«Et maintenant, sur la terre, le septième soir se leva dans Éden, car

le soleil s'était couché, et le crépuscule, avant-coureur de la nuit,

venait de l'orient, quand au saint mont, sommet élevé du ciel, trône

impérial de la Divinité, à jamais fixé, ferme et sûr, la puissance

filiale arriva et s'assit avec son Père. Car lui aussi, quoiqu'il

demeurât à la même place (tel est le privilège de l'omniprésence),

était allé invisible à l'ouvrage ordonné, lui commencement et fin de

toutes choses. Et se reposant alors du travail, il bénit et sanctifia

le septième jour, parce qu'il se reposa ce jour-là de tout son

ouvrage. Mais il ne fut pas chômé dans un sacré silence; la harpe eut

du travail, et ne se reposa pas; la flûte grave, le tympanon, tous les

orgues au clavier mélodieux, tous les sons touchés sur la corde ou le

fil d'or, confondirent de doux accords entremêlés de voix en chœur ou

à l'unisson. Des nuages d'encens, fumant dans des encensoirs d'or,

cachèrent la montagne. La création et l'œuvre des six jours furent

chantées.

«--Grands sont tes ouvrages, ô Jéhovah! infini ton pouvoir! quelle

pensée te peut mesurer, quelle langue te raconter? Plus grand

maintenant dans ton retour, qu'après le combat des anges géants: toi,

ce jour-là tes foudres te magnifièrent, mais il est plus grand de

créer que de détruire ce qui est créé. Qui peut te nuire, Roi

puissant, ou borner ton empire? Facilement as-tu repoussé

l'orgueilleuse entreprise des esprits apostats et dissipé leurs vains

conseils, lorsque, dans leur impiété, ils s'imaginèrent te diminuer,

te retirer de toi la foule de tes adorateurs. Qui cherche à t'amoindrir

ne sert, contre son dessein, qu'à manifester d'autant plus ta

puissance; tu emploies la méchanceté de ton ennemi, et tu en fais

sortir le bien: témoin ce monde nouvellement créé, autre ciel non

loin de la porte du ciel, fondé, en vue, sur le pur cristallin, la mer

de verre; d'une étendue presque immense, ce ciel a de nombreuses

étoiles, et chaque étoile a peut-être un monde destiné à être

habité: mais tu connais leurs temps. Au milieu de ces mondes se trouve

la terre, demeure des hommes, leur séjour agréable avec son océan

inférieur répandu alentour. Trois fois heureux les hommes et les fils

des hommes que Dieu a favorisés ainsi! qu'il a créés à son image,

pour habiter là et pour l'adorer, et en récompense régner sur toutes

ses œuvres, sur la terre, la mer ou l'air, et multiplier une race

d'adorateurs saints et justes! Trois fois heureux s'ils connaissent leur

bonheur, et s'ils persévèrent dans la justice!»--

«Ils chantaient ainsi, et l'Empyrée retentit d'_alleluia_; ainsi fut

gardé le jour du sabbat.

«Je pense maintenant, ô Adam! avoir pleinement satisfait à ta

requête, qui demanda comment ce monde, et la face des choses,

commencèrent d'abord, et ce qui fut fait avant ton souvenir, dès le

commencement, afin que la postérité, instruite par toi, le pût

apprendre. Si tu as à rechercher quelque autre chose ne surpassant pas

l'intelligence humaine, parle.»

LIVRE HUITIÈME

ARGUMENT

Adam s'enquiert des mouvements célestes; il reçoit une réponse

douteuse et est exhorté à chercher de préférence des choses plus

dignes d'être connues. Adam y consent; mais, désirant encore retenir

Raphaël, il lui raconte les choses dont il se souvient, depuis sa

propre création; sa translation dans le paradis; son entretien avec

Dieu touchant la solitude et une société convenable; sa première

rencontre et ses noces avec Ève. Son discours là-dessus avec l'Ange,

qui part après des admonitions répétées.

L'ange finit, et dans l'oreille d'Adam laisse sa voix si charmante que,

pendant quelque temps, croyant qu'il parlait encore, il restait encore

immobile pour l'écouter. Enfin, comme nouvellement éveillé, il lui

dit, plein de reconnaissance:

«Quels remercîments suffisants, ou quelle récompense proportionnée

ai-je à t'offrir, divin historien, qui as si abondamment étanché la

soif que j'avais de connaître, qui as eu cette condescendance amicale

de raconter des choses autrement pour moi inscrutables, maintenant

entendues avec surprise, mais avec délice, et comme il est dû, avec

une gloire attribuée au souverain Créateur! Néanmoins quelque doute

me reste que ton explication peut seule résoudre.

«Lorsque je vois cette excellente structure, ce monde, composé du ciel

et de la terre, et que je calcule leurs grandeurs, cette terre

est une tache, un grain, un atome, comparée avec le firmament, et

tous ses astres comptés, qui semblent rouler dans des espaces

incompréhensibles, car leur distance et leur prompt retour diurne le

prouvent. Quoi! uniquement pour administrer la lumière l'espace d'un

jour et d'une nuit autour de cette terre opaque, et de cette tache d'un

point, eux, dans toute leur vaste inspection d'ailleurs inutiles! En

raisonnant j'admire souvent comment la nature sobre et sage a pu

commettre de pareilles disproportions, a pu, d'une main prodigue, créer

les corps les plus beaux, multiplier les plus grands pour ce seul usage

(à ce qu'il paraît), et imposer à leurs orbes de telles révolutions

sans repos, jour par jour répétées. Et cependant la terre sédentaire

(qui pourrait se mouvoir mieux dans un cercle beaucoup moindre), servie

par plus noble qu'elle, atteint ses fins sans le plus petit mouvement et

reçoit la chaleur et la lumière, comme le tribut d'une course

incalculable, apporté avec une rapidité incorporelle, rapidité telle

que les nombres manquent pour l'exprimer.»

Ainsi parla notre premier père, et il sembla par sa contenance entrer

dans des pensées studieuses et abstraites; ce qu'Ève apercevant du

lieu où elle était assise retirée en vue, elle se leva avec une

modestie majestueuse et une grâce qui engageaient celui qui la voyait

à souhaiter qu'elle restât. Elle alla parmi ses fruits et ses fleurs

pour examiner comment ils prospéraient, bouton et fleur, ses élèves:

ils poussèrent à sa venue, et, touchés par sa belle main, grandirent

plus joyeusement. Cependant elle ne se retira point comme non charmée

de tels discours, ou parce que son oreille n'était pas capable

d'entendre ce qui était élevé; mais elle se réservait ce plaisir,

Adam racontant, elle seule auditrice; elle préférait à l'ange son

mari le narrateur, et elle aimait mieux l'interroger; elle savait qu'il

entremêlerait d'agréables digressions, et résoudrait les hautes

difficultés par des caresses conjugales: des lèvres de son époux les

paroles ne lui plaisaient pas seules! Oh! quand se rencontre à présent

un pareil couple, mutuellement uni en dignité et en amour? Ève

s'éloigna avec la démarche d'une déesse; elle n'était pas sans

suite, car près d'elle, comme une reine, un cortège de grâces

attrayantes se tient toujours; et d'autour d'elle jaillissaient dans

tous les yeux des traits de désir qui faisaient souhaiter encore sa

présence.

Et Raphaël, bienveillant et facile, répond à présent au doute

qu'Adam avait proposé:

«De demander ou de t'enquérir, je ne te blâme pas, car le ciel est

comme le livre de Dieu ouvert devant toi, dans lequel tu peux lire ses

merveilleux ouvrages et apprendre ses saisons, ses heures, ou ses mois,

ou ses années; pour atteindre à ceci, que le ciel ou la terre se

meuvent, peu importe si tu comptes juste. Le grand Architecte a fait

sagement de cacher le reste à l'homme ou à l'ange, de ne pas divulguer

ses secrets pour être scrutés par ceux qui doivent plutôt les

admirer; ou s'ils veulent hasarder des conjectures, il a livré son

édifice des deux à leurs disputes, afin peut-être d'exciter son rire

par leurs opinions vagues et subtiles, quand dans la suite ils viendront

à mouler le ciel et à calculer les étoiles. Comme ils manieront la

puissante structure! comme ils bâtiront, débâtiront, s'ingénieront

pour sauver les apparences! comme ils ceindront la sphère de cercles

concentriques et excentriques, de cycles et d'épicycles, d'orbes dans

des orbes, mal écrits sur elle! Déjà je devine ceci par ton

raisonnement, toi qui dois guider ta postérité, et qui supposes que

des corps plus grands et lumineux n'en doivent pas servir de plus petits

privés de lumière, ni le ciel parcourir de pareils espaces, tandis que

la terre, assise tranquille, reçoit seule le bénéfice de cette

course.

«Considère d'abord que grandeur ou éclat ne suppose pas excellence:

la terre, bien qu'en comparaison du ciel, si petite et sans lumière,

peut contenir des qualités solides en plus d'abondance que le soleil

qui brille stérile, et dont la vertu n'opère pas d'effet sur

lui-même, mais sur la terre féconde: là ses rayons reçus d'abord

(inactifs ailleurs) trouvent leur vigueur. Encore, ces éclatants

luminaires ne sont pas serviables à la terre, mais à toi, habitant de

la terre.

«Quant à l'immense circuit du ciel, qu'il raconte la haute

magnificence du Créateur, lequel a bâti d'une manière si vaste, et

étendu ses lignes si loin, afin que l'homme puisse savoir qu'il

n'habite pas chez lui; édifice trop grand pour qu'il le remplisse,

logé qu'il est dans une petite portion: le reste est formé pour des

usages mieux connus de son souverain Seigneur. Attribue la vitesse de

ces cercles, quoique sans nombre, à l'omnipotence de Dieu, qui pourrait

ajouter à des substances matérielles une rapidité presque

spirituelle. Tu ne me crois pas lent, moi qui, depuis l'heure matinale

parti du ciel où Dieu réside, suis arrivé dans Éden avant le milieu

du jour, distance inexprimable dans des nombres qui aient un nom.

«Mais j'avance ceci, en admettant le mouvement des cieux, pour montrer

combien a peu de valeur ce qui te porte à en douter; non que j'affirme

ce mouvement, quoiqu'il te semble tel, à toi qui as ta demeure ici sur

la terre. Dieu, pour éloigner ses voies du sens humain, a placé le

ciel tellement loin de la terre, que la vue terrestre, si elle

s'aventure, puisse se perdre dans des choses trop sublimes, et n'en

tirer aucun avantage.

«Quoi? si le soleil est le centre du monde, et si d'autres astres (par

sa vertu attractive et par la leur même incités) dansent autour de lui

des rondes variées? Tu vois dans six planètes leur course errante,

maintenant haute, maintenant basse, tantôt cachée, progressive,

rétrograde ou demeurant stationnaire: que serait-ce si la septième

planète, la terre (quoiqu'elle semble si immobile), se mouvait

insensiblement par trois mouvements divers? Sans cela ces mouvements, ou

tu les dois attribuer à différentes sphères mues en sens contraire

croisant leurs obliquités, ou tu dois sauver au soleil sa fatigue,

ainsi qu'à ce rhombe rapide supposé nocturne et diurne, invisible

d'ailleurs au-dessus de toutes les étoiles; roue du jour et de la nuit.

Tu n'aurais plus besoin d'y croire si la terre, industrieuse

d'elle-même, cherchait le jour en voyageant à l'orient, et si de son

hémisphère opposé au rayon du soleil elle rencontrait la nuit son

autre hémisphère étant encore éclairé de la lumière du jour. Que

serait-ce si cette lumière reflétée par la terre à travers la vaste

transparence de l'air, était comme la lumière d'un astre pour le globe

terrestre de la lune, la terre éclairant la lune pendant le jour, comme

la lune éclaire la terre pendant la nuit? Réciprocité dans le cas où

la lune aurait une terre, des champs et des habitants. Tu vois ses

taches comme des nuages; les nuages peuvent donner de la pluie, et la

pluie peut produire des fruits dans le sol amolli de la lune, pour

nourrir ceux qui sont placés là.

«Peut-être découvriras-tu d'autres soleils accompagnés de leurs

lunes, communiquant la lumière mâle et femelle; ces deux grands sexes

animent le monde, peut-être rempli dans chacun de ses orbes par quelque

créature qui vit. Car qu'une aussi vaste étendue de la nature soit

privée d'âmes vivantes; qu'elle soit déserte, désolée, faite

seulement pour briller, pour payer à peine à chaque orbe une faible

étincelle de lumière envoyée si loin, en bas à cet orbe habitable

qui lui renvoie cette lumière, c'est ce qui sera une éternelle

matière de dispute.

«Mais que ces choses soient ou ne soient pas ainsi; que le soleil

dominant dans le ciel se lève sur la terre, ou que la terre se lève

sur le soleil; que le soleil commence dans l'orient sa carrière

ardente, ou que la terre s'avance de l'occident dans une course

silencieuse, à pas inoffensifs, dorme sur son axe doux, tandis qu'elle

marche d'un mouvement égal et t'emporte mollement avec l'atmosphère

tranquille; ne fatigue pas tes pensées de ces choses cachées;

laisse-les au Dieu d'en haut; sers-le et crains-le. Qu'il dispose comme

il lui plaît des autres créatures, quelque part qu'elles soient

placées. Réjouis-toi dans ce qu'il t'a donné, ce Paradis et ta belle

Ève. Le ciel est pour toi trop élevé, pour que tu puisses savoir ce

qui s'y passe. Sois humblement sage! pense seulement à ce qui concerne

toi et ton être; ne rêve point d'autres mondes, des créatures qui y

vivent de leur état, de leur condition ou degré: sois content de ce

qui t'a été révélé jusqu'ici, non-seulement de la terre, mais du

plus haut ciel.»

Adam, éclairci sur ses doutes, lui répliqua:

«Combien pleinement tu m'as satisfait, pure intelligence du ciel, ange

serein! et combien, délivré de sollicitudes, tu m'as enseigné, pour

vivre le chemin le plus aisé! tu m'as appris à ne point interrompre

avec des imaginations perplexes la douceur d'une vie dont Dieu a

ordonné à tous soucis pénibles d'habiter loin, et de ne pas nous

troubler, à moins que nous ne les cherchions nous-mêmes, par des

pensées errantes et des notions vaines. Mais l'esprit, ou

l'imagination, est apte à s'égarer sans retenue; il n'est point de fin

à ses erreurs, jusqu'à ce que avertie, ou enseignée par

l'expérience, elle apprenne que la première sagesse n'est pas de

connaître amplement les matières obscures, subtiles et d'un usage

éloigné, mais ce qui est devant nous dans la vie journalière; le

reste est fumée, ou vanité, ou folle extravagance, et nous rend, dans

les choses qui nous concernent le plus, sans expérience, sans habitude,

et cherchant toujours. Ainsi descendons de cette hauteur, abaissons

notre vol et parlons des choses utiles près de nous, d'où, par hasard,

peut naître l'occasion de te demander quelque chose non hors de raison,

m'accordant ta complaisance et ta faveur accoutumée.

«Je t'ai entendu raconter ce qui a été fait avant mon souvenir; à

présent écoute-moi raconter mon histoire, que tu ignores peut-être.

Le jour n'est pas encore dépensé; jusqu'ici tu vois de quoi je m'avise

subtilement pour te retenir, t'invitant à entendre mon récit; folie!

si ce n'était dans l'espoir de ta réponse: car tandis que je suis

assis avec toi, je me crois dans le ciel, ton discours est plus flatteur

à mon oreille que les fruits les plus agréables du palmier ne le sont

à la faim et à la soif, après le travail, à l'heure du doux repas:

ils rassasient et bientôt lassent, quoique agréables: mais tes

paroles, imbues d'une grâce divine, n'apportent à leur douceur aucune

satiété.»

Raphaël répliqua, célestement doux:

«Tes lèvres ne sont pas sans grâce, père des hommes, ni ta langue

sans éloquence, car Dieu avec abondance a aussi répandu ses dons sur

toi extérieurement et intérieurement, toi sa brillante image: parlant

ou muet, toute beauté et toute grâce t'accompagnent, et forment

chacune de tes paroles, chacun de tes mouvements. Dans le ciel, nous ne

te regardons pas moins que comme notre compagnon de service sur la

terre, et nous nous enquérons avec plaisir des voies de Dieu dans

l'homme; car Dieu, nous le voyons, t'a honoré, et a placé dans l'homme

son égal amour.

«Parle donc, car il arriva que le jour où tu naquis, j'étais absent,

engagé dans un voyage difficile et ténébreux, au loin dans une

excursion vers les portes de l'enfer. En pleine légion carrée (ainsi

nous en avions reçu l'ordre), nous veillâmes à ce qu'aucun espion ou

aucun ennemi ne sortît de là, tandis que Dieu était à son ouvrage,

de peur que lui, irrité par cette irruption audacieuse, ne mêlât la

destruction à la création. Non que les esprits rebelles osassent sans

sa permission rien tenter, mais il nous envoya pour établir ses hauts

commandements comme souverain Roi et pour nous accoutumer à une prompte

obéissance.

«Nous trouvâmes étroitement fermées les horribles portes,

étroitement fermées et barricadées fortement; mais longtemps avant

notre approche, nous entendîmes au dedans un bruit autre que le son de

la danse et du chant: tourment, et haute lamentation, et rage furieuse!

Contents, nous retournâmes aux rivages de la lumière avant le soir du

sabbat: tel était notre ordre. Mais ton récit à présent: car je

l'attends, non moins charmé de tes paroles que toi des miennes.»

Ainsi parla ce pouvoir semblable à un Dieu, et alors notre premier

père:

«Pour l'homme, dire comment la vie humaine commença, est difficile,

car qui connut soi-même son commencement? Le désir de converser plus

longtemps encore avec toi m'induit à parler.

«Comme nouvellement éveillé du plus profond sommeil, je me trouvai

couché mollement sur l'herbe fleurie, dans une sueur embaumée que par

ses rayons le soleil sécha en se nourrissant de la fumante humidité.

Droit vers le ciel, je tournai mes yeux étonnés, et contemplai quelque

temps le firmament spacieux, jusqu'à ce que levé par une rapide et

instinctive impulsion, je bondis, comme m'efforçant d'atteindre là, et

je me tins debout sur mes pieds.

«Autour de moi, j'aperçus une colline, une vallée, des bois ombreux,

des plaines rayonnantes au soleil, et une liquide chute de ruisseaux

murmurants; dans ces lieux j'aperçus des créatures qui vivaient et se

mouvaient, qui marchaient ou volaient; des oiseaux gazouillant sur les

branches: tout souriait; mon cœur était noyé de joie et de parfum.

«Je me parcours alors moi-même, et membre à membre je m'examine, et

quelquefois je marche, et quelquefois je cours avec des jointures

flexibles, selon qu'une vigueur animée me conduit; mais qui j'étais,

où j'étais, par quelle cause j'étais, je ne le savais pas. J'essayai

de parler, et sur-le-champ je parlai; ma langue obéit et put nommer

promptement tout ce que je voyais.

«Toi, soleil, dis-je, belle lumière! et toi, terre éclairée, si

fraîche et si riante! vous, collines et vallées; vous, rivières, bois

et plaines; et vous qui vivez et vous mouvez, belles créatures, dites,

dites, si vous l'avez vu, comment suis-je ainsi venu, comment suis-je

ici? Ce n'est de moi-même; c'est donc par quelque grand créateur

prééminent en bonté et en pouvoir. Dites-moi comment je puis le

connaître, comment l'adorer celui par qui je me meus, je vis, et sens

que je suis plus heureux que je ne le sais?

«Pendant que j'appelais de la sorte et que je m'égarais je ne sais

où, loin du lieu où j'avais d'abord respiré l'air et vu d'abord cette

lumière fortunée, comme aucune réponse ne m'était faite, je m'assis

pensif sur un banc vert, ombragé et prodigue de fleurs. Là, un

agréable sommeil s'empara de moi pour la première fois, et accabla

d'une douce oppression mes sens assoupis, non troublés, bien qu'alors

je me figurasse repasser à mon premier état d'insensibilité et me

dissoudre.

«Quand soudain à ma tête se tint un songe dont l'apparition

intérieure inclina doucement mon imagination à croire que j'avais

encore l'être et que je vivais. Quelqu'un vint, ce me semble, de forme

divine, et me dit:

«--Ta demeure te manque. Adam: lève-toi, premier homme, toi destiné

à devenir le premier père d'innombrables hommes! Appelé par toi, je

viens, ton guide au jardin de béatitude, ta demeure préparée.»--

«Ainsi disant, il me prit par la main et me leva: et sur les campagnes

et les eaux doucement glissant comme dans l'air sans marcher, il me

transporta enfin sur une montagne boisée, dont le sommet était une

plaine: circuit largement clos, planté d'arbres les meilleurs, de

promenades et de bosquets; de sorte que ce que j'avais vu sur la terre

auparavant semblait à peine agréable. Chaque arbre chargé du plus

beau fruit, qui pendait en tentant l'œil, excitait en moi un désir

soudain de cueillir et de manger. Sur quoi je m'éveillai, et trouvai

devant mes yeux, en réalité, ce que le songe m'avait vivement offert

en image. Ici aurait recommencé ma course errante, si celui qui était

mon guide à cette montagne n'eût apparu parmi les arbres; présence

divine! Rempli de joie, mais avec une crainte respectueuse, je tombai

soumis en adoration à ses pieds. Il me releva, et:

«--Je suis celui que tu cherches, me dit-il avec douceur; auteur de

tout ce que tu vois au-dessus, ou autour de toi, ou au-dessous. Je te

donne ce paradis, regarde-le comme à toi pour le cultiver et le bien

tenir, et en manger le fruit. De chaque arbre qui croît dans le jardin,

mange librement et de bon cœur; ne crains point ici de disette; mais de

l'arbre dont l'opération apporte la connaissance du bien et du mal,

arbre que j'ai planté comme le gage de ton obéissance et de ta foi,

dans le jardin auprès de l'arbre de vie (souviens-toi de ce dont je

t'avertis), évite de goûter et évite la conséquence amère. Car

sache que le jour où tu en mangeras, ma seule défense étant

transgressée, inévitablement tu mourras, mortel de ce jour; et tu

perdras ton heureuse situation, chassé d'ici dans un monde de malheur

et de misère.»--

«Il prononça sévèrement cette rigoureuse sentence, qui résonne

encore terrible à mon oreille, bien qu'il ne dépende que de moi de ne

pas l'encourir. Mais il reprit bientôt son aspect serein, et renouvela

de la sorte son gracieux propos:

«--Non seulement cette belle enceinte, mais la terre entière, je la

donne à toi et à ta race. Possédez-la comme seigneurs, et toutes les

choses qui vivent dedans, ou qui vivent dans la mer, ou dans l'air,

animaux, poissons, oiseaux. En signe de quoi, voici les animaux et les

oiseaux, chacun selon son espèce; je te les amène pour recevoir leurs

noms de toi, et pour te rendre foi et hommage avec une soumission

profonde. Entends la même chose des poissons dans leur aquatique

demeure, non semoncés ici, parce qu'ils ne peuvent changer leur

élément pour respirer un air plus subtil.»--

«Comme il parlait, voici les animaux et les oiseaux s'approchant deux

à deux; les animaux fléchissant humblement le genou avec des

flatteries, les oiseaux abaissés sur leurs ailes. Je les nommais à

mesure qu'ils passaient, et je comprenais leur nature (tant était grand

le savoir dont Dieu avait doué ma soudaine intelligence!); mais parmi

ces créatures, je ne trouvai pas ce qui me semblait manquer encore, et

j'osai m'adresser ainsi à la céleste vision.

«--Oh! de quel nom t'appeler, car toi au-dessus de toutes ces

créatures, au-dessus de l'espèce humaine, ou au-dessus de ce qui est

plus haut que l'espèce humaine, tu surpasses beaucoup tout ce que je

puis nommer? Comment puis-je t'adorer, auteur de cet univers et de tout

ce bien donné à l'homme, pour le bien-être duquel, si largement et

d'une main libérale, tu as pourvu à toutes choses? Mais avec moi, je

ne vois personne qui partage. Dans la solitude est-il un bonheur! qui

peut jouir seul! ou, en jouissant de tout, quel contentement

trouver?»--

«Ainsi je parlais présomptueux, et la vision, comme avec un sourire,

plus brillante, répliqua ainsi:

«--Qu'appelles-tu solitude? La terre et l'air ne sont-ils pas remplis

de diverses créatures vivantes, et toutes celles-ci ne sont-elles pas

à ton commandement pour venir jouer devant toi? Ne connais-tu pas leur

langage et leurs mœurs? Elles savent aussi, et ne raisonnent pas d'une

manière méprisable. Trouve un passe-temps avec elles, et domine sur

elles; ton royaume est vaste.»--

«Ainsi parla l'universel Seigneur et sembla dicter des ordres. Moi,

ayant imploré par une humble prière la permission de parler, je

répliquai:

Le Paradis Perdu · 第 15 / 25 段