trompeur: de qui que ce soit qu'il ait appris à contrefaire la voix de
l'homme, il a dit vrai sur notre chute, faux sur notre élévation
promise, puisque en effet nous trouvons nos yeux ouverts, et trouvons
que nous connaissons à la fois le bien et le mal, le bien perdu, le mal
gagné! Triste fruit de la science, si c'est science de savoir ce qui
nous laisse ainsi nus, privés d'honneur, d'innocence, de foi, de
pureté, notre parure accoutumée, maintenant souillée et tachée, et
sur nos visages les signes évidents d'une infâme volupté, d'où
s'amasse un méchant trésor, et même la honte, le dernier des maux! Du
bien perdu sois donc sûre... Comment pourrais-je désormais regarder la
face de Dieu ou de son ange, qu'auparavant avec joie et ravissement j'ai
si souvent contemplée? Ces célestes formes éblouiront maintenant
cette terrestre substance par leurs rayons d'un insupportable éclat.
Oh! que ne puis-je ici, dans la solitude, vivre sauvage, en quelque
obscure retraite où les plus grands bois, impénétrables à la
lumière de l'étoile ou du soleil, déploient leur vaste ombrage, bruni
comme le soir! Couvrez-moi, vous pins, vous cèdres, sous vos rameaux
innombrables; cachez-moi là où je ne puisse jamais voir ni Dieu ni son
ange! Mais délibérons, en cet état déplorable, sur le meilleur moyen
de nous cacher à présent l'un à l'autre ce qui semble le plus sujet
à la honte et le plus indécent à la vue. Les feuilles larges et
satinées de quelque arbre, cousues ensemble et ceintes autour de nos
reins, nous peuvent couvrir, afin que cette compagne nouvelle, la honte,
ne siège pas là et ne nous accuse pas comme impurs.»
Tel fut le conseil d'Adam; ils entrèrent tous deux dans le bois le plus
épais: là ils choisirent bientôt le figuier, non cette espèce
renommée pour son fruit, mais celui que connaissent aujourd'hui les
Indiens du Malabar et du royaume de Decan; il étend ses bras, et ses
branches poussent si amples et si longues que leurs tiges courbées
prennent racine; filles qui croissent autour de l'arbre mère; monument
d'ombre à la voûte élevée aux promenades pleines d'échos: là
souvent le pâtre indien, évitant la chaleur, s'abrite au frais et
surveille ses troupeaux paissants, à travers les entaillures
pratiquées dans la plus épaisse ramée.
Adam et Ève cueillirent ces feuilles larges comme un bouclier
d'amazone: avec l'art qu'ils avaient ils les cousirent pour en ceindre
leurs reins; vain tissu! si c'était pour cacher leur crime et la honte
redoutée. Oh! combien ils différaient de leur première et glorieuse
nudité! Tels, dans ces derniers temps, Colomb trouva les Américains
portant une ceinture de plumes, nus du reste, et sauvages parmi les
arbres, dans les îles et sur les rivages couverts de bois: ainsi nos
premiers parents étaient enveloppés, et comme ils le croyaient, leur
honte en partie voilée; mais n'ayant l'esprit ni à Taise ni en repos,
ils s'assirent à terre pour pleurer.
Non-seulement des larmes débordèrent de leurs yeux, mais de grandes
tempêtes commencèrent à s'élever au-dedans d'eux-mêmes, de
violentes passions, la colère, la haine, la méfiance, le soupçon, la
discorde; elles ébranlèrent douloureusement l'état intérieur de leur
esprit, région calme naguère et pleine de paix maintenant agitée et
turbulente, car l'entendement ne gouvernait plus et la volonté
n'écoutait plus sa leçon; ils étaient assujettis tous deux à
l'appétit sensuel dont l'usurpation, venue d'en bas, réclamait sur la
souveraine raison une domination supérieure.
D'un cœur troublé, avec un regard aliéné et une parole altérée,
Adam reprit ainsi son discours interrompu:
«Que n'écoutas-tu mes paroles et ne restas-tu avec moi, comme je t'en
suppliais, lorsque dans cette malheureuse matinée tu étais possédée
de cet étrange désir d'errer qui te venait je ne sais d'où! Nous
serions alors restés encore heureux, et non, comme à présent,
dépouillés de tout notre bien, honteux, nus, misérables. Que personne
ne cherche désormais une inutile raison pour justifier la fidélité
due: quand on cherche ardemment une pareille preuve, concluez que l'on
commence à faillir.»
Ève aussitôt, émue de ce ton de reproche:
«Quels mots sévères sont échappés de tes lèvres, Adam? imputes-tu
à ma faiblesse ou à mon envie d'errer, comme tu l'appelles, ce qui
aurait pu arriver aussi mal, toi présent (qui sait?) ou à toi-même
peut-être? Eusses-tu été là, ou l'attaque ici, tu n'aurais pu
découvrir l'artifice du serpent, parlant comme il parlait. Entre lui et
nous aucune cause d'inimitié n'étant connue, pourquoi m'aurait-il
voulu du mal et cherché à me faire du tort? Ne devais-je jamais me
séparer de ton côté? Autant aurait valu croître là toujours, côte
sans vie. Étant ce que je suis, toi, le chef, pourquoi ne m'as-tu pas
défendu absolument de m'éloigner, puisque j'allais à un tel péril,
comme tu le dis? Trop facile alors, tu ne te fis pas beaucoup
contredire; bien plus tu me permis, tu m'approuvas, tu me congédias de
bon accord. Si tu eusses été ferme et arrêté dans ton refus, je
n'aurais pas transgressé, ni toi avec moi.»
Adam, irrité pour la première fois, lui répliqua:
«Est-ce là ton amour; est-ce là la récompense du mien, Ève ingrate;
de mon amour que je t'ai déclaré inaltérable lorsque tu étais
perdue, et que je ne l'étais pas; moi qui aurais pu vivre et jouir d'un
éternel bonheur, et qui toutefois ai volontairement préféré la mort
avec toi? Et maintenant tu me reproches d'être la cause de ta
transgression! il te semble que je ne t'ai pas retenue avec assez de
sévérité! Que pouvais-je de plus? Je t'avertis, je t'exhortai, je te
prédis le danger, l'ennemi aux aguets placé en embuscade. Au-delà de
ceci, il ne restait que la force, et la force n'a point lieu contre une
volonté libre. Mais la confiance en toi-même t'a emportée, certaine
que tu étais ou de ne pas rencontrer de péril, ou d'y trouver matière
d'une glorieuse épreuve. Peut-être aussi ai-je erré en admirant si
excessivement ce qui semblait en toi si parfait que je croyais que le
mal n'oserait attenter sur toi; mais je maudis maintenant cette erreur
devenue mon crime, et toi l'accusatrice. Ainsi il en arrivera à celui
qui, se fiant trop au mérite de la femme, laissera gouverner la
volonté de la femme: contrariée, la femme ne supportera aucune
contrainte; laissée à elle-même, si le mal s'ensuit, elle accusera
d'abord la faible indulgence de l'homme.»
Ainsi dans une mutuelle accusation, Ève et Adam dépensaient les heures
infructueuses; mais ni l'un ni l'autre ne se condamnant soi-même, à
leur vaine dispute il semblait n'y avoir de fin.
LIVRE DIXIÈME
ARGUMENT
La transgression de l'homme étant connue, les anges de garde quittent
le paradis et retournent au ciel pour justifier leur vigilance; ils
sont approuvés, Dieu déclarant que l'entrée de Satan n'a pu être
prévenue par eux. Dieu envoie son Fils pour juger les transgresseurs;
il descend et prononce conformément la sentence. Alors il en a pitié,
les vêt tous deux et remonte vers son Père. Le Péché et la Mort,
assis jusqu'alors aux portes de l'enfer, par une merveilleuse
sympathie sentant le succès de Satan dans ce nouveau monde, et la faute
que l'homme y a commise, se résolvent de ne pas rester longtemps
confinés dans l'enfer et de suivre Satan, leur père, dans la demeure
de l'homme. Pour faire une route plus commode pour aller et venir de
l'enfer à ce monde, ils pavent çà et là un large grand chemin ou
un pont au-dessus du chaos en suivant la première trace de Satan.
Ensuite, se préparant à gagner la terre, ils le rencontrent fier de
son succès, revenant à l'enfer. Leurs mutuelles félicitations.
Satan arrive à Pandæmonium. Il raconte avec jactance en pleine
assemblée, son succès sur l'homme. Au lieu d'applaudissements il
est accueilli par un sifflement général de tout son auditoire,
transformé tout à coup, ainsi que lui-même, en serpents, selon sa
sentence prononcée dans le paradis. Alors trompés par une apparence de
l'arbre défendu qui s'élève devant eux, ils cherchent avidement
à atteindre le fruit et mâchent de la poussière et des cendres
amères. Progrès du Péché et de la Mort. Dieu prédit la victoire
finale de son Fils sur eux et le renouvellement de toutes choses; mais
pour le moment il ordonne à ses anges de faire divers changements dans
les cieux et les éléments. Adam apercevant de plus en plus sa
condition dégradée, se lamente tristement, et rejette la consolation
d'Ève. Elle persiste, et l'apaise à la fin. Alors pour empêcher
la malédiction de tomber probablement sur leur postérité, elle
propose à Adam des moyens violents, qu'il n'approuve pas. Mais
concevant une meilleure espérance, il lui rappelle la dernière
promesse qui leur fut faite, que sa race se vengera du serpent, et il
l'exhorte à chercher avec lui la réconciliation de la Divinité
offensée par le repentir et la prière.
Cependant l'action haineuse et méchante que Satan avait faite dans
Éden était connue du ciel; on savait comment dans le serpent il avait
séduit Ève, elle son mari, et l'avait engagé à goûter le fruit
fatal. Car qui peut échapper à l'œil de Dieu qui voit tout, ou
tromper son esprit, qui sait tout? Sage et juste en toutes choses,
l'Éternel n'empêcha point Satan de tenter l'esprit de l'homme
armé d'une force entière et d'une volonté libre, parfaites pour
découvrir et repousser les ruses d'un ennemi ou d'un faux ami. Car
Adam et Ève connaissaient et devaient toujours se rappeler
l'importante injonction de ne jamais toucher au fruit, qui que ce fût
qui les tentât. N'obéissant pas, ils encoururent la peine: que
pouvaient-ils attendre de moins? La complication de leur péché
méritait leur chute.
Les gardes angéliques du paradis se hâtèrent de monter au ciel,
mornes et abattus en songeant à l'homme, car par ceci ils
connaissaient son état; ils s'étonnaient beaucoup que le subtil
ennemi sans être vu, leur eût dérobé son entrée.
Sitôt que ces fâcheuses nouvelles arrivèrent de la terre à la porte
du ciel, tous ceux qui les entendirent furent affligés, une sombre
tristesse n'épargna pas dans ce moment les visages divins; cependant
mêlée de pitié, elle ne voila pas leur béatitude. Autour des
nouveaux arrivés, le peuple éthéré accourut en foule, pour écouter
et apprendre comment tout était advenu. Ils se hâtèrent vers le
trône suprême, responsables qu'ils étaient, afin d'exposer dans
un juste plaidoyer extrême vigilance, aisément approuvée. Quand le
Très-Haut, l'éternel Père, du fond de son secret nuage fit sortir
ainsi sa voix dans le tonnerre:
«Anges assemblés, et vous puissances revenues d'une commission
infructueuse, ne soyez ni découragés, ni troublés de ces nouvelles de
la terre que vos soins les plus sincères ne pouvaient prévenir?
J'avais prédit dernièrement ce qui arriverait, lorsque pour la
première fois le tentateur sorti de l'enfer, traversait l'abîme.
Je vous ai annoncé qu'il prévaudrait, prompt dans son mauvais
message; que l'homme serait séduit, perdu par la flatterie, et
croyant le mensonge contre son Créateur. Aucun de mes décrets
concourant n'a nécessité sa chute, ou touché du plus léger
mouvement d'impulsion sa volonté libre laissée à sa propre
inclination dans un juste équilibre. Mais l'homme est tombé, et
maintenant que reste-t-il à faire, sinon à prononcer l'arrêt mortel
contre sa transgression, la mort dénoncée pour ce jour même? Il la
présume déjà vaine et nulle, parce qu'elle ne lui a pas encore
été infligée, comme il le craignait, par quelque coup subit; mais
bientôt il trouvera, avant que le jour finisse, que sursis n'est pas
acquittement: la justice ne reviendra pas dédaignée comme la bonté.
«Mais qui enverrai-je pour juger les coupables? qui, sinon toi,
vice-régent, mon Fils? À toi j'ai transféré tout jugement au
ciel, sur la terre et dans l'enfer. On verra facilement que je me
propose de donner la miséricorde pour collègue à la justice en
t'envoyant, toi l'ami de l'homme, son médiateur, à la fois
désigné rançon et rédempteur volontaire, en t'envoyant, toi
destiné à devenir homme pour juger l'homme tombé.»
Ainsi parla le Père; il entr'ouvrit brillante la droite de sa
gloire, et rayonna sur son Fils sa divinité dévoilée. Le Fils, plein
de splendeur, exprima manifestement tout son père, et lui répondit
ainsi, divinement doux:
«Éternel Père! à toi d'ordonner, à moi de faire dans le ciel et
sur la terre ta volonté suprême, afin que tu puisses toujours mettre
ta complaisance en moi, ton Fils bien aimé. Je vais juger sur la terre
ceux-ci tes pécheurs; mais tu le sais, quel que soit le jugement, la
peine la plus grande doit tomber sur moi, quand le temps sera accompli.
Car je m'y suis engagé en ta présence; je ne m'en repens pas, et
par cela j'obtiens le droit d'adoucir leur sentence sur moi
dérivée: je tempérerai la justice par la miséricorde, de manière
qu'elles seront les plus glorifiées, en étant pleinement satisfaites
et toi apaisé. Il n'y aura besoin ni de suite ni de cortège, là où
personne ne doit assister au jugement, excepté les deux qui seront
jugés; le troisième coupable, absent, n'en est que mieux condamné;
convaincu par sa fuite et rebelle à toutes les lois: la conviction
du serpent n'importe à personne.»
Il dit, et se leva de son siège rayonnant d'une haute gloire
collatérale; les Trônes, les Puissances, les Principautés, les
Dominations, ses ministres, l'accompagnèrent jusqu'à la porte du
ciel, d'où l'on aperçoit Éden et toute la côte en perspective:
soudain il est descendu; le temps ne mesure point la promptitude des
dieux, bien qu'il soit ailé des plus rapides minutes.
Le soleil dans sa chute occidentale, était alors descendu du midi;
les vents légers, à leur heure marquée pour souffler sur la terre,
s'éveillaient et introduisaient en elle la tranquille fraîcheur
du soir. Dans ce moment, avec une colère plus tranquille, vint
l'intercesseur et doux Juge pour sentencier l'homme. La voix de Dieu
qui se promenait dans le jardin fut portée par les suaves brises à
l'oreille d'Adam et d'Ève, au déclin du jour; ils l'entendirent, et ils
se cachèrent parmi les arbres les plus touffus. Mais Dieu s'approchant
appelle Adam à haute voix:
«Adam, où es-tu, toi accoutumé à rencontrer avec joie ma venue,
dès que tu la voyais de loin? Je ne suis pas satisfait de ton absence
ici. T'entretiens-tu, avec la solitude, là où naguère un devoir
empressé te faisait paraître sans être cherché? Me présenté-je
avec moins d'éclat? Quel changement cause ton absence? Quel hasard
t'arrête? Viens.»
Il vint, et Ève à regret avec lui, quoiqu'elle eût été la
première à offenser, tous deux interdits et décomposés. L'amour
n'était dans leurs regards ni pour Dieu ni pour l'un l'autre;
mais on y apercevait le crime, la honte, le trouble, le désespoir, la
colère, l'obstination, la haine et la tromperie. Adam, après avoir
longtemps balbutié, répond en peu de mots:
«Je t'ai entendu dans le jardin, et j'ai eu peur de ta voix, parce
que j'étais nu: c'est pourquoi je me suis caché.»
À quoi le Juge miséricordieux répliqua sans lui faire de reproche:
«Tu as souvent entendu ma voix et tu n'en as pas eu peur, mais elle
t'a toujours réjoui: comment est-elle devenue pour toi si terrible?
Tu es nu, qui te l'a dit? As-tu mangé du fruit de l'arbre dont je
t'ai défendu de manger?»
Adam, assiégé de misères, répondit:
«Ô ciel, dans quelle voie étroite je comparais ce jour devant mon
Juge, ou pour me charger moi-même de tout le crime, ou pour accuser mon
autre moi-même, la compagne de ma vie! Je devrais cacher sa faute,
pendant que sa fidélité me reste, et ne pas l'exposer au blâme par
ma plainte: mais une rigoureuse nécessité, une contrainte
déplorable, m'obligent à parler, de peur que sur ma tête à la fois
le péché et le châtiment, néanmoins insupportables, ne soient
dévolus tout entiers. Quand je garderais mon silence, tu découvrirais
aisément ce que je cacherais.
«Cette femme que tu fis pour être mon aide, que tu m'as donnée
comme ton présent accompli, qui était si bonne, si convenable, si
acceptable, si divine, de la main de laquelle je n'aurais pu
soupçonner aucun mal, qui dans tout ce qu'elle faisait semblait
justifier son action par la manière de la faire; cette femme m'a
donné du fruit de l'arbre et j'ai mangé.»
La souveraine Présence répliqua ainsi:
«Était-elle ton Dieu pour lui obéir plutôt qu'à la voix de ton
Créateur? Avait-elle été faite pour être ton guide, ton supérieur,
même ton égal, pour que tu lui résignasses ta virilité et le rang
où Dieu t'avait assis au-dessus d'elle, elle faite de toi et pour
toi, dont les perfections surpassaient de si loin les siennes en réelle
dignité? À la vérité, elle était ornée et charmante pour attirer
ton amour, non ta dépendance. Ses qualités étaient telles qu'elles
semblaient bonnes a être gouvernées, peu convenables pour dominer;
l'autorité était ton lot, appartenant à ta personne, si tu
l'eusses toi-même bien connue.»
Dieu avant ainsi parlé, adressa à Ève ce peu de mots:
«Dis, femme, pourquoi as-tu fait cela?»
La triste Ève, presque abîmée dans la honte, se confessant vite, ne
fut devant son Juge ni hardie ni diserte; elle répondit confuse:
«Le serpent m'a trompée, et j'ai mangé.»
Ce que le Seigneur Dieu ayant entendu, il procéda sans délai au
jugement du serpent accusé, bien qu'il fût brute, incapable de
rejeter son crime sur celui qui le fit l'instrument du mal et le
déprava dans les fins de sa création, justement maudit alors comme
vicié dans sa nature. Il n'importait pas à l'homme d'en
connaître davantage, puisqu'il ne savait rien de plus; cela n'eût
pas diminué sa faute. Cependant Dieu appliqua la sentence à Satan, le
premier dans le péché, mais en termes mystérieux qu'il jugea alors
les meilleurs, et il laissa tomber ainsi sa malédiction sur le serpent:
«Parce que tu as fait cela tu es maudit entre tous les animaux et
toutes les bêtes de la terre. Tu ramperas sur le ventre et tu mangeras
la terre tous les jours de ta vie. Je mettrai une inimitié entre toi et
la femme, entre sa race et la tienne; elle te brisera la tête, et tu
tâcheras de la mordre par le talon.»
Ainsi fut prononcé l'oracle, vérifié quand Jésus, fils de Marie,
seconde Ève, vit comme un éclair tomber du ciel Satan prince de
l'air. Alors Jésus, sortant du tombeau, dépouilla les principautés
et les puissances infernales, et triompha ouvertement en pompe: et dans
une ascension glorieuse il emmena à travers les airs la captivité
captive, le royaume même longtemps usurpé par Satan. Celui-là brisera
enfin Satan sous nos pieds, celui-là même qui prédit à présent
cette fatale meurtrissure.
Il se tourna vers la femme pour lui prononcer sa sentence:
«Je t'affligerai de plusieurs maux pendant ta grossesse, tu
enfanteras dans la douleur, tu seras sous la puissance de ton mari et il
te dominera.»
À Adam, le dernier, il prononce ainsi son arrêt:
«Parce que tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé du
fruit de l'arbre dont je t'avais défendu de manger en te disant:
«Tu n'en mangeras point;» la terre sera maudite à cause de ce
que tu as fait. Tu n'en tireras de quoi te nourrir pendant toute ta
vie qu'avec beaucoup de travail: elle te produira des épines et des
ronces, et tu te nourriras de l'herbe de la terre. Tu mangeras ton
pain à la sueur de ton visage, jusqu'à ce que tu retournes en la
terre d'où tu as été tiré. Car tu es poudre et tu retourneras en
poudre.»
Ainsi jugea l'homme celui qui fut envoyé à la fois Juge et Sauveur:
il recula bien loin le coup subit de la mort annoncée pour ce jour-là:
ensuite ayant compassion de ceux qui se tenaient nus devant lui,
exposés à l'air, qui maintenant allait souffrir de grandes
altérations, il ne dédaigna pas de commencer à prendre la forme
d'un serviteur, comme quand il lava les pieds de ses serviteurs; de
même à présent, comme un père de famille, il couvrit leur nudité de
peaux de bêtes, ou tuées, ou qui, de même que le serpent, avaient
rajeuni leur peau. Il ne réfléchit pas longtemps pour vêtir ses
ennemis: non-seulement il couvrit leur nudité extérieure de peaux de
bêtes, mais leur nudité intérieure, beaucoup plus ignominieuse; il
l'enveloppa de sa robe de justice et la déroba aux regards de son
Père. Puis il s'éleva rapidement vers lui; reçu dans son sein
bienheureux, il rentra dans la gloire comme autrefois: à son Père
apaisé il raconta (quoique le Père sût tout) ce qui s'était passé
avec l'homme, entremêlant son récit d'une douce intercession.
Cependant, avant qu'on eût péché et jugé sur la terre, le Péché
et la Mort étaient assis en face l'un de l'autre en dedans des
portes de l'enfer; ces portes étaient restées béantes, vomissant
au loin dans le chaos une flamme impétueuse, depuis que l'ennemi les
avait passées, le Péché les ouvrant. Bientôt celui-ci commença de
parler à la Mort:
«Ô mon fils, pourquoi sommes-nous assis oisifs à nous regarder
l'un l'autre, tandis que Satan, notre grand auteur, prospère dans
d'autres mondes et cherche à nous pourvoir d'un séjour plus
heureux, nous, sa chère engeance? Le succès l'aura sans doute
accompagné: s'il lui était mésavenu, avant cette heure il serait
retourné, chassé par la furie de ses persécuteurs, puisque aucun
autre lieu ne peut autant que celui-ci convenir à son châtiment ou à
leur vengeance.
«Je crois sentir qu'une puissance nouvelle s'élève en moi,
qu'il me croît des ailes, qu'une vaste domination m'est donnée
au-delà de cet abîme. Je ne sais quoi m'attire, soit sympathie, soit
une force conaturelle pleine de puissance, pour unir, à la plus grande
distance, dans une secrète amitié, les choses de même espèce par les
routes les plus secrètes. Toi, mon ombre inséparable, tu dois me
suivre, car aucun pouvoir ne peut séparer la Mort du Péché. Mais dans
la crainte que notre père soit arrêté peut-être par la difficulté
de repasser ce golfe impassable, impraticable, essayons (travail
aventureux, non pourtant disproportionné à ta force et à la mienne),
essayons de fonder sur cet océan un chemin depuis l'enfer jusqu'au
monde nouveau où Satan maintenant l'emporte; monument d'un grand
avantage à toutes légions infernales, qui leur rendra d'ici le
trajet facile pour leur communication ou leur transmigration, selon que
le sort les conduira. Je ne puis manquer le chemin, tant je suis attiré
avec force par cette nouvelle attraction et ce nouvel instinct.»
L'ombre maigre lui répondit aussitôt:
«Va où le destin et la force de l'inclination te conduisent. Je ne
traînerai pas derrière, ni ne me tromperai de chemin, toi servant de
guide; tant je respire l'odeur de carnage, proie innombrable; tant
je goûte la saveur de la mort de toutes les choses qui vivent là! Je
ne manquerai pas à l'ouvrage que tu entreprends, mais je te prêterai
un mutuel secours.»
En parlant de la sorte, le monstre, avec délices, renifla le parfum du
mortel changement arrivé sur la terre: comme quand une bande
d'oiseaux carnassiers, malgré la distance de plusieurs lieues, vient
volant, avant le jour d'une bataille, au champ où campent les
armées, alléchée qu'elle est par la senteur des vivantes carcasses
promises à la mort le lendemain, dans un sanglant combat: ainsi
éventait les trépas la hideuse figure qui, renversant dans l'air
empoisonné sa large narine, flairait de si loin sa curée.
Soudain hors des portes de l'enfer, dans la vaste et vide anarchie du
chaos sombre et humide, les deux fantômes s'envolèrent en sens
contraire. Avec force (leur force était grande), planant sur les eaux,
ce qu'ils rencontrèrent de solide ou de visqueux, ballotté haut et
bas comme dans une mer houleuse, ils le chassent ensemble amassé, et de
chaque côté l'échouent vers la bouche du Tartare: ainsi deux vents
polaires soufflant opposés, sur la mer Cronienne, poussent ensemble des
montagnes de glaces qui obstruent le passage présumé au-delà de
Petzora à l'orient, vers la côte opulente du Cathai.
La Mort, de sa massue pétrifiante, froide et sèche, frappe comme
d'un trident la matière agglomérée, la fixe aussi ferme que Délos,
jadis flottante; le reste fut enchaîné immobile par
l'inflexibilité de son regard de Gorgone.