«Mais pour dire la vérité, trop tard je conteste ainsi; car

j'aurais dû refuser les conditions, quelconques, quand elles me

furent proposées. Tu les as acceptées Adam; jouiras-tu du bien, et

pointilleras-tu sur les conditions? Dieu t'a fait sans ta permission:

quoi! si ton fils devient désobéissant, et si, réprimandé par

toi, il te répond: Pourquoi m'as-tu engendré? je ne te le

demandais pas?--Admettrais-tu, en mépris de toi, cette orgueilleuse

excuse? Cependant ton élection ne l'aurait pas engendré, mais la

nécessité de la nature. Dieu t'a fait de son propre choix, et de son

propre choix pour le servir: ta récompense était sa grâce; ton

châtiment est donc justement de sa volonté. Qu'il en soit ainsi;

car je me soumets; son arrêt est équitable: poussière je suis, et

je retournerai en poussière.

«Ô heure bienvenue, en quelque temps qu'elle vienne! Pourquoi la

main du Tout-Puissant tarde-t-elle à exécuter ce que son décret fixa

pour ce jour? Pourquoi faut-il que je survive? Pourquoi la mort se

rit-elle de moi, et pourquoi suis-je prolongé pour un tourment immortel?

Avec quel plaisir je subirais la mortalité, ma sentence, et serais

une terre insensible! avec quelle joie je me coucherais comme dans le

sein de ma mère! Là je reposerais et dormirais en sûreté. La

terrible voix de Dieu ne tonnerait plus à mon oreille; la crainte

d'un mal pire pour moi et pour ma postérité ne me tourmenterait plus

par une cruelle attente....

«Cependant, un doute me poursuit encore: s'il m'était impossible

de mourir; si le pur souffle de la vie, l'esprit de l'homme que

Dieu lui inspira, ne pouvait périr avec cette corporelle argile? Alors

dans le tombeau, ou dans quelque autre funeste lieu, qui sait si je ne

mourrai pas d'une mort vivante? Ô pensée horrible, si elle est

vraie! Mais pourquoi le serait-elle? Ce n'est que le souffle de la

vie qui a péché; qui peut mourir si ce n'est ce qui eut vie et

péché? le corps n'a proprement eu part ni à la vie ni au péché:

tout mourra donc de moi: que ceci apaise mes doutes, puisque la portée

humaine ne peut savoir rien au delà.

«Et parce que le Seigneur de tout est infini, sa colère le

serait-elle aussi? Soit! l'homme ne l'est pas, mais il est

destiné à la mort. Comment le Très-Haut exercerait-il une colère

sans fin sur l'homme que la mort doit finir? peut-il faire la mort

immortelle? Ce serait tomber dans une contradiction étrange, tenue

pour impossible à Dieu, comme arguant de faiblesse, non de puissance.

Par amour de sa colère, étendrait-il le fini jusqu'à l'infini

dans l'homme puni, pour satisfaire sa rigueur jamais satisfaite? Ce

serait prolonger son arrêt au delà de la poussière et de la loi de

nature, par laquelle toutes les causes agissent selon la capacité des

êtres sur lesquels agit leur matière, non selon l'étendue de leur

propre sphère.

«Mais penser que la mort n'est pas, comme je l'ai supposé, un

coup qui nous prive du sentiment, mais qu'elle est, à compter de ce

jour, une misère interminable que je commence à sentir à la fois en

moi et hors de moi, et ainsi à perpétuité.... Hélas! cette crainte

redevient foudroyante, comme une révolution terrible sur ma tête sans

défense.

«La mort et moi nous sommes éternels et incorporés ensemble. Je

n'ai pas ma part seul: en moi toute la postérité est maudite; beau

patrimoine que je vous lègue, mes fils! Oh! que ne le puis-je consumer

tout entier et ne vous en laisser rien! Ainsi déshérités, combien

vous me bénirez, moi aujourd'hui votre maudit! Ah! pour la faute

d'un seul homme, la race humaine innocente serait-elle condamnée, si

toutefois elle est innocente? Car, que peut-il sortir de moi qui ne soit

corrompu, d'un esprit et d'une volonté dépravés, qui ne soit non

seulement prêt à faire, mais à vouloir faire la même chose que moi?

Comment pourraient-ils donc demeurer acquittés en présence de Dieu?

«Lui, après tous ces débats, je suis forcé de l'absoudre. Toutes

mes vaines évasions, tous mes raisonnements, à travers leurs

labyrinthes me ramènent à ma propre conviction. En premier et en

dernier lieu, sur moi, sur moi seul comme la source et l'origine de

toute corruption, tout le blâme dûment retombé: puisse aussi sur moi

retomber toute la colère! Désir insensé! pourrais-tu soutenir ce

fardeau plus pesant que la terre à porter, beaucoup plus pesant que

l'univers, bien que partagé entre moi et cette mauvaise femme! Ainsi

ce que tu désires et ce que tu crains détruit pareillement toute

espérance de refuge, et te déclare misérable au delà de tout exemple

passé et futur, semblable seulement à Satan en crime et en destinée.

Ô conscience! dans quel gouffre de craintes et d'horreurs m'as-tu

poussé? Pour en sortir je ne trouve aucun chemin, plongé d'un

abîme dans un plus profond abîme!»

Ainsi à haute voix se lamentait Adam dans la nuit calme, nuit qui

n'était plus (comme avant que l'homme tombât) saine, fraîche et

douce, mais accompagnée d'un air sombre avec d'humides et

redoutables ténèbres, qui à la mauvaise conscience de notre premier

père présentaient toutes les choses avec une double terreur. Il était

étendu sur la terre, sur la froide terre; et il maudissait souvent sa

création; aussi souvent il accusait la mort d'une tardive

exécution, puisqu'elle avait été dénoncée le jour même de

l'offense.

«Pourquoi la mort, disait-il, ne vient-elle pas m'achever d'un

coup trois fois heureux? La vérité manquera-t-elle de tenir sa parole?

la justice divine ne se hâtera-t-elle pas d'être juste? Mais la

mort ne vient point à l'appel; la justice divine ne presse point son

pas le plus lent pour des prières ou des cris. Bois, fontaines,

collines, vallées, bocages, par un autre écho naguère j'instruisais

vos ombrages à me répondre, à retentir au loin d'un autre chant!»

Lorsque la triste Ève, de l'endroit où elle était assise désolée,

vit l'affliction d'Adam, s'approchant de près, elle essaya de

douces paroles contre sa violente douleur. Mais il la repoussa d'un

regard sévère:

«Loin de ma vue, toi serpent!... ce nom te convient le mieux à toi,

liguée avec lui, toi-même, aussi fausse et aussi haïssable. Il ne te

manque rien que d'avoir une figure semblable à la sienne et la

couleur du serpent, pour annoncer ta fourberie intérieure, afin de

mettre à l'avenir toutes les créatures en garde contre toi, de

crainte que cette trop céleste forme, couvrant une fausseté infernale,

ne les prenne au piège. Sans toi j'aurais continué d'être

heureux, n'eussent ton orgueil et ta vanité vagabonde, quand tu

étais le moins en sûreté, rejeté mon avertissement et ne se fussent

irrités qu'on ne se confiât pas en eux. Tu brûlais d'être vue du

démon lui-même que, présomptueuse, tu croyais duper; mais t'étant

rencontrée avec le serpent, tu as été jouée et trompée, toi par

lui, moi par toi pour m'être confié à toi sortie de mon côté. Je

te crus sage, constante, d'un esprit mûr, à l'épreuve de tous les

assauts, et je ne compris pas que tout était chez toi apparence plutôt

que solide vertu, que tu n'étais qu'une côte recourbée de sa

nature, plus inclinée (comme à présent je le vois) vers la partie

gauche d'où elle fut tirée de moi. Bien si elle eût été jetée

dehors, comme trouvée surnuméraire dans mon juste nombre.

«Oh! pourquoi Dieu, créateur sage, qui peupla les plus hauts cieux

d'esprits mâles, créa-t-il à la fin cette nouveauté sur la terre,

ce beau défaut de la nature? Pourquoi n'a-t-il pas tout d'un coup

rempli le monde d'hommes, comme il a rempli le ciel d'anges, sans

femmes? Pourquoi n'a-t-il pas trouvé une autre voie de perpétuer

l'espèce humaine? Ce malheur ni tous ceux qui suivront ne seraient

pas arrivés; troubles innombrables causés sur la terre par les

artifices des femmes et par l'étroit commerce avec ce sexe. Car ou

l'homme ne trouvera jamais la compagne qui lui convient, mais il

l'aura telle que la lui amènera quelque infortune ou quelque méprise;

ou celle qu'il désirera le plus, il l'obtiendra rarement de sa

perversité, mais il la verra obtenue par un autre moins méritant que

lui; ou si elle l'aime, elle sera retenue par ses parents; ou le

choix le plus heureux se présentera trop tard à lui déjà engagé, et

enchaîné par les liens du mariage à une cruelle ennemie, sa haine ou

sa honte. De là une calamité infinie se répandra sur la vie humaine

et troublera la paix du foyer.»

Adam n'ajouta plus rien, et se détourna d'Ève. Mais Ève non

rebutée, avec des larmes qui ne cessaient de couler et les cheveux tout

en désordre, tomba humble à ses pieds, et les embrassant, elle implora

sa paix et fit entendre sa plainte:

«Ne m'abandonne pas ainsi, Adam; le ciel est témoin de l'amour

sincère et du respect que je te porte dans mon cœur. Je t'ai

offensé sans intention, malheureusement trompée! Ta suppliante, je

mendie la miséricorde et j'embrasse tes genoux. Ne me prive pas de ce

dont je vis, de tes doux regards, de ton conseil, qui dans cette

extrême détresse sont ma seule force et mon seul appui. Délaissée de

toi, où me retirer? où subsister? Tandis que nous vivons encore (à

peine une heure rapide peut-être), que la paix soit entre nous! Unis

dans l'offense, unissons-nous dans l'inimitié contre l'ennemi qui

nous a été expressément désigné par arrêt, ce cruel serpent. Sur

moi n'exerce pas ta haine pour ce malheur arrivé, sur moi déjà

perdue, moi plus misérable que toi. Nous avons péché tous les deux;

mais toi contre Dieu seulement, moi contre Dieu et toi. Je retournerai

au lieu même du jugement; là par mes cris j'importunerai le ciel,

afin que la sentence écartée de ta tête, tombe sur moi, l'unique

cause pour toi de toute cette misère! moi seule, juste objet de la

colère de Dieu!»

Elle finit en pleurant, et son humble posture, dans laquelle elle

demeura immobile jusqu'à ce qu'elle eût obtenu la paix pour sa

faute reconnue et déplorée, excita la commisération dans Adam.

Bientôt son cœur s'attendrit pour elle naguère sa vie et son seul

délice, maintenant soumise à ses pieds dans la détresse; créature

si belle, cherchant la réconciliation, le conseil et le secours de

celui à qui elle avait déplu. Tel qu'un homme désarmé, Adam perd

toute sa colère; il relève son épouse, et bientôt avec ces paroles

pacifiques:

«Imprudente, trop désireuse (à présent comme auparavant) de ce que

tu ne connais pas, tu souhaites que le châtiment entier tombe sur toi!

hélas! souffre d'abord ta propre peine, incapable que tu serais de

supporter la colère entière de Dieu, dont tu ne sens encore que la

moindre partie, toi qui supportes si mal mon déplaisir! Si les

prières pouvaient changer les décrets du Très-Haut, je me hâterais

de me rendre, avant toi, à cette place de notre jugement, je me ferais

entendre avec plus de force afin que ma tête fût seule visitée de

Dieu, qu'il pardonnât ta fragilité, ton sexe plus infirme à moi

confié, par moi exposé.

«Mais lève-toi; ne disputons plus, ne nous blâmons plus

mutuellement, nous assez blâmés ailleurs! Efforçons-nous par les

soins de l'amour d'alléger l'un pour l'autre, en le partageant,

le poids du malheur, puisque ce jour de la mort dénoncée (comme je

l'entrevois), n'arrivera pas soudain; mais il viendra comme un mal

au pas tardif, comme un jour qui meurt longuement, afin d'augmenter

notre misère; misère transmise à notre race: ô race infortunée!»

Ève, reprenant cœur, répliqua:

«Adam, je sais, par une triste expérience le peu de poids que peuvent

avoir auprès de toi mes paroles trouvées si pleines d'erreur, et de

là, par un juste événement, trouvées si fatales; néanmoins, tout

indigne que je suis, puisque tu m'accueilles de nouveau et me rends ma

place, pleine d'espoir de regagner ton amour (seul contentement de mon

cœur, soit que je meure ou que je vive), je ne te cacherai pas les

pensées qui se sont élevées dans mon sein inquiet: elles tendent à

soulager nos maux ou à les finir: quoiqu'elles soient poignantes et

tristes, toutefois elles sont tolérables, comparées à nos

souffrances, et d'un choix plus aisé.

«Si l'inquiétude touchant notre postérité est ce qui nous

tourmente le plus; si cette postérité doit être née pour un malheur

certain, et finalement dévorée par la mort; il serait misérable

d'être la cause de la misère des autres, de nos propres fils;

misérable de faire descendre de nos reins dans ce monde maudit une race

infortunée, laquelle, après une déplorable vie, doit être la pâture

d'un monstre si impur: il est en ton pouvoir, du moins avant la

conception, de supprimer la race non bénie n'étant pas encore

engendrée. Sans enfants tu es, sans enfants tu demeures: ainsi la Mort

sera déçue dans son insatiabilité, et ses voraces entrailles seront

obligées de se contenter de nous deux.

«Mais si tu penses qu'il est dur et difficile en conversant, en

regardant, en aimant, de s'abstenir des devoirs de l'amour et du

doux embrassement nuptial, de languir de désir sans espérance, en

présence de l'objet languissant du même désir (ce qui ne serait pas

une misère et un tourment moindres qu'aucun de ceux que nous

appréhendons); alors, afin de nous délivrer à la fois nous et notre

race de ce que nous craignons pour tous les deux, coupons court.--Cherchons

la mort, ou si nous ne la trouvons pas, que nos mains fassent

sur nous-mêmes son office. Pourquoi restons-nous plus longtemps

frissonnant de ces craintes qui ne présentent d'autre terme que la

mort, quand il est en notre pouvoir (des divers chemins pour mourir

choisissant le plus court) de détruire la destruction par la

destruction?...»

Elle finit là son discours, ou un véhément désespoir en brisa le

reste. Ses pensées l'avaient tellement nourrie de mort, qu'elles

teignirent ses joues de pâleur. Mais Adam, qui ne se laissa dominer en

rien par un tel conseil, s'était élevé en travaillant son esprit

plus attentif, à de meilleures espérances. Il répondit:

«Ève, ton mépris de la vie et du plaisir semble prouver en toi

quelque chose de plus sublime et de plus excellent que ce que ton âme

dédaigne; mais la destruction de soi-même, par cela qu'elle est

recherchée, détruit l'idée de cette excellence supposée en toi, et

implique non ton mépris, mais ton angoisse, et ton regret de la perte

de la vie, ou du plaisir trop aimé. Ou si tu convoites la mort comme la

dernière fin de la misère, t'imaginant éviter par là la punition

prononcée, ne doute pas que Dieu n'ait trop sagement armé son ire

vengeresse, pour qu'il puisse être ainsi surpris. Je craindrais

beaucoup plus qu'une mort ainsi ravie ne nous exemptât pas de la

peine que notre arrêt nous condamne à payer, et que de tels actes de

contumace ne provoquassent plutôt le Très-Haut à faire vivre la mort

en nous. Cherchons donc une résolution plus salutaire, que je crois

apercevoir, lorsque je rappelle avec attention à mon esprit

cette partie de notre sentence:--_Ta race écrasera la tête du

serpent_.--Réparation pitoyable, si cela ne devait s'entendre, comme

je le conjecture, de notre grand ennemi, Satan, qui dans le serpent a

pratiqué contre nous cette fraude. Écraser sa tête serait vengeance,

en vérité, laquelle vengeance sera perdue par la mort et amenée sur

nous-mêmes, ou par des jours écoulés sans enfants, comme tu le

proposes; ainsi notre ennemi échapperait à sa punition ordonnée, et

nous, au contraire, nous doublerions la nôtre sur nos têtes.

«Qu'il ne soit donc plus question de violence contre nous-mêmes ni

de stérilité volontaire, qui nous séparerait de toute espérance, qui

ne ferait sentir en nous que rancune et orgueil, qu'impatience et

dépit, révolte contre Dieu et contre son juste joug, sur notre cou

imposé. Rappelle-toi avec quelle douce et gracieuse bonté il nous

écouta tous les deux, et nous jugea sans colère et sans reproche. Nous

attendions une dissolution immédiate, que nous croyions ce jour-là

exprimée par le mot mort; eh bien! à toi furent seulement prédites

les douleurs de la grossesse et de l'enfantement, bientôt

récompensées par la joie du fruit de tes entrailles: sur moi la

malédiction ne faisant que m'effleurer a frappé la terre. Je dois

gagner mon pain par le travail: quel mal à cela? L'oisiveté eût

été pire; mon travail me nourrira. Dans la crainte que le froid ou la

chaleur ne nous blessât, sa sollicitude, sans être implorée, nous a

pourvu à temps; ses mains nous ont vêtus, nous, indignes, ayant

pitié de nous quand il nous jugeait! Oh! combien davantage, si nous

le prions, son oreille s'ouvrira et son cœur inclinera à la pitié!

Il nous enseignera de plus les moyens d'éviter l'inclémence des

saisons, la pluie, la glace, la grêle, la neige, que le ciel à

présent, avec une face variée, commence à nous montrer sur cette

montagne, tandis que les vents soufflent perçants et humides,

endommageant la gracieuse chevelure de ces beaux arbres qui étendent

leurs rameaux. Ceci nous ordonne de chercher quelque meilleur abri,

quelque chaleur meilleure pour ranimer nos membres engourdis, avant que

cet astre du jour laisse le froid à la nuit; cherchons comment nous

pouvons, avec ses rayons recueillis et réfléchis, animer une matière

sèche, ou comment, par la collision de deux corps rapidement tournés,

le frottement peut enflammer l'air: ainsi tout à l'heure les

nuages se heurtant, ou poussés par les vents, rudes dans leur choc, ont

fait partir l'éclair oblique dont la flamme, descendue en serpentant,

a embrasé l'écorce résineuse du pin et du sapin et répandu au loin

une agréable chaleur qui peut suppléer le soleil. User de ce feu, et

de ce qui d'ailleurs peut soulager ou guérir les maux que nos fautes

ont produits, c'est ce dont nous instruira notre Juge, en le priant et

en implorant sa merci: nous n'avons donc pas à craindre de passer

incommodément cette vie, soutenus de lui par divers conforts,

jusqu'à ce que nous finissions dans la poussière, notre dernier

repos et notre demeure natale.

«Que pouvons-nous faire de mieux que de retourner au lieu où il nous

a jugés, de tomber prosternés révérencieusement devant lui, là de

confesser humblement nos fautes, d'implorer notre pardon, baignant la

terre de larmes, remplissant l'air de nos soupirs poussés par des

cœurs contrits, en signe d'une douleur sincère et d'une

humiliation profonde? Sans doute, il s'apaisera, et reviendra de son

déplaisir. Dans ses regards sereins, lorsqu'il semblait être le plus

irrité et le plus sévère, y brillait-il autre chose que faveur,

grâce et merci?»

Ainsi parla notre père pénitent; Ève ne sentit pas moins de remords:

ils allèrent aussitôt à la place où Dieu les avait jugés; ils

tombèrent prosternés révérencieusement devant lui, et tous deux

confessèrent humblement leur faute, et implorèrent leur pardon,

baignant la terre de larmes, remplissant l'air de leurs soupirs

poussés par des cœurs contrits, en signe d'une douleur sincère et

d'une humiliation profonde.

LIVRE ONZIÈME

ARGUMENT

Le Fils de Dieu présente à son Père les prières de nos premiers

parents maintenant repentants, et il intercède pour eux. Dieu les

exauce, mais il déclare qu'ils ne peuvent habiter plus longtemps dans

le paradis. Il envoie Michel avec une troupe de chérubins pour les en

déposséder et pour révéler d'abord à Adam les choses futures.

Descente de Michel. Adam montre à Ève certains signes funestes: il

discerne l'approche de Michel, va à sa rencontre: l'ange leur annonce

leur départ. Lamentations d'Ève. Adam s'excuse, mais se soumet: l'ange

le conduit au sommet d'une haute colline, et lui découvre, dans une

vision, ce qui arrivera jusqu'au déluge.

Ils priaient; dans l'état le plus humble ils demeuraient repentants;

car du haut du trône de la miséricorde la grâce prévenante

descendue, avait ôté la pierre de leurs cœurs, et fait croître à sa

place une nouvelle chair régénérée qui exhalait à présent

d'inexprimables soupirs; inspirés par l'esprit de prière, ces soupirs

étaient portés au ciel sur des ailes d'un vol plus rapide que la plus

impétueuse éloquence. Toutefois le maintien d'Adam et d'Ève n'était

pas celui de vils postulants: leur demande ne parut pas moins importante

que l'était celle de cet ancien couple des fables antiques (moins

ancien pourtant que celui-ci), de Deucalion et de la chaste Pyrrha,

alors que pour rétablir la race humaine submergée, il se tenait

religieusement devant le sanctuaire de Thémis.

Les prières d'Adam et d'Ève volèrent droit au ciel; elles ne

manquèrent pas le chemin, vagabondes ou dispersées par les vents

envieux; toutes spirituelles, elles passèrent la porte divine; alors

revêtues par leur grand Médiateur, de l'encens qui fumait sur l'autel

d'or, elles arrivèrent jusqu'à la vue du Père, devant son trône. Le

Fils, plein de joie et les présentant, commence ainsi à intercéder:

«Considère, ô mon Père, quels premiers fruits sur la terre sont

sortis de ta grâce implantée dans l'homme, ces soupirs et ces

prières, que, mêlés à l'encens dans cet encensoir d'or, moi, ton

prêtre, j'apporte devant toi: fruits provenus de la semence jetée avec

la contrition dans le cœur d'Adam, fruits d'une saveur plus agréable

que ceux (l'homme les cultivant de ses propres mains) qu'auraient pu

produire tous les arbres du paradis, avant que l'homme fût déchu de

l'innocence. Incline donc à présent l'oreille à sa supplication;

entends ses soupirs quoique muets: ignorant des mots dans lesquels il

doit prier, laisse-moi les interpréter pour lui, moi son avocat, sa

victime de propitiation; greffe sur moi toutes ses œuvres bonnes ou non

bonnes; mes mérites perfectionneront les premières, et ma mort expiera

les secondes. Accepte-moi, et par moi reçois de ces infortunés une

odeur de paix favorable à l'espèce humaine. Que l'homme réconcilié

vive au moins devant toi ses jours comptés, quoique tristes jusqu'à ce

que la mort, son arrêt (dont je demande l'adoucissement, non la

révocation) le rende à la meilleure vie où tout mon peuple racheté

habitera avec moi dans la joie et la béatitude, ne faisant qu'un avec

moi, comme je ne fais qu'un avec toi.»

Le Père, sans nuage, serein:

«Toutes tes demandes pour l'homme, Fils agréable, sont obtenues,

toutes tes demandes étaient mes décrets. Mais d'habiter plus longtemps

dans le paradis, la loi que j'ai donnée à la nature le défend à

l'homme. Ces purs et immortels éléments, qui ne connaissent rien de

matériel, aucun mélange inharmonieux et souillé, le rejettent,

maintenant infecté; ils veulent s'en purger comme d'une maladie

grossière, le renvoyer à un air grossier, à une nourriture mortelle

comme à ce qui peut le mieux le disposer à la dissolution opérée par

le Péché, lequel altéra le premier toutes les choses, et

d'incorruptibles les rendit corruptibles.

«Au commencement j'avais créé l'homme doué de deux beaux présents,

de bonheur et d'immortalité: le premier il l'a follement perdu; la

seconde n'eût servi qu'à éterniser sa misère; alors je l'ai pourvu

de la mort; ainsi la mort est devenue son remède final. Après une vie

éprouvée par une cruelle tribulation, épurée par la foi et par les

œuvres de cette foi, éveillé à une seconde vie dans la rénovation

du juste, la mort élèvera l'homme vers moi avec le ciel et la terre

renouvelés.

«Mais appelons maintenant en congrégation tous les bénis, dans les

vastes enceintes du ciel; je ne veux pas leur cacher mes jugements;

qu'ils voient comment je procède avec l'espèce humaine, ainsi qu'ils

ont vu dernièrement ma manière d'agir avec les anges pécheurs: mes

saints, quoique stables dans leur état, en sont demeurés plus

affermis.»

Il dit, et le Fils donna le grand signal au brillant ministre qui

veillait; soudain il sonna de sa trompette (peut-être entendue depuis

sur Oreb quand Dieu descendit, et qui retentira peut-être encore une

fois au jugement dernier). Le souffle angélique remplit toutes les

régions: de leurs bosquets fortunés qu'ombrageait l'amarante, du bord

de la source, ou de la fontaine, du bord des eaux de la vie, partout où

ils se reposaient en sociétés de joie, les fils de la lumière se

hâtèrent, se rendant à l'impérieuse sommation; et ils prirent leurs

places, jusqu'à ce que du haut de son trône suprême, le Tout-Puissant

annonça ainsi sa souveraine volonté:

Le Paradis Perdu · 第 21 / 25 段