dans le brouillard et la vapeur de minuit, je glisse obscur, je fouille
chaque buisson, chaque fougeraie où le hasard peut me faire trouver le
serpent endormi, afin de me cacher dans ses replis tortueux, moi et la
noire intention que je porte. Honteux abaissement! moi qui naguère
combattis les dieux pour siéger le plus haut, réduit aujourd'hui à
m'unir à un animal, et, mêlé à la fange de la bête, à incarner
cette essence, à abrutir celui qui aspirait à la hauteur de la
Divinité! Mais à quoi l'ambition et la vengeance ne peuvent-elles pas
descendre! Qui veut monter doit ramper aussi bas qu'il a volé haut,
exposé tôt ou tard aux choses les plus viles. La vengeance, quoique
douce d'abord, amère avant peu, sur elle-même recule. Soit, peu
m'importe, pourvu que le coup éclate bien miré: puisque en ajustant
plus haut je suis hors de portée, je vise à celui qui le second
provoque mon envie, à ce nouveau favori du ciel, à cet homme d'argile,
à ce fils du dépit, que pour nous marquer plus de dédain, son auteur
éleva de la poussière: la haine par la haine est mieux payée.»
Il dit: à travers les buissons humides ou arides, comme un brouillard
noir et rampant, il poursuit sa recherche de minuit pour rencontrer le
serpent le plus tôt possible. Il le trouva bientôt profondément
endormi, roulé sur lui-même dans un labyrinthe de cercles, sa tête
élevée au milieu et remplie de fines ruses. Non encore dans une ombre
horrible ou un repaire effrayant, non encore nuisible, sur l'herbe
épaisse, sans crainte et non craint, il dormait. Le démon entra par sa
bouche, et s'emparant de son instinct brutal dans la tête ou dans le
cœur, il lui inspira bientôt des actes d'intelligence; mais il ne
troubla point son sommeil, attendant, ainsi renfermé, l'approche du
matin.
Déjà la lumière sacrée commençait de poindre dans Éden parmi les
fleurs humides qui exhalaient leur encens matinal, alors que toutes les
choses qui respirent sur le grand autel de la terre élèvent vers le
Créateur des louanges silencieuses et une odeur qui lui est agréable:
le couple humain sortit de son berceau, et joignit l'adoration de sa
bouche au chœur des créatures privées de voix. Cela fait, nos parents
profitent de l'heure, la première pour les plus doux parfums et les
plus douces brises. Ensuite ils délibèrent comment ce jour-là ils
peuvent le mieux s'appliquer à leur croissant ouvrage, car cet ouvrage
dépassait de beaucoup l'activité des mains des deux créatures qui
cultivaient une si vaste étendue. Ève la première parla de la sorte
à son mari:
«Adam, nous pouvons nous occuper encore à parer ce jardin, à relever
encore la plante, l'herbe et la fleur, agréable tâche qui nous est
imposée. Mais jusqu'à ce qu'un plus grand nombre de mains viennent
nous aider, l'ouvrage sous notre travail augmente, prodigue par
contrainte: ce que, pendant le jour, nous avons taillé de surabondant,
ou ce que nous avons élagué, ou appuyé, ou lié, en une nuit ou deux,
par un fol accroissement, se rit de nous et tend à redevenir sauvage.
Avise donc à cela maintenant, ou écoute les premières idées qui se
présentent à mon esprit.
«Divisons nos travaux: toi, va où ton choix te guide, ou du côté qui
réclame le plus de soin, soit pour tourner le chèvrefeuille autour de
ce berceau, soit pour diriger le lierre grimpant là où il veut monter,
tandis que moi, là-bas, dans ce plant de roses entremêlées de myrte,
je trouverai jusqu'à midi des choses à redresser. Car lorsque ainsi
nous choisissons tout le jour notre tâche si près l'un de l'autre,
faut-il s'étonner qu'étant si près, des regards et des sourires
interviennent, ou qu'un objet nouveau amène un entretien imprévu qui
réduit notre travail du jour interrompu à peu de chose, bien que
commencé matin? Alors arrive l'heure du souper non gagnée.»
Adam lui fit cette douce réponse:
«Ma seule Ève, ma seule associée, à moi sans comparaison plus chère
que toutes les créatures vivantes, bien as-tu proposé, bien as-tu
employé tes pensées pour découvrir comment nous pourrions accomplir
le mieux ici l'ouvrage que Dieu nous a assigné. Tu ne passeras pas sans
être louée de moi, car rien n'est plus aimable dans une femme que
d'étudier le devoir de famille et de pousser son mari aux bonnes
actions. Cependant notre Maître ne nous a pas si étroitement imposé
le travail, qu'il nous interdise le délassement quand nous en avons
besoin, soit par la nourriture, soit par la conversation entre nous
(nourriture de l'esprit), soit par ce doux échange des regards et des
sourires, car les sourires découlent de la raison; refusés à la
brute, ils sont l'aliment de l'amour: l'amour n'est pas la fin la moins
noble de la vie humaine. Dieu ne nous a pas faits pour un travail
pénible, mais pour le plaisir, et pour le plaisir joint à la raison.
Ne doute pas que nos mains unies ne défendent facilement contre le
désert ces sentiers et ces berceaux, dans l'étendue dont nous avons
besoin pour nous promener, jusqu'à ce que de plus jeunes mains viennent
avant peu nous aider.
«Mais si trop de conversation peut-être te rassasie, je pourrais
consentir à une courte absence, car la solitude est quelquefois la
meilleure société, et une courte séparation précipite un doux
retour. Mais une autre inquiétude m'obsède; j'ai peur qu'il ne
t'arrive quelque mal quand tu seras sevrée de moi; car tu sais de quoi
nous avons été avertis, tu sais quel malicieux ennemi, enviant notre
bonheur et désespérant du sien, cherche à opérer notre honte et
notre misère par une attaque artificieuse; il veille sans doute quelque
part près d'ici, dans l'avide espérance de trouver l'objet de son
désir et son plus grand avantage, nous étant séparés; il est sans
espoir de nous circonvenir réunis, parce qu'au besoin nous pourrions
nous prêter l'un à l'autre un rapide secours. Soit qu'il ait pour
principal dessein de nous détourner de la foi envers Dieu, soit qu'il
veuille troubler notre amour conjugal, qui excite peut-être son envie
plus que tout le bonheur dont nous jouissons; que ce soit là son
dessein, ou quelque chose de pis, ne quitte pas le côté fidèle qui
t'a donné l'être, qui t'abrite encore et te protège. La femme, quand
le danger ou le déshonneur l'épie, demeure plus en sûreté et avec
plus de bienséance auprès de son mari qui la garde ou endure avec elle
toutes les extrémités.»
La majesté virginale d'Ève, comme une personne qui aime et qui
rencontre quelque rigueur, lui répondit avec une douce et austère
tranquillité:
«Fils de la terre et du ciel, et souverain de la terre entière, que
nous ayons un ennemi qui cherche notre ruine, je l'ai su de toi et de
l'ange, dont je surpris les paroles à son départ, lorsque je me tenais
en arrière dans un enfoncement ombragé, tout juste alors revenue au
fermer des fleurs du soir. Mais que tu doutes de ma constance envers
Dieu ou envers toi, parce que nous avons un ennemi qui la peut tenter,
c'est ce que je ne m'attendais pas à ouïr. Tu ne crains pas la
violence de l'ennemi; étant tels que nous sommes, incapables de mort ou
de douleur, nous ne pouvons recevoir ni l'une ni l'autre, ou nous
pouvons les repousser. Sa fraude cause donc ta crainte? d'où résulte
clairement ton égale frayeur de voir mon amour et ma constante
fidélité ébranlés ou séduits par sa ruse. Comment ces pensées
ont-elles trouvé place dans ton sein, ô Adam? as-tu pu mal penser de
celle qui t'est si chère?»
Adam par ces paroles propres à la guérir répliqua:
«Fille de Dieu et de l'homme, immortelle Ève, car tu es telle, non
encore entamée par le blâme et le péché; ce n'est pas en défiance
de toi que je te dissuade de l'absence loin de ma vue, mais pour éviter
l'entreprise de notre ennemi. Celui qui tente, même vainement, répand
du moins le déshonneur sur celui qu'il a tenté; il a supposé sa foi
non incorruptible, non à l'épreuve de la tentation. Toi-même tu
ressentirais avec dédain et colère l'injure offerte, quoique demeurée
sans effet. Ne te méprends donc pas si je travaille à détourner un
pareil affront de toi seule; un affront qu'à nous deux à la fois
l'ennemi, bien qu'audacieux, oserait à peine offrir, ou, s'il l'osait,
l'assaut s'adresserait d'abord à moi: ne méprise pas sa malice et sa
perfide ruse; il doit être astucieux, celui qui a pu séduire des
anges. Ne pense pas que le secours d'un autre soit superflu. L'influence
de tes regards me donne accès à toutes les vertus: à ta vue, je me
sens plus sage, plus vigilant, plus fort; s'il était nécessaire de
force extérieure, tandis que tu me regarderais, la honte d'être vaincu
ou trompé soulèverait ma plus grande vigueur, et la soulèverait tout
entière. Pourquoi ne sentirais-je pas au-dedans de toi la même
impression quand je suis présent, et ne préférerais-tu pas subir ton
épreuve avec moi, moi le meilleur témoin de ta vertu éprouvée?»
Ainsi parla Adam, dans sa sollicitude domestique et son amour conjugal;
mais Ève, qui pensa qu'on n'accordait pas assez à sa foi sincère,
renouvela sa répartie avec un doux accent:
«Si notre condition est d'habiter ainsi dans une étroite enceinte,
resserrés par un ennemi subtil ou violent (nous n'étant pas doués
séparément d'une force égale pour nous défendre partout où il nous
rencontrera), comment sommes-nous heureux, toujours dans la crainte du
mal? mais le mal ne précède point le péché: seulement notre ennemi,
en nous tentant, nous fait un affront par son honteux mépris de notre
intégrité. Son honteux mépris n'attache point le déshonneur à notre
front, mais retombe honteusement sur lui.
«Pourquoi donc serait-il évité et craint par nous qui gagnons plutôt
un double honneur de sa prénotion prouvée fausse, qui trouvons dans
l'événement la paix intérieure et la faveur du ciel, notre témoin?
Et qu'est-ce que la fidélité, l'amour, la vertu, essayés seuls, sans
être soutenus d'un secours extérieur? Ne soupçonnons donc pas notre
heureux état d'avoir été laissé si imparfait par le sage Créateur,
que cet état ne soit pas assuré, soit que nous soyons séparés ou
réunis. Fragile est notre félicité s'il en est de la sorte! Ainsi
exposé, Éden ne serait pas Éden.»
Adam avec ardeur répliqua:
«Femme, toutes choses sont pour le mieux, comme la volonté de Dieu les
a faites. Sa main créatrice n'a laissé rien de défectueux ou
d'incomplet dans tout ce qu'il a créé, et beaucoup moins dans l'homme
ou dans ce qui peut assurer son heureux état, garanti contre la force
extérieure. Le péril de l'homme est en lui-même, et c'est aussi dans
lui qu'est sa puissance: contre sa volonté, il ne peut recevoir aucun
mal; mais Dieu a laissé la volonté libre; car qui obéit à la raison
est libre; et Dieu a fait la raison droite; mais il lui a commandé
d'être sur ses gardes, et toujours debout, de peur que surprise par
quelque belle apparence de bien elle, ne dicte faux et n'informe mal la
volonté, pour lui faire faire ce que Dieu a défendu expressément.
«Ce n'est donc point la méfiance, mais un tendre amour qui ordonne, à
moi de t'avertir souvent, à toi aussi de m'avertir. Nous subsistons
affermis; cependant il est possible que nous nous égarions, puisqu'il
n'est pas impossible que la raison, par l'ennemi subornée, puisse
rencontrer quelque objet spécieux, et tomber surprise dans une
déception imprévue, faute d'avoir conservé l'exacte vigilance, comme
elle en avait été avertie. Ne cherche donc point la tentation qu'il
serait mieux d'éviter, et tu l'éviteras probablement si tu ne te
sépares pas de moi: l'épreuve viendra sans être cherchée. Veux-tu
prouver ta constance? prouve d'abord ton obéissance. Mais qui
connaîtra la première, si tu n'as point été tentée? qui
l'attestera? Si tu penses qu'une épreuve non cherchée peut nous
trouver tous deux plus en sûreté qu'il ne te semble que nous le
sommes, toi ainsi avertie... va! car ta présence, contre ta volonté,
te rendrait plus absente: va dans ton innocence native! appuie-toi sur
ce que tu as de vertu! réunis-la toute! car Dieu envers toi a fait son
devoir, fais le tien.»
Ainsi parla le patriarche du genre humain; mais Ève persista. Et
quoique soumise, elle répliqua la dernière:
«C'est donc avec ta permission, ainsi prévenue et surtout à cause de
ce que tes dernières paroles pleines de raison n'ont fait que toucher:
l'épreuve, étant moins cherchée, nous trouverait peut-être moins
préparés; c'est pour cela que je m'éloigne plus volontiers. Je ne
dois pas beaucoup m'attendre qu'un ennemi aussi fier s'adresse d'abord
à la plus faible; s'il y était enclin, il n'en serait que plus honteux
de sa défaite.»
Ainsi disant, elle retire doucement sa main de celle de son époux, et
comme une nymphe légère des bois, Oréade, ou Dryade, ou du cortège
de la déesse de Délos, elle vole aux bocages. Elle surpassait Diane
elle-même par sa démarche et son port de déesse, quoiqu'elle ne fût
point armée comme elle de l'arc et du carquois, mais de ces instruments
de jardinage, tels que l'art, simple encore et innocent du feu, les
avait formés, ou tels qu'ils avaient été apportés par les anges.
Ornée comme Palès ou Pomone, elle leur ressemblait: à Pomone quand
elle fuit Vertumne, à Cérès dans sa fleur, lorsqu'elle était vierge
encore de Proserpine qu'elle eut de Jupiter. Adam était ravi, son œil
la suivit longtemps d'un regard enflammé; mais il désirait davantage
qu'elle fût restée. Souvent il lui répète l'ordre d'un prompt
retour; aussi souvent elle s'engage à revenir à midi au berceau, à
mettre toute chose dans le meilleur ordre, pour inviter Adam au repas du
milieu du jour ou au repos de l'après-midi.
Oh! combien déçue, combien trompée, malheureuse Ève, sur ton retour
présumé! événement pervers! à compter de cette heure, jamais tu ne
trouveras dans le paradis ni doux repas ni profond repos! une embûche
est dressée parmi ces fleurs et ces ombrages; tu es attendue par une
rancune infernale qui menace d'intercepter ton chemin, ou de te renvoyer
dépouillée d'innocence, de fidélité, de bonheur!...
Car maintenant, et depuis l'aube du jour, l'ennemi (simple serpent en
apparence) était venu, cherchant le lieu où il pourrait rencontrer
plus vraisemblablement les deux seuls de l'espèce humaine, mais en eux
toute leur race, sa proie projetée. Il cherche dans le bocage et dans
la prairie, là où quelque bouquet de bois, quelque partie du jardin,
objet de leur soin ou de leur plantation, se montrent plus agréable
pour leurs délices; au bord d'une fontaine ou d'un petit ruisseau
ombragé, il les cherche tous deux; mais il désirait que son destin
pût rencontrer Ève séparée d'Adam; il le désirait, mais non avec
l'espérance de ce qui arrivait si rarement, quand, selon son désir et
contre son espérance, il découvre Ève seule, voilée d'un nuage de
parfums, là où elle se tenait à demi aperçue, tant les roses
épaisses et touffues rougissaient autour d'elle; souvent elle se
baissait pour relever les fleurs d'une faible tige, dont la tête
quoique d'une vive carnation, empourprée, azurée ou marquetée d'or,
pendait sans support; elle les redressait gracieusement avec un lien de
myrte, sans songer qu'elle-même, la fleur la plus belle, était non
soutenue, son meilleur appui si loin, la tempête si proche.
Le serpent s'approchait; il franchit mainte avenue du plus magnifique
couvert, cèdre, pin ou palmier. Tantôt ondoyant et hardi, tantôt
caché, tantôt vu parmi les arbustes entrelacés et les fleurs formant
bordure des deux côtés, ouvrage de la main d'Ève: retraite plus
délicieuse que ces fabuleux jardins d'Adonis ressuscité, ou
d'Alcinoüs renommé, hôte du fils du vieux Laërte; ou bien encore que
ce jardin, non mystique, dans lequel le sage roi se livrait à de
mutuelles caresses avec la belle Égyptienne, son épouse.
Satan admire le lieu, encore plus la personne. Comme un homme longtemps
enfermé dans une cité populeuse dont les maisons serrées et les
égouts corrompent l'air: par un matin d'été, il sort pour respirer
dans les villages agréables et dans les fermes adjacentes; de toutes
choses qu'il rencontre, il tire un plaisir, l'odeur des blés ou de
l'herbe fauchée, ou celle des vaches et des laiteries, chaque objet
rustique, chaque bruit champêtre, tout le charme; si d'aventure une
belle vierge, au pas de nymphe vient à passer, ce qui plaisait à cet
homme lui plaît davantage à cause d'elle; elle l'emporte sur tout, et
dans son regard elle réunit toutes les délices: le serpent prenait un
pareil plaisir à voir ce plateau fleuri, doux abri d'Ève ainsi
matineuse, ainsi solitaire! Sa forme angélique et céleste, mais plus
suave et plus féminine, sa gracieuse innocence, toute la façon de ses
gestes, ou de ses moindres mouvements, intimident la malice de Satan, et
par un doux larcin dépouillent sa violence de l'intention violente
qu'il apportait. Dans cet intervalle le mal unique demeure abstrait de
son propre mal, et pendant ce temps demeura stupidement bon, désarmé
qu'il était d'inimitié, de fourberie, de haine, d'envie, de vengeance.
Mais l'enfer ardent qui brûle toujours en lui, quoique dans un
demi-ciel, finit bientôt ses délices, et le torture d'autant plus
qu'il voit plus de plaisir non destiné pour lui. Alors il rappelle la
haine furieuse, et, caressant ses pensées de malheur, il s'excite de la
sorte:
«Pensées, où m'avez-vous conduit! par quelle douce impulsion ai-je
été poussé à oublier ce qui nous a amené ici! La haine! non
l'amour, ni l'espoir du paradis pour l'enfer, ni l'espoir de goûter ici
le plaisir, mais de détruire tout plaisir, excepté celui qu'on
éprouve à détruire: toute autre joie pour moi est perdue. Ainsi ne
laissons pas échapper l'occasion qui me rit à présent: voici la femme
seule, exposée à toutes les attaques; son mari (car je vois au loin
tout alentour) n'est pas auprès d'elle: j'évite davantage sa plus
haute intelligence et sa force; d'un courage fier, bâti de membres
héroïques quoique moulés en terre, ce n'est point un ennemi peu
redoutable; lui exempt de blessures, moi non! tant l'enfer m'a
dégradé, tant la souffrance m'a fait déchoir de ce que j'étais dans
le ciel! Ève est belle, divinement belle, faite pour l'amour des dieux;
elle n'a rien de terrible, bien qu'il y ait de la terreur dans l'amour
et dans la beauté, quand elle n'est pas approchée par une haine plus
forte, haine d'autant plus forte qu'elle est mieux déguisée sous
l'apparence de l'amour: c'est le chemin que je tente pour la ruine
d'Ève.»
Ainsi parle l'ennemi du genre humain, mauvais hôte du serpent dans
lequel il était renfermé, et vers Ève il poursuit sa route. Il ne se
tramait pas alors en ondes dentelées comme il a fait depuis; mais il se
dressait sur sa croupe, base circulaire de replis superposés qui
montaient en forme de tour, orbe sur orbe, labyrinthe croissant! Une
crête s'élevait haute sur sa tête; ses yeux étaient d'escarboucle;
son cou était d'un or vert bruni; il se tenait debout au milieu de ses
spirales arrondies qui sur le gazon flottaient redondantes. Agréable et
charmante était sa forme: jamais serpents depuis n'ont été plus
beaux, ni celui dans lequel furent changés en Illyrie Hermione et
Cadmus, ni celui qui fut le dieu d'Épidaure, ni ceux en qui
transformés furent vus Jupiter Ammon et Jupiter Capitolin, le premier
avec Olympias, le second avec celle qui enfanta Scipion, la grandeur de
Rome.
D'une course oblique, comme quelqu'un qui cherche accès auprès d'une
personne, mais qui craint de l'interrompre, il trace d'abord son chemin
de côté: tel qu'un vaisseau manœuvré par un pilote habile à
l'embouchure d'une rivière ou près d'un cap, autant de fois il vire de
bord et change sa voile; ainsi Satan variait ses mouvements, et de sa
queue formait de capricieux anneaux à la vue d'Ève, pour amorcer ses
regards.
Occupée, elle entendit le bruit des feuilles froissées; mais elle n'y
fit aucune attention, accoutumée qu'elle était dans les champs à voir
se jouer devant elle toutes les bêtes, plus soumises à sa voix que ne
le fut à la voix de Circé le troupeau métamorphosé.
Plus hardi alors, le serpent non appelé se tint devant Ève, mais comme
dans l'étonnement de l'admiration, souvent d'une manière caressante il
baissait sa crête superbe, son cou poli ou émaillé, et léchait la
terre qu'Ève avait foulée. Sa gentille expression muette amène enfin
les regards d'Ève à remarquer son badinage. Ravi d'avoir fixé son
attention, Satan avec la langue organique du serpent, ou par l'impulsion
de l'air vocal, commença de la sorte sa tentation astucieuse:
«Ne sois pas émerveillée, maîtresse souveraine, si tu peux l'être,
toi qui es la seule merveille. Encore moins n'arme pas de mépris ton
regard, ciel de la douceur, irritée que je m'approche de toi et que je
te contemple insatiable: moi ainsi seul, je n'ai pas craint ton front,
plus imposant encore ainsi retirée. Ô la plus belle ressemblance de
ton beau Créateur! toi, toutes les choses vivantes t'admirent, toutes
les choses, qui t'appartiennent en don adorent ta beauté céleste
contemplée avec ravissement. La beauté considérée davantage là où
elle est universellement admirée; mais ici, dans cet enclos sauvage,
parmi ces bêtes (spectateurs grossiers et insuffisants pour discerner
la moitié de ce qui en toi est beau), un homme excepté qui te voit! Et
qu'est-ce qu'un seul à te voir, toi qui devrais être vue déesse parmi
les dieux, adorée et servie des anges sans nombre, ta cour
journalière?»
Telles étaient les flatteries du tentateur, tel fut le ton de son
prélude: ses paroles firent leur chemin dans le cœur d'Ève, bien
qu'elle s'étonnât beaucoup de la voix. Enfin, non sans cesser d'être
surprise, elle répondit:
«Qu'est-ce que ceci? le langage de l'homme prononcé, la pensée
humaine exprimée par la langue d'une brute? je croyais du moins que la
parole avait été refusée aux animaux, que Dieu au jour de leur
création les avait faits muets pour tout son articulé. Quant à la
pensée, je doutais; car dans les regards et dans les actions des
bêtes, souvent paraît beaucoup de raison. Toi, serpent, je te
connaissais bien pour le plus subtil des animaux des champs, mais
j'ignorais que tu fusses doué de la voix humaine. Redouble donc ce
miracle, et dis comment tu es devenu parlant de muet que tu étais, et
comment tu es devenu plus mon ami que le reste de l'espèce brute qui
est journellement sous mes yeux. Dis, car une telle merveille réclame
l'attention qui lui est due.»
L'astucieux tentateur répliqua de la sorte:
«Impératrice de ce monde beau, Ève resplendissante, il m'est aisé de
te dire tout ce que tu ordonnes; il est juste que tu sois obéie.
«J'étais d'abord comme sont les autres bêtes qui paissent l'herbe
foulée aux pieds; mes pensées étaient abjectes et basses comme
l'était ma nourriture; je ne pouvais discerner que l'aliment ou le
sexe, et ne comprenais rien d'élevé: jusqu'à ce qu'un jour, roulant
dans la campagne, je découvris au loin, par hasard, un bel arbre
chargé de fruits des plus belles couleurs mêlées, pourpre et or. Je
m'en approchais pour le contempler, quand des rameaux s'exhala un parfum
savoureux, agréable à l'appétit; il charma mes sens plus que l'odeur
du doux fenouil, plus que la mamelle de la brebis, ou de la chèvre, qui
laisse échapper le soir le lait non sucé de l'agneau ou du chevreau
occupés de leurs jeux.
«Pour satisfaire le vif désir que je ressentais de goûter à ces
belles pommes, je résolus de ne pas différer: la faim et la soif,
conseillères persuasives, aiguisées par l'odeur de ce fruit
séducteur, me pressaient vivement. Soudain je m'entortille au tronc
moussu, car pour atteindre aux branches élevées au-dessus de la terre,
cela demanderait ta haute taille ou celle d'Adam. Autour de l'arbre se
montraient toutes les autres bêtes qui me voyaient; languissant d'un
pareil désir elles me portaient envie, mais ne pouvaient arriver au
fruit. Déjà parvenu au milieu de l'arbre où pendait l'abondance si
tentante et si près, je ne me fis faute de cueillir et de manger à
satiété, car jusqu'à cette heure je n'avais jamais trouvé un pareil
plaisir aux aliments ou à la fontaine.
«Rassasié enfin, je ne tardai pas d'apercevoir en moi un changement
étrange au degré de raison de mes facultés intérieures; la parole ne
me manqua pas longtemps, quoique je conservasse ma forme. Dès ce moment
je tournai mes pensées vers des méditations élevées ou profondes, et
je considérai d'un esprit étendu toutes les choses visibles dans le
ciel, sur la terre ou dans l'air, toutes les choses bonnes et belles.
Mais tout ce qui est beau et bon, dans ta divine image et dans le rayon
céleste de ta beauté je le trouve réuni. Il n'est point de beauté à
la tienne pareille ou seconde! elle m'a contraint, quoique importun
peut-être, à venir, te contempler, à t'adorer, toi qui de droit es
déclarée souveraine des créatures, dame universelle!»
Ainsi parle l'animé et rusé serpent; et Ève, encore plus surprise,
lui répliqua imprudente: