«Le petit médecin avec la tête de côté, dit ma tante, Chillip, je
crois, un nom comme ça, qu'est-ce qu'il faisait là? il ne savait
dire avec sa voix de rouge-gorge que son éternel: «C'est un
garçon!» Un garçon! Ah! quels imbéciles que tous ces gens-là!»
La vivacité de l'expression troubla extrêmement M. Dick et moi
aussi, à dire le vrai.
«Et puis, comme si cela ne suffisait pas, comme si elle n'avait
pas fait assez de tort à la soeur de cet enfant, Betsy Trotwood,
reprit ma tante, elle se remarie, elle épouse un meurtrier[4]
ou quelque nom comme ça, pour faire tort à son fils. Il fallait
qu'elle fût bien enfant de ne pas prévoir ce qui est arrivé,
et que son garçon irait un jour errer par le monde comme un
vagabond, comme un petit Caïn en herbe; qui sait?»
M. Dick me regarda fixement comme pour reconnaître si je répondais
à ce signalement.
«Et puis voilà cette femme avec un nom sauvage, dit ma tante,
cette Peggotty qui se marie à son tour, comme si elle n'avait pas
assez vu les inconvénients du mariage; il faut qu'elle se marie
aussi, à ce que raconte cet enfant. J'espère bien, au moins, dit
ma tante en branlant la tête, que son mari est de l'espèce qu'on
voit si souvent figurer dans les journaux, et qu'il la battra en
conscience.»
Je ne pouvais supporter d'entendre ainsi attaquer ma chère bonne,
ni qu'on fit des voeux de cette nature sur son compte. Je dis à ma
tante qu'elle se trompait, que Peggotty était la meilleure amie du
monde, la servante la plus fidèle, la plus dévouée, la plus
constante qu'on pût rencontrer; qu'elle m'avait toujours aimé
tendrement et ma mère aussi, quelle avait soutenu la tête de ma
mère à ses derniers moments, et qu'elle avait reçu son dernier
baiser. Le souvenir des deux personnes qui m'avaient le plus aimé
au monde me coupait la voix; je fondis en larmes en essayant de
dire que la maison de Peggotty m'était ouverte, que tout ce
qu'elle avait était à ma disposition; et que j'aurais été chercher
un refuge chez elle, si je n'avais craint de lui attirer des
difficultés insurmontables dans sa situation. Je ne pus aller plus
loin et je cachai mon visage dans mes mains.
«Bien, bien! dit ma tante, cet enfant a raison de défendre ceux
qui l'ont protégé. Jeannette, des ânes!»
Je crois que, sans ces malheureux ânes, nous en serions venus
alors à nous comprendre: ma tante avait posé la main sur mon
épaule, et, me sentant encouragé par cette marque d'approbation,
j'étais sur le point de l'embrasser et d'implorer sa protection.
Mais l'interruption et le désordre que jeta dans son esprit la
lutte subséquente, mit un terme pour le moment à toute pensée plus
douce; ma tante déclara avec indignation à M. Dick que son parti
était pris et qu'elle était décidée à en appeler aux lois de son
pays et à amener devant les tribunaux les propriétaires de tous
les ânes de Douvres; cet accès d'ânophobie lui dura jusqu'à
l'heure du thé.
Après le repas, nous restâmes près de la fenêtre dans le but, je
suppose, d'après l'expression résolue du visage de ma tante,
d'apercevoir de loin de nouveaux délinquants. Quand il fit nuit,
Jeannette apporta des bougies, ferma les rideaux et plaça un
damier sur la table.
«Maintenant, M. Dick, dit ma tante en le regardant sérieusement et
en levant le doigt comme l'autre fois, j'ai encore une question à
vous faire. Regardez cet enfant.
-- Le fils de David? dit M. Dick d'un air d'attention et
d'embarras.
-- Précisément, dit ma tante. Qu'en feriez-vous, maintenant?
-- Ce que je ferais du fils de David? dit M. Dick.
-- Oui, répliqua ma tante, du fils de David.
-- Oh! dit M. Dick, oui, j'en ferais... je le mettrais au lit!
-- Jeannette, s'écria ma tante avec l'expression de satisfaction
triomphante que j'avais déjà remarquée. M. Dick a toujours raison.
Si le lit est prêt, nous allons le coucher.»
Jeannette déclara que le lit était prêt, et on me fit monter comme
un prisonnier entre quatre gendarmes, ma tante en tête et
Jeannette à l'arrière-garde. La seule circonstance qui me donnât
encore de l'espoir, c'est que, sur la question de ma tante à
propos d'une odeur de roussi qui régnait dans l'escalier,
Jeannette répliqua qu'elle venait de brûler ma vieille chemise
dans la cheminée de la cuisine. Mais il n'y avait pas d'autres
vêtements dans ma chambre que le triste trousseau que j'avais sur
le corps, et quand ma tante m'eut laissé là en me prévenant que ma
bougie ne devait pas rester allumée plus de cinq minutes, je
l'entendis fermer la porte à clef en dehors. En y réfléchissant,
je me dis que peut-être ma tante, ne me connaissant pas, pouvait
croire que j'avais l'habitude de m'enfuir, et qu'elle prenait ses
précautions en conséquence.
Ma chambre était jolie, située au haut de la maison et donnait sur
la mer, que la lune éclairait alors. Après avoir fait ma prière,
mon bout de bougie s'étant éteint, je me rappelle que je restai
près de la fenêtre à regarder les rayons de la lune sur l'eau,
comme si c'était un livre magique où je pusse espérer de lire ma
destinée, ou bien encore comme si j'allais voir descendre du ciel,
le long de ses rayons lumineux, ma mère avec son petit enfant pour
me regarder comme le dernier jour où j'avais vu son doux visage.
Je me rappelle encore que le sentiment solennel qui remplissait
mon coeur, quand je détournai enfin les yeux de ce spectacle, céda
bientôt à la sensation de reconnaissance et de repos que
m'inspirait la vue de ce lit entouré de rideaux blancs; je me
souviens encore du plaisir avec lequel je m'étendis entre ces
draps blancs comme la neige. Je pensais à tous les lieux
solitaires où j'avais couché à la belle étoile et je demandai à
Dieu de me faire la grâce de ne plus me trouver sans asile et de
ne jamais oublier ceux qui n'avaient pas un toit où reposer leur
tête. Je me souviens qu'ensuite je crus, petit à petit, descendre
dans le monde des rêves par ce sentier de lumière qui jetait sur
la mer un éclat mélancolique.