étendent leurs roseaux, et les appliquent à une ouverture étroite
qu'ils touchent légèrement. À l'instant tout le ciel apparut en
flammes, mais aussitôt obscurci par la fumée, flammes vomies de ces
machines à la gorge profonde, dont le rugissement effondrait l'air avec
un bruit furieux, et déchirait toutes ses entrailles, dégorgeant leur
surabondance infernale, des tonnerres ramés, des grêles de globes de
fer. Dirigés contre l'ost victorieux, ils frappent avec une furie
tellement impétueuse, que ceux qu'ils touchent ne peuvent rester
debout, bien qu'autrement ils seraient restés fermes comme des rochers.
Ils tombent par milliers, l'ange roulé sur l'archange, et plus vite
encore à cause de leurs armes: désarmés ils auraient pu aisément,
comme esprits, s'échapper rapides par une prompte contraction ou par un
déplacement; mais alors il s'ensuivit une honteuse dispersion, et une
déroute forcée. Il ne leur servit de rien de relâcher leurs files
serrées: que pouvaient-ils faire? Se précipiteraient-ils en avant? Une
répulsion nouvelle, une indécente chute répétée les feraient
mépriser davantage et les rendraient la risée de leurs ennemis; car on
apercevait rangée une autre ligne de séraphins, en posture de faire
éclater leur second tir de foudre: reculer battus, c'est ce
qu'abhorraient le plus les anges fidèles. Satan vit leur détresse, et
s'adressant en dérision à ses compagnons:
«--Amis, pourquoi ces superbes vainqueurs ne marchent-ils pas en avant?
Tout à l'heure ils s'avançaient fiers, et quand, pour les bien
recevoir avec un front et un cœur ouverts (que pouvons-nous faire de
plus?), nous leur proposons des termes d'accommodement, soudain ils
changent d'idées, ils fuient, et tombent dans d'étranges folies, comme
s'ils voulaient danser! Toutefois pour une danse ils semblent un peu
extravagants et sauvages; peut-être est-ce de joie de la paix offerte.
Mais je suppose que si une fois de plus nos propositions étaient
entendues, nous les pourrions contraindre à une prompte
résolution.»--
«Bélial, sur le même ton de plaisanterie:
«--Général, les termes d'accommodement que nous leur avons envoyés
sont des termes de poids, d'un contenu solide, et pleins d'une force qui
porte coup. Ils sont tels, comme nous pouvons le voir, que tous en ont
été amusés et plusieurs étourdis; celui qui les reçoit en face est
dans la nécessité, de la tête aux pieds, de les bien comprendre;
s'ils ne sont pas compris, ils ont du moins l'avantage de nous faire
connaître quand nos ennemis ne marchent pas droit.»--
«Ainsi, dans une veine de gaieté, ils bouffonnaient entre eux,
élevés dans leurs pensées au-dessus de toute incertitude de victoire:
ils présumaient si facile d'égaler par leurs inventions l'éternel
Pouvoir, qu'ils méprisaient son tonnerre, et qu'ils riaient de son
armée tandis qu'elle resta dans le trouble. Elle n'y resta pas
longtemps: la rage inspira enfin les légions fidèles, et leur trouva
des armes à opposer à cet infernal malheur.
«Aussitôt (admire l'excellence et la force que Dieu a mises dans ses
anges puissants!) ils jettent au loin leurs armes; légers comme le
sillon de l'éclair, ils courent, ils volent aux collines (car la terre
tient du ciel cette variété agréable de colline et de vallée); ils
les ébranlent en les secouant çà et là dans leurs fondements,
arrachent les montagnes avec tout leur poids, rochers, fleuves, forêts,
et les enlevant par leurs têtes chevelues, les portent dans leurs
mains. L'étonnement et, sois-en sûr, la terreur, saisirent les
rebelles quand venant si redoutables vers eux, ils virent le fond des
montagnes tourné en haut, jusqu'à ce que lancées sur le triple rang
des machines maudites, ces machines et toute la confiance des ennemis
furent profondément ensevelies sous le faix de ces monts. Les ennemis
eux-mêmes furent envahis après; au-dessus de leurs têtes volaient de
grands promontoires qui venaient dans l'air répandant l'ombre, et
accablaient des légions entières armées. Leurs armures accroissaient
leur souffrance: leur substance, enfermée dedans, était écrasée et
broyée, ce qui les travaillait d'implacables tourments et leur
arrachait des gémissements douloureux. Longtemps ils luttèrent sous
cette masse avant de pouvoir s'évaporer d'une telle prison, quoique
esprits de la plus pure lumière; la plus pure naguère, maintenant
devenue grossière par le péché.
«Le reste de leurs compagnons, nous imitant, saisit de pareilles armes,
et arracha les coteaux voisins: ainsi les monts rencontrent dans l'air
les monts lancés de part et d'autre avec une projection funeste, de
sorte que sous la terre on combat dans une ombre effrayante; bruit
infernal! La guerre ressemble à des jeux publics, auprès de cette
rumeur. Une horrible confusion entassée sur la confusion s'éleva, et
alors tout le ciel serait allé en débris et se serait couvert de
ruines, si le Père tout-puissant, qui siège enfermé dans son
inviolable sanctuaire des cieux, pesant l'ensemble des choses, n'avait
prévu ce tumulte et n'avait tout permis pour accomplir son grand
dessein: honorer son Fils consacré, vengé de ses ennemis, et déclarer
que tout pouvoir lui était transféré. À ce Fils, assesseur de son
trône, il adresse ainsi la parole:
«--Splendeur de ma gloire, Fils bien aimé, Fils sur le visage duquel
est vu visiblement ce que je suis invisible dans ma divinité, toi dont
la main exécute ce que je fais par décret, seconde omnipotence! deux
jours sont déjà passés (deux jours tels que nous comptons les jours
du ciel) depuis que Michel est parti avec ses puissances pour dompter
ces désobéissants. Le combat a été violent, comme il était
très-probable qu'il le serait, quand deux pareils ennemis se
rencontrent en armes: car je les ai laissés à eux-mêmes, et tu sais
qu'à leur création je les fis égaux, et que le péché seul les a
dépareillés, lequel encore a opéré insensiblement, car je suspends
leur arrêt: dans un perpétuel combat il leur faudrait donc
nécessairement demeurer sans fin, et aucune solution ne serait
trouvée. «La guerre lassée a accompli ce que la guerre peut faire, et
elle a lâché les rênes à une fureur désordonnée, se servant de
montagnes pour armes; œuvre étrange dans le ciel et dangereuse à
toute la nature. Deux jours se sont donc écoulés; le troisième est
tien: à toi je l'ai destiné, et j'ai pris patience jusque ici afin que
la gloire de terminer cette grande guerre t'appartienne, puisque nul
autre que toi ne la peut finir. En toi j'ai transfusé une vertu, une
grâce si immense, que tous, au ciel et dans l'enfer, puissent
connaître ta force incomparable: cette commotion perverse ainsi
apaisée, manifestera que tu es le plus digne d'être héritier de
toutes choses, d'être héritier et d'être roi par l'onction sainte,
ton droit mérité. Va donc, toi, le plus puissant dans la puissance de
ton Père; monte sur mon chariot, guide les roues rapides qui ébranlent
les bases du ciel; emporte toute ma guerre, mon arc et mon tonnerre;
revêts mes toutes-puissantes armes, suspends mon épée à ta forte
cuisse. Poursuis ces fils des ténèbres, chasse-les de toutes les
limites du ciel dans l'abîme extérieur. Là, qu'ils apprennent,
puisque cela leur plaît, à mépriser Dieu, et le Messie son roi
consacré.»--
«Il dit, et sur son Fils ses rayons directs brillent en plein; lui
reçut ineffablement sur son visage tout son Père pleinement exprimé,
et la Divinité filiale répondit ainsi:
«Ô Père, ô Souverain des Trônes célestes! le Premier, le
Très-Haut, le Très-Saint, le Meilleur! tu as toujours cherché à
glorifier ton Fils; moi, toujours à te glorifier, comme il est
très-juste. Ceci est ma gloire, mon élévation, et toute ma
félicité, que, te complaisant en moi, tu déclares ta volonté
accomplie: l'accomplir est tout mon bonheur. Le sceptre et le pouvoir,
ton présent, je les accepte, et avec plus de joie je te les rendrai,
lorsqu'à la fin des temps tu seras tout en tout, et moi en toi pour
toujours, et en moi tous ceux que tu aimes.
«Mais celui que tu hais, je le hais, et je puis me revêtir de tes
terreurs, comme je me revêts de tes miséricordes, image de toi en
toutes choses. Armé de ta puissance, j'affranchirai bientôt le ciel de
ces rebelles, précipités dans leur mauvaise demeure préparée; ils
seront livrés à des chaînes de ténèbres et au ver qui ne meurt
point, ces méchants qui ont pu se révolter contre l'obéissance qui
t'est due, toi à qui obéir est la félicité suprême! Alors ces
saints, sans mélange, et séparés loin des impurs, entoureront ta
montagne sacrée, te chanteront des _alleluia_ sincères, des hymnes de
haute louange, et avec eux, moi leur chef.»--
«Il dit: s'inclinant sur son sceptre, il se leva de la droite de gloire
où il siège: et le troisième matin sacré perçant à travers le
ciel, commençait à briller. Soudain s'élance, avec le bruit d'un
tourbillon, le chariot de la Divinité paternelle, jetant d'épaisses
flammes, roues dans les roues, char non tiré moins animé d'un esprit,
et escorté de quatre formes de chérubins. Ces figures ont chacune
quatre faces surprenantes; tout leur corps et leurs ailes sont semés
d'yeux semblables à des étoiles; les roues de béril ont aussi des
yeux, et dans leur course le feu en sort de tous côtés. Sur leurs
têtes est un firmament de cristal où s'élève un trône de saphir
marqueté d'ambre pur et des couleurs de l'arc pluvieux.
«Tout armé de la panoplie céleste du radieux Urim, ouvrage divinement
travaillé, le Fils monte sur ce char. À sa main droite est assise la
Victoire aux ailes d'aigle; à son côté pendent son arc et son
carquois rempli de trois carreaux de foudre; et autour de lui roulent
des flots furieux de fumée, de flammes belliqueuses et d'étincelles
terribles.
«Accompagné de dix mille saints il s'avance: sa venue brille au loin,
et vingt mille chariots de Dieu (j'en ai ouï compter le nombre) sont
vus à l'un et à l'autre de ses côtés. Lui, sur les ailes des
chérubins, est porté sublime dans le ciel de cristal, sur un trône de
saphir éclatant au loin. Mais les siens l'aperçurent les premiers; une
joie inattendue les surprit quand flamboya, porté par des anges, le
grand étendard du Messie, son signe dans le ciel. Sous cet étendard
Michel réunit aussitôt ses bataillons, répandus sur les deux ailes,
et sous leur chef ils ne forment plus qu'un seul corps.
«Devant le Fils la puissance divine préparait son chemin: à son ordre
les montagnes déracinées se retirèrent chacune à leur place, elles
entendirent sa voix, s'en allèrent obéissantes; le ciel renouvelé
reprit sa face accoutumée, et avec de fraîches fleurs la colline et le
vallon sourirent.
«Ils virent cela les malheureux ennemis; mais ils demeurèrent
endurcis, et pour un combat rebelle rallièrent leurs puissances:
insensés! concevant l'espérance du désespoir! Tant de perversité
peut-elle habiter dans des esprits célestes! Mais pour convaincre
l'orgueilleux à quoi servent les prodiges, ou quelles merveilles
peuvent porter l'opiniâtre à céder? Ils s'obstineront davantage par
ce qui devait le plus les ramener; désolés de la gloire du Fils, à
cette vue l'envie les saisit; aspirant à sa hauteur, ils se remirent
fièrement en bataille, résolus par force ou par fraude de réussir et
de prévaloir à la fin contre Dieu et son Messie, ou de tomber dans une
dernière et universelle ruine: maintenant ils se préparent au combat
décisif, dédaignant la fuite ou une lâche retraite, quand le grand
Fils de Dieu à toute son armée, rangée à sa droite et à sa gauche
parla ainsi:
«--Restez toujours tranquilles dans cet ordre brillant, vous, saints;
restez ici, vous, anges armés; ce jour reposez-vous de la bataille.
Fidèle a été votre vie guerrière, et elle est acceptée de Dieu;
sans crainte dans sa cause juste, ce que vous avez reçu vous avez
employé invinciblement. Mais le châtiment de cette bande maudite
appartient à un autre bras: la vengeance est à lui, ou à celui qu'il
en a seul chargé. Ni le nombre ni la multitude ne sont appelés à
l'œuvre de ce jour; demeurez seulement et contemplez l'indignation de
Dieu, versée par moi sur ces impies. Ce n'est pas vous, c'est moi,
qu'ils ont méprisé, moi qu'ils ont envié; contre moi est toute leur
rage, parce que le Père, à qui, dans le royaume suprême du ciel, la
puissance et la gloire appartiennent, m'a honoré selon sa volonté.
C'est donc pour cela qu'il m'a chargé de leur jugement, afin qu'ils
aient ce qu'ils souhaitent, l'occasion d'essayer avec moi, dans le
combat qui est le plus fort, d'eux contre moi, ou de moi seul contre
eux. Puisqu'ils mesurent tout par la force, qu'ils ne sont jaloux
d'aucune autre supériorité, que peu leur importe qui les surpasse
autrement, je consens à n'avoir pas avec eux d'autre dispute.»--
«Ainsi parla le Fils, et en terreur changea sa contenance, trop
sévère pour être regardée; rempli de colère, il marche à ses
ennemis. Les quatre figures déploient à la fois leurs ailes étoilées
avec une ombre formidable et continue; et les orbes de son char de feu
roulèrent avec le fracas du torrent des grandes eaux, ou d'une
nombreuse armée. Lui sur ses impies adversaires fond droit en avant,
sombre comme la nuit. Sous ses roues brûlantes, l'immobile Empyrée
trembla dans tout son entier; tout excepté le trône même de Dieu.
Bientôt il arrive au milieu d'eux; dans sa main droite tenant dix mille
tonnerres, il les envoie devant lui tels qu'ils percent de plaies les
âmes des rebelles. Étonnés, ils cessent toute résistance, ils
perdent tout courage: leurs armes inutiles tombent. Sur les boucliers et
les casques, et les têtes des Trônes et des puissants séraphins
prosternés, le Messie passe; ils souhaitent alors que les montagnes
soient encore jetées sur eux comme un abri contre sa colère! Non moins
tempestueuses, des deux côtés ses flèches partent des quatre figures
à quatre visages semés d'yeux, et sont jetées par les roues vivantes
également semées d'une multitude d'yeux. Un esprit gouvernait ses
roues; chaque œil lançait des éclairs, et dardait parmi les maudits
une pernicieuse flamme qui flétrissait toute leur force, desséchait
leur vigueur accoutumée, et les laissait épuisés, découragés,
désolés, tombés. Encore le Fils de Dieu n'employa-t-il pas la moitié
de sa force, mais retint à moitié son tonnerre; car son dessein
n'était pas de les détruire, mais de les déraciner du ciel. Il releva
ceux qui étaient abattus, et comme une horde de boucs, ou un troupeau
timide pressé ensemble, il les chasse devant lui foudroyé par les
Terreurs et les Furies, jusqu'aux limites et à la muraille de cristal
du ciel. Le ciel s'ouvre, se roule en dedans, et laisse à découvert
par une brèche spacieuse l'abîme dévasté. Cette vue monstrueuse les
frappe d'horreur; ils reculent, mais une horreur bien plus grande les
repousse: tête baissée, ils se jettent eux-mêmes en bas du bord du
ciel: la colère éternelle brûle après eux dans le gouffre sans fond.
«L'Enfer entendit le bruit épouvantable; l'enfer vit le ciel croulant
du ciel: il aurait fui effrayé; mais l'inflexible destin avait jeté
trop profondément ses bases ténébreuses, et l'avait trop fortement
lié.
«Neuf jours ils tombèrent; le chaos confondu rugit, et sentit une
décuple confusion dans leur chute à travers sa féroce anarchie; tant
cette énorme déroute l'encombra de ruines! L'enfer béant les reçut
tous enfin, et se referma sur eux; l'enfer, leur convenable demeure,
l'enfer pénétré d'un feu inextinguible; maison de malheur et de
tourment. Le ciel soulagé se réjouit; il répara bientôt la brèche
de sa muraille, en retournant au lieu d'où il s'était replié.
«Seul vainqueur par l'expulsion de ses ennemis, le Messie ramena son
char de triomphe. Tous ses saints, qui silencieux furent témoins
oculaires de ses actes tout-puissants, pleins d'allégresse au-devant de
lui s'avancèrent; et dans leur marche, ombragés de palmes, chaque
brillante hiérarchie chantait le triomphe, le chantait, lui, Roi
victorieux, Fils, Héritier et Seigneur. À lui tout pouvoir est donné;
de régner il est le plus digne!
«Célébré, il passe triomphant au milieu du ciel, dans les parvis et
dans le temple de son Père tout-puissant élevé sur un trône; son
Père le reçut dans la gloire où maintenant il est assis à la droite
de la béatitude.
«C'est ainsi que (mesurant les choses du ciel aux choses de la terre),
à ta demande, ô Adam, et pour que tu sois en garde par ce qui s'est
passé, je t'ai révélé ce qui autrement aurait pu demeurer caché à
la race humaine: la discorde survenue et la guerre dans le ciel entre
les puissances angéliques, et la chute profonde de ceux qui, aspirant
trop haut, se révoltèrent avec Satan: il est maintenant jaloux de ton
état, et complote pour te détourner aussi de l'obéissance, afin
qu'avec lui privé de félicité, tu partages son châtiment,
l'éternelle misère. Ce serait toute sa consolation et sa vengeance
s'il pouvait, comme une peine faite au Très-Haut, t'obtenir une fois
pour compagnon de son malheur. Mais ne prête pas l'oreille à ses
tentations; avertis ta plus faible; profite d'avoir appris d'un exemple
terrible la récompense de la désobéissance: ils auraient pu demeurer
fermes, cependant ils tombèrent: qu'il t'en souvienne, et crains de
transgresser.»
LIVRE SEPTIÈME
ARGUMENT
Raphaël, à la demande d'Adam, raconte comment et pourquoi ce monde a
été d'abord créé: Dieu, ayant expulsé du ciel Satan et ses anges,
déclara que son plaisir était de créer un autre monde et d'autres
créatures pour y habiter. Il envoie son Fils dans la gloire et avec un
cortège d'anges, pour accomplir l'œuvre de la création en six jours.
Les anges célèbrent par des cantiques cette création et la
réascension du Fils au ciel.
Descends du ciel, Uranie, si de ce nom tu es justement appelée! En
suivant ta voix divine, j'ai pris mon essor au-dessus de l'Olympe,
au-dessus du vol de l'aile de Pégase. Ce n'est pas le nom, c'est le
sens de ce nom que j'invoque; car tu n'es pas une des neuf Muses, et tu
n'habites pas le sommet du vieil Olympe; mais née du ciel, avant que
les collines parussent ou que la fontaine coulât, tu conversais avec
l'éternelle Sagesse, la Sagesse ta sœur, et tu jouais avec elle en
présence du Père tout-puissant, qui se plaisait à ton chant céleste.
Enlevé par toi, je me suis hasardé dans le ciel des deux, moi hôte de
la terre, et j'ai respiré l'air de l'empyrée que tu tempérais: avec
la même sûreté guide en bas, rends-moi à mon élément natal, de
peur que, démonté par ce coursier volant sans frein (comme autrefois
Bellérophon dans une région plus abaissée), je ne tombe sur le champ
Alcien, pour y errer égaré et abandonné.
La moitié de mon sujet reste encore à chanter, mais dans les bornes
plus étroites de la sphère diurne et visible. Arrêté sur la terre,
non ravi au-dessus du pôle, je chanterai plus sûrement d'une voix
mortelle; elle n'est devenue ni enrouée ni muette, quoique je sois
tombé dans de mauvais jours, dans de mauvais jours quoique tombé parmi
des langues mauvaises, parmi les ténèbres et la solitude, et entouré
de périls. Cependant je ne suis pas seul, lorsque la nuit tu visites
mes sommeils, ou lorsque le matin empourpre l'orient.
Préside toujours à mes chants, Uranie! et trouve un auditoire
convenable, quoique peu nombreux. Mais chasse au loin la barbare
dissonance de Bacchus et de ses amis de la joie; race de cette horde
forcenée qui déchira le barde de la Thrace sur le Rhodope, où
l'oreille des bois et des rochers était ravie, jusqu'à ce que la
clameur sauvage eut noyé la harpe et la voix: la muse ne put défendre
son fils. Tu ne manqueras pas ainsi, Uranie, à celui qui t'implore; car
toi, tu es un songe céleste, elle un songe vain.
Dis, ô déesse, ce qui suivit après que Raphaël, l'archange affable,
eut averti Adam de se garder de l'apostasie, par l'exemple terrible de
ce qui arriva dans le ciel à ces apostats, de peur qu'il n'en arrivât
de même dans le paradis à Adam et à sa race (chargés de ne pas
toucher à l'arbre interdit), s'ils transgressaient et méprisaient ce
seul commandement si facile à observer, au milieu du choix de tous les
autres goûts qui pouvaient plaire à leurs appétits, quel qu'en fût
le caprice.
Adam, avec Ève sa compagne, avait écouté attentivement l'histoire; il
était rempli d'admiration et plongé dans une profonde rêverie en
écoutant des choses si élevées et si étranges; choses à leur
pensée si inimaginables, la haine dans le ciel, la guerre si près de
la paix de Dieu dans le bonheur, avec une telle confusion! Mais bientôt
le mal chassé retombait comme un déluge sur ceux dont il avait jailli,
impossible à mêler à la béatitude.
Maintenant Adam réprima bientôt les doutes qui s'élevaient dans son
cœur, et il est conduit (encore sans péché) par le désir de
connaître ce qui le touche de plus près: comment ce monde visible du
ciel et de la terre commença; quand et d'où il fut créé; pour quelle
cause; ce qui fut fait en dedans ou en dehors d'Éden, avec ce dont il a
souvenir. Comme un homme de qui l'altération est à peine soulagée,
suit de l'œil le cours du ruisseau dont le liquide murmure entendu
excite une soif nouvelle, Adam procède de la sorte à interroger son
hôte céleste:
«De grandes choses et pleines de merveilles, bien différentes de
celles de ce monde, tu as révélées à nos oreilles, interprète
divin, par faveur envoyé de l'empyrée pour nous avertir à temps de ce
qui aurait pu causer notre perte, s'il nous eût été inconnu,
l'humaine connaissance n'y pouvant atteindre. Nous devons des
remerciements immortels à l'infinie bonté, et nous recevons son
avertissement avec une résolution solennelle d'observer invariablement
sa volonté souveraine, la fin de ce que nous sommes. Mais puisque tu as
daigné avec complaisance nous faire part pour notre instruction de
choses au-dessus de la pensée terrestre (choses qu'il nous importait de
savoir comme il l'a semblé à la suprême sagesse); daigne maintenant
descendre plus bas, et nous raconter ce qui peut-être il ne nous est
pas moins utile de savoir: quand commença ce ciel que nous voyons si
distant et si haut orné de feux mouvants et innombrables; qu'est-ce que
cet air ambiant qui donne ou remplit tout espace, cet air largement
répandu embrassant tout autour cette terre fleurie; quelle cause mut le
Créateur, dans son saint repos de toute éternité, à bâtir si tard
dans le chaos; et comment l'ouvrage commencé fut tôt achevé? S'il ne
t'est pas défendu, tu peux nous dévoiler ce que nous demandons, non
pour sonder les secrets de son éternel empire, mais pour glorifier
d'autant plus ses œuvres que nous les connaîtrons davantage.
«Et la grande lumière du jour a encore à parcourir beaucoup de sa
carrière, quoique déjà sur son déclin; suspendu dans le ciel, le
soleil retenu par ta voix, écoute ta voix puissante; il s'arrêtera
plus longtemps pour te ouïr raconter son origine, et le lever de la
nature du sein du confus abîme. Ou si l'étoile du soir et la lune à
ton audience se hâtent, la Nuit avec elle amènera le silence; le
Sommeil en t'écoutant veillera, ou bien nous pourrons lui commander
l'absence jusqu'à ce que ton chant finisse, et te renvoie avant que
brille le matin.»
Ainsi Adam supplia son hôte illustre, et ainsi l'ange, semblable à un
Dieu, lui répondit avec douceur:
«Que cette demande faite avec prudence te soit accordée; mais pour
raconter les œuvres du Tout-Puissant, quelle parole, quelle langue de
séraphin peuvent suffire, ou quel cœur d'homme suffirait à les
comprendre? Cependant ce que tu peux atteindre, ce qui peut le mieux
servir à glorifier le Créateur et à te rendre aussi plus heureux ne
sera pas soustrait à ton oreille. J'ai reçu la commission d'en haut de
répondre à ton désir de savoir, dans certaines limites: au-delà,
abstiens-toi de demander; ne laisse pas tes propres imaginations
espérer des choses non révélées, que le Roi invisible, seul
omniscient, a ensevelies dans la nuit, incommunicables à personne sur
la terre ou dans le ciel: assez reste en dehors de cela à chercher et
à connaître. Mais la science est comme la nourriture; elle n'a pas
moins besoin de tempérance pour en régler l'appétit et pour savoir en
quelle mesure l'esprit la peut bien supporter; autrement elle oppresse
par son excès et change bientôt la sagesse en folie, comme la
nourriture en fumée.