autrefois dans l'armée des anges plus que cette étoile parmi les
étoiles) eut été précipité du ciel dans son lieu avec ses légions
brûlantes, à travers l'abîme, le Fils étant retourné victorieux
avec ses saints, le Tout-Puissant, éternel Père, contempla de son
trône leur multitude, et parla de la sorte à son Fils:
«--Du moins notre jaloux ennemi s'est trompé, lui qui croyait que tous
comme lui seraient rebelles: par leur secours il se flattait (nous une
fois dépossédés) de saisir cette inaccessible et haute forteresse,
siège de la Divinité suprême. Dans sa trahison il a entraîné
plusieurs dont la place ici n'est plus connue. Cependant la plus grande
partie, je le vois, garde toujours son poste: le ciel, peuplé encore,
conserve un nombre suffisant d'habitants pour remplir ses royaumes,
quoique vastes, pour fréquenter ce haut temple avec des observances
dues et des rites solennels. Mais de peur que le cœur de l'ennemi ne
s'enfle du mal déjà fait en dépeuplant le ciel (ce qu'il estime
follement être un dommage pour moi), je puis réparer ce dommage, si
c'en est un de perdre ce qui est perdu de soi-même. Dans un moment je
créerai un autre monde; d'un seul homme je créerai une race d'hommes
innombrables, pour habiter là, non ici, jusqu'à ce qu'élevés par
degrés de mérite, éprouvés par une longue obéissance, ils s'ouvrent
eux-mêmes enfin le chemin pour monter ici, et que la terre changée
dans le ciel, et le ciel dans la terre, ne forme plus qu'un royaume, en
joie et en union sans fin.
«En attendant, demeurez moins pressés, vous pouvoirs célestes; et toi
mon Verbe, Fils engendré, par toi j'opère ceci: parle, et qu'il soit
fait! Avec toi j'envoie ma puissance et mon esprit qui couvre tout de
son ombre. Va et ordonne à l'abîme, dans des limites fixées, d'être
terre et ciel. L'abîme est sans bornes, parce que je suis: l'infini est
rempli par moi; l'espace n'est pas vide. Quoique je ne sois circonscrit
dans aucune étendue, je me retire et n'étends pas partout ma bonté,
qui est libre d'agir ou de n'agir pas. Nécessité et hasard
n'approchent pas de moi; ce que je veux est destin.»
«Ainsi parla le Tout-Puissant, et ce qu'il avait dit, son Verbe, la
divinité filiale, l'exécuta. Immédiats sont les actes de Dieu, plus
rapides que le temps et le mouvement; mais à l'oreille humaine ils ne
peuvent être dits que par la succession du discours, et dits de telle
sorte que l'intelligence terrestre puisse les recevoir.
«Grand triomphe et grande réjouissance furent aux cieux, quand la
volonté du Tout-Puissant entendue fut ainsi déclarée. Ils
chantèrent:
«--Gloire au Très-Haut! bonne volonté aux hommes à venir, et paix
dans leur demeure! Gloire à celui dont la juste colère vengeresse a
chassé le méchant de sa vue et des habitations du juste! À lui gloire
et louange dont la sagesse a ordonné de créer le bien du mal: au lieu
des malins esprits, une race meilleure sera mise dans leur place
vacante, et sa bonté se répandra dans des mondes et dans des siècles
sans fin.»--
«Ainsi chantaient les hiérarchies.
«Cependant le Fils parut pour sa grande expédition, ceint de la
toute-puissance, couronné des rayons de la majesté divine: la sagesse
et l'amour immense, et tout son Père brillaient en lui. Autour de son
char se répandaient sans nombre Chérubins, Séraphins, Potentats,
Trônes, Vertus, esprits ailés, et les chars ailés de l'arsenal de
Dieu: ces chars de toute antiquité placés par myriades entre deux
montagnes d'airain, étaient réservés pour un jour solennel, tout
prêts, harnachés, équipages célestes; maintenant ils se présentent
spontanément (car en eux vit un esprit) pour faire cortège à leur
Maître. Le ciel ouvrit, dans toute leur largeur, ses portes éternelles
tournant sur leurs gonds d'or avec un son harmonieux, pour laisser
passer le Roi de gloire dans son puissant Verbe et dans son Esprit, qui
venait de créer de nouveaux mondes.
«Ils s'arrêtèrent tous sur le sol du ciel, et contemplèrent du bord
l'incommensurable abîme, orageux comme une mer, sombre, dévasté,
sauvage, bouleversé jusqu'au fond par des vents furieux, enflant des
vagues comme des montagnes, pour assiéger la hauteur du ciel et pour
confondre le centre avec le pôle.
«--Silence, vous, vagues troublées! et toi, abîme, paix! dit le Verbe
qui fait tout; cessez vos discordes!»--
«Il ne s'arrêta point, mais enlevé sur les ailes des Chérubins,
plein de la gloire paternelle, il entra dans le chaos et dans le monde
qui n'était pas né; car le chaos entendit sa voix: le cortège des
anges le suivait dans une procession brillante, pour voir la création
et les merveilles de sa puissance. Alors il arrête les roues ardentes,
et prend dans sa main le compas d'or, préparé dans l'éternel trésor
de Dieu, pour tracer la circonférence de cet univers et de toutes les
choses créées. Une pointe de ce compas il appuie au centre, et tourne
l'autre dans la vaste et obscure profondeur, et il dit:
«--Jusque-là étends-toi, jusque-là vont tes limites; que ceci soit
ton exacte circonférence, ô monde!»--
«Ainsi Dieu créa le ciel, ainsi il créa la terre; matière informe et
vide. De profondes ténèbres couvraient l'abîme: mais sur le calme des
eaux l'Esprit de Dieu étendit ses ailes paternelles, et infusa la vertu
vitale et la chaleur vitale à travers la masse fluide; mais il
précipita en bas la lie noire, tartaréenne, froide, infernale,
opposée à la vie. Alors il réunit, alors il engloba les choses
semblables avec les choses semblables; il répartit le reste en
plusieurs places, et étendit l'air entre les objets: la terre,
d'elle-même balancée, sur son centre posa.
«--Que la lumière soit»! dit Dieu.--
«Soudain la lumière éthérée, première des choses, quintessence
pure, jaillit de l'abîme, et partie de son orient natal, elle commença
à voyager à travers l'obscurité aérienne, enfermée dans un nuage
sphérique rayonnant, car le soleil n'était pas encore: dans ce nuageux
tabernacle elle séjourna quelque temps.
«Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière des
ténèbres par hémisphère: il donna à la lumière le nom de jour, et
aux ténèbres le nom de nuit. Et du soir et du matin se fit le premier
jour. Il ne passa pas sans être célébré, ce jour, sans être chanté
par les chœurs célestes, lorsqu'ils virent l'orient pour la première
fois exhalant la lumière des ténèbres; jour de naissance du ciel et
de la terre. Ils remplirent de cris de joie et d'acclamations l'orbe
universel! ils touchèrent leurs harpes d'or, glorifiant par des hymnes
Dieu et ses œuvres: ils le chantèrent Créateur quand le premier soir
fut, et quand fut le premier matin.
«Dieu dit derechef:
«--Que le firmament soit au milieu des eaux, et qu'il sépare les eaux
d'avec les eaux.»--
«Et Dieu fit le firmament, étendue d'air élémentaire, liquide, pur,
transparent, répandu en circonférence jusqu'à la convexité la plus
reculée de son grand cercle; division ferme et sûre, séparant les
eaux inférieures de celles qui sont au-dessus. Car, ainsi que la terre,
Dieu bâtit le monde sur les eaux calmes circonfluentes, dans un large
océan de cristal, et fort éloigné du bruyant désordre du chaos, de
peur que ses rudes extrémités contiguës ne dérangeassent la
structure entière de ce monde; et Dieu donna au firmament le nom de
ciel. Ainsi du soir et du matin, le chœur chanta le second jour.
«La terre était créée, mais encore ensevelie, embryon prématuré,
dans les entrailles des eaux; elle n'apparaissait pas: sur toute la
surface de la terre le plein océan s'étendit, non inutile, car par une
humidité tiède et prolifique, attendrissant tout le globe de la terre,
il faisait fermenter cette mère commune pour qu'elle pût concevoir,
saturée d'une moiteur vivifiante.
«Dieu dit alors:--«Que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent
dans un seul lieu, et que l'élément aride paraisse.»--
«Aussitôt apparaissent deux montagnes énormes, émergentes, et leurs
larges dos pelés se soulevant jusqu'aux nues; leurs têtes montent dans
le ciel. Aussi hautes que s'élevèrent les collines intumescentes,
aussi bas s'abaissa un bassin creux et profond, ample lit des eaux.
Elles y courent avec une précipitation joyeuse, enroulées comme des
gouttes sur la poussière, qui se forment en globules par l'aridité.
Une partie de ces eaux avec hâte s'élève en mur de cristal, ou en
montagne à pic: telle fut la vitesse que le grand commandement imprima
aux flots agiles. Comme des armées, à l'appel des trompettes (car tu
as entendu parler d'armées), s'attroupent autour de leurs étendards,
ainsi la multitude liquide roule vague sur vague là où elle trouve une
issue, dans la pente escarpée torrent impétueux, dans la plaine
courant paisible. Ni les rochers ni les collines n'arrêtent ces ondes;
mais sous la terre, ou en longs circuits promenant leurs sinueuses
erreurs, elles se frayent un chemin, et percent dans le sol limoneux de
profonds canaux; chose facile avant que Dieu eût ordonné à la terre
de devenir sèche partout, excepté entre ces bords où coulent
aujourd'hui les fleuves qui entraînent incessamment leur humide
cortège.
«Dieu appela terre l'élément aride, et le grand réservoir des eaux
rassemblées il l'appela mer; il vit que cela était bon, et dit:
«--Que la terre produise de l'herbe verte, l'herbe qui porte de la
graine, et les arbres fruitiers qui portent des fruits, chacun selon son
espèce, et qui renferment leur semence en eux-mêmes sur la terre.»--
«À peine a-t-il parlé que la terre nue (jusqu'alors déserte et
chauve, sans ornement, désagréable à la vue), poussa une herbe tendre
qui revêtit universellement sa surface d'une charmante verdure; alors
les plantes de différentes feuilles, qui soudain fleurirent en
déployant leurs couleurs variées, égayèrent son sein suavement
parfumé. Et celles-ci étaient à peine épanouies que la vigne
fleurit, chargée d'une multitude de grappes; la courge enflée rampa,
le chalumeau du blé se rangea en bataille dans son champ, l'humble
buisson et l'arbrisseau mêlèrent leur chevelure hérissée. Enfin
s'élevèrent, comme en cadence, les arbres majestueux, et ils
déployèrent leurs branches surchargées, enrichies de fruits ou
emperlées de fleurs. Les collines se couronnèrent de hautes forêts;
les vallées et les fontaines de touffes de bois; les fleuves de
bordures le long de leur cours. La terre à présent parut un ciel,
séjour où les dieux pouvaient habiter, errer avec délices, et se
plaire à fréquenter ses sacrés ombrages.
«Cependant Dieu n'avait pas encore fait tomber la pluie sur la terre,
et il n'y avait encore aucun homme pour labourer les champs; mais il
s'élevait du sol une vapeur de rosée qui humectait toute la terre, et
toutes les plantes des champs, que Dieu créa avant qu'elles fussent
dans la terre, toutes les herbes avant qu'elles grandissent sur la verte
tige. Dieu vit que cela était bon. Et le soir et le matin
célébrèrent le troisième jour. «Le Tout-Puissant parla encore:
«--Que des corps de lumière soient faits dans la haute étendue du
ciel, afin qu'ils séparent le jour de la nuit; et qu'ils servent de
signes pour les saisons et pour les jours et le cours des années, et
qu'ils soient pour flambeaux; comme je l'ordonne, leur office dans le
firmament du ciel sera de donner la lumière à la terre!»--Et cela fut
fait ainsi.
«Et Dieu fit deux grands corps lumineux (grands par leur utilité pour
l'homme), le plus grand pour présider au jour, le plus petit pour
présider à la nuit. Et il fit les étoiles, et les mit dans le
firmament du ciel pour illuminer la terre, et pour régler le jour, et
pour régler la nuit dans leur vicissitude, et pour séparer la lumière
d'avec les ténèbres. Dieu vit, en contemplant son grand ouvrage que
cela était bon.
«Car le soleil, sphère puissante, fut celui des corps célestes qu'il
fit le premier, non lumineux d'abord, quoique de substance éthérée.
Ensuite il forma la lune globuleuse et les étoiles de toutes grandeurs,
et il sema le ciel d'étoiles comme un champ. Il prit la plus grande
partie de la lumière dans son tabernacle de nuée, il la transplanta et
la plaça dans l'orbe du soleil, fait poreux pour recevoir et boire la
lumière liquide, fait compacte pour retenir ses rayons recueillis,
aujourd'hui grand palais de la lumière. Là, comme à leur fontaine,
les autres astres se réparant, puisent la lumière dans leurs urnes
d'or, et c'est là que la planète du matin dore ses cornes. Par
impression ou par réflexion ces astres augmentent leur petite
propriété, bien que, si loin de l'œil humain, on ne les voie que
diminués. D'abord dans son orient se montra le glorieux flambeau,
régent du jour; il investit tout l'horizon de rayons étincelants,
joyeux de courir vers son occident sur le grand chemin du ciel: le pâle
crépuscule et les pléiades formaient des danses devant lui, répandant
une bénigne influence.
«Moins éclatante, mais à l'opposite, sur le même niveau dans
l'ouest, la lune était suspendue; miroir du soleil, elle en emprunte la
lumière sur sa pleine face; dans cet aspect, elle n'avait besoin
d'aucune autre lumière, et elle garda cette distance jusqu'à la nuit;
alors elle brilla à son tour dans l'orient, sa révolution étant
accomplie sur le grand axe des cieux; elle régna dans son divisible
empire avec mille plus petites lumières, avec mille et mille étoiles!
Elles apparurent alors semant de paillettes l'hémisphère qu'ornaient
pour la première fois leurs luminaires radieux qui se couchèrent et se
levèrent. Le joyeux soir et le joyeux matin couronnèrent le quatrième
jour.
«Et Dieu dit:
«--Que les eaux engendrent les reptiles, abondants en frai, créatures
vivantes. Et que les oiseaux volent au dessus de la terre, les ailes
déployées sous le firmament ouvert du ciel.»--
«Et Dieu créa les grandes baleines et tous les animaux qui ont la vie,
tous ceux qui glissent dans les eaux et qu'elles produisent abondamment
chacun selon leurs espèces; il créa aussi les oiseaux pourvus d'ailes,
chacun selon son espèce; et il vit que cela était bon, et il les
bénit en disant:
«--Croissez et multipliez; remplissez les eaux de la mer, des lacs et
des rivières; que les oiseaux se multiplient sur la terre.»--
«Aussitôt les détroits et les mers, chaque golfe et chaque baie,
fourmillent de frai innombrable et d'une multitude de poissons qui, avec
leurs nageoires et leurs brillantes écailles, glissent sous la verte
vague; leurs troupes forment souvent des bancs au milieu de la mer.
Ceux-ci, solitaires ou avec leurs compagnons, broutent l'algue leur
pâturage, et s'égarent dans des grottes de corail, ou se jouant,
éclair rapide, montrent au soleil leur robe ondée parsemée de gouttes
d'or; ceux-là, à l'aise dans leur coquille de nacre, attendent leur
humide aliment, ou, dans une armure qui les couvre, épient leur proie
sous les rochers.
«Le veau marin et les dauphins voûtés folâtrent sur l'eau calme; des
poissons d'une masse prodigieuse, d'un port énorme, se vautrant
pesamment, font une tempête dans l'océan. Là Léviathan, la plus
grande des créatures vivantes, étendu sur l'abîme comme un
promontoire, dort ou nage, et semble une terre mobile; ses ouïes
attirent en dedans et ses naseaux rejettent en dehors une mer.
«Cependant, les antres tièdes, les marais, les rivages, font éclore
leur couvée nombreuse de l'œuf qui bientôt se brisant, laisse
apercevoir par une favorable fracture les petits tout nus; bientôt
emplumés, et en état de voler, ils ont toutes leurs ailes; et avec un
cri de triomphe, prenant l'essor dans l'air sublime, ils dédaignent la
terre qu'ils voient en perspective sous un nuage. Ici l'aigle et la
cigogne, sur les roches escarpées et sur la cime des cèdres,
bâtissent leurs aires.
«Une partie des oiseaux plane indolemment dans la région de l'air;
d'autres plus sages, formant une figure, tracent leur chemin en commun;
intelligents des saisons, ils font partir leurs caravanes aériennes qui
volent au-dessus des terres et des mers, et d'une aile mutuelle
facilitent leur fuite: ainsi les prudentes cigognes, portées sur les
vents, gouvernent leur voyage de chaque année; l'air flotte, tandis
qu'elles passent, vanné par des plumes innombrables.
«De branche en branche les oiseaux plus petits solacient les bois de
leur chant, et déploient jusqu'au soir leurs ailes peinturées: alors
même le rossignol solennel ne cesse pas de chanter, mais toute la nuit
il soupire ses tendres lais.
«D'autres oiseaux encore baignent dans les lacs argentés et dans les
rivières leur sein duveteux. Le cygne, au cou arqué, entre deux ailes
blanches, manteau superbe, fait nager sa dignité avec ses pieds en
guise de rames: souvent il quitte l'humide élément, et s'élevant sur
ses ailes tendues, il monte dans la moyenne région de l'air. D'autres
sur la terre marchent fermes: le coq crêté dont le clairon sonne les
heures silencieuses, et cet oiseau qu'orne sa brillante queue, enrichie
des couleurs vermeilles de l'arc-en-ciel et d'yeux étoilés. Ainsi les
eaux remplies de poissons et l'air d'oiseaux, le matin et le soir
solennisèrent le cinquième jour.
«Le sixième et dernier jour de la création se leva enfin au son des
harpes du soir et du matin, quand Dieu dit:
«--Que la terre produise des animaux vivants, chacun selon son espèce;
les troupeaux, et les reptiles, et les bêtes de la terre, chacun selon
son espèce!»--
«La terre obéit: et soudain, ouvrant ses fertiles entrailles, elle
enfanta dans une seule couche d'innombrables créatures vivantes, de
formes parfaites, pourvues de membres et en pleine croissance. Du sol
comme de son gîte, se leva la bête fauve là où elle se tient
d'ordinaire, dans la forêt déserte, le buisson, la fougeraie ou la
caverne; elles se levèrent par couple sous les arbres: elles
marchèrent, le bétail dans les champs et les prairies vertes, ceux-ci
rares et solitaires, ceux-là en troupeaux pâturant à la fois, et
jaillis du sol en bandes nombreuses. Tantôt les grasses mottes de terre
mettent bas une génisse; tantôt paraît à moitié un lion roux,
grattant pour rendre libre la partie postérieure de son corps: alors il
s'élance comme échappé de ses liens, et, se dressant, secoue sa
crinière tavelée. L'once, le léopard et le tigre, se soulevant comme
la taupe, jettent par-dessus eux en monticules la terre émiettée. Le
cerf rapide de dessous le sol lève sa tête branchue. À peine
Béhémoth, le plus gros des fils de la terre, peut dégager de son
moule son vaste corps. Les brebis laineuses et bêlantes poussent comme
des plantes; le cheval marin et le crocodile écailleux restent indécis
entre la terre et l'eau.
«À la fois fut produit tout ce qui rampe sur la terre, insecte ou ver:
les uns, en guise d'ailes agitent leurs souples éventails, et décorent
leurs plus petits linéaments réguliers de toutes les livrées de
l'orgueil de l'été, taches d'or et de pourpre, d'azur et de vert; les
autres tirent comme une ligne leur longue dimension, rayant la terre
d'une sinueuse trace. Ils ne sont pas tous les moindres de la nature:
quelques-uns de l'espèce du serpent, étonnants en longueur et en
grosseur, entrelacent leurs tortueux replis, et y ajoutent des ailes.
«D'abord chemine l'économe fourmi, prévoyante de l'avenir; dans un
petit corps elle renferme un grand cœur! modèle peut-être à l'avenir
de la juste égalité, elle unit en communauté ses tribus populaires.
Ensuite parut en essaim l'abeille femelle qui nourrit délicieusement
son mari fainéant, et bâtit ses cellules de cire remplies de miel. Le
reste est sans nombre, et tu sais leur nature, et tu leur donnas des
noms inutiles à te répéter. Il ne t'est pas inconnu, le serpent (la
bête la plus subtile des champs); d'une énorme étendue quelquefois;
il a des yeux d'airain, une crinière hirsute et terrible, quoiqu'il ne
te soit point nuisible, et qu'il obéisse à ton appel.
«Les cieux brillaient maintenant dans toute leur gloire, et roulaient
selon les mouvements que la main du grand premier moteur imprima d'abord
à leur cours. La terre achevée dans son riche appareil, souriait
charmante; l'air, l'eau, la terre, étaient fréquentés par l'oiseau
qui vole, le poisson qui nage, la bête qui marche: et le sixième jour
n'était pas encore accompli.
«Il y manquait le chef-d'œuvre, la fin de tout ce qui a été fait, un
être non courbé, non brute comme les autres créatures, mais qui,
doué de la sainteté de la raison, pût dresser sa stature droite, et
avec un front serein, se connaissant soi-même, gouverner le reste; un
être qui, magnanime, pût correspondre d'ici avec le ciel, mais
reconnaître, dans sa gratitude, d'où son bien descend, et, le cœur,
la voix, les yeux dévotement dirigés là, adorer, révérer le Dieu
suprême qui le fit chef de tous ses ouvrages. C'est pourquoi le Père
tout-puissant, éternel (car où n'est-il pas présent?) distinctement
à son Fils parla de la sorte:
«--Faisons à présent l'homme à notre image et à notre ressemblance;
et qu'il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux
bêtes des champs, à toute la terre et à tous les reptiles qui se
remuent sur la terre.»
«Cela dit, il te forma, toi, Adam; toi, ô homme poussière de la
terre; et il souffla dans tes narines le souffle de la vie: il te créa
à sa propre image, à l'image exacte de Dieu, et tu devins une âme
vivante. Mâle il te créa, mais il créa femelle ta compagne, pour ta
race. Alors il bénit le genre humain, et dit:
«Croissez, multipliez; et remplissez la terre et vous l'assujettissez,
et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur
tous les animaux vivants qui se meuvent sur la terre, partout où ils
ont été créés, car aucun lieu n'est encore désigné par un nom.»
De là, comme tu sais, il te porta dans ce délicieux bocage, dans ce
jardin planté des arbres de Dieu, délectables à voir et à goûter.
Et il te donna libéralement tout leur fruit agréable pour nourriture
(ici sont réunies toutes les espèces que porte toute la terre,
variété infinie!); mais du fruit de l'arbre qui goûté, produit la
connaissance du bien et du mal, tu dois t'abstenir; le jour où tu en
manges, tu meurs. La mort est la peine imposée; prends garde, et
gouverne bien ton appétit, de peur que le péché ne te surprenne, et
sa noire suivante, la mort.
«Ici Dieu finit: et tout ce qu'il avait fait, il le regarda, et vit que
tout était entièrement bon: ainsi le soir et le matin accomplirent le
sixième jour; toutefois non pas avant que le Créateur cessant son
travail, quoique non fatigué, retournât en haut, en haut au ciel des
cieux, sa sublime demeure, pour contempler de là ce monde nouvellement
créé, cette addition à son empire, pour voir comment il se montrait
en perspective de son trône, combien bon, combien beau, répondant à
sa grande idée.
«Il s'enleva, suivi d'acclamations, et au son mélodieux de dix mille
harpes qui faisaient entendre d'angéliques harmonies. La terre, l'air,
résonnaient (tu t'en souviens, car tu les entendis); les cieux et
toutes les constellations retentirent, les planètes s'arrêtèrent dans
leur station pour écouter, tandis que la pompe brillante montait en
jubilation. Ils chantaient:
«--Ouvrez-vous, portes éternelles; ouvrez, ô cieux, vos portes
vivantes! laissez entrer le grand Créateur, revenu magnifique de son
ouvrage, de son ouvrage des six jours, un monde! Ouvrez-vous, et
désormais ouvrez-vous souvent; car Dieu délecté daignera souvent
visiter les demeures des hommes justes, et par une fréquente
communication il y enverra ses courriers ailés, pour les messages de sa
grâce suprême.»--
«Ainsi chantait le glorieux cortège dans son ascension: le Verbe à
travers le ciel, qui ouvrit dans toute leur grandeur ses portes
éclatantes, suivit le chemin direct jusqu'à la maison éternelle de
Dieu; chemin large et ample, dont la poussière est d'or et le pavé
d'étoiles, comme les étoiles que tu vois dans la Galaxie, cette voie
lactée que tu découvres, la nuit, comme une zone poudrée d'étoiles.