ma vie, incliné plutôt à m'enquérir comment je puis le plus
doucement et le plus aisément quitter cet incommode fardeau qu'il me
faudra porter jusqu'au jour marqué pour le rendre, et attendre avec
patience ma dissolution!»
Michel répliqua:
«N'aime ni ne hais ta vie: mais ce que tu vivras, vis-le bien. Ta vie
sera-t-elle longue ou courte? laisse faire au ciel! Prépare-toi
maintenant à un autre spectacle.»
Adam regarda, et il vit une plaine spacieuse, couverte de tentes de
différentes couleurs; près de quelques-unes paissaient des troupeaux
de bétail. De plusieurs autres on entendait s'élever le son
d'instruments qui produisaient les mélodieux accords de la harpe et de
l'orgue: on voyait celui qui faisait mouvoir les touches et les cordes;
sa main légère par toutes les proportions, volait inspirée en bas et
en haut, et poursuivait en travers la fugue sonore.
Dans un autre endroit se tenait un homme qui, travaillant à la forge,
avait fondu deux massifs blocs de fer et de cuivre; (soit qu'il les eût
trouvés là où un incendie fortuit avait consumé les bois sur une
montagne ou dans une vallée, embrasement descendu dans les veines de la
terre, et de là faisant couler la matière brûlante par la bouche de
quelque cavité; soit qu'un torrent eût dégagé ces masses de dessous
la terre): l'homme versa le minéral liquide dans des moules exprès
préparés: il en forma d'abord ses propres outils, ensuite ce qui
pouvait être façonné par la fonte ou gravé en métal.
Après ces personnages, mais du côté le plus rapproché d'eux, des
hommes d'une espèce différente, du sommet des montagnes voisines, leur
séjour ordinaire, descendirent dans la plaine: par leurs manières ils
semblaient des hommes justes, et toute leur étude les portait à adorer
Dieu en vérité, à connaître ses ouvrages non cachés, et ces choses
qui peuvent maintenir la liberté et la paix parmi les hommes.
Ils n'eurent pas longtemps marché dans la plaine, quand voici venir des
tentes une volée de belles femmes, richement parées de pierreries et
de voluptueux atours: elles chantaient sur la harpe de douces et
amoureuses ballades, et s'avançaient en dansant. Les hommes, quoique
graves, les regardèrent et laissèrent leurs yeux errer sans frein;
pris tout d'abord au filet amoureux ils aimèrent, et chacun choisit
celle qu'il aimait: ils s'entretinrent d'amour jusqu'à ce que l'étoile
du soir, avant-coureur de l'amour, parut. Alors, pleins d'ardeur, ils
allument la torche nuptiale et ordonnent d'invoquer l'hymen, pour la
première fois aux cérémonies du mariage invoqué alors: de fête et
de musique toutes les tentes retentissent.
Cette entrevue si heureuse, cette rencontre charmante d'amour et de
jeunesse, non perdues; ces chants, ces guirlandes, ces fleurs, ces
agréables symphonies, attachent le cœur d'Adam (promptement incliné
à se rendre à la volupté, penchant de la nature!); sur quoi il
s'exprime de cette manière:
«Ô toi qui m'as véritablement ouvert les yeux, premier ange béni,
cette vision me paraît bien meilleure et présage plus d'espérance de
jours pacifiques que les deux visions précédentes: celles-là étaient
des visions de haine et de mort, ou de souffrances pires: ici la nature
semble remplie dans toutes ses fins.»
Michel:
«Ne juge point de ce qui est meilleur par le plaisir, quoique
paraissant convenir à la nature: tu es créé pour une plus noble fin,
une fin sainte et pure, conformité divine.
«Ces tentes que tu vois si joyeuses sont les tentes de la méchanceté,
sous lesquelles habitera la race de celui qui tua son frère. Ces hommes
paraissent ingénieux dans les arts qui polissent la vie, inventeurs
rares; oublieux de leur Créateur, quoique enseignés de son Esprit;
mais ils ne reconnaissent aucun de ses dons; toutefois ils engendreront
une superbe race: car cette belle troupe de femmes que tu as vues, qui
semblaient des divinités, si enjouées, si attrayantes, si gaies, sont
cependant vides de ce bien, dans lequel consiste l'honneur domestique de
la femme, et sa principale gloire; nourries et accomplies seulement pour
le goût d'une appétence lascive, pour chanter, danser, se parer,
remuer la langue, et rouler les yeux. Cette sobre race d'hommes, dont
les vies religieuses leur avaient acquis le titre d'enfants de Dieu,
sacrifieront ignoblement toute leur vertu, toute leur gloire, aux
amorces et aux sourires de ces belles athées; ils nagent maintenant
dans la joie, et ils nageront avant peu dans un plus large abîme: ils
rient, et pour ce rire, la terre avant peu versera un monde de pleurs.»
Adam, privé de sa courte joie:
«Ô pitié! ô honte! que ceux qui pour bien vivre débutèrent si
parfaitement, se jettent à l'écart, suivent des sentiers détournés,
ou défaillent à moitié chemin! Mais je vois toujours que le malheur
de l'homme tient de la même cause: il commence à la femme.»
«Il commence, dit l'Ange, à la mollesse efféminée de l'homme qui
aurait dû mieux garder son rang par la sagesse, et par les dons
supérieurs qu'il avait reçus. Mais à présent prépare-toi pour une
autre scène.»
Adam regarda, et il vit un vaste territoire déployé devant lui,
entrecoupé de villages et d'ouvrages champêtres: cités pleines
d'hommes avec des portes et des tours élevées, concours de peuple en
armes, visages hardis menaçant la guerre, géants aux grands os et
d'une entreprenante audace! Ceux-ci manient leurs armes, ceux-là
domptent le coursier écumant: isolés ou rangés en ordre de bataille,
cavaliers et fantassins, ne sont pas là pour une montre oisive.
D'un côté, un détachement choisi amène du fourrage, un troupeau de
gros bétail, de beaux bœufs et de belles vaches, enlevés des gras
pâturages, ou une multitude laineuse, des brebis et leurs bêlants
agneaux butinés dans la plaine. Le berger échappe à peine avec la
vie, mais il appelle au secours; de là une rencontre sanglante. Dans
une cruelle joute les escadrons se joignent: là où ils paissaient tout
à l'heure, les troupeaux sont maintenant dispersés avec les carcasses
et les armes, sur le sol sanglant changé en désert.
D'autres guerriers campés mettent le siège devant une forte cité; ils
l'assaillent par la batterie, l'escalade et la mine: du haut des murs
les assiégés se défendent avec le dard et la javeline, avec des
pierres et un feu de soufre: de part et d'autre carnage et faits
gigantesques.
Ailleurs les hérauts qui portent le sceptre convoquent le conseil aux
portes d'une ville: aussitôt des hommes graves et à tête grise,
confondus avec des guerriers, s'assemblent: des harangues sont
entendues; mais bientôt elles éclatent en opposition factieuse; enfin
se levant, un personnage de moyen âge, éminent par son sage maintien,
parle beaucoup de droit et de tort, d'équité, de religion, de
vérité, et de paix, et de jugement d'en haut. Vieux et jeunes le
frondent; ils l'eussent saisi avec des mains violentes, si un nuage
descendant ne l'eût enlevé sans être vu du milieu de la foule. Ainsi
procédaient la force, et l'oppression et la loi de l'épée dans toute
la plaine, et nul ne trouvait un refuge.
Adam était tout en pleurs; vers son guide il tourne gémissant, et
plein de tristesse:
«Oh! qui sont ceux-ci? Des ministres de la mort, non des hommes, eux
qui distribuent ainsi la mort inhumainement aux hommes, et qui
multiplient dix mille fois le péché de celui qui tua son frère. Car
de qui font-ils un tel massacre, sinon de leurs frères? Hommes, ils
égorgent des hommes! Mais quel était ce juste qui, si le ciel ne
l'eût sauvé, eût été perdu dans toute sa droiture?»
Michel:
«Ceux-ci sont le fruit de ces mariages mal assortis que tu as vus, dans
lesquels le bon est appareillé au mauvais qui d'eux-mêmes abhorrent de
s'unir; mêlés par imprudence, ils ont produit ces enfantements
monstrueux de corps ou d'esprit. Tels seront ces géants, hommes de
haute renommée; car dans ces jours, la force seule sera admirée, et
s'appellera valeur et héroïque vertu: vaincre dans les combats,
subjuguer les nations, rapporter les dépouilles d'une infinité
d'hommes massacrés, sera regardé comme le faîte le plus élevé de la
gloire humaine; et pour la gloire obtenue du triomphe, seront réputés
conquérants, patrons de l'espèce humaine, dieux et fils de dieux,
ceux-là qui seraient nommés plus justement destructeurs et fléaux des
hommes. Ainsi s'obtiendront la réputation, la renommée sur la terre;
et ce qui mériterait le plus la gloire, restera caché dans le silence.
Mais lui, ce septième de tes descendants que tu as vu, l'unique juste
dans un monde pervers, pour cela haï, pour cela obsédé d'ennemis,
parce qu'il a seul osé être juste et annoncer cette odieuse vérité
que Dieu viendrait les juger avec ses saints; lui, le Très-Haut l'a
fait ravir par des coursiers ailés sur une nue embaumée; il l'a reçu
pour marcher avec Dieu dans la haute voie du salut, dans les régions de
bénédiction, exempt de mort. Afin de te montrer quelle récompense
attend les bons, quelle punition les méchants, dirige ici à présent
tes regards et contemple.»
Adam regarda, et il vit la face des choses entièrement changée: la
gorge de bronze de la guerre avait cessé de rugir; tout alors était
devenu folâtrerie et jeu, luxure et débauche, fête et danse, mariage
ou prostitution au hasard, rapt ou adultère partout où une belle
femme, venant à passer, amorçait les hommes; de la coupe des plaisirs
sortirent des discordes civiles. À la fin un personnage vénérable
vint parmi eux, leur déclara la grande aversion qu'il avait de leurs
actions, et protesta contre leurs voies. Il fréquentait souvent leurs
assemblées où il ne rencontrait que triomphes ou fêtes, et il leur
prêchait la conversion et le repentir, comme à des âmes emprisonnées
sous le coup d'arrêts imminents: mais le tout en vain! Quand il vit
cela, il cessa ses remontrances, et transporta ses tentes au loin.
Alors, abattant sur la montagne de hautes pièces de charpente, il
commença à bâtir un vaisseau d'une étrange grandeur; il le mesura
par coudées en longueur, largeur et hauteur. Il l'enduisit de bitume,
et dans un côté il pratiqua une porte. Il le remplit en quantité de
provisions pour l'homme et les animaux. Quand, voici un étrange
prodige! chaque espèce d'animaux, d'oiseaux et de petits insectes
vinrent sept et par paires, et entrèrent dans l'arche comme ils en
avaient reçu l'ordre. Le père et ses trois fils et leurs quatre femmes
entrèrent les derniers, et Dieu ferma la porte.
En même temps le vent du midi s'élève, et avec ses noires ailes
volant au large, il rassemble toutes les nuées de dessous le ciel. À
leur renfort les montagnes envoient vigoureusement les vapeurs et les
exhalaisons sombres et humides, et alors le firmament épaissi se tient
comme un plafond obscur: en bas se précipite la pluie impétueuse, et
elle continua jusqu'à ce que la terre ne fût plus vue. L'arche
flottante nagea soulevée, et en sûreté avec le bec de sa proue, alla
luttant contre les vagues. L'inondation monta par-dessus toutes les
autres habitations qui roulèrent avec toute leur pompe au fond sous
l'eau. La mer couvrit la mer, mer sans rivages! Dans les palais, où peu
auparavant régnait le luxe, les monstres marins mirent bas et
s'établèrent. Du genre humain naguère si nombreux, tout ce qui reste
surnage embarqué dans un petit vaisseau.
Combien tu souffris alors, ô Adam, de voir la fin de toute ta
postérité, fin si triste, dépopulation! Toi-même autre déluge,
déluge de chagrins et de larmes, toi aussi fus noyé et toi aussi
abîmé comme tes fils, jusqu'à ce que par l'ange doucement relevé, tu
te tins debout enfin, bien que désolé, comme quand un père pleure ses
enfants tous à sa vue détruits à la fois; à peine tu pus exprimer
ainsi ta plainte à l'ange:
«Ô visions malheureusement prévues! mieux j'aurais vécu ignorant de
l'avenir! je n'aurais eu du mal que ma seule part: c'est assez de
supporter le lot de chaque jour. À présent ces peines qui, divisées,
sont le fardeau de plusieurs siècles, pèsent à la fois sur moi par ma
connaissance antérieure; elles obtiennent une naissance prématurée
afin de me tourmenter avant leur existence, par l'idée de ce qu'elles
seront. Que nul homme ne cherche désormais à savoir d'avance ce qui
arrivera à lui ou à ses enfants; il peut se tenir bien assuré du mal
que sa prévoyance ne peut prévenir; et le mal futur il ne le sentira
pas moins pénible à supporter en appréhension qu'en réalité; mais
ce soin est à présent inutile, il n'y a plus d'hommes à avertir! Ce
petit nombre échappé sera consumé à la longue par la famine et les
angoisses, en errant dans ce désert liquide. J'avais espéré, quand la
violence et la guerre eurent cessé sur la terre, que tout alors irait
bien, que la paix couronnerait l'espèce humaine d'une longue suite
d'heureux jours. Mais j'étais bien trompé; car, je le vois maintenant,
la paix ne corrompt pas moins que la guerre ne dévaste. Comment en
arrive-t-il de la sorte? apprends-le-moi, céleste guide, et dis si la
race des hommes doit ici finir.»
Michel:
«Ceux que tu as vus dernièrement en triomphe et dans une luxurieuse
opulence, sont ceux que tu vis d'abord faisant des actes d'éminente
prouesse et de grands exploits, mais ils étaient vides de la véritable
vertu. Après avoir répandu beaucoup de sang, commis beaucoup de
ravages pour subjuguer les nations, et acquis par là dans le monde une
grande renommée, de hauts titres et un riche butin, ils ont changé
leur carrière en celle du plaisir, de l'aisance, de la paresse, de la
crapule et de la débauche, jusqu'à ce qu'enfin l'incontinence et
l'orgueil aient fait naître, de l'amitié, d'hostiles actions dans la
paix.
«Les vaincus aussi et les esclaves par la guerre avec leur liberté
perdue, perdront toute vertu et la crainte de Dieu, auprès de qui leur
hypocrite piété dans la cruelle contention des batailles ne trouvera
point de secours contre les envahisseurs. Par cette raison refroidis
dans leur zèle, ils ne songeront plus désormais qu'à vivre
tranquilles, mondains ou dissolus avec ce que leurs maîtres leur
laisseront pour en jouir. Car la terre produira toujours plus qu'assez
pour mettre à l'épreuve la tempérance. Ainsi tout dégénérera, tout
se dépravera. La justice et la tempérance, la vérité et la foi,
seront oubliées! Un homme sera excepté, fils unique de lumière dans
un siècle de ténèbres, bon malgré les exemples, malgré les amorces,
les coutumes et un monde irrité. Sans craindre le reproche et le
mépris ou la violence, il avertira les hommes de leurs iniques voies;
il tracera devant eux les sentiers de la droiture beaucoup plus sûrs et
pleins de paix, leur annonçant la colère prête à visiter leur
impénitence; et il se retirera d'entre eux insulté, mais aux regards
de Dieu le seul homme juste vivant.
«Par son ordre il bâtira une arche merveilleuse (comme tu l'as vu)
pour se sauver lui et sa famille du milieu d'un monde dévoué à un
naufrage universel. Il ne sera pas plutôt logé dans l'arche et à
couvert avec les hommes et les animaux choisis pour la vie, que toutes
les cataractes du ciel s'ouvrant verseront la pluie jour et nuit sur la
terre, tous les réservoirs de l'abîme crèveront et enfleront l'Océan
qui usurpera tous les rivages, jusqu'à ce que l'inondation s'élève
au-dessus des plus hautes montagnes.
«Alors ce mont du paradis sera emporté par la puissance des vagues;
hors de sa place, poussé par le débordement cornu, dépouillé de
toute sa verdure, et ses arbres en dérive, il descendra vers le grand
fleuve jusqu'à l'ouverture du golfe, et là il prendra racine; île
salée et nue, hantise des phoques, des orques et des mouettes au cri
perçant. Ceci doit t'apprendre que Dieu n'attache la sainteté à aucun
lieu, si elle n'y est apportée par les hommes qui le fréquentent ou
l'habitent. Et regarde maintenant ce qui doit s'en suivre.»
Adam regarda, et il vit l'arche flotter sur l'amas des eaux qui
maintenant s'abaissait, car les nuages avaient fui, chassés par un vent
aigu du nord qui, soufflant sec, ridait la face du déluge à mesure
qu'il se desséchait. Le soleil clair sur son miroir liquide, dardait
ses chauds regards et buvait largement la fraîche vague, comme ayant
soif: ce qui fit que d'un lac immobile, les eaux, en rétrécissant leur
inondation, devinrent un ebbe agile qui se déroba d'un pas léger vers
l'abîme, lequel avait maintenant baissé ses écluses, comme le ciel
fermé ses cataractes.
L'arche ne flotte plus; mais elle paraît atterrie et fixée fortement
au sommet de quelque haute montagne. À présent les cimes des collines
apparaissent comme des rochers; les courants rapides conduisent à grand
bruit leur furieuse marée dans la mer qui se retire. Aussitôt s'envole
de l'arche un corbeau, et après lui une colombe, plus sûre messagère,
envoyée une fois et derechef pour découvrir quelque arbre verdoyant,
ou quelque terre sur laquelle elle pût poser son pied: revenue la
seconde fois, elle rapporte dans son bec un rameau d'olivier, signe
pacifique. Bientôt la terre paraît sèche et l'antique père descend
de son arche avec, toute sa suite. Alors, plein de gratitude levant ses
mains et ses pieux regards vers le ciel, il vit sur sa tête un nuage de
rosée, et dans ce nuage un arc remarquable par trois bandes de
brillantes couleurs, annonçant la paix de Dieu et une alliance
nouvelle. À cette vue, le cœur d'Adam, auparavant si triste,
grandement se réjouit, et il éclate ainsi dans sa joie:
«Ô toi, qui peux offrir les choses futures comme étant présentes,
instructeur céleste, je renais à cette dernière vision, assuré que
l'homme vivra avec toutes les créatures, et que leur race sera
conservée. Je gémis beaucoup moins à présent de la destruction d'un
monde entier d'enfants coupables, que je ne me réjouis de trouver un
homme si parfait et si juste, que Dieu ait daigné faire sortir un autre
monde de cet homme, et oublier sa colère. Mais dis-moi ce que
signifient ces bandes colorées dans le ciel, dessinées comme le
sourcil de Dieu apaisé? Servent-elles comme une hart fleurie à lier
les fluides bords de cette même nuée d'eau, de peur qu'elle ne se
dissolve encore, et n'inonde la terre?»
L'archange:
«Ingénieusement tu as conjecturé: oui, Dieu a bien voulu calmer sa
colère, quoiqu'il se soit dernièrement repenti d'avoir créé l'homme
dépravé; il s'était affligé dans son cœur; lorsque abaissant ses
regards il avait vu la terre entière remplie de violence, et toute
chair corrompant ses voies. Cependant les méchants écartés, un homme
juste trouve tellement grâce à ses yeux qu'il s'apaise et n'efface pas
du monde le genre humain; il fait la promesse de ne jamais détruire
encore la terre par un déluge, de ne laisser jamais l'Océan franchir
ses bornes, ni la pluie noyer le monde avec l'homme et les animaux
dedans; mais quand il ramènera un nuage sur la terre, il y placera son
arc de triple couleur, afin qu'on le regarde et qu'il rappelle son
alliance à l'esprit. Le jour et la nuit, le temps de la semaille et de
la moisson, la chaleur et la blanche gelée suivront leurs cours,
jusqu'à ce que le feu purifie toutes les choses nouvelles, avec le ciel
et la terre où le juste habitera.»
LIVRE DOUZIÈME
ARGUMENT
L'ange Michel continue de raconter ce qui arrivera depuis le déluge.
Quand il est question d'Abraham, il en vient à expliquer par degrés
quel sera celui de la race de la femme promis à Adam et à Ève dans
leur chute: son incarnation, sa mort, sa résurrection et son ascension.
État de l'Église jusqu'à son second avènement. Adam, grandement
satisfait et rassuré par ces récits et ces promesses, descend de la
montagne avec Michel. Il éveille Ève, qui avait dormi pendant tout ce
temps-là, mais que des songes paisibles avaient disposée à la
tranquillité d'esprit et à la soumission. Michel les conduit tous deux
par la main hors du paradis, l'épée flamboyante s'agitant derrière
eux, et les chérubins prenant leur station pour garder le lieu.
Comme un voyageur qui, dans sa route, s'arrête à midi, quoique pressé
d'arriver, ainsi l'archange fit une pause entre le monde détruit et le
monde réparé, dans la supposition qu'Adam avait peut-être quelque
chose à exprimer. Il reprit ensuite son discours par une douce
transition:
«Ainsi tu as vu un monde commencer et finir, et l'homme sortir comme
d'une seconde souche. Tu as encore beaucoup à voir; mais je m'aperçois
que ta vue mortelle défaut. Les objets divins doivent nécessairement
affaiblir et fatiguer les sens humains. Dorénavant je te raconterai ce
qui doit advenir; écoute donc avec une application convenable, et sois
attentif.
«Tant que cette seconde race des hommes sera peu nombreuse, et tant que
la crainte du jugement passé demeurera fraîche dans leur esprit,
craignant la Divinité, ayant quelque égard à ce qui est juste et
droit, ils régleront leur vie et multiplieront rapidement. Ils
laboureront la terre, recueilleront d'abondantes récoltes de blé, de
vin, d'huile, et sacrifiant souvent de leurs troupeaux un taureau, un
agneau, un chevreau avec de larges libations de vin, et des fêtes
sacrées, ils passeront leurs jours dans une innocente joie; ils
habiteront longtemps en paix par familles et tribus sous le sceptre
paternel, jusqu'à ce qu'il s'élève un homme d'un cœur fier et
ambitieux, qui (non satisfait de cette égalité belle, fraternel état)
voudra s'arroger une injuste domination sur ses frères, et ôter
entièrement à la concorde et à la loi de la nature la possession de
la terre. Il fera la chasse (les hommes, non les bêtes, seront sa
proie) par la guerre et les pièges ennemis à ceux qui refuseront de se
soumettre à son tyrannique empire. De là il sera appelé un fort
chasseur devant le Seigneur, prétendant tenir ou du ciel ou en dépit
du ciel, cette seconde souveraineté; son nom dérivera de la
rébellion, quoique de rébellion il accusera les autres.
«Cet homme, avec une troupe qu'une égale ambition unit à lui, ou sous
lui, pour tyranniser, marchant d'Éden vers l'occident, trouvera une
plaine où un gouffre noir et bitumineux, bouche de l'enfer, bouillonne
en sortant de la terre. Avec des briques et avec cette matière, ces
hommes se préparent à bâtir une ville et une tour dont le sommet
puisse atteindre le ciel et leur faire un nom, de peur que, dispersés
dans les terres étrangères, leur mémoire ne soit perdue, sans se
soucier que leur renommée soit bonne ou mauvaise. Mais Dieu, qui sans
être vu descend souvent pour visiter les hommes et qui se promène dans
leurs habitations afin d'observer leurs œuvres, les apercevant
bientôt, vient en bas considérer leur cité avant que la tour
offusquât les tours du ciel. Par dérision il met sur leurs langues, un
esprit de variété pour effacer tout à fait leur langage naturel, et
pour semer à sa place un bruit discordant de mots inconnus. Aussitôt
un hideux babil se propage parmi les architectes; ils s'appellent les
uns les autres sans s'entendre, jusqu'à ce qu'enroués, et tous en
fureur comme étant bafoués, ils se battent. Une grande risée fut dans
le ciel en voyant le tumulte étrange et en entendant la rumeur: ainsi
la ridicule bâtisse fut abandonnée et l'ouvrage nommée Confusion.»
Alors Adam, paternellement affligé:
«Ô fils exécrable! aspirer à s'élever au-dessus de ses frères,
s'attribuant une autorité usurpée qui n'est pas donnée de Dieu!
L'Éternel nous accorda seulement une domination absolue sur la bête,
le poisson et l'oiseau; nous tenons ce droit de sa concession; mais il
n'a pas fait l'homme seigneur des hommes; se réservant ce titre à
lui-même, il a laissé ce qui est humain libre de ce qui est humain.
Mais cet usurpateur ne s'arrête pas à son orgueilleux empiétement sur
l'homme: sa tour prétend défier et assiéger Dieu: homme misérable!
Quelle nourriture ira-t-il porter si haut, pour s'y soutenir lui et sa
téméraire armée, là au-dessus des nuages, où l'air subtil ferait
languir ses entrailles grossières, et l'affamerait de respiration,
sinon de pain?»
Michel: