«Désormais je ne fuis point la mort, ni ne voudrais prolonger beaucoup

ma vie, incliné plutôt à m'enquérir comment je puis le plus

doucement et le plus aisément quitter cet incommode fardeau qu'il me

faudra porter jusqu'au jour marqué pour le rendre, et attendre avec

patience ma dissolution!»

Michel répliqua:

«N'aime ni ne hais ta vie: mais ce que tu vivras, vis-le bien. Ta vie

sera-t-elle longue ou courte? laisse faire au ciel! Prépare-toi

maintenant à un autre spectacle.»

Adam regarda, et il vit une plaine spacieuse, couverte de tentes de

différentes couleurs; près de quelques-unes paissaient des troupeaux

de bétail. De plusieurs autres on entendait s'élever le son

d'instruments qui produisaient les mélodieux accords de la harpe et de

l'orgue: on voyait celui qui faisait mouvoir les touches et les cordes;

sa main légère par toutes les proportions, volait inspirée en bas et

en haut, et poursuivait en travers la fugue sonore.

Dans un autre endroit se tenait un homme qui, travaillant à la forge,

avait fondu deux massifs blocs de fer et de cuivre; (soit qu'il les eût

trouvés là où un incendie fortuit avait consumé les bois sur une

montagne ou dans une vallée, embrasement descendu dans les veines de la

terre, et de là faisant couler la matière brûlante par la bouche de

quelque cavité; soit qu'un torrent eût dégagé ces masses de dessous

la terre): l'homme versa le minéral liquide dans des moules exprès

préparés: il en forma d'abord ses propres outils, ensuite ce qui

pouvait être façonné par la fonte ou gravé en métal.

Après ces personnages, mais du côté le plus rapproché d'eux, des

hommes d'une espèce différente, du sommet des montagnes voisines, leur

séjour ordinaire, descendirent dans la plaine: par leurs manières ils

semblaient des hommes justes, et toute leur étude les portait à adorer

Dieu en vérité, à connaître ses ouvrages non cachés, et ces choses

qui peuvent maintenir la liberté et la paix parmi les hommes.

Ils n'eurent pas longtemps marché dans la plaine, quand voici venir des

tentes une volée de belles femmes, richement parées de pierreries et

de voluptueux atours: elles chantaient sur la harpe de douces et

amoureuses ballades, et s'avançaient en dansant. Les hommes, quoique

graves, les regardèrent et laissèrent leurs yeux errer sans frein;

pris tout d'abord au filet amoureux ils aimèrent, et chacun choisit

celle qu'il aimait: ils s'entretinrent d'amour jusqu'à ce que l'étoile

du soir, avant-coureur de l'amour, parut. Alors, pleins d'ardeur, ils

allument la torche nuptiale et ordonnent d'invoquer l'hymen, pour la

première fois aux cérémonies du mariage invoqué alors: de fête et

de musique toutes les tentes retentissent.

Cette entrevue si heureuse, cette rencontre charmante d'amour et de

jeunesse, non perdues; ces chants, ces guirlandes, ces fleurs, ces

agréables symphonies, attachent le cœur d'Adam (promptement incliné

à se rendre à la volupté, penchant de la nature!); sur quoi il

s'exprime de cette manière:

«Ô toi qui m'as véritablement ouvert les yeux, premier ange béni,

cette vision me paraît bien meilleure et présage plus d'espérance de

jours pacifiques que les deux visions précédentes: celles-là étaient

des visions de haine et de mort, ou de souffrances pires: ici la nature

semble remplie dans toutes ses fins.»

Michel:

«Ne juge point de ce qui est meilleur par le plaisir, quoique

paraissant convenir à la nature: tu es créé pour une plus noble fin,

une fin sainte et pure, conformité divine.

«Ces tentes que tu vois si joyeuses sont les tentes de la méchanceté,

sous lesquelles habitera la race de celui qui tua son frère. Ces hommes

paraissent ingénieux dans les arts qui polissent la vie, inventeurs

rares; oublieux de leur Créateur, quoique enseignés de son Esprit;

mais ils ne reconnaissent aucun de ses dons; toutefois ils engendreront

une superbe race: car cette belle troupe de femmes que tu as vues, qui

semblaient des divinités, si enjouées, si attrayantes, si gaies, sont

cependant vides de ce bien, dans lequel consiste l'honneur domestique de

la femme, et sa principale gloire; nourries et accomplies seulement pour

le goût d'une appétence lascive, pour chanter, danser, se parer,

remuer la langue, et rouler les yeux. Cette sobre race d'hommes, dont

les vies religieuses leur avaient acquis le titre d'enfants de Dieu,

sacrifieront ignoblement toute leur vertu, toute leur gloire, aux

amorces et aux sourires de ces belles athées; ils nagent maintenant

dans la joie, et ils nageront avant peu dans un plus large abîme: ils

rient, et pour ce rire, la terre avant peu versera un monde de pleurs.»

Adam, privé de sa courte joie:

«Ô pitié! ô honte! que ceux qui pour bien vivre débutèrent si

parfaitement, se jettent à l'écart, suivent des sentiers détournés,

ou défaillent à moitié chemin! Mais je vois toujours que le malheur

de l'homme tient de la même cause: il commence à la femme.»

«Il commence, dit l'Ange, à la mollesse efféminée de l'homme qui

aurait dû mieux garder son rang par la sagesse, et par les dons

supérieurs qu'il avait reçus. Mais à présent prépare-toi pour une

autre scène.»

Adam regarda, et il vit un vaste territoire déployé devant lui,

entrecoupé de villages et d'ouvrages champêtres: cités pleines

d'hommes avec des portes et des tours élevées, concours de peuple en

armes, visages hardis menaçant la guerre, géants aux grands os et

d'une entreprenante audace! Ceux-ci manient leurs armes, ceux-là

domptent le coursier écumant: isolés ou rangés en ordre de bataille,

cavaliers et fantassins, ne sont pas là pour une montre oisive.

D'un côté, un détachement choisi amène du fourrage, un troupeau de

gros bétail, de beaux bœufs et de belles vaches, enlevés des gras

pâturages, ou une multitude laineuse, des brebis et leurs bêlants

agneaux butinés dans la plaine. Le berger échappe à peine avec la

vie, mais il appelle au secours; de là une rencontre sanglante. Dans

une cruelle joute les escadrons se joignent: là où ils paissaient tout

à l'heure, les troupeaux sont maintenant dispersés avec les carcasses

et les armes, sur le sol sanglant changé en désert.

D'autres guerriers campés mettent le siège devant une forte cité; ils

l'assaillent par la batterie, l'escalade et la mine: du haut des murs

les assiégés se défendent avec le dard et la javeline, avec des

pierres et un feu de soufre: de part et d'autre carnage et faits

gigantesques.

Ailleurs les hérauts qui portent le sceptre convoquent le conseil aux

portes d'une ville: aussitôt des hommes graves et à tête grise,

confondus avec des guerriers, s'assemblent: des harangues sont

entendues; mais bientôt elles éclatent en opposition factieuse; enfin

se levant, un personnage de moyen âge, éminent par son sage maintien,

parle beaucoup de droit et de tort, d'équité, de religion, de

vérité, et de paix, et de jugement d'en haut. Vieux et jeunes le

frondent; ils l'eussent saisi avec des mains violentes, si un nuage

descendant ne l'eût enlevé sans être vu du milieu de la foule. Ainsi

procédaient la force, et l'oppression et la loi de l'épée dans toute

la plaine, et nul ne trouvait un refuge.

Adam était tout en pleurs; vers son guide il tourne gémissant, et

plein de tristesse:

«Oh! qui sont ceux-ci? Des ministres de la mort, non des hommes, eux

qui distribuent ainsi la mort inhumainement aux hommes, et qui

multiplient dix mille fois le péché de celui qui tua son frère. Car

de qui font-ils un tel massacre, sinon de leurs frères? Hommes, ils

égorgent des hommes! Mais quel était ce juste qui, si le ciel ne

l'eût sauvé, eût été perdu dans toute sa droiture?»

Michel:

«Ceux-ci sont le fruit de ces mariages mal assortis que tu as vus, dans

lesquels le bon est appareillé au mauvais qui d'eux-mêmes abhorrent de

s'unir; mêlés par imprudence, ils ont produit ces enfantements

monstrueux de corps ou d'esprit. Tels seront ces géants, hommes de

haute renommée; car dans ces jours, la force seule sera admirée, et

s'appellera valeur et héroïque vertu: vaincre dans les combats,

subjuguer les nations, rapporter les dépouilles d'une infinité

d'hommes massacrés, sera regardé comme le faîte le plus élevé de la

gloire humaine; et pour la gloire obtenue du triomphe, seront réputés

conquérants, patrons de l'espèce humaine, dieux et fils de dieux,

ceux-là qui seraient nommés plus justement destructeurs et fléaux des

hommes. Ainsi s'obtiendront la réputation, la renommée sur la terre;

et ce qui mériterait le plus la gloire, restera caché dans le silence.

Mais lui, ce septième de tes descendants que tu as vu, l'unique juste

dans un monde pervers, pour cela haï, pour cela obsédé d'ennemis,

parce qu'il a seul osé être juste et annoncer cette odieuse vérité

que Dieu viendrait les juger avec ses saints; lui, le Très-Haut l'a

fait ravir par des coursiers ailés sur une nue embaumée; il l'a reçu

pour marcher avec Dieu dans la haute voie du salut, dans les régions de

bénédiction, exempt de mort. Afin de te montrer quelle récompense

attend les bons, quelle punition les méchants, dirige ici à présent

tes regards et contemple.»

Adam regarda, et il vit la face des choses entièrement changée: la

gorge de bronze de la guerre avait cessé de rugir; tout alors était

devenu folâtrerie et jeu, luxure et débauche, fête et danse, mariage

ou prostitution au hasard, rapt ou adultère partout où une belle

femme, venant à passer, amorçait les hommes; de la coupe des plaisirs

sortirent des discordes civiles. À la fin un personnage vénérable

vint parmi eux, leur déclara la grande aversion qu'il avait de leurs

actions, et protesta contre leurs voies. Il fréquentait souvent leurs

assemblées où il ne rencontrait que triomphes ou fêtes, et il leur

prêchait la conversion et le repentir, comme à des âmes emprisonnées

sous le coup d'arrêts imminents: mais le tout en vain! Quand il vit

cela, il cessa ses remontrances, et transporta ses tentes au loin.

Alors, abattant sur la montagne de hautes pièces de charpente, il

commença à bâtir un vaisseau d'une étrange grandeur; il le mesura

par coudées en longueur, largeur et hauteur. Il l'enduisit de bitume,

et dans un côté il pratiqua une porte. Il le remplit en quantité de

provisions pour l'homme et les animaux. Quand, voici un étrange

prodige! chaque espèce d'animaux, d'oiseaux et de petits insectes

vinrent sept et par paires, et entrèrent dans l'arche comme ils en

avaient reçu l'ordre. Le père et ses trois fils et leurs quatre femmes

entrèrent les derniers, et Dieu ferma la porte.

En même temps le vent du midi s'élève, et avec ses noires ailes

volant au large, il rassemble toutes les nuées de dessous le ciel. À

leur renfort les montagnes envoient vigoureusement les vapeurs et les

exhalaisons sombres et humides, et alors le firmament épaissi se tient

comme un plafond obscur: en bas se précipite la pluie impétueuse, et

elle continua jusqu'à ce que la terre ne fût plus vue. L'arche

flottante nagea soulevée, et en sûreté avec le bec de sa proue, alla

luttant contre les vagues. L'inondation monta par-dessus toutes les

autres habitations qui roulèrent avec toute leur pompe au fond sous

l'eau. La mer couvrit la mer, mer sans rivages! Dans les palais, où peu

auparavant régnait le luxe, les monstres marins mirent bas et

s'établèrent. Du genre humain naguère si nombreux, tout ce qui reste

surnage embarqué dans un petit vaisseau.

Combien tu souffris alors, ô Adam, de voir la fin de toute ta

postérité, fin si triste, dépopulation! Toi-même autre déluge,

déluge de chagrins et de larmes, toi aussi fus noyé et toi aussi

abîmé comme tes fils, jusqu'à ce que par l'ange doucement relevé, tu

te tins debout enfin, bien que désolé, comme quand un père pleure ses

enfants tous à sa vue détruits à la fois; à peine tu pus exprimer

ainsi ta plainte à l'ange:

«Ô visions malheureusement prévues! mieux j'aurais vécu ignorant de

l'avenir! je n'aurais eu du mal que ma seule part: c'est assez de

supporter le lot de chaque jour. À présent ces peines qui, divisées,

sont le fardeau de plusieurs siècles, pèsent à la fois sur moi par ma

connaissance antérieure; elles obtiennent une naissance prématurée

afin de me tourmenter avant leur existence, par l'idée de ce qu'elles

seront. Que nul homme ne cherche désormais à savoir d'avance ce qui

arrivera à lui ou à ses enfants; il peut se tenir bien assuré du mal

que sa prévoyance ne peut prévenir; et le mal futur il ne le sentira

pas moins pénible à supporter en appréhension qu'en réalité; mais

ce soin est à présent inutile, il n'y a plus d'hommes à avertir! Ce

petit nombre échappé sera consumé à la longue par la famine et les

angoisses, en errant dans ce désert liquide. J'avais espéré, quand la

violence et la guerre eurent cessé sur la terre, que tout alors irait

bien, que la paix couronnerait l'espèce humaine d'une longue suite

d'heureux jours. Mais j'étais bien trompé; car, je le vois maintenant,

la paix ne corrompt pas moins que la guerre ne dévaste. Comment en

arrive-t-il de la sorte? apprends-le-moi, céleste guide, et dis si la

race des hommes doit ici finir.»

Michel:

«Ceux que tu as vus dernièrement en triomphe et dans une luxurieuse

opulence, sont ceux que tu vis d'abord faisant des actes d'éminente

prouesse et de grands exploits, mais ils étaient vides de la véritable

vertu. Après avoir répandu beaucoup de sang, commis beaucoup de

ravages pour subjuguer les nations, et acquis par là dans le monde une

grande renommée, de hauts titres et un riche butin, ils ont changé

leur carrière en celle du plaisir, de l'aisance, de la paresse, de la

crapule et de la débauche, jusqu'à ce qu'enfin l'incontinence et

l'orgueil aient fait naître, de l'amitié, d'hostiles actions dans la

paix.

«Les vaincus aussi et les esclaves par la guerre avec leur liberté

perdue, perdront toute vertu et la crainte de Dieu, auprès de qui leur

hypocrite piété dans la cruelle contention des batailles ne trouvera

point de secours contre les envahisseurs. Par cette raison refroidis

dans leur zèle, ils ne songeront plus désormais qu'à vivre

tranquilles, mondains ou dissolus avec ce que leurs maîtres leur

laisseront pour en jouir. Car la terre produira toujours plus qu'assez

pour mettre à l'épreuve la tempérance. Ainsi tout dégénérera, tout

se dépravera. La justice et la tempérance, la vérité et la foi,

seront oubliées! Un homme sera excepté, fils unique de lumière dans

un siècle de ténèbres, bon malgré les exemples, malgré les amorces,

les coutumes et un monde irrité. Sans craindre le reproche et le

mépris ou la violence, il avertira les hommes de leurs iniques voies;

il tracera devant eux les sentiers de la droiture beaucoup plus sûrs et

pleins de paix, leur annonçant la colère prête à visiter leur

impénitence; et il se retirera d'entre eux insulté, mais aux regards

de Dieu le seul homme juste vivant.

«Par son ordre il bâtira une arche merveilleuse (comme tu l'as vu)

pour se sauver lui et sa famille du milieu d'un monde dévoué à un

naufrage universel. Il ne sera pas plutôt logé dans l'arche et à

couvert avec les hommes et les animaux choisis pour la vie, que toutes

les cataractes du ciel s'ouvrant verseront la pluie jour et nuit sur la

terre, tous les réservoirs de l'abîme crèveront et enfleront l'Océan

qui usurpera tous les rivages, jusqu'à ce que l'inondation s'élève

au-dessus des plus hautes montagnes.

«Alors ce mont du paradis sera emporté par la puissance des vagues;

hors de sa place, poussé par le débordement cornu, dépouillé de

toute sa verdure, et ses arbres en dérive, il descendra vers le grand

fleuve jusqu'à l'ouverture du golfe, et là il prendra racine; île

salée et nue, hantise des phoques, des orques et des mouettes au cri

perçant. Ceci doit t'apprendre que Dieu n'attache la sainteté à aucun

lieu, si elle n'y est apportée par les hommes qui le fréquentent ou

l'habitent. Et regarde maintenant ce qui doit s'en suivre.»

Adam regarda, et il vit l'arche flotter sur l'amas des eaux qui

maintenant s'abaissait, car les nuages avaient fui, chassés par un vent

aigu du nord qui, soufflant sec, ridait la face du déluge à mesure

qu'il se desséchait. Le soleil clair sur son miroir liquide, dardait

ses chauds regards et buvait largement la fraîche vague, comme ayant

soif: ce qui fit que d'un lac immobile, les eaux, en rétrécissant leur

inondation, devinrent un ebbe agile qui se déroba d'un pas léger vers

l'abîme, lequel avait maintenant baissé ses écluses, comme le ciel

fermé ses cataractes.

L'arche ne flotte plus; mais elle paraît atterrie et fixée fortement

au sommet de quelque haute montagne. À présent les cimes des collines

apparaissent comme des rochers; les courants rapides conduisent à grand

bruit leur furieuse marée dans la mer qui se retire. Aussitôt s'envole

de l'arche un corbeau, et après lui une colombe, plus sûre messagère,

envoyée une fois et derechef pour découvrir quelque arbre verdoyant,

ou quelque terre sur laquelle elle pût poser son pied: revenue la

seconde fois, elle rapporte dans son bec un rameau d'olivier, signe

pacifique. Bientôt la terre paraît sèche et l'antique père descend

de son arche avec, toute sa suite. Alors, plein de gratitude levant ses

mains et ses pieux regards vers le ciel, il vit sur sa tête un nuage de

rosée, et dans ce nuage un arc remarquable par trois bandes de

brillantes couleurs, annonçant la paix de Dieu et une alliance

nouvelle. À cette vue, le cœur d'Adam, auparavant si triste,

grandement se réjouit, et il éclate ainsi dans sa joie:

«Ô toi, qui peux offrir les choses futures comme étant présentes,

instructeur céleste, je renais à cette dernière vision, assuré que

l'homme vivra avec toutes les créatures, et que leur race sera

conservée. Je gémis beaucoup moins à présent de la destruction d'un

monde entier d'enfants coupables, que je ne me réjouis de trouver un

homme si parfait et si juste, que Dieu ait daigné faire sortir un autre

monde de cet homme, et oublier sa colère. Mais dis-moi ce que

signifient ces bandes colorées dans le ciel, dessinées comme le

sourcil de Dieu apaisé? Servent-elles comme une hart fleurie à lier

les fluides bords de cette même nuée d'eau, de peur qu'elle ne se

dissolve encore, et n'inonde la terre?»

L'archange:

«Ingénieusement tu as conjecturé: oui, Dieu a bien voulu calmer sa

colère, quoiqu'il se soit dernièrement repenti d'avoir créé l'homme

dépravé; il s'était affligé dans son cœur; lorsque abaissant ses

regards il avait vu la terre entière remplie de violence, et toute

chair corrompant ses voies. Cependant les méchants écartés, un homme

juste trouve tellement grâce à ses yeux qu'il s'apaise et n'efface pas

du monde le genre humain; il fait la promesse de ne jamais détruire

encore la terre par un déluge, de ne laisser jamais l'Océan franchir

ses bornes, ni la pluie noyer le monde avec l'homme et les animaux

dedans; mais quand il ramènera un nuage sur la terre, il y placera son

arc de triple couleur, afin qu'on le regarde et qu'il rappelle son

alliance à l'esprit. Le jour et la nuit, le temps de la semaille et de

la moisson, la chaleur et la blanche gelée suivront leurs cours,

jusqu'à ce que le feu purifie toutes les choses nouvelles, avec le ciel

et la terre où le juste habitera.»

LIVRE DOUZIÈME

ARGUMENT

L'ange Michel continue de raconter ce qui arrivera depuis le déluge.

Quand il est question d'Abraham, il en vient à expliquer par degrés

quel sera celui de la race de la femme promis à Adam et à Ève dans

leur chute: son incarnation, sa mort, sa résurrection et son ascension.

État de l'Église jusqu'à son second avènement. Adam, grandement

satisfait et rassuré par ces récits et ces promesses, descend de la

montagne avec Michel. Il éveille Ève, qui avait dormi pendant tout ce

temps-là, mais que des songes paisibles avaient disposée à la

tranquillité d'esprit et à la soumission. Michel les conduit tous deux

par la main hors du paradis, l'épée flamboyante s'agitant derrière

eux, et les chérubins prenant leur station pour garder le lieu.

Comme un voyageur qui, dans sa route, s'arrête à midi, quoique pressé

d'arriver, ainsi l'archange fit une pause entre le monde détruit et le

monde réparé, dans la supposition qu'Adam avait peut-être quelque

chose à exprimer. Il reprit ensuite son discours par une douce

transition:

«Ainsi tu as vu un monde commencer et finir, et l'homme sortir comme

d'une seconde souche. Tu as encore beaucoup à voir; mais je m'aperçois

que ta vue mortelle défaut. Les objets divins doivent nécessairement

affaiblir et fatiguer les sens humains. Dorénavant je te raconterai ce

qui doit advenir; écoute donc avec une application convenable, et sois

attentif.

«Tant que cette seconde race des hommes sera peu nombreuse, et tant que

la crainte du jugement passé demeurera fraîche dans leur esprit,

craignant la Divinité, ayant quelque égard à ce qui est juste et

droit, ils régleront leur vie et multiplieront rapidement. Ils

laboureront la terre, recueilleront d'abondantes récoltes de blé, de

vin, d'huile, et sacrifiant souvent de leurs troupeaux un taureau, un

agneau, un chevreau avec de larges libations de vin, et des fêtes

sacrées, ils passeront leurs jours dans une innocente joie; ils

habiteront longtemps en paix par familles et tribus sous le sceptre

paternel, jusqu'à ce qu'il s'élève un homme d'un cœur fier et

ambitieux, qui (non satisfait de cette égalité belle, fraternel état)

voudra s'arroger une injuste domination sur ses frères, et ôter

entièrement à la concorde et à la loi de la nature la possession de

la terre. Il fera la chasse (les hommes, non les bêtes, seront sa

proie) par la guerre et les pièges ennemis à ceux qui refuseront de se

soumettre à son tyrannique empire. De là il sera appelé un fort

chasseur devant le Seigneur, prétendant tenir ou du ciel ou en dépit

du ciel, cette seconde souveraineté; son nom dérivera de la

rébellion, quoique de rébellion il accusera les autres.

«Cet homme, avec une troupe qu'une égale ambition unit à lui, ou sous

lui, pour tyranniser, marchant d'Éden vers l'occident, trouvera une

plaine où un gouffre noir et bitumineux, bouche de l'enfer, bouillonne

en sortant de la terre. Avec des briques et avec cette matière, ces

hommes se préparent à bâtir une ville et une tour dont le sommet

puisse atteindre le ciel et leur faire un nom, de peur que, dispersés

dans les terres étrangères, leur mémoire ne soit perdue, sans se

soucier que leur renommée soit bonne ou mauvaise. Mais Dieu, qui sans

être vu descend souvent pour visiter les hommes et qui se promène dans

leurs habitations afin d'observer leurs œuvres, les apercevant

bientôt, vient en bas considérer leur cité avant que la tour

offusquât les tours du ciel. Par dérision il met sur leurs langues, un

esprit de variété pour effacer tout à fait leur langage naturel, et

pour semer à sa place un bruit discordant de mots inconnus. Aussitôt

un hideux babil se propage parmi les architectes; ils s'appellent les

uns les autres sans s'entendre, jusqu'à ce qu'enroués, et tous en

fureur comme étant bafoués, ils se battent. Une grande risée fut dans

le ciel en voyant le tumulte étrange et en entendant la rumeur: ainsi

la ridicule bâtisse fut abandonnée et l'ouvrage nommée Confusion.»

Alors Adam, paternellement affligé:

«Ô fils exécrable! aspirer à s'élever au-dessus de ses frères,

s'attribuant une autorité usurpée qui n'est pas donnée de Dieu!

L'Éternel nous accorda seulement une domination absolue sur la bête,

le poisson et l'oiseau; nous tenons ce droit de sa concession; mais il

n'a pas fait l'homme seigneur des hommes; se réservant ce titre à

lui-même, il a laissé ce qui est humain libre de ce qui est humain.

Mais cet usurpateur ne s'arrête pas à son orgueilleux empiétement sur

l'homme: sa tour prétend défier et assiéger Dieu: homme misérable!

Quelle nourriture ira-t-il porter si haut, pour s'y soutenir lui et sa

téméraire armée, là au-dessus des nuages, où l'air subtil ferait

languir ses entrailles grossières, et l'affamerait de respiration,

sinon de pain?»

Michel:

Le Paradis Perdu · 第 23 / 25 段