Créateur, sois propice tandis que je parle. Ne m'as-tu pas fait ici ton
représentant, et n'as-tu pas placé bien au-dessous de moi ces
inférieures créatures? Entre inégaux quelle société, quelle
harmonie, quel vrai délice peuvent s'assortir? Ce qui doit être mutuel
doit être donné et reçu en juste proportion; mais en disparité, si
l'un est élevé, l'autre toujours abaissé, ils ne peuvent bien se
convenir l'un l'autre, mais ils se deviennent bientôt également
ennuyeux. Je parle d'une société telle que je la cherche, capable de
participer à tout délice rationnel, dans lequel la brute ne saurait
être la compagne de l'homme. Les brutes se réjouissent chacune avec
leur espèce, le lion avec la lionne; si convenablement tu les as unies
deux à deux! L'oiseau peut encore moins converser avec le quadrupède,
le poisson avec l'oiseau, le singe avec le bœuf; l'homme peut donc
encore moins s'associer à la bête, et il peut le moins de tous.»--
«À quoi le Tout-Puissant, non offensé, répondit:
«--Tu te proposes, je le vois, un bonheur fin et délicat dans le choix
de tes associés, Adam, et dans le sein du plaisir, tu ne goûteras
aucun plaisir, étant seul. Que penses-tu donc de moi et de mon état!
te semble-je ou non posséder suffisamment de bonheur, moi qui suis seul
de toute éternité? car je ne me connais ni second, ni semblable,
d'égal beaucoup moins. Avec qui donc puis-je converser, si ce n'est
avec les créatures que j'ai faites, et celles-ci, à moi inférieures,
descendent infiniment plus au-dessous de moi, que les autres créatures
au-dessous de toi.»--
«Il se tut; je repris humblement:
«--Pour atteindre la hauteur et la profondeur de tes voies éternelles,
toutes pensées humaines sont courtes. Souverain des choses! tu es
parfait en toi-même, et on ne trouve rien en toi de défectueux:
l'homme n'est pas ainsi; il ne se perfectionne que par degrés: c'est la
cause de son désir de société avec son semblable pour aider ou
consoler ses insuffisances. Tu n'as pas besoin de te propager, déjà
infini, et accompli dans tous les nombres, quoique tu sois un. Mais
l'homme par le nombre doit manifester sa particulière imperfection, et
engendrer son pareil de son pareil, en multipliant son image
défectueuse en unité, ce qui exige un amour mutuel et la plus tendre
amitié. Toi dans ton secret, quoique seul, supérieurement accompagné
de toi-même, tu ne cherches pas de communication sociale: cependant, si
cela te plaisait, tu pourrais élever ta créature déifiée à quelque
hauteur d'union ou de communion que tu voudrais: moi en conversant je ne
puis redresser ces brutes courbées, ni trouver ma complaisance dans
leurs voies.»--
«Ainsi enhardi, je parlai; et j'usai de la liberté accordée, et je
trouvai accueil: ce qui m'obtint cette réponse de la gracieuse voix
divine:
«--Jusque ici, Adam, je me suis plu à t'éprouver, et j'ai trouvé que
tu connaissais non seulement les bêtes, que tu as proprement nommées,
mais toi-même; exprimant bien l'esprit libre en toi, mon image, qui n'a
point été départie à la brute, dont la compagnie pour cela ne peut
te convenir; tu avais une bonne raison pour la désapprouver
franchement: pense toujours de même. Je savais, avant que tu parlasses,
qu'il n'est pas bon pour l'homme d'être seul; une compagnie telle que
tu la voyais alors, je ne t'ai pas destinée; je te l'ai présentée
seulement comme une épreuve, pour voir comment tu jugerais du juste et
du convenable. Ce que je te vais maintenant apporter te plaira, sois-en
sûr; c'est ta ressemblance, ton aide convenable, ton autre toi-même,
ton souhait exactement selon le désir de ton cœur.»--
«Il finit ou je ne l'entendis plus, car alors ma nature terrestre
accablée par sa nature céleste (sous laquelle elle s'était tenue
longtemps exaltée à la hauteur de ce colloque divin et sublime), ma
nature éblouie et épuisée comme quand un objet surpasse les sens,
s'affaissa, et chercha la réparation du sommeil qui tomba à l'instant
sur moi, appelé comme en aide par la nature, et il ferma mes yeux.
«Mes yeux il ferma, mais laissa ouverte la cellule de mon imagination,
ma vue intérieure, par laquelle, ravi comme en extase, je vis, à ce
qu'il me sembla, quoique dormant où j'étais, je vis la forme toujours
glorieuse devant qui je m'étais tenu éveillé, laquelle, se baissant,
m'ouvrit le côté gauche, y prit une côte toute chaude des esprits du
cœur, et le sang de la vie coulant frais: large était la blessure,
mais soudain remplie de chair et guérie.
«La forme pétrit et façonna cette côte avec ses mains; sous ses
mains créatrices se forma une créature semblable à l'homme, mais de
sexe différent, si agréablement belle que ce qui semblait beau dans
tout le monde semblait maintenant chétif, ou paraissait réuni en elle,
contenu en elle et dans ses regards, qui depuis ce temps ont épanché
dans mon cœur une douceur jusqu'alors non éprouvée; son air inspira
à toutes choses l'esprit d'amour et un amoureux délice. Elle disparut,
et me laissa dans les ténèbres. Je m'éveillai pour la trouver, ou
pour déplorer à jamais sa perte, et abjurer tous les autres plaisirs.
«Lorsque j'étais hors d'espoir, la voici non loin, telle que je la vis
dans mon songe, ornée de ce que toute la terre ou le ciel pouvaient
prodiguer pour la rendre aimable. Elle vint conduite par son céleste
Créateur (quoique invisible) et guidée par sa voix. Elle n'était pas
ignorante de la nuptiale sainteté et des rites du mariage: la grâce
était dans tous ses pas, le ciel dans ses yeux; dans chacun de ses
mouvements, la dignité et l'amour. Transporté de joie, je ne pus
m'empêcher de m'écrier à voix haute:
«--Cette fois tu m'as dédommagé! tu as rempli ta promesse, Créateur
généreux et plein de bénignité, donateur de toutes les choses
belles; mais celui-ci est le plus beau de tous tes présents! et tu ne
me l'as pas envié. Je vois maintenant l'os de mes os, la chair de ma
chair, moi-même devant moi. La femme est son nom; son nom est tiré de
l'homme: c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et
s'attachera à sa femme, et ils seront une chair, un cœur, une
âme.»--
«Ma compagne m'entendit: et quoique divinement amenée, cependant
l'innocence, et la modestie virginale, sa vertu, et la conscience de son
prix (prix qui doit être imploré, et ne doit pas être accordé sans
être recherché, qui ne s'offrant pas, ne se livrant pas de lui-même,
est d'autant plus désirable qu'il est plus retiré), pour tout dire
enfin, la nature elle-même (quoique pure de pensée pécheresse) agit
tellement en elle, qu'en me voyant elle se détourna. Je la suivis; elle
connut ce que c'était qu'honneur, et avec une condescendante majesté
elle approuva mes raisons alléguées. Je la conduisis au berceau
nuptial rougissante comme le matin: tout le ciel et les constellations
fortunées, versèrent sur cette heure leur influence la plus choisie;
la terre et ses collines donnèrent un signe de congratulation; les
oiseaux furent joyeux; les fraîches brises, les vents légers
murmurèrent cette union dans les bois, et leurs ailes en se jouant nous
jetèrent des roses, nous jetèrent les parfums du buisson embaumé,
jusqu'à ce que l'amoureux oiseau de la nuit chantât les noces, et
ordonna à l'étoile du soir de hâter ses pas sur le sommet de sa
colline, pour allumer le flambeau nuptial.
«Ainsi je t'ai raconté toute ma condition, et j'ai amené mon histoire
jusqu'au comble de la félicité terrestre dont je jouis: je dois avouer
que, dans toutes les autres choses, je trouve à la vérité du plaisir,
mais tel que goûté ou non, il n'opère dans mon esprit ni changement
ni véhément désir: je parle de ces délicatesses de goût, de vue,
d'odorat, d'herbes, de fruits, de fleurs, de promenades et de mélodie
des oiseaux.
«Mais ici bien autrement: transporté je vois, transporté je touche!
Ici pour la première fois je sentis la passion, commotion étrange!
supérieur et calme dans toutes les autres jouissances, ici faible
uniquement contre le charme du regard puissant de la beauté. Ou la
nature a failli en moi, et m'a laissé quelque partie non assez à
l'épreuve pour résister à un pareil objet; ou dans ce qu'on a
soustrait de mon côté, on m'a peut-être pris plus qu'il ne fallait:
du moins on a prodigué à la femme trop d'ornements, à l'extérieur
achevée, à l'intérieur moins finie. Je comprends bien que, selon le
premier dessein de la nature, elle est l'inférieure par l'esprit et les
facultés intérieures qui excellent le plus; extérieurement aussi elle
ressemble moins à l'image de celui qui nous fit tous deux, et elle
exprime moins le caractère de cette domination donnée sur les autres
créatures. Cependant, quand j'approche de ses séductions, elle me
semble si parfaite et en elle-même si accomplie, si instruite de ses
droits, que ce qu'elle veut faire ou dire paraît le plus sage, le plus
vertueux, le plus discret, le meilleur. Toute science plus haute tombe
abaissée en sa présence; la sagesse, discourant avec elle, se perd
déconcertée et paraît folie. L'autorité et la raison la suivent,
comme si elle avait été projetée la première, non faite la seconde
occasionnellement: pour achever tout, la grandeur d'âme et la noblesse
établissent en elle leur demeure la plus charmante, et créent autour
d'elle un respect mêlé de frayeur, comme une garde angélique.»
L'ange fronçant le sourcil, lui répondit:
«N'accuse point la nature; elle a rempli sa tâche; remplis la tienne,
et ne te défie pas de la sagesse; elle ne t'abandonnera pas, si tu ne
la renvoies quand tu aurais le plus besoin d'elle près de toi, alors
que tu attaches trop de prix à des choses moins excellentes, comme tu
t'en aperçois toi-même.
«Aussi bien qu'admires-tu? qu'est-ce qui te transporte ainsi? Des
dehors! beaux sans doute et bien dignes de ta tendresse, de ton hommage
et de ton amour, non de ta servitude. Pèse-toi avec la femme, ensuite
évalue: souvent rien n'est plus profitable que l'estime de soi-même
bien ménagée et fondée en justice et en raison. Plus tu connaîtras
de cette science, plus ta compagne te reconnaîtra pour son chef, à des
réalités cédera toutes ses apparences. Elle est faite ainsi ornée
pour te plaire davantage, ainsi imposante pour que tu puisses aimer avec
honneur ta compagne, qui voit quand tu parais le moins sage.
«Mais si le sens du toucher, par lequel l'espèce humaine est
propagée, te paraît un délice cher au-dessus de tout autre, songe que
le même sens a été accordé au bétail et à chaque bête: lequel ne
leur aurait pas été révélé et rendu commun si quelque chose
existait là dedans, digne de subjuguer l'âme de l'homme ou de lui
inspirer la passion.
«Ce que tu trouves d'élevé, d'attrayant, de doux, de raisonnable,
dans la société de ta compagne, aime-le toujours; en aimant tu fais
bien; dans la passion, non, car en celle-ci le véritable amour ne
consiste pas. L'amour épure les pensées et élargit le cœur; il a son
siège dans la raison, et il est judicieux; il est l'échelle par
laquelle tu peux monter à l'amour céleste, n'étant pas plongé dans
le plaisir charnel: c'est pour cette cause que parmi les bêtes aucune
compagne ne t'a été trouvée.»
Adam, à demi honteux, répliqua:
«Ni l'extérieur de la femme, formé si beau, ni rien de la
procréation commune à toutes les espèces (quoique je pense du lit
nuptial d'une manière beaucoup plus élevée et avec un mystérieux
respect), ne me plaisent autant dans ma compagne que ces manières
gracieuses, ces mille décences sans cesse découlant de toutes ses
paroles, de toutes ses actions mêlées d'amour, de douce complaisance,
qui révèlent une union sincère d'esprit, ou une seule âme entre nous
deux: harmonie de deux époux, plus agréable à voir qu'un son
harmonieux à entendre.
«Toutefois, ces choses ne me subjuguent pas; je te découvre ce que je
sens intérieurement, sans pour cela que je sois vaincu, moi qui
rencontre des objets divers, diversement représentés par les sens;
cependant, toujours libre, j'approuve le meilleur, et je suis ce que
j'approuve. Tu ne me blâmes pas d'aimer, car l'amour, tu le dis, nous
élève au ciel; il en est à la fois le chemin et le guide. Souffre-moi
donc, si ce que je demande est permis: les esprits célestes
n'aiment-ils point? Comment expriment-ils leur amour? Par regards
seulement? Ou mêlent-ils leur lumière rayonnante par un toucher
virtuel ou immédiat?»
L'ange avec un sourire qu'animait la rougeur des roses célestes, propre
couleur de l'amour, lui répondit:
«Qu'il te suffise de savoir que nous sommes heureux, et que sans amour
il n'y a point de bonheur. Tout ce que tu goûtes de plaisir pur dans
ton corps (et tu fus créé pur), nous le goûtons dans un degré plus
éminent: nous ne trouvons point d'obstacles de membrane, de jointure,
ou de membre, barrières exclusives. Plus aisément que l'air avec
l'air, si les esprits s'embrassent, ils se confondent, le pur désirant
l'union avec le pur: ils n'ont pas besoin d'un moyen de transmission
borné, comme la chair pour s'unir à la chair, ou l'âme à l'âme.
«Mais je ne puis à présent rester davantage: le soleil, s'abaissant
au-delà des terres du cap Vert et des îles verdoyantes de l'Hespérie,
se couche: c'est le signal de mon départ. Sois ferme; vis heureux et
aime! mais aime Dieu avant tout; lui obéir, c'est l'aimer. Observe son
grand commandement: prends garde que la passion n'entraîne ton jugement
à faire ce qu'autrement ta volonté libre n'admettrait pas. Le bonheur
ou le malheur de toi et de tes fils est en toi placé. Sois sur tes
gardes; moi, et tous les esprits bienheureux, nous nous réjouirons dans
ta persévérance. Tiens-toi ferme: rester debout ou tomber dépend de
ton libre arbitre. Parfait intérieurement, ne cherche pas de secours
extérieur, et repousse toute tentation de désobéir.»
Il dit, et se leva. Adam le suivait avec des bénédictions:
«Puisqu'il te faut partir, va, hôte céleste, messager divin, envoyé
de celui dont j'adore la bonté souveraine! Douce et affable a été
pour moi ta condescendance; elle sera honorée à jamais dans ma
reconnaissante mémoire. Sois toujours bon et amical pour l'espèce
humaine, et reviens souvent!»
Ainsi, ils se séparèrent: de l'épais ombrage, l'ange retourna au
ciel, et Adam à son berceau.
LIVRE NEUVIÈME
ARGUMENT
Satan ayant parcouru la terre avec une fourberie méditée, revient de
nuit comme un brouillard dans le Paradis; il entre dans le serpent
endormi. Adam et Ève sortent au matin pour leurs ouvrages, qu'Ève
propose de diviser en différents endroits, chacun travaillant à part.
Adam n'y consent pas, alléguant le danger, de peur que l'ennemi dont
ils ont été avertis ne la tentât quand il la trouverait seule. Ève
offensée de n'être pas crue ou assez circonspecte, ou assez ferme,
insiste pour aller à part, désireuse de mieux faire preuve de sa
force. Adam cède enfin; le serpent la trouve seule: sa subtile
approche, d'abord contemplant, ensuite parlant, et avec beaucoup de
flatterie élevant Ève au-dessus de toutes les autres créatures. Ève
étonnée d'entendre le serpent parler, lui demande comment il a acquis
la voix humaine et l'intelligence qu'il n'avait pas jusque alors. Le
serpent répond qu'en goûtant d'un certain arbre dans le paradis il a
acquis à la fois la parole et la raison qui lui avaient manqué
jusqu'alors. Ève lui demande de la conduire à cet arbre, et elle
trouve que c'est l'arbre de la science défendue. Le serpent, à
présent devenu plus hardi, par une foule d'astuces et d'arguments,
l'engage à la longue à manger. Elle, ravie du goût, délibère un
moment si elle en fera part ou non à Adam; enfin elle lui porte du
fruit; elle raconte ce qui l'a persuadée d'en manger. Adam, d'abord
consterné, mais voyant qu'elle était perdue, se résout, par
véhémence d'amour, à périr avec elle, et, atténuant la faute, il
mange aussi du fruit: ses effets sur tous deux. Ils cherchent à couvrir
leur nudité, ensuite ils tombent en désaccord et s'accusent l'un
l'autre.
Plus de ces entretiens dans lesquels Dieu ou l'ange, hôtes de l'homme,
comme avec leur ami avaient accoutumé de s'asseoir, familiers et
indulgents, et de partager son champêtre repas, durant lequel ils lui
permettaient sans blâme des discours excusables. Désormais il me faut
passer de ces accents aux accents tragiques: de la part de l'homme,
honteuse défiance et rupture déloyale, révolte et désobéissance; de
la part du ciel (maintenant aliéné), éloignement et dégoût, colère
et juste réprimande, et arrêt prononcé, lequel arrêt fit entrer dans
ce monde un monde de calamités, le péché, et son ombre la mort, et la
misère, avant-coureur de la mort.
Triste tâche! cependant sujet non moins élevé, mais plus héroïque
que la colère de l'implacable Achille contre son ennemi, poursuivi
trois fois fugitif autour des murs de Troie, ou que la rage de Turnus
pour Lavinie démariée, ou que le courroux de Neptune et celui de Junon
qui, si longtemps persécuta le Grec et le fils de Cythérée; sujet non
moins élevé, si je puis obtenir de ma céleste patronne un style
approprié, de cette patronne qui daigne, sans être implorée, me
visiter la nuit, et qui dicte à mon sommeil, ou inspire facilement mon
vers non prémédité.
Ce sujet me plut d'abord pour un chant héroïque, longtemps choisi,
commencé tard. La nature ne m'a point rendu diligent à raconter les
combats, regardés jusqu'ici comme le seul sujet héroïque. Quel
chef-d'œuvre! disséquer avec un long et ennuyeux ravage des chevaliers
fabuleux dans des batailles feintes (et le plus noble courage de la
patience, et le martyre héroïque, demeurant non chantés!), ou
décrire des courses et des jeux, des appareils de pas d'armes, des
boucliers blasonnés, des devises ingénieuses, des caparaçons et des
destriers, des housses et des harnais de clinquant, des superbes
chevaliers aux joutes et aux tournois puis des festins ordonnés, servis
dans une salle par des écuyers tranchants et des sénéchaux!
L'habileté dans un art ou dans un travail chétif n'est pas ce qui
donne justement un nom héroïque à l'auteur ou au poëme.
Pour moi (de ces choses ni instruit ni studieux), un sujet plus haut me
reste, suffisant de lui-même pour immortaliser mon nom, à moins qu'un
siècle trop tardif, le froid climat ou les ans n'engourdissent mon aile
humiliée: ils le pourraient, si tout cet ouvrage était le mien, non
celui de la Divinité qui chaque nuit l'apporte à mon oreille.
Le soleil s'était précipité, et après lui l'astre d'Hespérus, dont
la fonction est d'amener le crépuscule à la terre, conciliateur d'un
moment entre le jour et la nuit, et à présent l'hémisphère de la
nuit avait voilé d'un bout à l'autre le cercle de l'horizon, quand
Satan, qui dernièrement s'était enfui d'Éden devant les menaces de
Gabriel, maintenant perfectionné en fraude méditée et en malice,
acharné à la destruction de l'homme, malgré ce qui pouvait arriver de
plus aggravant pour lui-même, revint sans frayeur. Il s'envola de nuit,
et revint à minuit, ayant achevé le tour de la terre, se
précautionnant contre le jour, depuis qu'Uriel, régent du soleil,
découvrit son entrée dans Éden et en prévint les chérubins qui
tenaient leur veille. De là chassé plein d'angoisse, il rôda pendant
sept nuits continues avec les ombres. Trois fois il circula autour de la
ligne équinoxiale; quatre fois il croisa le char de la nuit de pôle en
pôle, en traversant chaque colure. À la huitième nuit il retourna, et
du côté opposé de l'entrée du paradis, ou de la garde des
chérubins, il trouva d'une manière furtive un passage non suspecté.
Là était un lieu qui n'existe plus (le péché, non le temps, opéra
d'abord ce changement), d'où le Tigre, du pied du Paradis, s'élançait
dans un gouffre sous la terre, jusqu'à ce qu'une partie de ses eaux
ressortît en fontaine auprès de l'arbre de vie. Satan s'abîme avec le
fleuve, et se relève avec lui, enveloppé dans la vapeur émergente. Il
cherche ensuite où se tenir caché: il avait exploré la mer et la
terre depuis Éden jusqu'au Pont-Euxin et les Palus-Méotides, par-delà
le fleuve d'Oby descendant aussi loin que le pôle antarctique; en
longueur à l'Occident, depuis l'Oronte jusqu'à l'Océan que barre
l'isthme de Darien, et de là jusqu'au pays où coulent le Gange et
l'Indus.
Ainsi il avait rôdé sur le globe avec une minutieuse recherche, et
considéré avec une inspection profonde chaque créature, pour
découvrir celle qui serait la plus propre de toutes à servir ses
artifices; et il trouva que le serpent était le plus fin de tous les
animaux des champs. Après un long débat, irrésolu et tournoyant dans
ses pensées, Satan, par une détermination finale, choisit la plus
convenable greffe du mensonge, le vase convenable dans lequel il pût
entrer et cacher ses noires suggestions au regard le plus perçant: car
dans le rusé serpent toutes les finesses ne seraient suspectes à
personne, comme procédant de son esprit et de sa subtilité naturelle,
tandis que, remarquées dans d'autres animaux, elles pourraient
engendrer le soupçon d'un pouvoir diabolique, actif en eux et
surpassant l'intelligence de ces brutes. Satan prit cette résolution;
mais d'abord de sa souffrance intérieure, sa passion éclatant,
s'exhala en ces plaintes:
«Ô terre! combien tu ressembles au ciel, si tu ne lui es plus
justement préférée! Demeure plus digne des dieux, comme étant bâtie
par les secondes pensées, réformant ce qui était vieux. Car, quel
Dieu voudrait élever un pire ouvrage, après en avoir bâti un
meilleur? Terrestre ciel autour duquel se meuvent d'autres cieux qui
brillent: encore leurs lampes officieuses apportent-elles lumière sur
lumière, pour toi seul, comme il semble, concentrant en toi tous leurs
précieux rayons d'une influence sacrée! De même que dans le ciel Dieu
est centre et toutefois s'étend à tout, de même toi centre tu reçois
de tous ces globes: en toi, non en eux-mêmes toute leur vertu connue
apparaît productive dans l'herbe, dans la plante et dans la plus noble
naissance des êtres animés d'une graduelle vie: la végétation, le
sentiment, la raison, tous réunis dans l'homme.
«Avec quel plaisir j'aurais fait le tour de la terre si je pouvais
jouir de quelque chose! Quelle agréable succession de collines, de
vallées, de rivières, de bois et de plaines! à présent la terre, à
présent la mer, des rivages couronnés de forêts, des rochers, des
antres, des grottes! Mais je n'y ai trouvé ni demeure ni refuge; et
plus je vois de félicités autour de moi, plus je sens de tourments en
moi, comme si j'étais le siège odieux des contraires: tout bien pour
moi devient poison, et dans le ciel ma condition serait encore pire.
«Mais je ne cherche à demeurer ni ici ni dans le ciel, à moins que je
n'y domine le souverain maître des cieux. Je n'espère point être
moins misérable par ce que je cherche; je ne veux que rendre d'autres
tels que je suis, dussent par là redoubler mes maux, car c'est
seulement dans la destruction que je trouve un adoucissement à mes
pensées sans repos. L'homme, pour qui tout ceci a été fait, étant
détruit, ou porté à faire ce qui opérera sa perte entière, tout
ceci le suivra bientôt comme enchaîné à lui en bonheur ou malheur:
en malheur donc! Qu'au loin la destruction s'étende! à moi seul, parmi
les pouvoirs infernaux, appartiendra la gloire d'avoir corrompu dans un
seul jour ce que celui nommé le Tout-Puissant continua de faire pendant
six nuits et six jours. Et qui sait combien de temps auparavant il
l'avait médité? Quoique peut-être ce ne soit que depuis que dans une
seule nuit j'ai affranchi d'une servitude inglorieuse près de la
moitié des races angéliques, et éclairci la foule de ses adorateurs.
«Lui, pour se venger, pour réparer ses nombres ainsi diminués, soit
que sa vertu de longtemps épuisée lui manquât maintenant pour créer
d'autres anges (si pourtant ils sont sa création), soit que pour nous
dépiter davantage il se déterminât à mettre en notre place une
créature formée de terre: il l'enrichit (elle sortie d'une si basse
origine!) de dépouilles célestes, nos dépouilles. Ce qu'il décréta,
il l'accomplit: il fit l'homme, et lui bâtit ce monde magnifique, et de
la terre, sa demeure, il le proclama seigneur. Oh! indignité! il
assujettit au service de l'homme les ailes de l'ange, il astreignit des
ministres flamboyants à veiller et à remplir leur terrestre fonction.