«--Superbe, vient-on au devant de toi? Ton espérance était

d'atteindre inopposé la hauteur où tu aspires, d'atteindre le trône

de Dieu non gardé et son côté abandonné par la terreur de ton

pouvoir ou de ta langue puissante. Insensé! tu ne songeais pas combien

il est vain de se lever en armes contre le Tout-Puissant, contre celui

qui des plus petites choses aurait pu lever sans fin d'incessantes

armées pour écraser ta folie; ou, de sa main solitaire atteignant au

delà de toute limite, il pourrait d'un seul coup, sans assistance, te

finir, et ensevelir tes légions sous les ténèbres. Mais t'en

aperçois-tu? tous ne sont pas à ta suite; il en est qui préfèrent la

foi et la piété envers Dieu, bien qu'ils te fussent invisibles alors

qu'à ton monde je semblais être dans l'erreur, en différant seul de

l'avis de tous. Tu la vois ma secte maintenant: apprends trop tard que

quelques-uns peuvent savoir, quand des milliers se trompent.»--

«Le grand ennemi le regardant de travers d'un œil de dédain:

«--À la male heure pour toi, mais à l'heure désirée de ma

vengeance, toi que je cherchais le premier, tu reviens de ta fuite, ange

séditieux, pour recevoir ta récompense méritée, pour faire le

premier essai de ma droite provoquée, puisque ta langue inspirée de la

contradiction osa la première s'opposer à la troisième partie des

dieux réunis en synode pour assurer leurs divinités. Ceux qui sentent

en eux une vigueur divine, ne peuvent accorder l'omnipotence à

personne. Mais tu te portes en avant de tes compagnons, ambitieux que tu

es de m'enlever quelques plumes, pour que ton succès puisse annoncer la

destruction du reste: je m'arrête un moment, de peur que tu ne te

vantes qu'on n'ait pu te répondre; je veux t'apprendre ceci: je crus

d'abord que liberté et ciel ne faisaient qu'un pour les âmes

célestes; mais je vois à présent que plusieurs, par bassesse,

préfèrent servir; esprits domestiques tramés dans les fêtes et les

chansons! Tels sont ceux que tu as armés, les ménétriers du ciel,

l'esclavage pour combattre la liberté: ce que sont leurs actions

comparées, ce jour le prouvera.»--

«Le sévère Abdiel répond brièvement:

«--Apostat, tu te trompes encore: éloigné de la voie de la vérité,

tu ne cesseras plus d'errer. Injustement tu flétris du nom de servitude

l'obéissance que Dieu ou la nature ordonne. Dieu et la nature

commandent la même chose, lorsque celui qui gouverne est le plus digne,

et qu'il excelle sur ceux qu'il gouverne. La servitude est de servir

l'insensé ou celui qui s'est révolté contre un plus digne que lui,

comme les tiens te servent à présent, toi non libre, mais esclave de

toi-même. Et tu oses effrontément insulter à notre devoir! Règne

dans l'enfer, ton royaume; laisse-moi servir dans le ciel Dieu à jamais

béni, obéir à son divin commandement qui mérite le plus d'être

obéi; toutefois attends dans l'enfer, non des royaumes, mais des

chaînes. Cependant revenu de ma fuite, comme tu le disais tout à

l'heure, reçois ce salut sur ta crête impie.»--

«À ces mots, il lève un noble coup qui ne resta pas suspendu, mais

tomba comme la tempête sur la crête orgueilleuse de Satan: ni la vue,

ni le mouvement de la rapide pensée, moins encore le bouclier, ne

purent prévenir la ruine. Dix pas énormes il recule; au dixième, sur

son genou fléchi il est soutenu par sa lance massive, comme si, sur la

terre, des vents sous le sol ou des eaux forçant leur passage eussent

poussé obliquement hors de sa place une montagne, à moitié abîmée

avec tous ses pins. L'étonnement saisit les Trônes rebelles, mais une

rage plus grande encore, quand ils virent ainsi abattu le plus puissant

d'entre eux. Les nôtres, remplis de joie et de l'ardent désir de

combattre, poussèrent un cri, présage de la victoire. Michel ordonne

de sonner l'archangélique trompette; elle retentit dans le vaste du

ciel, et les anges fidèles chantent Hosanna au Très-Haut. De leur

côté, les légions adverses ne restèrent pas à nous contempler; non

moins terribles, elles se joignirent dans l'horrible choc.

«Alors s'élevèrent une orageuse furie et des clameurs telles qu'on

n'en avait jamais jusqu'alors entendu dans le ciel. Les armes heurtant

l'armure crient en horrible désaccord; les roues furieuses des chariots

d'airain rugissent avec rage: terrible est le bruit de la bataille! Sur

nos têtes les sifflements aigus des dards embrasés volent en

flamboyantes volées, et en volant voûtent de feu les deux osts. Sous

cette coupole ardente se précipitaient au combat les corps d'armée

dans un assaut funeste et une fureur inextinguible; tout le ciel

retentissait: si la terre eût été alors, toute la terre eut tremblé

jusqu'à son centre.

«Faut-il s'en étonner quand de l'un et de l'autre côté, fiers

adversaires, combattaient des millions d'anges dont le plus faible

pourrait manier les éléments et s'armer de la force de toutes leurs

régions? Combien donc deux armées combattant l'une contre l'autre

avaient-elles plus de pouvoir pour allumer l'épouvantable combustion de

la guerre, pour bouleverser, sinon pour détruire leur fortuné séjour

natal, si le Roi tout-puissant et éternel, tenant le ciel d'une main

ferme, n'eût dominé et limité leur force! En nombre, chaque légion

ressemblait à une nombreuse armée; en force, chaque main armée valait

une légion. Conduit au combat, chaque soldat paraissait un chef, chaque

chef, un soldat; ils savaient quand avancer ou s'arrêter, quand

détourner le fort de la bataille, quand ouvrir et quand fermer les

rangs de la hideuse guerre. Ni pensée de fuite, ni pensée de retraite,

ni action malséante qui marquât la peur: chacun comptait sur soi,

comme si de son bras seul dépendait le moment de la victoire.

«Des faits d'une éternelle renommée furent accomplis, mais sans

nombre; car immense et variée se déployait cette guerre; tantôt

combat maintenu sur un terrain solide; tantôt prenant l'essor sur une

aile puissante, et tourmentant tout l'air: alors tout l'air semblait un

feu militant. La bataille en balance égale fut longtemps suspendue,

jusqu'à ce que Satan, qui ce jour-là avait montré une force

prodigieuse et ne rencontrait point d'égal dans les armes; jusqu'à ce

que Satan, courant de rang en rang à travers l'affreuse mêlée des

séraphins en désordre, vit enfin le lieu où l'épée de Michel

fauchait et abattait des escadrons entiers.

«Michel tenait à deux mains, avec une force énorme cette épée qu'il

brandissait en l'air: l'horrible tranchant tombait, dévastant au large.

Pour arrêter une telle destruction, Satan se hâte et oppose au fer de

Michel l'orbe impénétrable de dix feuilles de diamant, son ample

bouclier, vaste circonférence. À son approche, le grand archange

sursit à son travail guerrier; ravi, dans l'espoir de terminer ici la

guerre intestine du ciel (le grand ennemi étant vaincu ou traîné

captif dans les chaînes), il fronce un sourcil redoutable, et le visage

enflammé, il parle ainsi le premier:

«--Auteur du mal, inconnu et sans nom dans le ciel jusqu'à ta

révolte, aujourd'hui abondant comme tu le vois, à ces actes d'une

lutte odieuse, odieuse à tous, quoique par une juste mesure elle pèse

le plus sur toi et sur tes adhérents. Comment as-tu troublé l'heureuse

paix du ciel et apporté dans la nature la misère, incréée avant le

crime de ta rébellion! combien as-tu empoisonné de ta malice des

milliers d'anges, jadis droits et fidèles, maintenant devenus

traîtres! Mais ne crois pas bannir d'ici le saint repos; le ciel te

rejette de toutes ses limites; le ciel, séjour de la félicité,

n'endure point les œuvres de la violence et de la guerre. Hors d'ici

donc! Que le mal, ton fils, aille avec toi au séjour du mal, l'enfer,

avec toi et ta bande perverse! Là fomente des troubles; mais n'attends

pas que cette épée vengeresse commence ta sentence, ou que quelque

vengeance plus soudaine à qui Dieu donnera des ailes, ne te précipite

avec des douleurs redoublées.»--

«Ainsi parle le prince des anges. Son adversaire répliqua:

«Ne pense pas, par le vent de tes menaces, imposer à celui à qui tu

ne peux imposer par tes actions. Du moindre de ceux-ci as-tu causé la

fuite? ou si tu les forças à la chute, ne se sont-ils pas relevés

invaincus? Espérerais-tu réussir plus aisément avec moi, arrogant, et

avec tes menaces me chasser et ici? Ne t'y trompe pas: il ne finira pas

ainsi le combat que tu appelles mal, mais que nous appelons combat de

gloire. Nous prétendons le gagner, ou transformer ce ciel dans l'enfer,

dont tu dis des fables. Ici du moins nous habiterons libres, si nous ne

régnons. Toutefois, je ne fuirais pas ta plus grande force, quand celui

qu'on nomme le Tout-Puissant viendrait à ton aide: de près comme de

loin je t'ai cherché.»--

«Ils cessèrent de parler, et tous deux se préparèrent à un combat

inexprimable: qui pourrait le raconter, même avec la langue des anges?

à quelles choses pourrait-on le comparer sur la terre, qui fussent

assez remarquables pour élever l'imagination humaine à la hauteur d'un

pouvoir semblable à celui d'un Dieu? Car ces deux chefs, soit qu'ils

marchassent, ou demeurassent immobiles, ressemblaient à des dieux par

la taille, le mouvement, les armes, faits qu'ils étaient pour décider

de l'empire du grand ciel. Maintenant leurs flamboyantes épées

ondoient et décrivent dans l'air des cercles affreux; leurs boucliers,

deux larges soleils, resplendissent opposés, tandis que l'attente reste

dans l'horreur. De chaque côté la foule des anges se retira

précipitamment du lieu où la mêlée était auparavant la plus

épaisse, et laissa un vaste champ où il n'y avait pas sûreté dans le

vent d'une pareille commotion.

«Telles, pour faire comprendre les grandes choses par les petites, si

la concorde de la nature se rompait, si parmi les constellations la

guerre était déclarée, telles deux planètes, précipitées sous

l'influence maligne de l'opposition la plus violente, combattraient au

milieu du firmament, et confondraient leurs sphères ennemies.

«Les deux chefs lèvent ensemble leurs menaçants bras, qui approchent

en pouvoir de celui du Tout-Puissant; ils ajustent un coup capable de

tout terminer, et qui, n'ayant pas besoin d'être répété, ne laisse

pas le pouvoir indécis. En vigueur ou en agilité, ils ne paraissent

pas inégaux; mais l'épée de Michel, tirée de l'arsenal de Dieu, lui

avait été donnée trempée de sorte que nulle autre, par la pointe ou

la lame, ne pouvait résister à ce tranchant. Elle rencontre l'épée

de Satan; et, descendant pour frapper avec une force précipitée, la

coupe net par la moitié: elle ne s'arrête pas; mais d'un rapide

revers, entrant profondément, elle fend tout le côté droit de

l'archange.

«Alors pour la première fois Satan connut la douleur, et se tordit

çà et là convulsé; tant la tranchante épée, dans une blessure

continue, passa cruelle à travers lui! Mais la substance éthérée,

non longtemps divisible, se réunit: un ruisseau de nectar sortit de la

blessure, se répandit couleur de sang (de ce sang tel que les esprits

célestes peuvent en répandre), et souilla son armure, jusqu'alors si

brillante. Aussitôt à son aide accoururent de tous côtés un grand

nombre d'anges vigoureux qui interposèrent leur défense; tandis que

d'autres l'emportent sur leurs boucliers à son char, où il demeura

retiré loin des rangs de la guerre. Là, ils le déposèrent grinçant

les dents de douleur, de dépit et de honte, de trouver qu'il n'était

pas sans égal: son orgueil était humilié d'un pareil échec, si fort

au-dessous de sa prétention d'égaler Dieu en pouvoir.

«Toutefois il guérit vite; car les esprits qui vivent en totalité,

vivant entiers dans chaque partie (non, comme l'homme frêle, dans les

entrailles, le cœur ou la tête, le foie ou les reins), ne sauraient

mourir que par l'anéantissement: ils ne peuvent recevoir de blessure

mortelle dans leur tissu liquide, pas plus que n'en peut recevoir l'air

fluide; ils vivent tout cœur, tout tête, tout œil, tout oreille, tout

intellect, tout sens; ils se donnent à leur gré des membres, et ils

prennent la couleur, la forme et la grosseur qu'ils aiment le mieux,

dense ou rare.

«Cependant des faits semblables, et qui méritaient d'être

remémorés, se passaient ailleurs, là où la puissance de Gabriel

combattait: avec de fières enseignes, il perçait les bataillons

profonds de Moloch, roi furieux qui le défiait, et qui menaçait de le

traîner attaché aux roues de son char; la langue blasphématrice de

cet ange n'épargnait pas même l'unité sacrée du ciel. Mais tout à

l'heure, fendu jusqu'à la ceinture, ses armes brisées, et dans une

affreuse douleur, il fuit en mugissant.

«À chaque aile, Uriel et Raphaël vainquirent d'insolents ennemis,

Adramaleck et Asmodée, quoique énormes et armés de rochers de

diamant, deux puissants Trônes, qui dédaignaient d'être moins que des

dieux; leur fuite leur enseigna des pensées plus humbles, broyés

qu'ils furent par des blessures effroyables, malgré la cuirasse et la

cotte de mailles. Abdiel n'oublia pas de fatiguer la troupe athée; à

coups redoublés il renversa Ariel, Arioc, et la violence de Ramiel,

écorché et brûlé.

«Je pourrais parler de mille autres et éterniser leurs noms ici sur la

terre; mais ces anges élus, contents de leur renommée dans le ciel, ne

cherchent pas l'approbation des hommes. Quant aux autres, bien

qu'étonnants en puissance, en actions de guerre, et avides de

renommée, comme ils sont par arrêt effacés du ciel et de la mémoire

sacrée, laissons-les habiter sans nom le noir oubli. La force séparée

de la vérité et de la justice, indigne de louange, ne mérite que

reproche et ignominie: toutefois, vaine et arrogante, elle aspire à la

gloire, et cherche à devenir fameuse par l'infamie: que l'éternel

silence soit son partage!

«Et maintenant, leurs plus puissants chefs abattus, l'armée plia, par

plusieurs charges enfoncée: la déroute informe et le honteux désordre

y entrèrent; le champ de bataille était semé d'armes brisées; les

chars et leurs conducteurs, les coursiers de flammes écumants, étaient

renversés en monceaux. Ce qui reste debout recule et accablé de

fatigue dans l'ost satanique exténué qui se défend à peine;

surpris par la pâle frayeur et par le sentiment de la douleur, ces

anges fuient ignominieusement, amenés à ce mal par le péché de la

désobéissance: jusqu'à cette heure, ils n'avaient été assujettis ni

à la crainte, ni à la fuite, ni à la douleur.

«Il en était tout autrement des inviolables saints; d'un pas assuré

en phalange carrée, ils avançaient entiers, invulnérables,

impénétrablement armés; tel était l'immense avantage que leur

donnait leur innocence sur leurs ennemis; pour n'avoir pas péché, pour

n'avoir pas désobéi, au combat ils demeuraient sans fatigue,

inexposés à souffrir des blessures, bien que de leur rang par la

violence écartés.

«La nuit à présent commençait sa course; répandant dans le ciel

l'obscurité, elle imposa le silence, et une agréable trêve à

l'odieux fracas de la guerre; sous son abri nébuleux se retirèrent le

vainqueur et le vaincu. Michel et ses anges, restés les maîtres,

campent sur le champ de bataille, posent leurs sentinelles alentour,

chérubins agitant des flammes. De l'autre part, Satan avec ses rebelles

disparut, au loin retiré dans l'ombre. Privé de repos, il appelle de

nuit ses potentats au conseil; au milieu d'eux et non découragé, il

leur parle ainsi: «Ô vous, à présent par le danger éprouvés, à

présent connus dans les armes pour ne pouvoir être dominés, chers

compagnons, trouvés dignes non-seulement de la liberté (trop mince

prétention), mais, ce qui nous touche davantage, dignes d'honneur,

d'empire, de gloire et de renommée! Vous avez soutenu pendant un jour

dans un combat douteux (et si pendant un jour, pourquoi pas pendant des

jours éternels?), vous avez soutenu l'attaque de ce que le Seigneur du

ciel, d'autour de son trône, avait envoyé de plus puissant contre

nous, ce qu'il avait jugé suffisant pour nous soumettre à sa volonté:

il n'en est pas ainsi arrivé!... Donc, ce me semble, nous pouvons le

regarder comme faillible lorsqu'il s'agit de l'avenir, bien que jusque

ici on avait cru à son omniscience. Il est vrai, moins fortement

armés, nous avons eu quelques désavantages, nous avons enduré

quelques souffrances jusque alors inconnues; mais aussitôt qu'elles ont

été connues, elles ont été méprisées, puisque nous savons

maintenant que notre forme empyrée, ne pouvant recevoir d'atteinte

mortelle, est impérissable; quoique percée de blessures, elle se

referme bientôt, guérie par sa vigueur native. À un mal si léger

regardez donc le remède comme facile. Peut-être des armes plus

valides, des armes plus impétueuses, serviront dans la prochaine

rencontre à améliorer notre position, à rendre pire celle de nos

ennemis, ou à égaliser ce qui fait entre nous l'imparité, qui

n'existe pas dans la nature. Si quelque autre cause cachée les a

laissés supérieurs, tant que nous conservons notre esprit entier et

notre entendement sain, une délibération et une active recherche

découvriront cette cause.»--

«Il s'assit, et dans l'assemblée se leva Nisroc, le chef des

principautés; il se leva comme un guerrier échappé d'un combat cruel:

travaillé de blessures, ses armes fendues et hachées jusqu'à

destruction; d'un air sombre il parla en répondant ainsi:

«--Libérateur, toi qui nous délivras des nouveaux maîtres, guide à

la libre jouissance de nos droits comme dieux, il est dur cependant pour

des dieux, nous la trouvons trop inégale la tâche de combattre dans la

douleur contre des armes inégales, contre des ennemis exempts de

douleur et impassibles. De ce mal, notre ruine doit nécessairement

advenir; car que sert la valeur ou la force, quoique sans pareilles,

lorsqu'on est dompté par la douleur qui subjugue tout et fait lâcher

les mains aux plus puissants? Peut-être pourrions-nous retrancher de la

vie le sentiment du plaisir et ne pas nous plaindre, mais vivre

contents, ce qui est la vie la plus calme; mais la douleur est la

parfaite misère, le pire des maux, et si elle est excessive, elle

surmonte toute patience. Celui qui pourra donc inventer quelque chose de

plus efficace pour porter des blessures à nos ennemis encore

invulnérables, ou qui saura nous armer d'une défense pareille à la

leur, ne méritera pas moins de moi que celui auquel nous devons notre

délivrance.»--

«Satan, avec un visage composé, répliqua:

«--Ce secours, non encore inventé, que tu crois justement si essentiel

à nos succès, je te l'apporte. Qui de nous contemple la brillante

surface de ce terrain céleste sur lequel nous vivons, ce spacieux

continent du ciel orné de plante, de fruit, de fleur, d'ambroisie, de

perles et d'or; qui de nous regarde assez superficiellement ces choses

pour ne comprendre d'où elles germent profondément sous la terre,

matériaux noirs et crus d'une écume spiritueuse et ignée, jusqu'à ce

que, touchées et pénétrées d'un rayon des cieux, elles poussent si

belles et s'épanouissent à la lumière ambiante?

«Ces semences dans leur noire nativité, l'abîme nous les cédera,

fécondées d'une flamme infernale. Foulées dans des machines creuses,

longues et rondes, à l'autre ouverture dilatées et embrasées par le

toucher du feu, avec le bruit du tonnerre, elles enverront de loin à

notre ennemi de tels instruments de désastre, qu'ils abîmeront,

mettront en pièces tout ce qui s'élèvera à l'opposé; nos

adversaires craindront que nous n'ayons désarmé le Dieu tonnant de son

seul trait redoutable. Notre travail ne sera pas long; avant le lever du

jour l'effet remplira notre attente. Cependant revivons! quittons la

frayeur: à la force et à l'habileté réunies songeons que rien n'est

difficile, encore moins désespéré.»--

«Il dit: ses paroles firent briller leur visage abattu et ravivèrent

leur languissante espérance. Tous admirent l'invention; chacun

s'étonne de n'avoir pas été l'inventeur; tant paraît aisée une fois

trouvée, la chose qui non trouvée aurait été crue impossible! Par

hasard, dans les jours futurs (si la malice doit abonder), quelqu'un de

ta race, ô Adam, appliqué à la perversité, ou inspiré par une

machination diabolique, pourrait inventer un pareil instrument pour

désoler les fils des hommes entraînés par le péché à la guerre et

au meurtre.

«Les démons sans délai, volent du conseil à l'ouvrage; nul ne

demeura discourant; d'innombrables mains sont prêtes; en un moment ils

retournent largement le sol céleste, et ils aperçoivent dessous les

rudiments de la nature dans leur conception brute; ils rencontrent les

écumes sulfureuses et nitreuses, les marient, et par un art subtil les

réduisent, adustes et cuites, en grains noirs, et les mettent en

réserve.

«Les uns fouillent les veines cachées des métaux et des pierres

(cette terre a des entrailles assez semblables) pour y trouver leurs

machines et leurs balles, messagères de ruine; les autres se pourvoient

de roseaux allumés, pernicieux par le seul toucher du feu. Ainsi avant

le point du jour ils finirent tout en secret, la nuit le sachant, et se

rangèrent en ordre avec une silencieuse circonspection, sans être

aperçus.

«Dès que le bel et matinal orient apparut dans le ciel, les anges

victorieux se levèrent, et la trompette du matin chanta: Aux armes! Ils

prirent leurs rangs en panoplie d'or; troupe resplendissante, bientôt

réunie. Quelques-uns du haut des collines de l'aurore, regardent

alentour; et des éclaireurs légèrement armés rôdent de tous côtés

dans chaque quartier, pour découvrir le distant ennemi, pour savoir

dans quel lieu il a campé ou fui, si pour combattre il est en

mouvement, ou fait halte. Bientôt ils le rencontrèrent bannières

déployées, s'approchant en bataillon lent, mais serré. En arrière,

d'une vitesse extrême, Zophiel, des chérubins l'aile la plus rapide,

vient volant et crie du milieu des airs:

«--Aux armes, guerriers! aux armes pour le combat! l'ennemi est près;

ceux que nous croyions en fuite nous épargneront, ce jour une longue

poursuite: ne craignez pas qu'ils fuient; ils viennent aussi épais

qu'une nuée, et je vois fixée sur leur visage la morne résolution et

la confiance. Que chacun endosse bien sa cuirasse de diamant, que chacun

enfonce bien son casque, que chacun embrasse fortement son large

bouclier, baissé ou levé; car ce jour, si j'en crois mes conjectures,

ne répandra pas une bruine, mais un orage retentissant de flèches

barbelées de feu.»--

«Ainsi Zophiel avertissait ceux qui d'eux-mêmes étaient sur leurs

gardes. En ordre, libres de toutes entraves, s'empressant sans trouble,

ils vont au cri d'alarme, et s'avancent en bataille. Quand voici venir

à peu de distance, à pas pesants, l'ennemi s'approchant épais et

vaste, tramant dans un carré creux ses machines diaboliques enfermées

de tous côtés par des escadrons profonds qui voilaient la fraude. Les

deux armées s'apercevant, s'arrêtent quelque temps; mais soudain Satan

parut à la tête de la sienne, et fut entendu commandant ainsi à haute

voix:

«--Avant-garde! à droite et à gauche, déployez votre front, afin que

tous ceux qui nous haïssent puissent voir combien nous cherchons la

paix et la conciliation, combien nous sommes prêts à les recevoir à

cœur ouvert, s'ils accueillent nos ouvertures, et s'ils ne nous

tournent pas le dos méchamment; mais je le crains. Cependant témoin le

ciel!... ô ciel, sois témoin à cette heure, que nous déchargeons

franchement notre cœur! Vous qui, désignés, vous tenez debout,

acquittez-vous de votre charge; touchez brièvement ce que nous

proposons, et haut, que tous puissent entendre.»--

«Ainsi se raillant en termes ambigus, à peine a-t-il fini de parler,

qu'à droite et à gauche le front se divise, et sur l'un et l'autre

flanc se retire: à nos yeux se découvre, chose nouvelle et étrange!

un triple rang de colonnes de bronze, de fer, de pierre, posées sur des

roues, car elles auraient ressemblé beaucoup à des colonnes ou à des

corps creux faits de chêne ou de sapin émondé dans le bois, ou abattu

sur la montagne, si le hideux orifice de leur bouche n'eût bâillé

largement devant nous, pronostiquant une fausse trêve. Derrière chaque

pièce se tenait un séraphin; dans sa main se balançait un roseau

allumé, tandis que nous demeurions en suspens, réunis et préoccupés

dans nos pensées.

Le Paradis Perdu · 第 12 / 25 段