j'aurais dû refuser les conditions, quelconques, quand elles me
furent proposées. Tu les as acceptées Adam; jouiras-tu du bien, et
pointilleras-tu sur les conditions? Dieu t'a fait sans ta permission:
quoi! si ton fils devient désobéissant, et si, réprimandé par
toi, il te répond: Pourquoi m'as-tu engendré? je ne te le
demandais pas?--Admettrais-tu, en mépris de toi, cette orgueilleuse
excuse? Cependant ton élection ne l'aurait pas engendré, mais la
nécessité de la nature. Dieu t'a fait de son propre choix, et de son
propre choix pour le servir: ta récompense était sa grâce; ton
châtiment est donc justement de sa volonté. Qu'il en soit ainsi;
car je me soumets; son arrêt est équitable: poussière je suis, et
je retournerai en poussière.
«Ô heure bienvenue, en quelque temps qu'elle vienne! Pourquoi la
main du Tout-Puissant tarde-t-elle à exécuter ce que son décret fixa
pour ce jour? Pourquoi faut-il que je survive? Pourquoi la mort se
rit-elle de moi, et pourquoi suis-je prolongé pour un tourment immortel?
Avec quel plaisir je subirais la mortalité, ma sentence, et serais
une terre insensible! avec quelle joie je me coucherais comme dans le
sein de ma mère! Là je reposerais et dormirais en sûreté. La
terrible voix de Dieu ne tonnerait plus à mon oreille; la crainte
d'un mal pire pour moi et pour ma postérité ne me tourmenterait plus
par une cruelle attente....
«Cependant, un doute me poursuit encore: s'il m'était impossible
de mourir; si le pur souffle de la vie, l'esprit de l'homme que
Dieu lui inspira, ne pouvait périr avec cette corporelle argile? Alors
dans le tombeau, ou dans quelque autre funeste lieu, qui sait si je ne
mourrai pas d'une mort vivante? Ô pensée horrible, si elle est
vraie! Mais pourquoi le serait-elle? Ce n'est que le souffle de la
vie qui a péché; qui peut mourir si ce n'est ce qui eut vie et
péché? le corps n'a proprement eu part ni à la vie ni au péché:
tout mourra donc de moi: que ceci apaise mes doutes, puisque la portée
humaine ne peut savoir rien au delà.
«Et parce que le Seigneur de tout est infini, sa colère le
serait-elle aussi? Soit! l'homme ne l'est pas, mais il est
destiné à la mort. Comment le Très-Haut exercerait-il une colère
sans fin sur l'homme que la mort doit finir? peut-il faire la mort
immortelle? Ce serait tomber dans une contradiction étrange, tenue
pour impossible à Dieu, comme arguant de faiblesse, non de puissance.
Par amour de sa colère, étendrait-il le fini jusqu'à l'infini
dans l'homme puni, pour satisfaire sa rigueur jamais satisfaite? Ce
serait prolonger son arrêt au delà de la poussière et de la loi de
nature, par laquelle toutes les causes agissent selon la capacité des
êtres sur lesquels agit leur matière, non selon l'étendue de leur
propre sphère.
«Mais penser que la mort n'est pas, comme je l'ai supposé, un
coup qui nous prive du sentiment, mais qu'elle est, à compter de ce
jour, une misère interminable que je commence à sentir à la fois en
moi et hors de moi, et ainsi à perpétuité.... Hélas! cette crainte
redevient foudroyante, comme une révolution terrible sur ma tête sans
défense.
«La mort et moi nous sommes éternels et incorporés ensemble. Je
n'ai pas ma part seul: en moi toute la postérité est maudite; beau
patrimoine que je vous lègue, mes fils! Oh! que ne le puis-je consumer
tout entier et ne vous en laisser rien! Ainsi déshérités, combien
vous me bénirez, moi aujourd'hui votre maudit! Ah! pour la faute
d'un seul homme, la race humaine innocente serait-elle condamnée, si
toutefois elle est innocente? Car, que peut-il sortir de moi qui ne soit
corrompu, d'un esprit et d'une volonté dépravés, qui ne soit non
seulement prêt à faire, mais à vouloir faire la même chose que moi?
Comment pourraient-ils donc demeurer acquittés en présence de Dieu?
«Lui, après tous ces débats, je suis forcé de l'absoudre. Toutes
mes vaines évasions, tous mes raisonnements, à travers leurs
labyrinthes me ramènent à ma propre conviction. En premier et en
dernier lieu, sur moi, sur moi seul comme la source et l'origine de
toute corruption, tout le blâme dûment retombé: puisse aussi sur moi
retomber toute la colère! Désir insensé! pourrais-tu soutenir ce
fardeau plus pesant que la terre à porter, beaucoup plus pesant que
l'univers, bien que partagé entre moi et cette mauvaise femme! Ainsi
ce que tu désires et ce que tu crains détruit pareillement toute
espérance de refuge, et te déclare misérable au delà de tout exemple
passé et futur, semblable seulement à Satan en crime et en destinée.
Ô conscience! dans quel gouffre de craintes et d'horreurs m'as-tu
poussé? Pour en sortir je ne trouve aucun chemin, plongé d'un
abîme dans un plus profond abîme!»
Ainsi à haute voix se lamentait Adam dans la nuit calme, nuit qui
n'était plus (comme avant que l'homme tombât) saine, fraîche et
douce, mais accompagnée d'un air sombre avec d'humides et
redoutables ténèbres, qui à la mauvaise conscience de notre premier
père présentaient toutes les choses avec une double terreur. Il était
étendu sur la terre, sur la froide terre; et il maudissait souvent sa
création; aussi souvent il accusait la mort d'une tardive
exécution, puisqu'elle avait été dénoncée le jour même de
l'offense.
«Pourquoi la mort, disait-il, ne vient-elle pas m'achever d'un
coup trois fois heureux? La vérité manquera-t-elle de tenir sa parole?
la justice divine ne se hâtera-t-elle pas d'être juste? Mais la
mort ne vient point à l'appel; la justice divine ne presse point son
pas le plus lent pour des prières ou des cris. Bois, fontaines,
collines, vallées, bocages, par un autre écho naguère j'instruisais
vos ombrages à me répondre, à retentir au loin d'un autre chant!»
Lorsque la triste Ève, de l'endroit où elle était assise désolée,
vit l'affliction d'Adam, s'approchant de près, elle essaya de
douces paroles contre sa violente douleur. Mais il la repoussa d'un
regard sévère:
«Loin de ma vue, toi serpent!... ce nom te convient le mieux à toi,
liguée avec lui, toi-même, aussi fausse et aussi haïssable. Il ne te
manque rien que d'avoir une figure semblable à la sienne et la
couleur du serpent, pour annoncer ta fourberie intérieure, afin de
mettre à l'avenir toutes les créatures en garde contre toi, de
crainte que cette trop céleste forme, couvrant une fausseté infernale,
ne les prenne au piège. Sans toi j'aurais continué d'être
heureux, n'eussent ton orgueil et ta vanité vagabonde, quand tu
étais le moins en sûreté, rejeté mon avertissement et ne se fussent
irrités qu'on ne se confiât pas en eux. Tu brûlais d'être vue du
démon lui-même que, présomptueuse, tu croyais duper; mais t'étant
rencontrée avec le serpent, tu as été jouée et trompée, toi par
lui, moi par toi pour m'être confié à toi sortie de mon côté. Je
te crus sage, constante, d'un esprit mûr, à l'épreuve de tous les
assauts, et je ne compris pas que tout était chez toi apparence plutôt
que solide vertu, que tu n'étais qu'une côte recourbée de sa
nature, plus inclinée (comme à présent je le vois) vers la partie
gauche d'où elle fut tirée de moi. Bien si elle eût été jetée
dehors, comme trouvée surnuméraire dans mon juste nombre.
«Oh! pourquoi Dieu, créateur sage, qui peupla les plus hauts cieux
d'esprits mâles, créa-t-il à la fin cette nouveauté sur la terre,
ce beau défaut de la nature? Pourquoi n'a-t-il pas tout d'un coup
rempli le monde d'hommes, comme il a rempli le ciel d'anges, sans
femmes? Pourquoi n'a-t-il pas trouvé une autre voie de perpétuer
l'espèce humaine? Ce malheur ni tous ceux qui suivront ne seraient
pas arrivés; troubles innombrables causés sur la terre par les
artifices des femmes et par l'étroit commerce avec ce sexe. Car ou
l'homme ne trouvera jamais la compagne qui lui convient, mais il
l'aura telle que la lui amènera quelque infortune ou quelque méprise;
ou celle qu'il désirera le plus, il l'obtiendra rarement de sa
perversité, mais il la verra obtenue par un autre moins méritant que
lui; ou si elle l'aime, elle sera retenue par ses parents; ou le
choix le plus heureux se présentera trop tard à lui déjà engagé, et
enchaîné par les liens du mariage à une cruelle ennemie, sa haine ou
sa honte. De là une calamité infinie se répandra sur la vie humaine
et troublera la paix du foyer.»
Adam n'ajouta plus rien, et se détourna d'Ève. Mais Ève non
rebutée, avec des larmes qui ne cessaient de couler et les cheveux tout
en désordre, tomba humble à ses pieds, et les embrassant, elle implora
sa paix et fit entendre sa plainte:
«Ne m'abandonne pas ainsi, Adam; le ciel est témoin de l'amour
sincère et du respect que je te porte dans mon cœur. Je t'ai
offensé sans intention, malheureusement trompée! Ta suppliante, je
mendie la miséricorde et j'embrasse tes genoux. Ne me prive pas de ce
dont je vis, de tes doux regards, de ton conseil, qui dans cette
extrême détresse sont ma seule force et mon seul appui. Délaissée de
toi, où me retirer? où subsister? Tandis que nous vivons encore (à
peine une heure rapide peut-être), que la paix soit entre nous! Unis
dans l'offense, unissons-nous dans l'inimitié contre l'ennemi qui
nous a été expressément désigné par arrêt, ce cruel serpent. Sur
moi n'exerce pas ta haine pour ce malheur arrivé, sur moi déjà
perdue, moi plus misérable que toi. Nous avons péché tous les deux;
mais toi contre Dieu seulement, moi contre Dieu et toi. Je retournerai
au lieu même du jugement; là par mes cris j'importunerai le ciel,
afin que la sentence écartée de ta tête, tombe sur moi, l'unique
cause pour toi de toute cette misère! moi seule, juste objet de la
colère de Dieu!»
Elle finit en pleurant, et son humble posture, dans laquelle elle
demeura immobile jusqu'à ce qu'elle eût obtenu la paix pour sa
faute reconnue et déplorée, excita la commisération dans Adam.
Bientôt son cœur s'attendrit pour elle naguère sa vie et son seul
délice, maintenant soumise à ses pieds dans la détresse; créature
si belle, cherchant la réconciliation, le conseil et le secours de
celui à qui elle avait déplu. Tel qu'un homme désarmé, Adam perd
toute sa colère; il relève son épouse, et bientôt avec ces paroles
pacifiques:
«Imprudente, trop désireuse (à présent comme auparavant) de ce que
tu ne connais pas, tu souhaites que le châtiment entier tombe sur toi!
hélas! souffre d'abord ta propre peine, incapable que tu serais de
supporter la colère entière de Dieu, dont tu ne sens encore que la
moindre partie, toi qui supportes si mal mon déplaisir! Si les
prières pouvaient changer les décrets du Très-Haut, je me hâterais
de me rendre, avant toi, à cette place de notre jugement, je me ferais
entendre avec plus de force afin que ma tête fût seule visitée de
Dieu, qu'il pardonnât ta fragilité, ton sexe plus infirme à moi
confié, par moi exposé.
«Mais lève-toi; ne disputons plus, ne nous blâmons plus
mutuellement, nous assez blâmés ailleurs! Efforçons-nous par les
soins de l'amour d'alléger l'un pour l'autre, en le partageant,
le poids du malheur, puisque ce jour de la mort dénoncée (comme je
l'entrevois), n'arrivera pas soudain; mais il viendra comme un mal
au pas tardif, comme un jour qui meurt longuement, afin d'augmenter
notre misère; misère transmise à notre race: ô race infortunée!»
Ève, reprenant cœur, répliqua:
«Adam, je sais, par une triste expérience le peu de poids que peuvent
avoir auprès de toi mes paroles trouvées si pleines d'erreur, et de
là, par un juste événement, trouvées si fatales; néanmoins, tout
indigne que je suis, puisque tu m'accueilles de nouveau et me rends ma
place, pleine d'espoir de regagner ton amour (seul contentement de mon
cœur, soit que je meure ou que je vive), je ne te cacherai pas les
pensées qui se sont élevées dans mon sein inquiet: elles tendent à
soulager nos maux ou à les finir: quoiqu'elles soient poignantes et
tristes, toutefois elles sont tolérables, comparées à nos
souffrances, et d'un choix plus aisé.
«Si l'inquiétude touchant notre postérité est ce qui nous
tourmente le plus; si cette postérité doit être née pour un malheur
certain, et finalement dévorée par la mort; il serait misérable
d'être la cause de la misère des autres, de nos propres fils;
misérable de faire descendre de nos reins dans ce monde maudit une race
infortunée, laquelle, après une déplorable vie, doit être la pâture
d'un monstre si impur: il est en ton pouvoir, du moins avant la
conception, de supprimer la race non bénie n'étant pas encore
engendrée. Sans enfants tu es, sans enfants tu demeures: ainsi la Mort
sera déçue dans son insatiabilité, et ses voraces entrailles seront
obligées de se contenter de nous deux.
«Mais si tu penses qu'il est dur et difficile en conversant, en
regardant, en aimant, de s'abstenir des devoirs de l'amour et du
doux embrassement nuptial, de languir de désir sans espérance, en
présence de l'objet languissant du même désir (ce qui ne serait pas
une misère et un tourment moindres qu'aucun de ceux que nous
appréhendons); alors, afin de nous délivrer à la fois nous et notre
race de ce que nous craignons pour tous les deux, coupons court.--Cherchons
la mort, ou si nous ne la trouvons pas, que nos mains fassent
sur nous-mêmes son office. Pourquoi restons-nous plus longtemps
frissonnant de ces craintes qui ne présentent d'autre terme que la
mort, quand il est en notre pouvoir (des divers chemins pour mourir
choisissant le plus court) de détruire la destruction par la
destruction?...»
Elle finit là son discours, ou un véhément désespoir en brisa le
reste. Ses pensées l'avaient tellement nourrie de mort, qu'elles
teignirent ses joues de pâleur. Mais Adam, qui ne se laissa dominer en
rien par un tel conseil, s'était élevé en travaillant son esprit
plus attentif, à de meilleures espérances. Il répondit:
«Ève, ton mépris de la vie et du plaisir semble prouver en toi
quelque chose de plus sublime et de plus excellent que ce que ton âme
dédaigne; mais la destruction de soi-même, par cela qu'elle est
recherchée, détruit l'idée de cette excellence supposée en toi, et
implique non ton mépris, mais ton angoisse, et ton regret de la perte
de la vie, ou du plaisir trop aimé. Ou si tu convoites la mort comme la
dernière fin de la misère, t'imaginant éviter par là la punition
prononcée, ne doute pas que Dieu n'ait trop sagement armé son ire
vengeresse, pour qu'il puisse être ainsi surpris. Je craindrais
beaucoup plus qu'une mort ainsi ravie ne nous exemptât pas de la
peine que notre arrêt nous condamne à payer, et que de tels actes de
contumace ne provoquassent plutôt le Très-Haut à faire vivre la mort
en nous. Cherchons donc une résolution plus salutaire, que je crois
apercevoir, lorsque je rappelle avec attention à mon esprit
cette partie de notre sentence:--_Ta race écrasera la tête du
serpent_.--Réparation pitoyable, si cela ne devait s'entendre, comme
je le conjecture, de notre grand ennemi, Satan, qui dans le serpent a
pratiqué contre nous cette fraude. Écraser sa tête serait vengeance,
en vérité, laquelle vengeance sera perdue par la mort et amenée sur
nous-mêmes, ou par des jours écoulés sans enfants, comme tu le
proposes; ainsi notre ennemi échapperait à sa punition ordonnée, et
nous, au contraire, nous doublerions la nôtre sur nos têtes.
«Qu'il ne soit donc plus question de violence contre nous-mêmes ni
de stérilité volontaire, qui nous séparerait de toute espérance, qui
ne ferait sentir en nous que rancune et orgueil, qu'impatience et
dépit, révolte contre Dieu et contre son juste joug, sur notre cou
imposé. Rappelle-toi avec quelle douce et gracieuse bonté il nous
écouta tous les deux, et nous jugea sans colère et sans reproche. Nous
attendions une dissolution immédiate, que nous croyions ce jour-là
exprimée par le mot mort; eh bien! à toi furent seulement prédites
les douleurs de la grossesse et de l'enfantement, bientôt
récompensées par la joie du fruit de tes entrailles: sur moi la
malédiction ne faisant que m'effleurer a frappé la terre. Je dois
gagner mon pain par le travail: quel mal à cela? L'oisiveté eût
été pire; mon travail me nourrira. Dans la crainte que le froid ou la
chaleur ne nous blessât, sa sollicitude, sans être implorée, nous a
pourvu à temps; ses mains nous ont vêtus, nous, indignes, ayant
pitié de nous quand il nous jugeait! Oh! combien davantage, si nous
le prions, son oreille s'ouvrira et son cœur inclinera à la pitié!
Il nous enseignera de plus les moyens d'éviter l'inclémence des
saisons, la pluie, la glace, la grêle, la neige, que le ciel à
présent, avec une face variée, commence à nous montrer sur cette
montagne, tandis que les vents soufflent perçants et humides,
endommageant la gracieuse chevelure de ces beaux arbres qui étendent
leurs rameaux. Ceci nous ordonne de chercher quelque meilleur abri,
quelque chaleur meilleure pour ranimer nos membres engourdis, avant que
cet astre du jour laisse le froid à la nuit; cherchons comment nous
pouvons, avec ses rayons recueillis et réfléchis, animer une matière
sèche, ou comment, par la collision de deux corps rapidement tournés,
le frottement peut enflammer l'air: ainsi tout à l'heure les
nuages se heurtant, ou poussés par les vents, rudes dans leur choc, ont
fait partir l'éclair oblique dont la flamme, descendue en serpentant,
a embrasé l'écorce résineuse du pin et du sapin et répandu au loin
une agréable chaleur qui peut suppléer le soleil. User de ce feu, et
de ce qui d'ailleurs peut soulager ou guérir les maux que nos fautes
ont produits, c'est ce dont nous instruira notre Juge, en le priant et
en implorant sa merci: nous n'avons donc pas à craindre de passer
incommodément cette vie, soutenus de lui par divers conforts,
jusqu'à ce que nous finissions dans la poussière, notre dernier
repos et notre demeure natale.
«Que pouvons-nous faire de mieux que de retourner au lieu où il nous
a jugés, de tomber prosternés révérencieusement devant lui, là de
confesser humblement nos fautes, d'implorer notre pardon, baignant la
terre de larmes, remplissant l'air de nos soupirs poussés par des
cœurs contrits, en signe d'une douleur sincère et d'une
humiliation profonde? Sans doute, il s'apaisera, et reviendra de son
déplaisir. Dans ses regards sereins, lorsqu'il semblait être le plus
irrité et le plus sévère, y brillait-il autre chose que faveur,
grâce et merci?»
Ainsi parla notre père pénitent; Ève ne sentit pas moins de remords:
ils allèrent aussitôt à la place où Dieu les avait jugés; ils
tombèrent prosternés révérencieusement devant lui, et tous deux
confessèrent humblement leur faute, et implorèrent leur pardon,
baignant la terre de larmes, remplissant l'air de leurs soupirs
poussés par des cœurs contrits, en signe d'une douleur sincère et
d'une humiliation profonde.
LIVRE ONZIÈME
ARGUMENT
Le Fils de Dieu présente à son Père les prières de nos premiers
parents maintenant repentants, et il intercède pour eux. Dieu les
exauce, mais il déclare qu'ils ne peuvent habiter plus longtemps dans
le paradis. Il envoie Michel avec une troupe de chérubins pour les en
déposséder et pour révéler d'abord à Adam les choses futures.
Descente de Michel. Adam montre à Ève certains signes funestes: il
discerne l'approche de Michel, va à sa rencontre: l'ange leur annonce
leur départ. Lamentations d'Ève. Adam s'excuse, mais se soumet: l'ange
le conduit au sommet d'une haute colline, et lui découvre, dans une
vision, ce qui arrivera jusqu'au déluge.
Ils priaient; dans l'état le plus humble ils demeuraient repentants;
car du haut du trône de la miséricorde la grâce prévenante
descendue, avait ôté la pierre de leurs cœurs, et fait croître à sa
place une nouvelle chair régénérée qui exhalait à présent
d'inexprimables soupirs; inspirés par l'esprit de prière, ces soupirs
étaient portés au ciel sur des ailes d'un vol plus rapide que la plus
impétueuse éloquence. Toutefois le maintien d'Adam et d'Ève n'était
pas celui de vils postulants: leur demande ne parut pas moins importante
que l'était celle de cet ancien couple des fables antiques (moins
ancien pourtant que celui-ci), de Deucalion et de la chaste Pyrrha,
alors que pour rétablir la race humaine submergée, il se tenait
religieusement devant le sanctuaire de Thémis.
Les prières d'Adam et d'Ève volèrent droit au ciel; elles ne
manquèrent pas le chemin, vagabondes ou dispersées par les vents
envieux; toutes spirituelles, elles passèrent la porte divine; alors
revêtues par leur grand Médiateur, de l'encens qui fumait sur l'autel
d'or, elles arrivèrent jusqu'à la vue du Père, devant son trône. Le
Fils, plein de joie et les présentant, commence ainsi à intercéder:
«Considère, ô mon Père, quels premiers fruits sur la terre sont
sortis de ta grâce implantée dans l'homme, ces soupirs et ces
prières, que, mêlés à l'encens dans cet encensoir d'or, moi, ton
prêtre, j'apporte devant toi: fruits provenus de la semence jetée avec
la contrition dans le cœur d'Adam, fruits d'une saveur plus agréable
que ceux (l'homme les cultivant de ses propres mains) qu'auraient pu
produire tous les arbres du paradis, avant que l'homme fût déchu de
l'innocence. Incline donc à présent l'oreille à sa supplication;
entends ses soupirs quoique muets: ignorant des mots dans lesquels il
doit prier, laisse-moi les interpréter pour lui, moi son avocat, sa
victime de propitiation; greffe sur moi toutes ses œuvres bonnes ou non
bonnes; mes mérites perfectionneront les premières, et ma mort expiera
les secondes. Accepte-moi, et par moi reçois de ces infortunés une
odeur de paix favorable à l'espèce humaine. Que l'homme réconcilié
vive au moins devant toi ses jours comptés, quoique tristes jusqu'à ce
que la mort, son arrêt (dont je demande l'adoucissement, non la
révocation) le rende à la meilleure vie où tout mon peuple racheté
habitera avec moi dans la joie et la béatitude, ne faisant qu'un avec
moi, comme je ne fais qu'un avec toi.»
Le Père, sans nuage, serein:
«Toutes tes demandes pour l'homme, Fils agréable, sont obtenues,
toutes tes demandes étaient mes décrets. Mais d'habiter plus longtemps
dans le paradis, la loi que j'ai donnée à la nature le défend à
l'homme. Ces purs et immortels éléments, qui ne connaissent rien de
matériel, aucun mélange inharmonieux et souillé, le rejettent,
maintenant infecté; ils veulent s'en purger comme d'une maladie
grossière, le renvoyer à un air grossier, à une nourriture mortelle
comme à ce qui peut le mieux le disposer à la dissolution opérée par
le Péché, lequel altéra le premier toutes les choses, et
d'incorruptibles les rendit corruptibles.
«Au commencement j'avais créé l'homme doué de deux beaux présents,
de bonheur et d'immortalité: le premier il l'a follement perdu; la
seconde n'eût servi qu'à éterniser sa misère; alors je l'ai pourvu
de la mort; ainsi la mort est devenue son remède final. Après une vie
éprouvée par une cruelle tribulation, épurée par la foi et par les
œuvres de cette foi, éveillé à une seconde vie dans la rénovation
du juste, la mort élèvera l'homme vers moi avec le ciel et la terre
renouvelés.
«Mais appelons maintenant en congrégation tous les bénis, dans les
vastes enceintes du ciel; je ne veux pas leur cacher mes jugements;
qu'ils voient comment je procède avec l'espèce humaine, ainsi qu'ils
ont vu dernièrement ma manière d'agir avec les anges pécheurs: mes
saints, quoique stables dans leur état, en sont demeurés plus
affermis.»
Il dit, et le Fils donna le grand signal au brillant ministre qui
veillait; soudain il sonna de sa trompette (peut-être entendue depuis
sur Oreb quand Dieu descendit, et qui retentira peut-être encore une
fois au jugement dernier). Le souffle angélique remplit toutes les
régions: de leurs bosquets fortunés qu'ombrageait l'amarante, du bord
de la source, ou de la fontaine, du bord des eaux de la vie, partout où
ils se reposaient en sociétés de joie, les fils de la lumière se
hâtèrent, se rendant à l'impérieuse sommation; et ils prirent leurs
places, jusqu'à ce que du haut de son trône suprême, le Tout-Puissant
annonça ainsi sa souveraine volonté: