonnées comme moi, sur

tous ceux à qui les portes des maisons étaient fermées et que les

chiens poursuivaient de leurs aboiements; je rêvai que j'étais

couché dans mon lit à la pension, et que je causais avec mes

camarades; puis je me réveillai, et me trouvai assis, le nom de

Steerforth sur les lèvres, et regardant avec égarement les étoiles

qui brillaient au-dessus de ma tête. Quand je me souvins où

j'étais à cette heure indue, je me sentis effrayé sans savoir

pourquoi, je me levai et je me mis à marcher. Mais les étoiles

pâlissaient déjà, et une faible lueur dans le ciel annonçait la

venue du jour; je repris courage, et comme j'étais très-fatigué,

je me couchai et je m'endormis de nouveau, tout en sentant pendant

mon sommeil un froid perçant; enfin les rayons du soleil et la

cloche matinale de la pension qui appelait les écoliers à leurs

études ordinaires me réveillèrent. Si j'avais espéré que

Steerforth fût encore là, j'aurais erré dans les environs jusqu'à

ce qu'il fût sorti tout seul, mais je savais qu'il avait quitté la

pension depuis longtemps. Traddles pouvait bien y être encore,

mais je n'en étais pas sûr, et je n'avais pas assez de confiance

dans sa discrétion ou son adresse pour lui faire part de ma

situation, quelque bonne opinion que j'eusse de son coeur. Je

m'éloignai donc pendant que mes anciens camarades se levaient, je

pris la longue route poudreuse que l'on m'avait indiquée comme la

route de Douvres, du temps que je faisais partie des élèves de

M. Creakle, quoi que je ne pusse guère deviner alors qu'on

pourrait me voir un jour voyager ainsi par ce chemin.

Comme cette matinée du dimanche différait de celles que j'avais

passées jadis à Yarmouth! L'heure venue, j'entendis en marchant

sonner les cloches des églises, je rencontrai les gens qui s'y

rendaient, puis je passai devant la porte de quelques églises

pendant le culte; les chants retentissaient sous ce beau soleil,

et le bedeau qui se tenait à l'ombre du porche, ou qui était assis

sous les funèbres, s'essuyant le front, me regardait de travers en

me voyant passer, sans m'arrêter. La paix et le repos des

dimanches du temps passé régnaient partout, excepté dans mon

coeur. Je me sentais accuser et dénoncer aux fidèles observateurs

de la loi du dimanche par la poussière qui me couvrait, et par mes

cheveux en désordre. Sans le tableau toujours présent à mes yeux

de ma mère dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté,

assise auprès du feu et pleurant, et de ma tante s'attendrissant

un moment sur elle, je ne sais si j'aurais eu le courage de

marcher jusqu'au lendemain. Mais cette création de mon imagination

marchait devant moi et je la suivais.

J'avais franchi ce jour-là un espace de neuf lieues sur la grande

route, et j'étais épuisé, n'ayant pas l'habitude de ce genre de

fatigue. Je me vois encore, à la tombée de la nuit, traversant le

pont de Rochester et mangeant le pain que j'avais réservé pour mon

souper. Une ou deux petites maisons ayant pour enseigne: «On loge

à pied et à cheval,» m'offraient de grandes tentations, mais je

n'osais pas dépenser les quelques sous qui me restaient encore, et

d'ailleurs j'avais peur des figures suspectes des gens errants que

j'avais rencontrés et dépassés. Je ne demandai donc d'abri qu'au

ciel, comme la nuit précédente, et j'arrivai à grand'peine à

Chatham, qui, la nuit, présente une fantasmagorie de chaux, de

ponts-levis et de vaisseaux démâtés à l'ancre dans une rivière

boueuse; je me glissai le long d'un rempart couvert de gazon qui

donnait sur une ruelle, et je me couchai près d'un canon. La

sentinelle qui était de garde marchait de long en large, et,

rassuré par sa présence, quoiqu'elle ne se doutât pas plus de mon

existence que mes camarades ne la soupçonnaient la veille au soir,

je dormis profondément jusqu'au matin.

En me réveillant, mes membres étaient si raides et mes pieds si

endoloris, j'étais tellement étourdi par le roulement des tambours

et le bruit des pas des soldats qui semblaient m'entourer de

toutes parts, que je sentis que je ne pourrais pas aller loin ce

jour-là, si je voulais avoir la force d'arriver au bout de mon

voyage. En conséquence, je descendis une longue rue étroite,

décidé à faire de la vente de ma veste la grande affaire de ma

journée. Je l'ôtai pour apprendre à m'en passer, et la mettant

sous mon bras, je commençai ma tournée d'inspection de toutes les

boutiques de revendeurs.

L'endroit était bien choisi pour vendre une veste: les marchands

de vieux habits étaient nombreux et se tenaient presque tous sur

le seuil de leur porte pour attendre les pratiques. Mais la

plupart d'entre eux avaient dans leurs étalages un ou deux habits

d'officier avec les épaulettes, et intimidé par la splendeur de

leurs marchandises, je me promenai longtemps avant d'offrir ma

veste à personne.

Cette modestie reporta mon attention sur les boutiques de hardes à

l'usage des matelots, et sur les magasins du genre de celui de

M. Dolloby; il y aurait eu trop d'ambition à m'adresser aux

négociants d'un ordre plus relevé. Enfin je découvris une petite

boutique dont l'aspect me parut favorable, au coin d'une petite

ruelle qui se terminait par un champ d'orties entouré d'une

barrière chargée d'habits de matelots que la boutique ne pouvait

contenir, le tout entremêlé de vieux fusils, de berceaux

d'enfants, de chapeaux de toile cirée et de paniers remplis d'une

telle quantité de clefs rouillées, qu'il semblait que la

collection en fut assez riche pour ouvrir toutes les portes du

monde.

Je descendis quelques marches avec un peu d'émotion pour entrer

dans cette boutique qui était petite et basse, et à peine éclairée

par une fenêtre étroite qu'obscurcissaient des habits suspendus

tout le long. Le coeur me battait, et mon trouble augmenta quand

un vieillard affreux, avec une barbe grise, sortit précipitamment

de son antre, derrière la boutique, et me saisit par les cheveux.

Il était horrible à voir, et vêtu d'un gilet de flanelle très-

sale, qui sentait terriblement le rhum. Son lit, couvert d'un

lambeau d'étoffe déchirée, était placé dans le trou qu'il venait

de quitter, et qu'éclairait une autre petite fenêtre par laquelle

on apercevait encore un champ d'orties où broutait un âne boiteux.

«Qu'est-ce que vous voulez? cria le vieillard d'un ton féroce Oh!

mes yeux, mes membres! qu'est-ce que vous voulez? Oh! mes poumons,

mon estomac! qu'est-ce que vous voulez? Oh! Gocoo! Gocoo!»

Je fus si épouvanté par ces paroles, et surtout par cette dernière

manifestation de son émotion, qui ressemblait à une sorte de râle

inconnu, que je ne pus rien répondre, sur quoi le vieillard, qui

me tenait toujours par les cheveux, reprit:

«Oh! qu'est-ce que vous voulez? Oh! mes yeux, mes membres! qu'est-

ce que vous voulez? Oh! mes poumons, mon estomac! que voulez-vous?

Oh! Gocoo,» et il poussa ce dernier cri avec une telle énergie que

les yeux lui sortaient de la tête.

-- C'était pour savoir, dis-je en tremblant, si vous ne voudriez

pas acheter une veste.

-- Oh! voyons la veste, cria le vieillard. Oh! j'ai le coeur en

feu! voyons la veste. Oh! mes yeux, mes membres! montrez-moi cette

veste.»

Là dessus il lâcha mes cheveux, et de ses mains tremblantes, qui

ressemblaient aux serres d'un oiseau monstre, il ajusta sur son

nez une paire de lunettes qui faisaient paraître ses yeux plus

rouges encore.

«Oh! combien demandez-vous de cette veste? cria le vieillard après

l'avoir examinée. Oh! Gocoo! combien en demandez-vous?

-- Trois shillings, répondis-je en me remettant un peu.

-- Oh! mes poumons, mon estomac! non, cria le vieillard. Oh! mes

yeux; non! Oh! mes membres; non! deux shillings Gocoo!»

Toutes les fois qu'il poussait cette exclamation, les yeux

semblaient prêts à lui sortir de la tête, et il prononçait toutes

ses phrases sur une espèce d'air toujours le même, assez semblable

à un coup de vent qui commence doucement, grossit, grossit, et

finit par s'apaiser en grondant.

«Eh bien! dis-je, enchanté d'avoir fini le marché, j'accepte deux

shillings.

-- Oh! mon estomac! cria le vieillard en jetant la veste sur une

planche. Allez-vous-en. Oh! mes poumons! sortez de la boutique.

Oh! mes yeux, mes membres! Gocoo! Ne demandez pas d'argent;

faisons plutôt un troc.»

Je n'ai jamais été si effrayé de ma vie; mais je lui dis

humblement que j'avais besoin d'argent, et que tout autre objet me

serait inutile; seulement que je l'attendrais à la porte puisqu'il

le désirait, et que je n'avais aucune envie de le presser. Je

sortis donc de la boutique, et je m'assis à l'ombre dans un coin.

Le temps s'écoula, le soleil m'atteignit dans ma retraite, puis

disparut de nouveau, et j'attendais toujours mon argent.

J'espère, pour l'honneur de la corporation, qu'il n'y a jamais eu

de fou, ni d'ivrogne pareil dans le négoce des vieux habits. Il

était connu dans les environs comme jouissant de la réputation

d'avoir vendu son âme au diable, à ce que j'appris bientôt par les

visites qu'il recevait de tous les petits garçons du voisinage,

qui faisaient à chaque instant irruption dans sa boutique, en lui

criant, au nom de Satan, d'apporter son or.

«Tu n'es pas pauvre, Charlot, tu le sais bien; tu as beau dire.

Montre-nous ton or. Montre-nous l'or que le diable t'a donné en

échange de ton âme. Allons! va chercher dans ta paillasse,

Charlot. Tu n'as qu'à la découdre, et nous donner ton or.»

Ces cris, accompagnés de l'offre d'un couteau pour accomplir

l'opération, l'exaspéraient à un tel degré qu'il passait toute sa

journée à se précipiter sur les petits garçons, qui se débattaient

contre lui, puis s'échappaient de ses mains. Parfois, dans sa

rage, il me prenait pour l'un d'entre eux, et se jetait sur moi en

me faisant des grimaces comme s'il allait me mettre en pièces;

puis, me reconnaissant à temps, il rentrait dans la boutique et

s'étendait sur son lit, à ce qu'il me semblait d'après la

direction de la voix; là il hurlait sur son ton ordinaire la _Mort

de Nelson_, en plaçant un oh! avant chaque vers de la complainte,

et en parsemant le tout d'innombrables Gocoos. Pour mettre le

comble à mes malheurs, les petits garçons des environs, me croyant

attaché à l'établissement, vu la persévérance avec laquelle je

restais, à moitié vêtu, assis devant la porte, me jetaient des

pierres en me disant des injures tout le long du jour.

Il fit encore plusieurs efforts pour me persuader de consentir à

un échange; une fois il apparut avec une ligne à pécher, une autre

fois avec un violon; un chapeau à trois cornes et une flûte me

furent successivement offerts. Mais je résistai à toutes ces

ouvertures, et je restai devant sa porte, désespéré, le conjurant,

les larmes aux yeux, de me donner mon argent ou ma veste. Enfin il

commença à me payer sou par sou, et il se passa deux heures avant

que nous fussions arrivés à un shilling.

«Oh! mes yeux, mes membres! se mit-il alors à crier en avançant

son hideux visage hors de la boutique. Voulez-vous vous arranger

de deux pence de plus?

-- Je ne peux pas, répondis-je, je mourrais de faim.

-- Oh! mes poumons, mon estomac; trois pence.

-- Je ne marchanderais pas plus longtemps pour quelques sous, si

je pouvais, lui dis-je; mais j'ai besoin de cet argent.

-- Oh! Go...coo! (Il est impossible de rendre l'expression qu'il

mit à cette exclamation, caché comme il était derrière le montant

de la porte, et ne laissant voir que son rusé visage); voulez-vous

partir pour quatre pence?»

J'étais si épuisé et si fatigué que j'acceptai de guerre lasse, et

prenant l'argent dans ses serres en tremblant un peu, je

m'éloignai un moment avant le coucher du soleil, ayant plus grand

faim et plus grand soif que jamais. Mais je me remis bientôt

complètement, grâce à une dépense de six sous; et reprenant

courageusement mon voyage, je fis trois lieues dans la soirée.

Je trouvai un abri pour la nuit sous une nouvelle meule de foin,

et j'y dormis profondément, après avoir lavé mes pieds endoloris

dans un ruisseau voisin, et les avoir enveloppés de feuilles

fraîches. Quand je me remis en route le lendemain matin, je vis se

déployer de toutes parts des vergers et des champs de houblon, la

saison était assez avancée pour que les arbres fussent déjà

couverts de pommes mûres, et la récolte du houblon commençait dans

quelques endroits. La beauté des champs me séduisit infiniment, et

je décidai dans mon esprit que je coucherais ce soir-là au milieu

des houblons, m'imaginant sans doute que je trouverais une

agréable compagnie dans cette longue perspective d'échalas

entourée de gracieuses guirlandes de feuilles.

Je fis ce jour-là plusieurs rencontres qui m'inspirèrent une

terreur dont le souvenir est encore vivant dans mon esprit. Parmi

les gens errant par les chemins, je vis plusieurs misérables qui

me regardèrent d'un air féroce, et me rappelèrent quand je les eus

dépassés, en me disant de venir leur parler et quand je commençai

à courir pour me sauver, ils me jetèrent des pierres. Je me

souviens surtout d'un jeune homme, chaudronnier ambulant, je

suppose, d'après son soufflet et son réchaud; une femme

l'accompagnait, et il me regarda d'un air si farouche, et me cria

d'une voix si terrible de revenir sur mes pas que je m'arrêtai et

me retournai.

«Venez ici, quand on vous appelle, dit le chaudronnier, ou je vous

tue sur place.»

Je pris le parti de m'approcher. En les examinant de plus près, et

en regardant le chaudronnier pour essayer de l'attendrir, je

m'aperçus que la femme avait un coup à la tête.

«Où allez-vous? dit le chaudronnier en empoignant le devant de ma

chemise de sa main noircie.

-- Je vais à Douvres, dis-je.

-- D'où venez-vous? me dit-il, en donnant un tour de main dans ma

chemise, pour être plus sûr de ne pas me laisser échapper.

-- Je viens de Londres.

-- Pourquoi faire? dit le chaudronnier? N'êtes vous pas un petit

filou?

-- Non.

-- Ah! vous ne voulez pas en convenir. Encore un non et je vous

casse la tête!»

Il fit avec la main qui était libre le geste de me frapper, puis

il me regarda des pieds à la tête.

«Avez-vous sur vous le prix d'un pot de bière, dit le

chaudronnier; en ce cas, donnez-le vite, avant que je vous le

prenne.»

J'aurais certainement cédé, si je n'avais pas rencontré le regard

de la femme, qui me fit un signe de tête imperceptible, et je vis

ses lèvres s'agiter comme pour me dire:

«Non.»

«Je suis très-pauvre, lui dis-je en essayant de sourire: je n'ai

point d'argent.

-- Allons! qu'est-ce que cela signifie? dit le chaudronnier en me

regardant d'un air si farouche que je crus un moment qu'il voyait

mon argent à travers ma poche.

-- Monsieur... balbutiai-je.

-- Qu'est-ce que cela veut dire? reprit le chaudronnier, vous

portez la cravate de soie de mon père. Ôtez cela, un peu vite,» et

il m'enleva la mienne en un tour de main, puis la jeta à la femme.

Elle se mit à rire, comme si elle prenait cela pour une

plaisanterie, et me rejetant la cravate, elle me fit un nouveau

petit signe de tête, et ses lèvres formèrent le mot: «Allez!»

Avant que je pusse obéir, le chaudronnier arracha la cravate de

mes mains avec tant de brutalité qu'il me repoussa en arrière

comme une feuille, la noua autour de son cou, puis se retournant

en jurant vers la femme, la renversa par terre. Je n'oublierai

jamais ce que j'éprouvai en la voyant tomber sur le pavé de la

route, où elle resta étendue. Son bonnet était tombé de la

violence du choc, et ses cheveux étaient souillés de poussière.

Quand je fus un peu plus loin je me retournai encore, et je la vis

assise sur le bord du chemin, essuyant avec un coin de son châle

le sang qui coulait de son visage, pendant qu'il la précédait sur

la route.

Cette aventure m'effraya tellement, que depuis lors, dès que

j'apercevais de loin quelques rôdeurs de cette espèce, je

retournais sur mes pas pour chercher une cachette, et j'y restais

jusqu'à ce qu'ils fussent hors de vue; cela se répéta assez

souvent pour que mon voyage en fût sérieusement ralenti. Mais,

dans cette difficulté comme dans toutes les autres difficultés de

mon entreprise, je me sentais soutenu et entraîné par le portrait

que je m'étais tracé de ma mère dans sa jeunesse avant mon arrivée

dans ce monde. C'était ma société au milieu du champ de houblon,

quand je m'étendis pour dormir; je la retrouvai à mon réveil et

elle marcha devant moi tout le jour; elle s'associe encore depuis

ce temps dans mon esprit avec le souvenir de la grande rue de

Cantorbéry, qui semblait sommeiller sous les rayons du soleil, et

avec le spectacle des vieilles maisons, de la vieille cathédrale

et des corbeaux qui volaient sur les tours. Quand j'arrivai enfin

sur les sables arides qui entourent Douvres, cette image chérie me

rendit l'espérance au milieu de ma solitude, et elle ne

m'abandonna que lorsque j'eus atteint le premier but de mon voyage

et que j'eus mis le pied dans la ville, le sixième jour depuis mon

évasion. Mais alors, chose étrange à dire! quand je me trouvai,

mes souliers déchirés, mes habits en désordre, les cheveux

poudreux et le teint brûlé par le soleil, dans le lieu vers lequel

tendaient tous mes désirs, la vision s'évanouit tout à coup, et je

restai seul, découragé et abattu.

Je demandai d'abord aux bateliers si quelqu'un d'entre eux ne

connaissait pas ma tante, et je reçus plusieurs réponses

contradictoires. L'un me disait qu'elle demeurait près du grand

phare, et qu'elle y avait roussi ses moustaches; un autre qu'elle

était attachée à la grande bouée hors du port, et qu'on ne pouvait

aller la voir qu'à la marée basse; un troisième qu'elle était en

prison à Maidstone pour avoir volé des enfants; un quatrième

enfin, que, dans le dernier coup de vent, on l'avait vue monter

sur un balai et prendre la route de Calais. Les cochers de fiacre

auxquels je m'adressai ensuite ne furent pas moins plaisants ni

plus respectueux; quant aux marchands, peu satisfaits de ma

tournure, ils me répondaient généralement, sans écouter ce que je

disais, qu'ils n'avaient rien à me donner. Je me sentais plus

misérable et plus abandonné que pendant tout mon voyage. Je

n'avais plus d'argent, ni rien à vendre; j'avais faim et soif;

j'étais épuisé, et je me croyais aussi loin de mon but que si

j'étais encore à Londres.

La matinée s'était écoulée pendant mes recherches, et j'étais

assis sur les marches d'une boutique à louer au coin d'une rue,

près de la place du Marché, réfléchissant sur la question de

savoir si je prendrais le chemin des petites villes des environs,

dont Peggotty m'avait parlé, quand un cocher de place qui passait

par là avec sa voiture laissa tomber une couverture de cheval. Je

la ramassai, et la bonne figure du propriétaire m'encouragea à lui

demander, en la rendant, s'il savait l'adresse de miss Trotwood,

quoique j'eusse fait déjà cette question si souvent sans succès

qu'elle expirait presque sur mes lèvres.

«Trotwood? dit-il, voyons donc. Je connais ce nom là. Une vieille

dame?

-- Oui, un peu, répondis-je.

-- Un peu roide d'encolure, dit-il en se redressant.

-- Oui, dis-je, cela me parait très-probable.

-- Qui porte un sac, dit-il, un sac où il y a beaucoup de

place...; un peu brusque, et mal commode avec le monde?»

Le coeur me manquait en reconnaissant l'exactitude évidente du

signalement.

«Eh bien! je vous dirai que si vous montez par là, et il montrait

avec son fouet les falaises, et que vous marchiez tout droit

devant vous jusqu'à ce que vous arriviez à des maisons qui donnent

sur la mer, je crois que vous aurez de ses nouvelles. Mon avis est

qu'elle ne vous donnera pas grand'chose; tenez, voilà toujours un

penny pour vous.»

J'acceptai le don avec reconnaissance, et j'en achetai un morceau

de pain que je mangeai en prenant le chemin indiqué par mon nouvel

ami. Je marchai assez longtemps avant d'arriver aux maisons qu'il

m'avait désignées, mais enfin je les aperçus, et j'entrai dans une

petite boutique où l'on vendait toutes sortes de choses, pour

demander si on ne pourrait pas avoir la bonté de me dire où

demeurait miss Trotwood. Je m'adressai à un homme debout derrière

le comptoir, qui pesait du riz pour une jeune personne; ce fut

elle qui répondit à ma question en se retournant vivement: «Ma

maîtresse, dit-elle, que lui voulez-vous?

-- J'ai besoin de lui parler, s'il vous plaît, répondis-je.

-- Vous voulez dire de lui demander l'aumône, répliqua-t'elle.

-- Non certes, dis-je. Puis, me rappelant tout d'un coup qu'en

réalité je n'avais pas d'autre but, je rougis jusqu'aux oreilles

et gardai le silence.»

La servante de ma tante (du moins je supposais que telle était sa

situation d'après ce qu'elle venait de dire) mit son riz dans un

petit panier et sortit de la boutique en me disant que je pouvais

la suivre, si je voulais voir où demeurait miss Trotwood. Je ne me

le fis pas répéter, quoique je fusse arrivé à un tel degré de

terreur et de consternation que mes jambes se dérobaient sous moi.

Je suivis la jeune fille, et nous arrivâmes bientôt à une jolie

petite maison ornée d'un balcon, avec un petit parterre, rempli de

fleurs très-bien soignées, qui exhalaient un parfum délicieux.

«Voici la maison de miss Trotwood, me dit la servante. Maintenant

que vous le savez, c'est tout ce que j'ai à vous dire.» À ces

paroles elle rentra précipitamment dans la maison comme pour

renier toute responsabilité de ma visite, et elle me laissa debout

près de la grille du jardin, regardant tristement par-dessus, du

côté de la fenêtre du salon; on n'apercevait qu'un rideau de

mousseline entr'ouvert, un grand écran vert fixé à la croisée, une

petite table et un vaste fauteuil qui me suggéra l'idée que ma

tante y trônait peut-être, en ce moment même, dans toute sa

majesté.

Mes souliers étaient arrivés à un état lamentable. La semelle

était partie par petits morceaux, et l'empeigne crevée et trouée

sur toute la ligne n'avait plus figure humaine. Mon chapeau (qui,

par parenthèse, m'avait servi de bonnet de nuit) était si bosselé

et si aplati qu'une vieille marmite sans anses jetée sur un tas de

fumier ne se serait pas trouvée flattée de la comparaison. Ma

chemise et mon pantalon maculés par la sueur, la rosée, l'herbe et

la terre qui m'avait servi de lit, étaient déchirés en lambeaux,

et pouvaient servir d'épouvantail aux oiseaux, pendant que j'étais

là debout à la porte du jardin de ma tante. Mes cheveux n'avaient

pas renouvelé connaissance avec un peigne depuis mon départ de

Londres. Mon visage, mon cou et mes mains, peu habitués à l'air,

étaient absolument brûlés par le soleil. J'étais couvert de

poussière de la tête aux pieds, et presque aussi blanc que si je

sortais d'un four à chaux. C'était dans cet état et dans le

trouble que j'en ressentais que j'attendais pour me présenter à ma

terrible tante et pour faire sur elle ma première impression.

Rien ne bougeait à la fenêtre du salon; j'en conclus au bout d'un

moment qu'elle n'y était pas, je levai les yeux pour regarder la

croisée au-dessus, et je vis un monsieur d'une figure agréable, au

teint fleuri, aux cheveux gris, qui fermait un oeil d'un air

grotesque en me faisant de la tête, à deux ou trois reprises

différentes, des signes contradictoires, disant oui, disant non,

et qui finalement se mit à rire et s'en alla.

J'étais déjà bien assez embarrassé, mais cette conduite inattendue

acheva de me déconcerter, et j'étais sur le point de m'évader sans

rien dire pour réfléchir à ce que j'avais à faire, quand une dame

sortit de la maison, un mouchoir noué par-dessus son bonnet; elle

portait des gants de jardinage, un tablier avec une grande poche

et un grand couteau. Je la reconnus à l'instant même pour miss

Betsy, car elle sortit de la maison d'un pas majestueux, comme ma

pauvre mère m'avait souvent raconté qu'elle l'avait vue marcher

dans notre jardin à Blunderstone.

«Allez, dit miss Betsy en secouant la tête et en gesticulant de

loin avec son couteau. Allez-vous-en! Point de garçons ici!»

Je la regardais en tremblant, le coeur sur les lèvres, pendant

qu'elle s'en allait au pas militaire vers un coin de son jardin,

où elle se baissa pour déraciner une petite plante. Alors sans

ombre d'espérance, mais avec le courage du désespoir, j'allai tout

doucement auprès d'elle et la touchai du bout du doigt:

«Madame, s'il vous plaît, commençai-je.»

Elle tressaillit et releva les yeux.

«Ma tante, s'il vous plaît...

-- Hein? dit miss Betsy, d'un ton d'étonnement tel que je n'ai

jamais rien vu de pareil.

-- Ma tante, s'il vous plaît, je suis votre neveu.

-- Oh! mon Dieu! dit ma tante, et elle s'assit par terre dans

l'allée.

-- Je suis David Copperfield, de Blunderstone, dans le comté de

Suffolk, où vous êtes venue la nuit de ma naissance voir ma chère

maman. J'ai été bien malheureux depuis sa mort. On m'a négligé, on

ne m'a rien fait apprendre, on m'a abandonné à moi-même et on m'a

donné une besogne pour laquelle je ne suis pas fait. Je me suis

sauvé pour venir vous trouver; on m'a volé au moment de mon

évasion, et j'ai marché tout le long du chemin sans avoir couché

dans un lit depuis mon départ.» Ici mon courage m'abandonna tout à

coup, et levant les mains pour lui montrer mes haillons et tout ce

que j'avais souffert, je versai, je crois, tout ce que j'avais de

larmes sur le coeur depuis huit jours.

Jusque-là, la physionomie de ma tante n'avait exprimé que

l'étonnement; assise sur le sable, elle me regardait en face, mais

quand je me mis à pleurer, elle se leva précipitamment, me prit

par le collet et m'emmena dans le salon. Son premier soin fut

d'ouvrir une grande armoire, d'y prendre plusieurs bouteilles et

de verser une partie de leur contenu dans ma bouche. Je suppose

qu'elle les avait prises au hasard et sans choix, car je suis bien

sûr d'avoir goûté d'enfilade de l'anisette, de la sauce d'anchois

et une préparation pour la salade. Quand elle m'eut administré ces

remèdes, comme j'étais dans un état nerveux qui ne me permettait

pas d'étouffer mes sanglots, elle m'étendit sur le sofa, avec un

châle sous ma tête, et le mouchoir qui ornait la sienne sous mes

pieds, de peur que je ne salisse la housse, puis s'asseyant

derrière l'écran vert dont j'ai déjà parlé et qui m'empêchait de

voir son visage, elle déchargeait par intervalles l'exclamation

de: «Miséricorde!» comme des coups de canon de détresse.

Au bout d'un moment elle sonna. «Jeannette!» dit ma tante. Quand

la servante fut entrée, «montez faire mes compliments à M. Dick,

et dites-lui que je voudrais lui parler.»

Jeannette eut l'air un peu étonnée de me voir étendu comme une

statue sur le canapé (je n'osais pas bouger de peur de déplaire à

ma tante), mais elle alla exécuter la commission. Ma tante se

promena de long en large dans la chambre, ses mains derrière le

dos, jusqu'à ce que le monsieur qui m'avait fait des grimaces de

la fenêtre du premier étage entrât en riant.

«Monsieur Dick, lui dit ma tante, surtout pas de bêtises, parce

que personne ne peut être plus sensé que vous quand cela vous

convient. Nous le savons tous; ainsi, pas de bêtises, je vous

prie.»

Il prit à l'instant un air grave et me regarda d'un air que

j'interprétai comme une prière de ne pas parler de l'incident de

la fenêtre.

«Monsieur Dick, reprit ma tante, vous m'avez entendue parler de

David Copperfield? N'allez pas faire semblant de manquer de

mémoire, parce que je sais aussi bien que vous ce qu'il en est.

-- David Copperfield? dit M. Dick, qui me faisait l'effet de

n'avoir pas des souvenirs très-nets sur la question. David

Copperfield? oh! oui! sans doute. David, c'est vrai!

-- Eh bien! dit ma tante; voilà son fils: il ressemblerait

parfaitement à son père s'il ne ressemblait pas tant aussi à sa

mère.

-- Son fils? dit M. Dick, le fils de David? est-il possible?

-- Oui, dit ma tante, et il a fait un joli coup! il s'est enfui.

Ah! ce n'est pas sa soeur, Betsy Trotwood, qui se serait sauvée,

elle!» Ma tante secoua la tête d'un air positif, pleine de

confiance dans le caractère et la conduite discrète de cette fille

accomplie, à laquelle il ne manquait que d'avoir jamais vu le

jour.

«Oh! vous croyez qu'elle ne se serait pas sauvée? dit M. Dick.

-- Est-il Dieu possible! dit ma tante. À quoi pensez-vous? Je ne

sais peut-être pas ce que je dis? Elle aurait demeuré chez sa

marraine, et nous aurions vécu très-heureuses ensemble. Où donc

voulez-vous, je vous le demande, que sa soeur Betsy Trotwood se

fût sauvée, et pourquoi!

-- Je n'en sais rien, dit M. Dick.

-- Eh bien! reprit ma tante, adoucie par la réponse, pourquoi

faites-vous le niais, Dick, quand vous êtes fin comme l'ambre?

Maintenant, vous voyez le petit David Copperfield, et la question

que je voulais vous adresser, la voici: que faut-il que j'en

fasse?

-- Ce qu'il faut que vous en fassiez? dit M. Dick d'une voix

éteinte et en se grattant le front; que faut-il en faire?

-- Oui, dit ma tante, en le regardant sérieusement et en levant le

doigt. Attention! il me faut un avis solide.

-- Eh bien! si j'étais à votre place... dit M. Dick, en

réfléchissant et en jetant sur moi un vague regard, je... ce coup

d'oeil me sembla lui fournir une inspiration soudaine, et il

ajouta vivement: je le ferais laver!

-- Jeannette, dit ma tante en se retournant avec un sourire de

triomphe que je ne comprenais pas encore; M. Dick a toujours

raison; faites chauffer un bain!»

Quelque intérêt que je prisse à la conversation, je ne pus

m'empêcher, pendant ce temps-là, d'examiner ma tante, M. Dick et

Jeannette, et d'achever cet examen par la chambre où je me

trouvais.

Ma tante était grande; ses traits étaient prononcés sans être

désagréables, son visage, sa voix, sa tournure, sa démarche, tout

indiquait une inflexibilité de caractère qui suffisait amplement

pour expliquer l'effet qu'elle avait produit sur une créature

aussi douce que ma mère, mais elle avait dû être assez belle dans

sa jeunesse, malgré une expression de raideur et d'austérité. Je

remarquai bientôt que ses yeux étaient vifs et brillants; ses

cheveux gris formaient deux bandeaux contenus par une espèce de

bonnet simple, plus communément porté dans ce temps-là qu'à

présent, avec des pattes qui se nouaient sous la menton; sa robe

était gris-lavande et très-propre, mais son peu d'ampleur

indiquait que ma tante n'aimait pas à être gênée dans ses

mouvements. Je me rappelle que cette robe me faisait l'effet d'une

amazone dont on aurait écourté la jupe; elle portait une montre

d'homme, à en juger par la forme et le volume, avec une chaîne et

des cachets à l'avenant; le linge qu'elle portait autour du cou et

des poignets ressemblait beaucoup aux cols et aux manchettes des

chemises d'hommes.

J'ai déjà dit que M. Dick avait les cheveux gris et le teint

frais; sa tête était de plus singulièrement courbée, et ce n'était

pas par l'âge; sa vue me rappelait l'attitude des élèves de

M. Creakle, quand il venait de les battre. Les grands yeux gris de

M. Dick étaient à fleur de tête, et brillaient d'un éclat humide

et étrange, ce qui, joint à ses manières distraites, à sa

soumission envers ma tante, et à sa joie d'enfant quand elle lui

faisait un compliment, me donna l'idée qu'il était un peu timbré,

quoique j'eusse peine à m'expliquer comment, dans ce cas, il

habitait chez ma tante. Il était vêtu comme tout le monde, en

paletot gris et en pantalon blanc; une montre au gousset et de

l'argent dans ses poches; il le faisait même sonner volontiers,

comme s'il en était fier.

Jeannette était une jolie fille de dix-neuf à vingt ans,

parfaitement propre et bien tenue. Quoique mes observations ne

s'étendissent pas plus loin alors, je puis dire tout de suite ce

que je ne découvris que par la suite, c'est qu'elle faisait partie

d'une série de protégées que ma tante avait prises à son service

tout exprès pour les élever dans l'horreur du mariage, ce qui

faisait que généralement elles finissaient par épouser le garçon

boulanger.

La chambre était aussi bien tenue que ma tante et Jeannette. En

posant ma plume, il y a un moment, pour y réfléchir, j'ai senti de

nouveau l'air de la mer mêlé au parfum des fleurs. J'ai revu les

vieux meubles si soigneusement entretenus, la chaise, la table et

l'écran vert qui appartenaient exclusivement à ma tante, la toile

qui couvrait le tapis, le chat, les deux serins, la vieille

porcelaine, la grande jatte pleine de feuilles de roses sèches,

l'armoire remplie de bouteilles, et enfin, ce qui ne s'accordait

guère avec le reste, je me suis revu couvert de poussière, étendu

sur le canapé et observant curieusement tout ce qui m'entourait.

Jeannette nous avait quittés pour préparer le bain, quand ma

tante, à ma grande terreur, changea tout à coup de visage et se

mit à crier d'un air indigné et d'une voix étouffée:

«Jeannette, des ânes!»

Sur quoi Jeannette remonta l'escalier de la cuisine, comme si le

feu était à la maison, se précipita sur une petite pelouse en

dehors du jardin, et détourna deux ânes qui avaient eu l'audace

d'y poser le pied, avec des dames sur leur dos, tandis que ma

tante sortant aussi en toute hâte, saisissait la bride d'un

troisième animal que montait un enfant, l'éloignait de ce lieu

respectable et donnait une paire de soufflets à l'infortuné gamin

chargé de conduire les ânes, qui avait osé profaner cet endroit

consacré.

Je ne sais pas encore, à l'heure qu'il est, si ma tante avait des

droits bien positifs sur cette petite pelouse, mais elle avait

décidé dans son esprit qu'elle lui appartenait, et cela lui

suffisait. On ne pouvait pas lui faire de plus sensible outrage

que de faire passer un âne sur ce gazon immaculé. Quelque

occupation qui pût l'absorber, quelque intéressante que fût la

conversation à laquelle elle prenait part, un âne suffisait à

l'instant pour détourner le cours de ses idées; elle se

précipitait sur lui incontinent. Des seaux d'eau et des arrosoirs

étaient toujours prêts dans un coin pour qu'elle pût déverser leur

contenu sur les assaillants; il y avait des bâtons en embuscade

derrière la porte pour faire des sorties d'heure en heure; c'était

un état de guerre permanent. Je soupçonne même que c'était aussi

une distraction agréable pour les âniers, ou peut-être encore que

les baudets les plus intelligents, sachant ce qui en était,

prenaient plaisir, par l'entêtement qui fait le fond de leur

caractère, à passer toujours par ce chemin. Je sais seulement

qu'il y eut trois assauts pendant qu'on préparait le bain, et que

dans le dernier, le plus terrible de tous, je vis ma tante engager

la lutte avec un âne roux, âgé d'une quinzaine d'années, et

qu'elle lui cogna la tête deux ou trois fois contre la barrière du

jardin, avant qu'il eût eu le temps de comprendre de quoi il

s'agissait. Ces interruptions me paraissaient d'autant plus

absurdes, qu'elle était justement occupée à me donner du bouillon

avec une cuiller, convaincue que je mourais véritablement de faim,

et que je ne pouvais recevoir de nourriture qu'à très-petites

doses. C'est alors que, de temps en temps, au moment où j'avais la

bouche ouverte, elle remettait la cuiller dans l'assiette en

criant: «Jeannette, des ânes!» et repartait pour résister à

l'assaut.

Le bain me fit grand bien. J'avais commencé à sentir des douleurs

aiguës dans tous les membres, à la suite des nuits que j'avais

passées à la belle étoile, et j'étais si fatigué, si abattu, que

j'avais bien de la peine à rester éveillé cinq minutes de suite.

Après le bain, ma tante et Jeannette me revêtirent d'une chemise,

d'un pantalon appartenant à M. Dick, et m'enveloppèrent dans deux

ou trois grands châles. Je devais avoir l'air d'un drôle de

paquet, mais, dans tous les cas, c'était un paquet terriblement

chaud. Je me sentais très-faible et très-assoupi, et je m'étendis

de nouveau sur le canapé, où je m'endormis bientôt.

C'était peut-être un rêve, suite naturelle de l'image qui avait

occupé si longtemps mon esprit, mais je me réveillai avec

l'impression que ma tante s'était penchée vers moi, qu'elle avait

écarté mes cheveux et arrangé l'oreiller qui soutenait ma tête,

puis qu'elle m'avait regardé longtemps. Les mots: «Pauvre enfant!»

semblaient aussi retentir à mes oreilles, mais je n'oserais

assurer que ma tante les eût prononcés, car à mon réveil elle

était assise près de la fenêtre, à regarder la mer, cachée

derrière son écran mécanique qui tournait à volonté sur son pivot.

Le dîner arriva tout de suite après mon réveil: il se composait

d'un pudding et d'un poulet rôti; j'étais assis à table, les

jambes un peu retroussées sous moi-même, comme un pigeon à la

crapaudine et ne les remuant qu'avec la plus grande difficulté.

Mais, comme c'était ma tante qui m'avait ainsi emballé de ses

propres mains, je n'osais pas me plaindre. Cependant j'étais

extrêmement préoccupé de savoir ce qu'elle allait faire de moi,

mais elle mangeait dans le plus profond silence, se bornant à me

regarder fixement de temps en temps, et à dire «Miséricorde!» ce

qui ne contribuait pas à calmer mes inquiétudes.

La nappe enlevée, on apporta du vin de Xérès, et ma tante m'en

donna un verre, puis elle envoya chercher M. Dick, qui arriva

aussitôt et prit son air le plus grave quand elle le pria de faire

attention à mon histoire, qu'elle me fit raconter graduellement en

réponse à une série de questions. Durant mon récit, elle tint les

yeux fixés sur M. Dick, qui sans cela se serait endormi, je crois,

et quand il essayait de sourire, ma tante le rappelait à l'ordre

en fronçant les sourcils.

«Je ne puis concevoir de quelle fantaisie cette pauvre enfant a

été prise d'aller se remarier, dit ma tante quand j'eus fini.

-- Peut-être avait-elle de l'amour pour son second mari, suggéra

M. Dick.

-- De l'amour! répéta ma tante. Que voulez-vous dire? qu'est-ce

qu'elle avait besoin de çà?

-- Peut-être, dit M. Dick d'un air malin, après un moment de

réflexion, peut-être que ça lui faisait plaisir.

-- Plaisir, en vérité! répliqua ma tante; un beau plaisir,

vraiment, pour cette pauvre enfant, d'aller donner son petit coeur

au premier mauvais sujet venu qui ne pouvait manquer de la

maltraiter d'une façon ou d'une autre. Que voulait-elle de plus,

je vous le demande? Elle avait eu un mari. Elle avait trouvé David

Copperfield, qui avait eu la rage des poupées de cire depuis son

berceau. Elle avait un enfant (oh! à eux deux ils faisaient bien

la paire) quand elle mit au monde celui que voici, ce fameux

vendredi soir! Et que voulait-elle de plus, je vous le demande?»

M. Dick secoua la tête mystérieusement comme s'il pensait qu'il

n'y avait rien à répondre à ça.

«Elle n'a même pas pu avoir un enfant comme tout le monde,

continua ma tante. Qu'a-t-elle fait de la soeur de ce garçon,

Betsy Trotwood? il n'en a seulement pas été question! Tenez, ne

m'en parlez pas!

David Copperfield - Tome I · 第 21 / 50 题