ramassé, large comme les portes de l'enfer et profond comme ses
racines. Le môle immense, courbé en avant, forma une arche élevée
sur l'écumant abîme, pont d'une longueur prodigieuse, atteignant
à la muraille inébranlable de ce monde, à présent sans défense,
confisqué au profit de la Mort: de là un chemin large, doux, commode,
uni, descendit à l'enfer. Tel, si les petites choses peuvent être
comparées aux grandes, Xerxès, parti de son grand palais memnonien,
vint de Suze jusqu'à la mer pour enchaîner la liberté de la Grèce;
il se fit, par un pont, un chemin sur l'Hellespont, joignit
l'Europe à l'Asie et frappa de verges les flots indignés.
La Mort et le Péché, par un art merveilleux, avaient maintenant
poussé leur ouvrage (chaîne de rochers suspendus sur l'abîme
tourmenté, en suivant la trace de Satan) jusqu'à la place même où
Satan ploya ses ailes, et s'abattit, au sortir du chaos, sur l'aride
surface de ce monde sphérique. Ils affermirent le tout avec des clous
et des chaînes de diamant: trop ferme ils le firent et trop durable!
Alors, dans un petit espace, ils rencontrèrent les confins du ciel
empyrée et de ce monde; sur la gauche était l'enfer avec un long
gouffre interposé. Trois différents chemins en vue conduisaient à
chacune de ces trois demeures. Et maintenant les monstres prirent le
chemin de la terre qu'ils avaient aperçue, se dirigeant vers Éden:
quand voici Satan, sous la forme d'un ange de lumière, gouvernant sur
son zénith entre le Centaure et le Scorpion, pendant que le soleil se
levait dans le Bélier. Il s'avançait déguisé; mais ceux-ci, ses
chers enfants, reconnurent vite leur père, bien que travesti.
Satan, après avoir séduit Ève, s'était jeté non remarqué dans le
bois voisin, et changeant de forme pour observer la suite de
l'événement, il vit son action criminelle répétée par Ève,
quoique sans méchante intention, auprès de son mari; il vit leur
honte chercher des voiles inutiles; mais quand il vit descendre le Fils
de Dieu pour les juger, frappé de terreur, il fuit; non qu'il
espérât échapper, mais il évitait le présent, craignant, coupable
qu'il était, ce que la colère du Fils lui pouvait soudain infliger.
Cela passé, il revint de nuit, et écoutant, au lieu où les deux
infortunés étaient assis, leur triste discours et leur diverse
plainte, il en recueillit son propre arrêt; il comprit que
l'exécution de cet arrêt n'était pas immédiate, mais pour un
temps à venir: chargé de joie et de nouvelle, il retourna alors à
l'enfer. Sur les bords du chaos, près du pied de ce nouveau pont
merveilleux, il rencontra inespérément ceux qui venaient pour le
rencontrer, ses chers rejetons. L'allégresse fut grande à leur
jonction; la vue du pont prodigieux accrut la joie de Satan. Il demeura
longtemps en admiration, jusqu'à ce que le Péché, sa fille
enchanteresse, rompît ainsi le silence:
«Ô mon père, ce sont là tes magnifiques ouvrages, tes trophées que
tu contemples comme n'étant pas les tiens; tu en es l'auteur et le
premier architecte. Car je n'eus pas plus tôt deviné dans mon cœur
(mon cœur qui par une secrète harmonie bat avec le tien, uni dans une
douce intimité); je n'eus pas plus tôt deviné que tu avais
prospéré sur la terre, ce que tes regards manifestent à présent, que
je me sentis (quoique séparée de toi par des mondes) attirée vers toi
avec celui-ci, ton fils; tant une fatale conséquence nous unit tous
trois! Ni l'enfer ne put nous retenir plus longtemps dans ses
limites, ni ce gouffre obscur et impraticable nous empêcher de suivre
ton illustre trace. Tu as achevé notre liberté: confinés jusqu'à
présent au-dedans des portes de l'enfer, tu nous as donné la force
de bâtir ainsi au loin, et de surcharger de cet énorme pont le sombre
abîme.
«Tout le monde est tien désormais; ta vertu a gagné ce que ta main
n'a point bâti, ta sagesse a recouvré avec avantage ce que la guerre
avait perdu, et vengé pleinement notre défaite dans le ciel. Ici tu
régneras monarque, là tu ne régnais pas: qu'il domine encore là
ton vainqueur, comme le combat l'a décidé, en se retirant de ce
monde nouveau, aliéné par sa propre sentence. Désormais qu'il
partage avec toi la monarchie de toutes choses divisées par les
frontières de l'Empyrée: à lui la cité de forme carrée, à toi le
monde orbiculaire; ou qu'il ose t'éprouver, toi à présent plus
dangereux pour son trône.»
Le prince des ténèbres lui répondit avec joie:
«Fille charmante, et toi, mon fils et petit-fils à la fois, vous avez
donné aujourd'hui une grande preuve que vous êtes la race de Satan,
car je me glorifie de ce nom, antagoniste du Roi tout-puissant du ciel.
Bien avez-vous mérité de moi et de tout l'infernal empire, vous qui
si près de la porte du ciel avez répondu à mon triomphe par un acte
triomphal, à mon glorieux ouvrage par cet ouvrage glorieux, et qui avez
fait de l'enfer et de ce monde un seul royaume (notre royaume), un
seul continent de communication facile.
«Ainsi pendant qu'à travers les ténèbres je vais descendre
aisément par votre chemin chez mes puissances associées, pour leur
apprendre ces succès et me réjouir avec elles; vous deux, le long de
cette route, parmi ces orbes nombreux (tous à vous), descendez droit au
paradis; habitez-y, et régnez dans la félicité. De là, exercez
votre domination sur la terre et dans l'air, principalement sur
l'homme, déclaré le seigneur de tout: faites-en d'abord votre
vassal assuré, et à la fin tuez-le. Je vous envoie mes substituts et
je vous crée sur la terre plénipotentiaires d'un pouvoir sans pareil
émanant de moi.--Maintenant de votre force unie dépend tout
entière ma tenure du nouveau royaume que le Péché a livré à la Mort
par mes exploits. Si votre puissance combinée prévaut, les affaires de
l'enfer n'ont à craindre aucun détriment: allez, et soyez forts.»
Ainsi disant, il les congédie; avec rapidité, ils prennent leur
course à travers les constellations les plus épaisses, en répandant
leur poison: les étoiles infectées pâlirent, et les planètes,
frappées de la maligne influence qu'elles répandent elles-mêmes,
subirent alors une éclipse réelle. Par l'autre chemin, Satan
descendit la chaussée jusqu'à la porte de l'enfer. Des deux
côtés le chaos divisé et surbâti, s'écria, et d'une houle
rebondissante assaillit les barrières qui méprisaient son indignation.
À travers la porte de l'enfer, large, ouverte et non gardée, Satan
passe et trouve tout désolé alentour; car ceux qui avaient été
commis pour siéger là avaient abandonné leur poste, s'étaient
envolés vers le monde supérieur. Tout le reste s'était retiré loin
dans l'intérieur, autour des murs de Pandæmonium, ville et siège
superbe de Lucifer (ainsi nommé par allusion à cette étoile brillante
comparée à Satan). Là veillaient les légions, tandis que les grands
siégeaient au conseil, inquiets du hasard qui pouvait retenir leur
empereur par eux envoyé: en partant il avait ainsi donné l'ordre,
et ils l'observaient.
Comme lorsque le Tartare, loin du Russe son ennemi, par Astracan, à
travers les plaines neigeuses, se retire; ou comme quand le sophi de la
Bactriane, fuyant devant les cornes du croissant turc, laisse tout
dévasté au-delà du royaume d'Aladule, dans sa retraite vers Tauris
ou Casbin: ainsi ceux-ci (l'ost, dernièrement banni du ciel)
laissèrent désertes plusieurs lieues de ténèbres dans le plus
reculé de l'enfer, et se concentrèrent en garde vigilante autour de
leur métropole: ils attendaient d'heure en heure le grand aventurier
revenant de la recherche des mondes étrangers.
Il passa au milieu de la foule sans être remarqué, sous la figure
d'un ange militant plébéien, du dernier ordre; de la porte de la
salle Plutonienne il monta invisible sur son trône élevé, lequel,
sous la pompe du plus riche tissu déployé, était placé au haut bout
de la salle, dans une royale magnificence. Il demeura assis quelque
temps, et autour de lui il vit sans être vu: enfin, comme d'un
nuage, sa tête radieuse et sa forme d'étoile étincelante apparurent;
ou plus brillant encore, il était revêtu d'une gloire de
permission ou de fausse splendeur, qui lui avait été laissée depuis
sa chute. Tout étonnée à ce soudain éclat, la troupe stygienne y
porte ses regards, et reconnaît celui qu'elle désirait; son
puissant chef revenu. Bruyante fut l'acclamation; en hâte se
précipitèrent les pairs qui délibéraient: levés de leur sombre
divan, ils s'approchèrent de Satan dans une égale joie, pour le
féliciter. Lui avec la main obtient le silence et l'attention par ces
paroles:
«Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, car je vous
appelle ainsi, et je vous déclare tels à présent, non-seulement de
droit, mais par possession. Après un succès au-delà de toute
espérance, je suis revenu pour vous conduire triomphants hors de ce
gouffre infernal, abominable, maudit; maison de misère, donjon de
notre tyran? Possédez maintenant comme seigneurs un monde spacieux,
peu inférieur à notre ciel natal, et que je vous ai acquis avec de
grands périls, par mon entreprise ardue.
«Long serait à vous raconter ce que j'ai fait, ce que j'ai
souffert, avec quelle peine j'ai voyagé dans la vaste profondeur de
l'horrible confusion, sans bornes, sans réalité, sur laquelle le
Péché et la Mort viennent de paver une large voie pour faciliter votre
glorieuse marche; mais moi, je me suis laborieusement ouvert un passage
non frayé, force de monter l'indomptable abîme, de me plonger dans
les entrailles de la Nuit sans origine et du farouche Chaos, qui, jaloux
de leurs secrets, s'opposèrent violemment à mon étrange voyage par
une furieuse clameur protestant devant le destin suprême.
«Je ne vous dirai point comment j'ai trouvé ce monde nouvellement
créé que la renommée depuis longtemps avait annoncé dans le ciel;
merveilleux édifice d'une perfection achevée, où l'homme, par
notre exil, placé dans un paradis, fut fait heureux. J'ai éloigné
l'homme, par ruse, de son Créateur; je l'ai séduit et pour
accroître votre surprise, avec une pomme! De cela le Créateur
offensé (pouvez-vous n'en point rire?) a donné l'homme son
bien-aimé, et tout le monde en proie au Péché et à la Mort, et par
conséquent à nous qui l'avons gagné sans risque, sans travail ou
alarmes, pour le parcourir, l'habiter, et dominer sur l'homme, comme
sur tout ce qu'il aurait dominé.
«Il est vrai que Dieu m'a aussi jugé; ou plutôt il ne m'a pas
jugé, mais le brute serpent, sous la forme duquel j'ai séduit
l'homme. Ce qui m'appartient dans ce jugement est l'inimitié
qu'il établira entre moi et le genre humain: je lui mordrai le
talon, et sa race, on ne dit pas quand, me meurtrira la tête. Qui
n'achèterait un monde au prix d'une meurtrissure, ou pour une peine
beaucoup plus grande? Voilà le récit de mon ouvrage. Que vous
reste-t-il à faire à vous, dieux? à vous lever et à entrer à
présent en pleine béatitude.»
Ayant parlé de la sorte, il s'arrête un moment, attendant leur
universelle acclamation et leur haut applaudissement pour remplir son
oreille, quand au contraire il entend de tous côtés un sinistre et
universel sifflement de langues innombrables, bruit du mépris public.
Il s'étonne, mais il n'en eut pas longtemps le loisir, car à
présent il s'étonne plus de lui-même. Il sent son visage détiré
s'effiler et s'amaigrir; ses bras se collent à ses côtés, ses
jambes s'entortillent l'une dans l'autre, jusqu'à ce que,
privé de ses pieds, il tombe serpent monstrueux sur son ventre rampant;
il résiste, mais en vain; un plus grand pouvoir le domine, puni
selon son arrêt, sous la figure dans laquelle il avait péché. Il veut
parler, mais avec une langue fourchue à des langues fourchues il rend
sifflement pour sifflement: car tous les démons étaient pareillement
transformés, tous serpents, comme complices de sa débauche audacieuse.
Terrible fut le bruit du sifflement dans la salle remplie d'une
épaisse fourmilière de monstres compliqués de têtes et de queues;
scorpion, aspic, amphisbène cruelle, céraste armé de cornes, hydre,
élope sinistre, et dipsade: non, jamais un tel essaim de reptiles ne
couvrit ou la terre arrosée du sang de la Gorgone, ou l'île
d'Ophiuse.
Mais, encore le plus grand au milieu de tous, Satan était devenu
dragon, surpassant en grosseur l'énorme Python, que le soleil
engendra du limon dans la vallée pythienne: il n'en paraissait pas
moins encore conserver sa puissance sur le reste. Ils le suivirent tous,
quand il sortit pour gagner la campagne ouverte: là ceux qui restaient
des bandes rebelles tombées du ciel, étaient stationnés, ou en ordre
de bataille, ravis dans l'attente de voir s'avancer en triomphe leur
prince glorieux: mais ils virent un tout autre spectacle, une multitude
de laids serpents! L'horreur les saisit, et en même temps une
horrible sympathie; ce qu'ils voyaient ils le devinrent, subitement
transformés: tombent leurs bras, tombent leurs lances et leurs
boucliers, tombent eux-mêmes aussi vite: et ils renouvellent
l'affreux sifflement, et ils prennent la forme affreuse qu'ils
gagnent par contagion, égaux dans la punition comme dans le crime.
Ainsi l'applaudissement qu'ils préparaient fut changé en une
explosion de sifflements; triomphe de la honte qui de leurs propres
bouches rejaillissait sur eux-mêmes.
Près de là était un bois élevé tout à coup au moment même de leur
métamorphose, par la volonté de celui qui règne là-haut; pour
aggraver leur peine, il était chargé d'un beau fruit, semblable à
celui qui croissait dans Éden, amorce d'Ève employée par le
tentateur. Sur cet objet étrange les démons fixèrent leurs yeux
ardents, s'imaginant qu'au lieu d'un arbre défendu il en était
sorti une multitude, afin de les engager plus avant dans la honte ou le
malheur. Cependant dévorés d'une soif ardente et d'une faim
cruelle, qui ne leur furent envoyées que pour les tromper, ils ne
peuvent s'abstenir, ils roulent en monceaux, grimpent aux arbres,
attachés là plus épais que les nœuds de serpent qui formaient des
boucles sur la tête de Mégère. Ils arrachent avidement le fruitage
beau à la vue, semblable à celui qui croît près de ce lac de bitume
où Sodome brûla. Le fruit infernal, plus décevant encore, trompe le
goût, non le toucher. Les mauvais esprits, espérant follement apaiser
leur faim, au lieu de fruit, mâchent d'amères cendres que leur goût
offensé rejette avec éclaboussure et bruit. Contraints par la faim et
la soif, ils essayent d'y revenir; autant de fois empoisonnés, un
abominable dégoût tord leurs mâchoires, remplies de suie et de
cendres. Ils tombèrent souvent dans la même illusion, non comme
l'homme, dont ils triomphèrent, qui n'y tomba qu'une fois. Ainsi
ils étaient tourmentés, épuisés de faim et d'un long et continuel
sifflement, jusqu'à ce que par permission ils reprissent leur forme
perdue. On dit qu'il fut ordonné que chaque année ils subiraient
pendant un certain nombre de jours, cette annuelle humiliation, pour
briser leur orgueil et leur joie d'avoir séduit l'homme. Toutefois,
ils répandirent dans le monde païen quelque tradition de leur
conquête; ils racontèrent, dans des fables, comment le serpent,
qu'ils appelèrent Ophion, avec Eurynome, qui peut-être dans des
temps éloignés usurpa le nom d'Ève, régna le premier sur le haut
Olympe, d'où il fut chassé par Saturne et par Ops, avant même que
Jupiter Dictéen fût né.
Cependant, le couple infernal arriva trop tôt dans le paradis: le
Péché y avait été d'abord potentiel, ensuite actuel, maintenant il
y entrait corporel pour y demeurer continuel habitant. Derrière lui la
Mort le suivait de près pas à pas, non encore montée sur son cheval
pâle. Le péché lui dit:
«Second rejeton de Satan, Mort, qui dois tout conquérir, que
penses-tu de notre empire nouveau, quoique nous l'ayons gagné par un
travail difficile? Ne vaut-il pas beaucoup mieux être ici que de
veiller encore assis au seuil du noir enfer, sans noms, sans être
redoutés, et toi-même à demi morte de faim?»
Le monstre né du Péché lui répondit aussitôt:
«Quant à moi qui languis d'une éternelle faim, enfer, terre ou
ciel, tout m'est égal: je suis le mieux là où je trouve le plus de
proie; laquelle, quoique abondante ici, semble en tout petite pour
bourrer cet estomac, ce vaste corps que ne resserre point la peau.»
La mère incestueuse répliqua:
«Nourris-toi donc d'abord de ces herbes, de ces fruits, de ces
fleurs, ensuite de chaque bête, et poisson, et oiseau, bouchées
friandes; dévore sans les épargner toutes les choses que la faux du
temps moissonne, jusqu'au jour où, après avoir résidé dans
l'homme et dans sa race, après avoir infecté ses pensées, ses
regards, ses paroles, ses actions, je l'aie assaisonné pour ta
dernière et ta plus douce proie.»
Cela dit, les monstres prirent l'un et l'autre des routes
différentes, l'un et l'autre afin de détruire et de
désimmortaliser les créatures, de les mûrir pour la destruction plus
tôt ou plus tard; ce que le Tout-Puissant voyant du haut de son trône
sublime au milieu des saints, à ces ordres brillants il fit entendre
ainsi sa voix:
«Voyez avec quelle ardeur ces dogues de l'enfer s'avancent pour
désoler et ravager ce monde, que j'avais créé si bon et si beau, et
que j'aurais encore maintenu tel, si la folie de l'homme n'y eut
laissé entrer ces furies dévastatrices qui m'imputent cette folie:
ainsi font le prince et ses adhérents, parce que je souffre avec tant
de facilité qu'ils prennent et possèdent une demeure aussi céleste,
que je semble conniver à la satisfaction de mes insolents ennemis qui
rient, comme si transporté d'un accès de colère, je leur avais tout
abandonné, j'avais tout livré à l'aventure, à leur désordre;
ils ignorent que j'ai appelé et attiré ici eux, mes chiens
infernaux, pour lécher la saleté et l'immondice, dont le péché
souillant de l'homme a répandu la tache sur ce qui était pur,
jusqu'à ce que rassasiés, gorgés, prêts à crever de la desserte
sucée et avalée par eux, d'un seul coup de fronde de ton bras
vainqueur, ô Fils bien aimé, le Péché, la Mort et le tombeau béant
soient enfin précipités à travers le chaos, la bouche de l'enfer
étant à jamais fermée, et scellées ses mâchoires voraces. Alors la
terre et le ciel renouvelés seront purifiés, pour sanctifier ce qui ne
recevra plus de tache. Jusqu'à ce moment la malédiction prononcée
contre les deux coupables précédera.»
Il finit, et le céleste auditoire entonna des alleluia semblables au
bruit des mers; la multitude chanta:
«Justes sont tes voies, équitables tes décrets sur toutes tes
œuvres! Qui pourrait t'affaiblir?»
Ensuite ils chantèrent le Fils, destiné rédempteur de l'humaine
race, par qui un nouveau ciel, une nouvelle terre, s'élèveront dans
les âges ou descendront du ciel.
Tel fut leur chant.
Cependant le Créateur, appelant par leurs noms ses anges puissants, les
chargea de diverses commissions qui convenaient le mieux à l'état
présent des choses. Le soleil reçut le premier l'ordre de se mouvoir
de sorte, de briller de manière à affecter la terre d'un froid et
d'une chaleur à peine supportables, d'appeler du nord l'hiver
décrépit et d'amener du midi l'ardeur du solstice d'été. Les
anges prescrivirent à la blanche lune ses fonctions, et aux cinq autres
planètes leurs mouvements et leurs aspects en sextile, quadrat, trine,
et opposite d'une efficacité nuisible; ils leur enseignèrent quand
elles devaient se réunir dans une conjonction défavorable, et ils
enseignèrent aux étoiles fixes comment verser leur influence maligne;
quelles seraient celles d'entre elles qui, se levant ou se couchant
avec le soleil, deviendraient orageuses. Aux vents ils assignèrent
leurs quartiers, et quand avec fracas ils devaient troubler la mer,
l'air et le rivage. Au tonnerre ils apprirent à rouler avec terreur
dans les salles ténébreuses de l'air.
Les uns disent que le Tout-Puissant commanda à ses anges d'incliner
les pôles de la terre deux fois dix degrés et plus sur l'axe du
soleil; avec effort ils poussèrent obliquement ce globe central: les
autres prétendent qu'il fut ordonné au soleil de tourner ses rênes
dans une largeur également distante de la ligne équinoxiale, entre le
Taureau et les sept Sœurs atlantiques, et les Jumeaux de Sparte, en
s'élevant au tropique du Cancer; de là en descendant au Capricorne
par le Lion, la Vierge et la Balance, afin d'apporter à chaque climat
la vicissitude des saisons. Sans cela le printemps perpétuel, avec de
vernales fleurs, aurait souri à la terre égal en jours et en nuits,
excepté pour les habitants au-delà des cercles polaires: pour ceux-ci
le jour eût brillé sans nuit, tandis que le soleil abaissé, en
compensation de sa distance, eût tourné à leur vue autour de
l'horizon, et ils n'auraient connu ni orient ni occident; ce qui au
nord eût écarté la neige de l'Estotiland glacé, et au sud, des
terres magellaniques.
À l'heure où le fruit fut goûté, le soleil, comme du banquet de
Thyeste, détourna sa route proposée. Autrement, comment le monde
habité, quoique sans péché, aurait-il pu éviter plus
qu'aujourd'hui le froid cuisant et la chaleur ardente? Ces
changements dans les cieux, bien que lents, en produisirent de pareils
dans la mer et sur la terre: tempête sidérale, vapeur, et brouillard,
et exhalaison brûlante, corrompue et pestilentielle.
Maintenant du septentrion de Norumbeca et des rivages des Samoïèdes,
forçant leur prison d'airain, armés de glace, et de neige, et de
grêle, et d'orageuses rafales et de tourbillons, Borée et Cœcias,
et le bruyant Argeste et Thracias, déchirent les bois et les mers
bouleversées; elles le sont encore par les souffles contraires du
midi, de Notus et d'Afer noircis des nuées tonnantes de Serraliona.
Au travers de ceux-ci, avec non moins de furie, se précipitent les
vents du levant et du couchant, Eurus et Zéphire et leurs collatéraux
bruyants, Siroc et Libecchio. Ainsi la violence commença dans les
choses sans vie: mais la Discorde, première fille du Péché,
introduisit la Mort parmi les choses irrationnelles, au moyen de la
furieuse antipathie: la bête alors fit la guerre à la bête,
l'oiseau à l'oiseau, le poisson au poisson: cessant de paître
l'herbe, tous les animaux vivants se dévorèrent les uns les autres,
et n'eurent plus de l'homme une crainte mêlée de respect, mais ils
le fuirent, ou dans une contenance farouche ils le regardèrent quand il
passait.
Telles étaient au dehors les croissantes misères qu'Adam entrevit
déjà en partie, bien que caché dans l'ombre la plus ténébreuse et
au chagrin abandonné. Mais en dedans de lui il sentit un plus grand mal;
ballotté dans une orageuse mer de passions, il cherche à soulager
son cœur par ces tristes plaintes:
«Oh! quelle misère après quelle félicité! Est-ce donc la fin de
ce monde glorieux et nouveau? et moi, si récemment la gloire de cette
gloire, suis-je devenu à présent maudit, de béni que j'étais?
Cachez-moi de la face de Dieu, dont la vue était alors le comble du
bonheur! Encore si c'était là que devait s'arrêter l'infortune:
je l'ai méritée et je supporterais mes propres démérites; mais
ceci ne servirait à rien. Tout ce que je mange, ou bois, tout ce que
j'engendrerai est une malédiction propagée. Ô parole ouïe jadis
avec délices: _Croissez et multipliez_! aujourd'hui mortelle à
entendre! Car que puis-je faire croître et multiplier, si ce n'est
des malédictions sur ma tête? Qui, dans les âges à venir, sentant
les maux par moi répandus sur lui, ne maudira pas ma tête?--Périsse
notre impur ancêtre! ainsi nous te remercions, Adam!--Et
ces remerciements seront une exécration!
«Ainsi outre la malédiction qui habite en moi, toutes celles venues
de moi me reviendront par un violent reflux; elles se réuniront en moi
comme dans leur centre naturel, et avec quelle pesanteur, quoi que à
leur place! Ô joies fugitives du paradis, chèrement achetées par des
malheurs durables! T'avais-je requis dans mon argile, ô Créateur,
de me mouler en homme? T'ai-je sollicité de me tirer des ténèbres
ou de me placer ici dans ce délicieux jardin? Comme ma volonté n'a
pas concouru à mon être, il serait juste et équitable de me réduire
à ma poussière, moi désireux de résigner, de rendre ce que j'ai
reçu, incapable que je suis d'accomplir tes conditions trop dures,
desquelles je devais tenir un bien que je n'avais pas cherché. À la
perte de ce bien, peine suffisante, pourquoi as-tu ajouté le sentiment
d'un malheur sans fin ? Inexplicable paraît ta justice....