«Serpent, tes louanges excessives me laissent en doute de la vertu de

ce fruit sur toi le premier éprouvée. Mais, dis-moi, où croît

l'arbre? est-il loin d'ici? Car nombreux sont les arbres de Dieu qui

croissent dans le Paradis, et plusieurs nous sont encore inconnus: une

telle abondance s'offre à notre choix, que nous laissons un grand

trésor de fruits sans les toucher; ils restent suspendus incorruptibles

jusqu'à ce que les hommes naissent pour les cueillir, et qu'un plus

grand nombre de mains nous aident à soulager la nature de son

enfantement.»

L'insidieuse couleuvre joyeuse et satisfaite:

«Impératrice, le chemin est facile et n'est pas long; il se trouve

au-delà d'une allée de myrtes, sur une pelouse, tout près d'une

fontaine, quand on a passé un petit bois exhalant la myrrhe et le

baume. Si tu m'acceptes pour conducteur, je t'y aurai bientôt menée.»

«Conduis-moi donc,» dit Ève.

Le serpent, guide, roule rapidement ses anneaux, et les fait paraître

droits, quoique entortillés, prompt qu'il est au crime. L'espérance

l'élève, et la joie enlumine sa crête: comme un feu follet, formé

d'une onctueuse vapeur que la nuit condense et que la frigidité

environne, s'allume en une flamme par le mouvement (lequel feu

accompagne souvent, dit-on, quelque malin esprit); voltigeant et

brillant d'une lumière trompeuse, il égare de sa route le voyageur

nocturne étonné; il le conduit dans des marais et des fondrières, à

travers des viviers et des étangs où il s'engloutit et se perd loin de

tout secours: ainsi reluisait le serpent fatal, et par supercherie

menait Ève, notre mère crédule, à l'arbre de prohibition, racine de

tout notre malheur. Dès qu'elle le vit, elle dit à son guide:

«Serpent, nous aurions pu éviter notre venir ici, infructueux pour

moi, quoique le fruit soit ici en abondance. Le bénéfice de sa vertu

sera seul pour toi; vertu merveilleuse en vérité, si elle produit de

pareils effets! Mais nous ne pouvons à cet arbre ni toucher ni goûter:

ainsi Dieu l'a ordonné, et il nous a laissé cette défense, la seule

fille de sa voix: pour le reste, nous vivons loi à nous-mêmes; notre

raison est notre loi.»

Le tentateur plein de tromperie répliqua:

«En vérité! Dieu a donc dit que du fruit de tous les arbres de ce

jardin vous ne mangerez pas, bien que vous soyez déclarés seigneurs de

tout sur la terre et dans l'air?»

Ève, encore sans péché:

«Du fruit de chaque arbre de ce jardin nous pouvons manger, mais du

fruit de ce bel arbre dans le jardin Dieu a dit: Vous n'en mangerez

point; vous n'y toucherez point, de peur que vous ne mouriez.»

À peine a-t-elle dit brièvement, que le tentateur, maintenant plus

hardi (mais avec une apparence de zèle et d'amour pour l'homme,

d'indignation pour le tort qu'on lui faisait), joue un rôle nouveau.

Comme touché de compassion, il se balance troublé, pourtant avec

grâce, et il se lève posé comme prêt à traiter quelque matière

importante: au vieux temps, dans Athènes et dans Rome libre, où

florissait l'éloquence (muette depuis), un orateur renommé, chargé de

quelque grande cause, se tenait debout de lui-même recueilli, tandis

que chaque partie de son corps, chacun de ses mouvements, chacun de ses

gestes obtenaient audience avant sa parole; quelquefois il débutait

avec hauteur, son zèle pour la justice ne lui permettant pas le délai

d'un exorde: ainsi s'arrêtant, se remuant, se grandissant de toute sa

hauteur, le tentateur, tout passionné, s'écria:

«Ô plante sacrée, sage et donnant la sagesse, mère de la science, à

présent je sens au-dedans de moi mon pouvoir qui m'éclaire, non

seulement pour discerner les choses dans leurs causes, mais pour

découvrir les voies des agents suprêmes, réputés sages cependant.

Reine de cet univers, ne crois pas ces rigides menaces de mort: vous ne

mourrez point: comment le pourriez-vous? Par le fruit? Il vous donnera

la vie de la science. Par l'auteur de la menace? Regardez-moi, moi qui

ai touché et goûté; cependant je vis, j'ai même atteint une vie plus

parfaite que celle que le sort me destinait, en osant m'élever

au-dessus de mon lot. Serait-il fermé à l'homme, ce qui est ouvert à

la bête? Ou Dieu allumera-t-il sa colère pour une si légère offense?

Ne louera-t-il pas plutôt votre courage indompté qui, sous la menace

de la mort dénoncée (quelque chose que soit la mort), ne fut point

détourné d'achever ce qui pouvait conduire à une plus heureuse vie,

à la connaissance du bien et du mal. Du bien? quoi de plus juste! Du

mal? (si ce qui est mal est réel) pourquoi ne pas le connaître,

puisqu'il en serait plus facilement évité! Dieu ne peut donc vous

frapper et être juste: s'il n'est pas juste, il n'est pas Dieu; il ne

faut alors ni le craindre, ni lui obéir. Votre crainte elle-même

écarte la crainte de la mort.

«Pourquoi donc fut ceci défendu? Pourquoi, sinon pour vous effrayer?

Pourquoi, sinon pour vous tenir bas et ignorants, vous ses adorateurs?

Il sait que le jour où vous mangerez du fruit, vos yeux, qui semblent

si clairs, et qui cependant sont troubles, seront parfaitement ouverts

et éclaircis, et vous serez comme les dieux, connaissant à la fois le

bien et le mal, comme ils le connaissent. Que vous soyez comme les

dieux, puisque je suis comme un homme, comme un homme intérieurement,

ce n'est qu'une juste proportion gardée, moi de brute devenu homme,

vous d'hommes devenus dieux.

«Ainsi, vous mourrez peut-être en vous dépouillant de l'homme pour

revêtir le dieu: mort désirable quoique annoncée avec menaces,

puisqu'elle ne peut rien de pis que ceci! Et que sont les dieux pour que

l'homme ne puisse devenir comme eux, en participant à une nourriture

divine? Les dieux existèrent les premiers, et ils se prévalent de cet

avantage pour nous faire croire que tout procède d'eux: j'en doute; car

je vois cette belle terre échauffée par le soleil, et produisant

toutes choses; eux, rien. S'ils produisent tout, qui donc a renfermé la

connaissance du bien et du mal dans cet arbre, de manière que quiconque

mange de son fruit acquiert aussitôt la sagesse sans leur permission?

En quoi serait l'offense que l'homme parvînt ainsi à connaître? En

quoi votre science pourrait-elle nuire à Dieu, ou que pourrait

communiquer cet arbre contre sa volonté, si tout est à lui? Agirait-il

par envie? L'envie peut-elle habiter dans les cœurs célestes? Ces

raisons, ces raisons et beaucoup d'autres prouvent le besoin que vous

avez de ce beau fruit. Divinité humaine, cueille et goûte librement.»

Il dit, et ses paroles, grosses de tromperie, trouvèrent dans le cœur

d'Ève une entrée trop facile. Les yeux fixes, elle contemplait le

fruit qui, rien qu'à le voir, pouvait tenter: à ses oreilles

retentissait encore le son de ces paroles persuasives qui lui

paraissaient remplies de raison et de vérité. Cependant l'heure de

midi approchait et réveillait dans Ève un ardent appétit qu'excitait

encore l'odeur si savoureuse de ce fruit; inclinée qu'elle était

maintenant à le toucher et à le goûter, elle y attachait avec désir

son œil avide. Toutefois, elle s'arrête un moment et fait en

elle-même ces réflexions:

«Grandes sont tes vertus sans doute, ô le meilleur des fruits! Quoique

tu sois interdit à l'homme, tu es digne d'être admiré, toi dont le

suc, trop longtemps négligé, a donné dès le premier essai la parole

au muet et a enseigné à une langue incapable de discours, à publier

ton mérite. Celui qui nous interdit ton usage ne nous a pas caché non

plus ton mérite, en te nommant l'arbre de science à la fois et du bien

et du mal. Il nous a défendu de te goûter, mais sa défense te

recommande davantage, car elle conclut le bien que tu communiques et le

besoin que nous en avons: le bien inconnu assurément on ne l'a point,

ou si on l'a, et qu'il reste encore inconnu, c'est comme si on ne

l'avait pas du tout.

«En termes clairs, que nous défend-il, lui? de connaître; il nous

défend le bien; il nous défend d'être sages. De telles prohibitions

ne lient pas... Mais si la mort nous entoure des dernières chaînes, à

quoi nous profitera notre liberté intérieure? Le jour où nous

mangerons de ce beau fruit, tel est notre arrêt, nous mourrons... Le

serpent est-il mort? il a mangé et il vit, et il connaît, et il parle,

et il raisonne, et il discerne, lui jusqu'alors irraisonnable. La mort

n'a-t-elle été inventée que pour nous seuls? ou cette intellectuelle

nourriture à nous refusée, n'est-elle réservée qu'aux bêtes? qu'aux

bêtes ce semble: mais l'unique brute qui la première en a goûté,

loin d'en être avare, communique avec joie le bien qui lui en est

échu, conseillère non suspecte, amie de l'homme, éloignée de toute

déception et de tout artifice. Que crains-je donc? ou plutôt sais-je

ce que je dois craindre dans cette ignorance du bien et du mal, de Dieu

ou de la mort, de la loi ou de la punition? Ici croît le remède à

tout, ce fruit divin, beau à la vue, attrayant au goût, et dont la

vertu est de rendre sage. Qui empêche donc de le cueillir et d'en

nourrir à la fois le corps et l'esprit?»

Elle dit, et sa main téméraire, dans une mauvaise heure, s'étend vers

le fruit: elle arrache! elle mange! La terre sentit la blessure, la

nature, sur ses fondements, soupirant à travers tous ses ouvrages, par

des signes de malheur annonça que tout était perdu.

Le serpent coupable s'enfuit dans un hallier, et il le pouvait bien, car

maintenant Ève, attachée au fruit tout entière, ne regardait rien

autre chose. Il lui semblait que jusque-là elle n'avait jamais goûté

dans un fruit un pareil délice; soit que cela fût vrai, soit qu'elle

se l'imaginât dans la haute attente de la science: sa divinité ne

sortait point de sa pensée. Avidement et sans retenue, elle se gorgea

du fruit, et ne savait pas qu'elle mangeait la mort. Enfin rassasiée,

exaltée comme par le vin, joyeuse et folâtre, pleine de satisfaction

d'elle-même, elle se parle ainsi:

«Ô roi de tous les arbres du paradis, arbre vertueux, précieux, dont

l'opération bénie est la sagesse! arbre jusque ici ignoré, dégradé,

ton beau fruit demeurait suspendu comme n'étant créé à aucune fin!

Mais dorénavant mon soin matinal sera pour toi, non sans le chant et la

louange qui te sont dus à chaque aurore; je soulagerai tes branches du

poids fertile offert libéralement à tous, jusqu'à ce que, nourrie par

toi, je parvienne à la maturité de la science comme les dieux qui

savent toutes choses, quoiqu'ils envient aux autres ce qu'ils ne peuvent

leur donner. Si le don eût été un des leurs, il n'aurait pas crû

ici.

«Expérience, que ne te dois-je pas, ô le meilleur des guides! En ne

te suivant pas, je serais restée dans l'ignorance; tu ouvres le chemin

de la sagesse, et tu donnes accès auprès d'elle, malgré le secret où

elle se retire.

«Et moi peut-être aussi suis-je cachée? Le Ciel est haut, haut, trop

éloigné pour voir de là distinctement chaque chose sur la terre:

d'autres soins peut-être peuvent avoir distrait d'une continuelle

vigilance notre grand prohibiteur, en sûreté avec tous ses espions

autour de lui... Mais de quelle manière paraîtrai-je devant Adam? lui

ferai-je connaître à présent mon changement? lui donnerai-je en

partage ma pleine félicité, ou plutôt non? Garderai-je les avantages

de la science en mon pouvoir, sans copartenaire, afin d'ajouter à la

femme ce qui lui manque, pour attirer d'autant plus l'amour d'Adam, pour

me rendre plus égale à lui, et peut-être (chose désirable)

quelquefois supérieure? car inférieure, qui est libre? Ceci peut bien

être... Mais quoi? si Dieu a vu? si la mort doit s'ensuivre? alors je

ne serai plus, et Adam, marié à une autre Ève, vivra en joie avec

elle, moi éteinte: le penser, c'est mourir! Confirmée dans ma

résolution, je me décide: Adam partagera avec moi le bonheur ou la

misère. Je l'aime si tendrement qu'avec lui je puis souffrir toutes les

morts: vivre sans lui n'est pas la vie.»

Ainsi disant, elle détourna ses pas de l'arbre; mais auparavant elle

lui fait une révérence profonde comme au pouvoir qui habite cet arbre,

et dont la présence a infusé dans la plante une sève savante

découlée du nectar, breuvage des dieux.

Pendant ce temps-là Adam, qui attendait son retour avec impatience,

avait tressé une guirlande des fleurs les plus choisies, pour orner sa

chevelure et couronner ses travaux champêtres, comme les moissonneurs

ont souvent accoutumé de couronner leur reine des moissons. Il se

promettait une grande joie en pensée et une consolation nouvelle dans

un retour si longtemps différé. Toutefois devinant quelque chose de

malheureux, le cœur lui manquait; il en sentait les battements

inégaux: pour rencontrer Ève, il alla par le chemin qu'elle avait pris

le matin, au moment où ils se séparèrent.

Il devait passer près de l'arbre de science: là il la rencontra à

peine revenant de l'arbre; elle tenait à la main un rameau du plus beau

fruit couvert de duvet qui souriait, nouvellement cueilli, et répandait

l'odeur de l'ambroisie. Elle se hâta vers Adam; l'excuse parut d'abord

sur son visage comme le prologue de son discours, et une trop prompte

apologie; elle adresse à son époux des paroles caressantes qu'elle

avait à volonté:

«N'as-tu pas été étonné, Adam, de mon retard? Je t'ai regretté! et

j'ai trouvé long le temps, privée de ta présence; agonie d'amour,

jusqu'à présent non sentie et qui ne le sera pas deux fois, car jamais

je n'aurai l'idée d'éprouver (ce que j'ai cherché téméraire et sans

expérience) la peine de l'absence, loin de ta vue. Mais la cause en est

étrange, et merveilleuse à entendre.

«Cet arbre n'est pas, comme on nous le dit, un arbre de danger, quand

on y goûte; il n'ouvre pas la voie à un mal inconnu; mais il est d'un

effet divin pour ouvrir les yeux, et il fait dieux ceux qui y goûtent;

il a été trouvé tel en y goûtant. Le sage serpent (non retenu comme

nous, ou n'obéissant pas) a mangé du fruit: il n'y a pas trouvé la

mort dont nous sommes menacés; mais dès ce moment il est doué de la

voix humaine et du sens humain, raisonnant d'une manière admirable. Et

il a agi sur moi avec tant de persuasion, que j'ai goûté et que j'ai

trouvé aussi les effets répondant à l'attente: mes yeux, troubles

auparavant, sont plus ouverts; mon esprit plus étendu, mon cœur plus

ample. Je m'élève à la divinité, que j'ai cherchée principalement

pour toi; sans toi je puis la mépriser. Car la félicité dont tu as ta

part est pour moi la félicité, ennuyeuse bientôt et odieuse avec toi

non partagée. Goûte donc aussi à ce fruit; qu'un sort égal nous

unisse dans une égale joie, comme dans un égal amour, de peur que si

tu t'abstiens un différent degré de condition ne nous sépare, et que

je ne renonce trop tard pour toi à la divinité, quand le sort ne le

permettra plus.»

Ève ainsi raconta son histoire d'un air animé; mais sur sa joue le

désordre monte et rougit. Adam, de son côté, dès qu'il est instruit

de la fatale désobéissance d'Ève, interdit, confondu, devient blanc,

tandis qu'une froide horreur court dans ses veines et disjoint tous ses

os. De sa main défaillante la guirlande tressée pour Ève tombe, et

répand les roses flétries: il demeure pâle et sans voix, jusqu'à ce

qu'enfin d'abord en lui-même il rompt son silence intérieur:

«Ô le plus bel être de la création, le dernier et le meilleur de

tous les ouvrages de Dieu, créature en qui excellait pour la vue ou la

pensée, ce qui fut jamais formé de saint, de divin, de bon, d'aimable

et de doux! Comment es-tu perdue! comment soudain perdue, défigurée,

flétrie et maintenant dévolue à la mort? ou plutôt comment as-tu

cédé à la tentation de transgresser la stricte défense, de violer le

sacré fruit défendu? Quelque maudit artifice d'un ennemi t'a déçue,

d'un ennemi que tu ne connaissais pas; et moi avec toi, il m'a perdu;

car certainement ma résolution est de mourir avec toi. Comment

pourrais-je vivre sans toi? comment quitter ton doux entretien et notre

amour si tendrement uni, pour survivre abandonné dans ces bois

sauvages? Dieu créât-il une autre Ève, et moi fournirais-je une autre

côte, ta perte encore ne sortirait jamais de mon cœur. Non, non! je me

sens attiré par le lien de la nature; tu es la chair de ma chair, l'os

de mes os; de ton sort le mien ne sera jamais séparé, bonheur ou

misère!»

Ayant dit ainsi, comme un homme revenu d'une triste épouvante, et

après des pensées agitées se soumettant à ce qui semble

irrémédiable, il se tourne vers Ève, et lui adresse ces paroles d'un

ton calme:

«Une action hardie tu as tentée, Ève aventureuse! un grand péril tu

as provoqué, toi qui non seulement as osé convoiter des yeux ce fruit

sacré, objet d'une sainte abstinence, mais qui, bien plus hardie

encore, y as goûté, malgré la défense d'y toucher! Mais qui peut

rappeler le passé et défaire ce qui est fait? Ni le Dieu tout-puissant

ni le destin ne le pourraient. Cependant, peut-être ne mourras-tu

point; peut-être l'action n'est-elle pas si détestable, à présent

que le fruit a été goûté et profané par le serpent, qu'il en a fait

un fruit commun, privé de sainteté, avant que nous y ayons touché. Le

serpent n'a pas trouvé qu'il fût mortel; le serpent vit encore; il

vit, ainsi que tu le dis, et il a gagné de vivre comme l'homme, d'un

plus haut degré de vie; puissante induction pour nous d'atteindre

pareillement, en goûtant ce fruit, une élévation proportionnée qui

ne peut être que de devenir dieux, anges ou demi-dieux.

«Je ne puis penser que Dieu, sage créateur, quoique menaçant, veuille

ainsi sérieusement nous détruire, nous ses premières créatures,

élevées si haut en dignité et placées au-dessus de tous ses

ouvrages, lesquels, créés pour nous, doivent tomber nécessairement

avec nous dans notre chute, puisqu'ils sont faits dépendants de nous.

Ainsi Dieu décréerait, serait frustré, ferait et déferait, et

perdrait son travail; cela ne se concevrait pas bien de Dieu, qui,

quoique son pouvoir pût répéter la création, cependant répugnerait

à nous détruire, de peur que l'adversaire ne triomphât et ne

dit:--Inconstant est l'état de ceux que Dieu favorise le plus! Qui peut

lui plaire longtemps? Il m'a ruiné le premier. Maintenant c'est

l'espèce humaine. Qui ensuite?--Sujet de raillerie qui ne doit pas

être donné à un ennemi. Quoi qu'il en soit, j'ai lié mon sort au

tien, résolu à subir le même sort. Si la mort m'associe avec toi, la

mort est pour moi comme la vie: tant dans mon cœur je sens le lien de

la nature m'attirer puissamment à mon propre bien en toi; car ce que tu

es m'appartient, notre état ne peut être séparé; nous ne faisons

qu'un, une même chair: te perdre, c'est me perdre moi-même.»

Ainsi parla Adam; ainsi Ève lui répliqua:

«Ô glorieuse épreuve d'un excessif amour, illustre témoignage, noble

exemple qui m'engage à l'imiter! Mais n'approchant pas de ta

perfection, comment l'atteindrai-je, ô Adam, moi qui me vante d'être

issue de ton côté, et qui t'entends parler avec joie de notre union,

d'un cœur et d'une âme entre nous deux? Ce jour fournit une bonne

preuve de cette union, puisque tu déclares que, plutôt que la mort, ou

quelque chose de plus terrible que la mort, nous sépare (nous liés

d'un si tendre amour), tu es résolu à commettre avec moi la faute, le

crime (s'il y a crime) de goûter ce beau fruit dont la vertu (car le

bien toujours procède du bien, directement ou indirectement) a offert

cette heureuse épreuve à ton amour qui sans cela n'eût jamais été

si excellemment connu.

«Si je pouvais croire que la mort annoncée dût suivre ce que j'ai

tenté, je supporterais seule le pire destin, et ne chercherais pas à

te persuader: plutôt mourir abandonnée que de t'obliger à une action

pernicieuse pour ton repos, depuis surtout que je suis assurée d'une

manière remarquable de ton amour si vrai, si fidèle et sans égal.

Mais je sens bien autrement l'événement: non la mort, mais la vie

augmentée, des yeux ouverts, de nouvelles espérances, des joies

nouvelles, un goût si divin que, quelque douceur qui ait auparavant

flatté mes sens, elle me semble, auprès de celle-ci, âpre ou

insipide. D'après mon expérience, Adam, goûte franchement et livre

aux vents la crainte de la mort.»

Elle dit, l'embrasse et pleure de joie tendrement; c'était avoir

beaucoup gagné qu'Adam eût ennobli son amour au point d'encourir pour

elle le déplaisir divin ou la mort. En récompense (car une

complaisance si criminelle méritait cette haute récompense), d'une

main libérale elle lui donne le fruit de la branche attrayant et beau.

Adam ne fit aucun scrupule d'en manger malgré ce qu'il savait; il ne

fut pas trompé; il fut follement vaincu par le charme d'une femme.

La terre trembla jusque dans ses entrailles, comme de nouveau dans les

douleurs, et la nature poussa un second gémissement. Le ciel se

couvrit, fit entendre un sourd tonnerre, pleura quelques larmes tristes,

quand s'acheva le mortel péché originel!

Adam n'y prit pas garde, mangeant à satiété. Ève ne craignit point

de réitérer sa transgression première, afin de mieux charmer son

époux par sa compagnie aimée. Tous deux à présent, comme enivrés

d'un vin nouveau, nagent dans la joie; ils s'imaginent sentir en eux la

divinité qui leur fait naître des ailes avec lesquelles ils

dédaigneront la terre. Mais ce fruit perfide opéra un tout autre

effet, en allumant pour la première fois le désir charnel. Adam

commença d'attacher sur Ève des regards lascifs; Ève les lui rendit

aussi voluptueusement: ils brûlent impudiques. Adam excite ainsi Ève

aux molles caresses:

«Ève, à présent je le vois, tu es d'un goût sûr et élégant, ce

n'est pas la moindre partie de la sagesse, puisque à chaque pensée

nous appliquons le mot saveur, et que nous appelons notre palais

judicieux: je t'en accorde la louange, tant tu as bien pourvu à ce

jour! Nous avons perdu beaucoup de plaisir en nous abstenant de ce fruit

délicieux; jusque ici en goûtant nous n'avions pas connu le vrai

goût. Si le plaisir est tel dans les choses à nous défendues, il

serait à souhaiter qu'au lieu d'un seul arbre on nous en eût défendu

dix. Mais viens, si bien réparés, jouons maintenant comme il convient

après un si délicieux repas. Car jamais ta beauté, depuis le jour que

je te vis pour la première fois et t'épousai ornée de toutes les

perfections, n'enflamma mes sens de tant d'ardeur pour jouir de toi,

plus charmante à présent que jamais! Ô bonté de cet arbre plein de

vertu!»

Il dit et n'épargna ni regard, ni badinage d'une intention amoureuse.

Il fut compris d'Ève, dont les yeux lançaient des flammes

contagieuses. Il saisit sa main, et vers un gazon ombragé, qu'un toit

de feuillage épais et verdoyant couvrait en berceau, il conduisit son

épouse nullement résistante. De fleurs était la couche, pensées,

violettes, asphodèles, hyacinthes! le plus doux, le plus frais giron de

la terre. Là ils s'assouvirent largement d'amour et de jeux d'amour;

sceau de leur mutuel crime, consolation de leur péché, jusqu'à ce que

la rosée du sommeil les opprimât, fatigués de leur amoureux déduit.

Sitôt que se fut exhalée la force de ce fruit fallacieux, dont

l'enivrante et douce vapeur s'était jouée autour de leurs esprits, et

avait fait errer leurs facultés intérieures: dès qu'un sommeil plus

grossier, engendré de malignes fumées et surchargé de songes

remémoratifs, les eut quittés, ils se levèrent comme d'une veille

laborieuse. Ils se regardèrent l'un l'autre, et bientôt ils connurent

comment leurs yeux étaient ouverts, comment leurs âmes obscurcies!

L'innocence qui de même qu'un voile leur avait dérobé la connaissance

du mal, avait disparu. La juste confiance, la native droiture,

l'honneur, n'étant plus autour d'eux, les avaient laissés nus à la

nature coupable: elle les couvrit, mais sa robe les découvrit

davantage. Ainsi le fort Danite, l'herculéen Samson se leva du sein

prostitué de Dalila, la Philistine, et s'éveilla tondu de sa force:

Ève et Adam s'éveillèrent nus et dépouillés de toute leur vertu.

Silencieux et la confusion sur le visage, longtemps ils restèrent assis

comme devenus muets, jusqu'à ce qu'Adam, non moins honteux que sa

compagne, donna enfin passage à ces paroles contraintes:

Le Paradis Perdu · 第 18 / 25 段