«Enfants, l'homme est devenu comme l'un de nous; il connaît le bien et

le mal depuis qu'il a goûté de ce fruit défendu; mais qu'il se

glorifie de connaître le bien perdu et le mal gagné: plus heureux s'il

lui avait suffi de connaître le bien par lui-même, et le mal pas du

tout. À présent il s'afflige, se repent et prie avec contrition: mes

mouvements sont en lui; ils agissent plus longtemps que lui; je sais

combien son cœur est variable et vain, abandonné à lui-même. Dans la

crainte qu'à présent sa main, devenue plus audacieuse, ne se porte

aussi sur l'arbre de vie, qu'il n'en mange, qu'il ne vive toujours, ou

qu'il ne rêve du moins de vivre toujours, j'ai décidé de l'éloigner,

de l'envoyer hors du jardin labourer la terre d'où il a été tiré;

sol qui lui convient mieux.

«Michel, je te charge de mon ordre: avec toi prends à ton choix de

flamboyants guerriers parmi les chérubins, de peur que l'ennemi ou en

faveur de l'homme, ou pour envahir sa demeure vacante, n'élève quelque

nouveau trouble. Hâte-toi, et du paradis de Dieu chasse sans pitié le

couple pécheur, chasse de la terre sacrée des profanes, et

dénonce-leur et à toute leur postérité le perpétuel bannissement de

ce lieu. Cependant, de peur qu'ils ne s'évanouissent en entendant leur

triste arrêt rigoureusement prononcé (car je les vois attendris et

déplorant leurs excès avec larmes), cache-leur toute terreur. S'ils

obéissent patiemment à ton commandement, ne les congédie pas

inconsolés; révèle à Adam ce qui doit arriver dans les jours futurs,

selon les lumières que je te donnerai; entremêle à ce récit mon

alliance renouvelée avec la race de la femme: ainsi renvoie-les,

quoique affligés, cependant en paix.

«À l'orient du jardin du côté où il est plus facile de gravir

Éden, place une garde de chérubins et la flamme largement ondoyante

d'une épée, afin d'effrayer au loin quiconque voudrait approcher, et

interdire tout passage à l'arbre de vie, de peur que le paradis ne

devienne le réceptacle d'esprits impurs, que tous mes arbres ne soient

leur proie, dont ils déroberaient le fruit, pour séduire l'homme

encore une fois.»

Il se tut: l'archangélique pouvoir se prépare à une descente rapide,

et avec lui la cohorte brillante des vigilants chérubins. Chacun d'eux,

ainsi qu'un double Janus, avait quatre faces; tout leur corps était

semé d'yeux comme des paillettes, plus nombreux que les yeux d'Argus,

et plus vigilants que ceux-ci qui s'assoupirent, charmés par la flûte

arcadienne, par le roseau pastoral d'Hermès, ou par sa baguette

soporifique.

Cependant, pour saluer de nouveau le monde avec la lumière sacrée,

Leucothoé s'éveillait et embaumait la terre d'une fraîche rosée,

alors qu'Adam et Ève notre première mère finissaient leur prière, et

trouvaient leur force augmentée d'en haut: ils sentaient de leur

désespoir sourdre une nouvelle espérance, une joie, mais encore liée

à la frayeur. Adam renouvela à Ève ses paroles bienvenues:

«Ève, la foi peut aisément admettre que tout le bien dont nous

jouissons descend du ciel; mais que de nous quelque chose puisse monter

au ciel, assez prévalant pour occuper l'esprit de Dieu souverainement

heureux, ou pour incliner sa volonté, c'est ce qui paraît difficile à

croire. Cependant cette prière du cœur, un soupir rapide de la

poitrine de l'homme volent jusqu'au trône de Dieu: car depuis que j'ai

cherché par la prière d'apaiser la Divinité offensée, que je me suis

agenouillé, et que j'ai humilié tout mon cœur devant Dieu, il me

semble que je le vois placable et doux me prêtant l'oreille. Je sens

naître en moi la persuasion qu'avec faveur j'ai été écouté. La paix

est rentrée au fond de mon sein, et dans ma mémoire la promesse que ta

race écrasera notre ennemi. Cette promesse, que je ne me rappelai pas

d'abord dans mon épouvante, m'assure à présent que l'amertume de la

mort est passée et que nous vivrons. Salut donc à toi, Ève, justement

appelée la mère de tout le genre humain, la mère de toutes choses

vivantes, puisque par toi l'homme doit vivre, et que toutes choses

vivent pour l'homme.»

Ève, dont le maintien était doux et triste:

«Je suis peu digne d'un pareil titre, moi pécheresse, moi qui ayant

été ordonnée pour être ton aide, suis devenue ton piège: reproche,

défiance et tout blâme, voilà plutôt ce qui m'appartient. Mais

infini dans sa miséricorde a été mon juge, de sorte que moi qui

apportai la première la mort à tous, je suis qualifiée la source de

vie! Tu m'es ensuite favorable quand tu daignes m'appeler hautement

ainsi, moi qui mérite un tout autre nom! Mais les champs nous appellent

au travail maintenant imposé avec sueur quoique après une nuit sans

sommeil. Car vois! le matin, tout indifférent à notre insomnie,

recommence en souriant sa course de roses. Marchons! désormais je ne

m'éloignerai plus jamais de ton côté, en quelque endroit que notre

travail journalier soit situé, quoique maintenant il nous soit prescrit

pénible jusqu'au tomber du jour. Tandis que nous demeurons ici, que

peut-il y avoir de fatigant dans ces agréables promenades? Vivons donc

ici contents, bien que dans un état déchu.»

Ainsi parla, ainsi souhaita la très-humiliée Ève; mais le destin ne

souscrivit pas à ses vœux. La nature donna d'abord des signes

exprimés par l'oiseau, la brute et l'air; l'air s'obscurcit

soudainement après la courte rougeur du matin; à la vue d'Ève

l'oiseau de Jupiter fondit de la hauteur de son vol sur deux oiseaux du

plus brillant plumage, et les chassa devant lui; descendu de la colline,

l'animal qui règne dans les bois (premier chasseur alors), poursuivit

un joli couple, le plus charmant de toute la forêt, le cerf et la

biche: leur fuite se dirigeait vers la porte orientale. Adam les

observa, et suivant des yeux cette chasse, il dit à Ève, non sans

émotion:

«Ô Ève, quelque changement ultérieur nous attend bientôt: le ciel

par ces signes muets dans la nature, nous montre les avant-coureurs de

ses desseins, ou il nous avertit que nous comptons peut-être trop sur

la remise de la peine, parce que la mort est reculée de quelques jours.

De quelle longueur, et quelle sera notre vie jusque-là, qui le sait?

Savons-nous plus que ceci: nous sommes poudre, et nous retournerons en

poudre, et nous ne serons plus? Autrement, pourquoi ce double spectacle

offert à notre vue, cette poursuite dans l'air et sur la terre d'un

seul côté, et à la même heure? Pourquoi cette obscurité dans

l'orient avant que le jour soit à mi-cours? Pourquoi la lumière du

matin brille-t-elle davantage dans une nue de l'occident qui déploie

sur le bleu firmament une blancheur rayonnante, et descend avec lenteur

chargée de quelque chose de céleste?»

Adam ne se trompait pas, car dans ce temps les cohortes angéliques

descendaient à présent d'un nuage de jaspe dans le paradis, et firent

halte sur une colline; apparition glorieuse, si le doute et la crainte

de la chair n'eussent ce jour-là obscurci les yeux d'Adam! Elle ne fut

pas plus glorieuse cette autre vision, quand à Manahin les anges

rencontrèrent Jacob qui vit la campagne tendue des pavillons de ses

gardiens éclatants; ou cette vision à Dothaïn sur une montagne

enflammée, couverte d'un camp de feu prêt à marcher contre le roi

syrien, lequel, pour surprendre un seul homme, avait, comme un assassin,

fait la guerre, la guerre non déclarée.

Le prince hiérarche laissa sur la colline à leur brillant poste, ses

guerriers pour prendre possession du jardin. Seul pour trouver l'endroit

où Adam s'était abrité, il s'avança, non sans être aperçu de notre

premier père, qui dit à Ève pendant que la grande visite

s'approchait:

«Ève, prépare-toi maintenant à de grandes nouvelles, qui peut-être

vont bientôt décider de nous, ou nous imposer l'observation de

nouvelles lois: car je découvre là-bas, descendu du nuage étincelant

qui voile la colline, quelqu'un de l'armée céleste, et à en juger par

son port, ce n'est pas un des moindres: c'est un grand potentat ou l'un

des Trônes d'en haut, tant il est dans sa marche revêtu de majesté!

Cependant, il n'a ni un air terrible que je doive craindre, ni, comme

Raphaël cet air sociablement doux qui fasse que je puisse beaucoup me

confier à lui: mais il est solennel et sublime. Afin de ne pas

l'offenser, il faut que je l'aborde avec respect et toi que tu te

retires.»

Il dit et l'archange arriva vite près de lui, non dans sa forme

céleste, mais comme un homme vêtu pour rencontrer un homme: sur ses

armes brillantes flottait une cotte de mailles d'une pourpre plus vive

que celle de Mélibée ou de Sarra, que portaient les rois et les héros

antiques dans les temps de trêve: Iris en avait teint la trame. Le

casque étoilé de l'archange, dont la visière n'était pas baissée,

le faisait voir dans cette primeur de virilité où finit la jeunesse.

Au côté de Michel, comme un éclatant zodiaque, pendait l'épée,

terreur de Satan, et dans sa main, une lance. Adam fit une inclination

profonde; Michel royalement n'incline pas sa grandeur, mais explique

ainsi sa venue:

«Adam, le commandant suprême du ciel n'a besoin d'aucun préambule: il

suffit que tes prières aient été écoutées, et que la Mort (qui

t'était due par sentence, quand tu transgressas) soit privée de son

droit de saisie pour plusieurs jours de grâce, à toi accordés,

pendant lesquels tu pourras te repentir et couvrir de bonnes œuvres un

méchant acte. Il se peut alors que ton Seigneur apaisé te rédime

entièrement des avares réclamations de la Mort. Mais il ne permet pas

que tu habites plus longtemps ce paradis: je suis venu pour t'en faire

sortir et t'envoyer hors de ce jardin, labourer la terre d'où tu as

été tiré, sol qui te convient mieux.»

L'archange n'ajouta rien de plus, car Adam, frappé au cœur par ces

nouvelles, demeura sous le serrement glacé de la douleur, qui le priva

de ses sens. Ève, qui sans être vue, avait cependant tout entendu,

découvrit bientôt par un éclatant gémissement le lieu de sa

retraite.

«Ô coup inattendu, pire que la mort! faut-il donc te quitter, ô

Paradis! vous quitter ainsi, ô toi, terre natale, ô vous promenades

charmantes, ombrages dignes d'être fréquentés des dieux! Ici j'avais

espéré passer tranquille, bien que triste, répit de ce jour qui doit

être mortel à tous deux. Ô fleurs qui ne croîtrez jamais dans un

autre climat, qui le matin receviez ma première visite et le soir ma

dernière; vous que j'ai élevées d'une tendre main depuis le premier

bouton entr'ouvert, et à qui j'ai donné des noms! ô fleurs! qui

maintenant vous tournera vers le soleil ou rangera vos tribus, et vous

arrosera de la fontaine d'ambroisie? Toi enfin, berceau nuptial, orné

par moi de tout ce qui est doux à l'odorat ou à la vue, comment me

séparerai-je de toi? Où m'égarerai-je dans un monde inférieur qui,

auprès de celui-ci, est obscur et sauvage? Comment pourrons-nous

respirer dans un autre air moins pur, nous, accoutumés à des fruits

immortels?»

L'ange interrompit doucement:

«Ève, ne te lamente point, mais résigne patiemment ce que tu as

justement perdu: ne mets pas ton cœur ainsi trop passionné dans ce qui

n'est pas à toi. Tu ne t'en vas point solitaire; avec toi s'en va ton

mari. Tu es obligée de le suivre: songe que là où il habite, là est

ton pays natal.»

Adam, revenant alors de son saisissement subit et glacé, rappela ses

esprits confus, et adressa à Michel ces humbles paroles:

«Être céleste, soit que tu sièges parmi les Trônes ou qu'on te

nomme le plus grand d'entre eux, car une telle forme peut paraître

celle d'un prince au-dessus des princes, tu as redit doucement ton

message, par lequel autrement tu aurais pu en l'annonçant nous blesser

et en l'accomplissant nous tuer. Ce qu'en outre de chagrin,

d'abattement, de désespoir, notre faiblesse peut soutenir, tes

nouvelles l'apportent, le partir de cet heureux séjour, notre

tranquille retraite, seule consolation laissée familière à nos yeux!

Toutes les autres demeures nous paraissent inhospitalières et

désolées, inconnus d'elles, de nous inconnues.

«Si par l'incessante prière je pouvais espérer changer la volonté de

celui qui peut toutes choses, je ne cesserais de le fatiguer de mes cris

assidus: mais contre son décret absolu la prière n'a pas plus de force

que notre haleine contre le vent, refoulée suffocante en arrière sur

celui qui l'exhale au dehors.

«Je me soumets donc à son grand commandement. Ce qui m'afflige le

plus, c'est qu'en m'éloignant d'ici je serai caché de sa face, privé

de sa protection sacrée. Ici j'aurais pu fréquenter en adoration, de

place en place, les lieux où la divine présence daigna se montrer;

j'aurais dit à mes fils:

«Sur cette montagne il m'apparut; sous cet arbre il se rendit visible;

parmi ces pins j'entendis sa voix; ici au bord de cette fontaine, je

m'entretins avec lui.»

«Ma reconnaissance aurait élevé plusieurs autels de gazon, et

j'aurais entassé les pierres lustrées du ruisseau, en souvenir ou

monument pour les âges; sur ces autels j'aurais offert les suaves

odeurs des gommes doucement parfumées, des fruits et des fleurs. Dans

le monde ici-bas, au-dessous, où chercherai-je ses brillantes

apparitions et les vestiges de ses pieds? Car bien que je fuie sa

colère, cependant rappelé à la vie prolongée et une postérité

m'étant promise, à présent, je contemple avec joie l'extrémité des

bords de sa gloire, et j'adore de loin ses pas.»

Michel, avec des regards pleins de bénignité:

«Adam, tu le sais, le ciel et toute la terre sont à Dieu, et non pas

ce roc seulement: son omniprésence remplit la terre, la mer, l'air et

toutes les choses qui vivent fomentées et chauffées par son pouvoir

virtuel. Il t'a donné toute la terre pour la posséder et la gouverner;

présent non méprisable! N'imagine donc pas que sa présence soit

confinée dans les bornes étroites de ce paradis ou d'Éden. Éden

aurait peut-être été ton siège principal, d'où toutes les

générations se seraient répandues, et où elles seraient revenues de

toutes les extrémités de la terre pour te célébrer et te révérer,

toi leur grand auteur. Mais cette prééminence tu l'as perdue, descendu

que tu es pour habiter maintenant la même terre que tes fils.

«Cependant ne doute pas que Dieu ne soit dans la plaine et dans la

vallée comme il est ici, qu'il ne s'y trouve également présent: les

signes de sa présence te suivront encore; tu seras encore environné de

sa bonté, de son paternel amour, de son image expresse et de la trace

divine de ses pas. Afin que tu puisses le croire et t'en assurer avant

ton départ d'ici, sache que je suis envoyé pour te montrer ce qui,

dans les jours futurs, doit arriver à toi et à ta race. Prépare-toi

à entendre le bien et le mal, à voir la grâce surnaturelle lutter

avec la méchanceté des hommes: de ceci tu apprendras la vraie

patience, et à tempérer la joie par la crainte et par une sainte

tristesse, accoutumé par la modération à supporter également l'une

et l'autre fortune, prospère ou adverse. Ainsi, tu conduiras le plus

sûrement ta vie, et tu seras mieux préparé à endurer ton passage de

la mort, quand il arrivera. Monte sur cette colline; laisse ton épouse

(car j'ai éteint ses yeux) dormir ici en bas, tandis que tu veilleras

pour la provision de l'avenir, comme tu dormis autrefois quand Ève fut

formée pour la vie.»

Adam, plein de reconnaissance, lui répondit:

«Monte; je te suis, guide sûr, dans le sentier où tu me conduis; et

sous la main du ciel je m'abaisse, quoiqu'elle me châtie. Je présente

mon sein au-devant du mal, en l'armant de souffrance pour vaincre et

gagner le repos acquis par le travail, si de la sorte j'y puis

atteindre.»

Tous deux montent dans les visions de Dieu: c'était une montagne, la

plus haute du paradis, du sommet de laquelle l'hémisphère de la terre,

distinct à la vue, s'offrait étendu à la plus grande portée de la

perspective. Elle n'était pas plus haute, elle ne commandait pas une

plus large vue à l'entour, cette montagne sur laquelle (par une raison

différente) le tentateur transporta notre second Adam dans le désert

pour lui montrer tous les royaumes de la terre et leur gloire.

Là, l'œil d'Adam pouvait dominer, quelque part qu'elles fussent

assises, les cités d'antique ou moderne renommée, les capitales des

empires les plus puissants, depuis les murs destinés pour Cambalu,

siège du Kan de Cathai, et depuis Samarcande, trône de Témir, près

de l'Oxus, jusqu'à Pékin, séjour des rois de la Chine; et de là

jusqu'à Agra et Lahor, du grand Mogol; descendant jusqu'à la

Chersonèse d'Or, ou bien vers le lieu qu'habitait jadis le Perse dans

Ecbatane, ou depuis dans Ispahan, ou vers Moscow, du czar de Russie, ou

dans Byzance soumise au sultan, né Turkestan. Son œil pouvait voir

encore l'empire de Négus jusqu'à Erecco, son port le plus éloigné,

et les plus petits rois maritimes de Montbaza, de Quiloa, de Melinde et

de Sofala qu'on croit être Ophir, jusqu'au royaume de Congo, et celui

d'Angola, le plus éloigné vers le Sud. De là depuis le fleuve Niger

jusqu'au mont Atlas, les royaumes d'Almanzor, de Fez, de Sus, de Maroc,

d'Alger et de Tremizen, et ensuite en Europe les lieux d'où Rome devait

dominer le monde. Peut-être vit-il aussi en esprit la riche Mexico,

siège de Montezume, et dans le Pérou, Cusco, siège plus riche

d'Atabalipa, et la Guyane non encore dépouillée, et dont la grande

cité est appelée El-Dorado par les enfants de Géryon.

Mais pour de plus nobles spectacles, Michel enleva la taie formée sur

les yeux d'Adam par le fruit trompeur qui avait promis une vue plus

perçante. L'ange lui nettoya le nerf optique avec l'enfraise et la rue,

car il avait beaucoup à voir, et versa dans ses yeux trois gouttes de

l'eau du puits de vie. La vertu de ces collyres pénétra si avant,

même dans la partie la plus intérieure de la vue mentale, qu'Adam,

forcé alors de fermer les yeux, tomba, et tous ses esprits

s'engourdirent; mais l'ange gracieux le releva aussitôt par la main, et

rappela ainsi son attention:

«Adam, ouvre maintenant les yeux, et vois d'abord les effets que ton

péché originel a opérés dans quelques-uns de ceux qui doivent

naître de toi, qui n'ont jamais ni touché à l'arbre défendu, ni

conspiré avec le serpent, ni péché de ton péché. Et cependant de ce

péché dérive la corruption qui doit produire des actions plus

violentes.»

Adam ouvrit les yeux, et vit un champ: dans une partie de ce champ,

arable et labourée, étaient des javelles nouvellement moissonnées;

dans l'autre partie, des parcs et des pâturages de brebis: au milieu,

comme une borne d'héritage, s'élevait un autel rustique de gazon. Là

tout à l'heure un moissonneur, couvert de sueur, apporta les premiers

fruits de son labourage, l'épi vert et la gerbe jaune, non triés, et

comme ils s'étaient trouvés sous la main. Après lui un berger plus

doux vint, avec les premiers nés de son troupeau, les meilleurs et les

mieux choisis: alors les sacrifiant, il en étendit les entrailles et la

graisse parsemées d'encens sur du bois fendu, et il accomplit tous les

rites convenables. Bientôt un feu propice du ciel consuma son offrande

avec une flamme rapide et une fumée agréable; l'autre offrande ne fut

pas consumée, car elle n'était pas sincère: de quoi le laboureur

sentit une rage intérieure; et comme il causait avec le berger, il le

frappa au milieu de la poitrine d'une pierre qui lui fit rendre la vie:

il tomba et mortellement pâle, exhala son âme gémissante avec un

torrent de sang répandu.

À ce spectacle, Adam fut épouvanté dans son cœur, et en hâte cria

à l'ange:

«Oh! maître, quelque grand malheur est arrivé à ce doux homme qui

avait bien sacrifié! Est-ce ainsi que la piété et une dévotion pure

sont récompensées?»

Michel, ému aussi, répliqua:

«Ces deux-ci sont frères, Adam, et ils sortiront de tes reins:

l'injuste a tué le juste par envie de ce que le ciel avait accepté

l'offrande de son frère. Mais l'action sanguinaire sera vengée; et la

foi du juste approuvée ne perdra pas sa récompense, bien que tu le

voies ici mourir, se roulant dans la poussière et le sang caillé.»

Notre premier père:

«Hélas! pour quelle action! et par quelle cause! mais ai-je vu

maintenant la mort? Est-ce par ce chemin que je dois retourner à ma

poussière natale? Ô spectacle de terreur! mort difforme et affreuse à

voir! horrible à penser! combien horrible à souffrir!»

Michel:

«Tu as vu la mort sous la première forme dans laquelle elle s'est

montrée à l'homme; mais variées sont les formes de la mort, nombreux

les chemins qui conduisent à sa caverne effrayante; tous sont funestes.

Cependant cette caverne est plus terrible pour les sens à l'entrée,

qu'elle ne l'est au-dedans. Quelques-uns, comme tu l'as vu, mourront

d'un coup violent; quelques autres par le feu, l'eau, la famine; un bien

plus grand nombre par l'intempérance du boire et du manger, qui

produira sur la terre de cruelles maladies dont une troupe monstrueuse

va paraître devant toi, afin que tu puisses connaître quelles misères

l'inabstinence d'Ève apportera aux hommes.»

Aussitôt parut devant ses yeux un lieu triste, infect, obscur, qui

ressemblait à un lazaret. Dans ce lieu étaient des multitudes de

malades, toutes les maladies qui causent d'horribles spasmes, de

déchirantes tortures, des défaillances de cœur, souffrant l'agonie,

les fièvres de toutes espèces, les convulsions, les épilepsies, les

cruels catarrhes, la pierre intestine, et l'ulcère, la colique aiguë,

la frénésie démoniaque, la mélancolie songeresse et la lunatique

démence, la languissante atrophie, le marasme, la peste qui moissonne

largement, les hydropisies, les asthmes et les rhumatismes qui brisent

les joints. Cruelles étaient les secousses, profonds les gémissements.

Le Désespoir, empressé de lit en lit, visitait les malades, et sur eux

la Mort triomphante brandissait son dard; mais elle différait de

frapper, quoique souvent invoquée par leurs vœux comme leur premier

bien et leur dernière espérance.

Quel cœur de rocher aurait pu voir longtemps d'un œil sec un spectacle

si horrible? Adam ne le put, et il pleura, quoiqu'il ne fût pas né de

la femme: la compassion vainquit ce qu'il y a de meilleur dans l'homme,

et pendant quelques moments le livra aux pleurs: jusqu'à ce que de plus

fermes pensées en modérèrent enfin l'excès. Recouvrant à peine la

parole, il renouvela ses plaintes.

«Ô malheureuse espèce humaine! à quel abaissement descendue! à quel

misérable état réservée? mieux vaudrait n'être pas née! Pourquoi

la vie nous a-t-elle été donnée, si elle nous devait être ainsi

arrachée? plutôt, pourquoi nous a-t-elle été ainsi imposée? Qui, si

nous connaissions ce que nous recevons, ou voudrait accepter la vie

offerte, ou aussitôt ne demanderait à la déposer, content d'être

renvoyé en paix? L'image de Dieu, créée d'abord dans l'homme si belle

et si droite, quoique depuis fautive, peut-elle être ravalée à des

souffrances hideuses à voir, à des tortures inhumaines? Pourquoi,

l'homme retenant encore une partie de la ressemblance divine, ne

serait-il pas affranchi de ces difformités? pourquoi n'en serait-il pas

exempté, par égard pour l'image de son Créateur?»

«L'image de leur Créateur, répondit Michel, s'est retirée d'eux,

quand ils se sont avilis eux-mêmes pour satisfaire des appétits

déréglés; ils prirent alors l'image de celui qu'ils servaient, du

vice brutal qui principalement induisit Ève au péché. C'est pour cela

que leur châtiment est si abject; ils ne défigurent pas la

ressemblance de Dieu, mais la leur; ou si cette ressemblance est par

eux-mêmes effacée lorsqu'ils pervertissent les règles saintes de la

pure nature en maladie dégoûtante, ils sont punis convenablement,

puisqu'ils n'ont pas respecté en eux-mêmes l'image de Dieu.»

«Je reconnais que cela est juste, dit Adam, et je m'y soumets; mais

n'est-il d'autre voie que ces pénibles sentiers pour arriver à la mort

et nous mêler à notre poussière consubstantielle?»

«Il en est une, dit Michel, si tu observes la règle: rien de trop;

règle enseignée par la tempérance dans ce que tu manges et bois;

cherchant une nourriture nécessaire et non de gourmandes délices:

jusqu'à ce que les années reviennent nombreuses sur ta tête,

puisses-tu vivre ainsi, jusqu'à ce que, comme un fruit mûr, tu tombes

dans le sein de ta mère, ou que tu sois cueilli avec facilité, non

arraché avec rudesse, étant mûr pour la mort: ceci est le vieil âge.

Mais alors tu survivras à ta jeunesse, à ta force, à ta beauté

devenue fanée, faible et grise. Alors tes sens émoussés perdront tout

goût de plaisir pour ce que tu as. Au lieu de ce souffle de jeunesse,

de gaieté et d'espérance, circulera dans ton sang une vapeur

mélancolique, froide et stérile, pour appesantir tes esprits et

consumer enfin le baume de ta vie.»

Notre grand ancêtre:

Le Paradis Perdu · 第 22 / 25 段