d'atteindre inopposé la hauteur où tu aspires, d'atteindre le trône
de Dieu non gardé et son côté abandonné par la terreur de ton
pouvoir ou de ta langue puissante. Insensé! tu ne songeais pas combien
il est vain de se lever en armes contre le Tout-Puissant, contre celui
qui des plus petites choses aurait pu lever sans fin d'incessantes
armées pour écraser ta folie; ou, de sa main solitaire atteignant au
delà de toute limite, il pourrait d'un seul coup, sans assistance, te
finir, et ensevelir tes légions sous les ténèbres. Mais t'en
aperçois-tu? tous ne sont pas à ta suite; il en est qui préfèrent la
foi et la piété envers Dieu, bien qu'ils te fussent invisibles alors
qu'à ton monde je semblais être dans l'erreur, en différant seul de
l'avis de tous. Tu la vois ma secte maintenant: apprends trop tard que
quelques-uns peuvent savoir, quand des milliers se trompent.»--
«Le grand ennemi le regardant de travers d'un œil de dédain:
«--À la male heure pour toi, mais à l'heure désirée de ma
vengeance, toi que je cherchais le premier, tu reviens de ta fuite, ange
séditieux, pour recevoir ta récompense méritée, pour faire le
premier essai de ma droite provoquée, puisque ta langue inspirée de la
contradiction osa la première s'opposer à la troisième partie des
dieux réunis en synode pour assurer leurs divinités. Ceux qui sentent
en eux une vigueur divine, ne peuvent accorder l'omnipotence à
personne. Mais tu te portes en avant de tes compagnons, ambitieux que tu
es de m'enlever quelques plumes, pour que ton succès puisse annoncer la
destruction du reste: je m'arrête un moment, de peur que tu ne te
vantes qu'on n'ait pu te répondre; je veux t'apprendre ceci: je crus
d'abord que liberté et ciel ne faisaient qu'un pour les âmes
célestes; mais je vois à présent que plusieurs, par bassesse,
préfèrent servir; esprits domestiques tramés dans les fêtes et les
chansons! Tels sont ceux que tu as armés, les ménétriers du ciel,
l'esclavage pour combattre la liberté: ce que sont leurs actions
comparées, ce jour le prouvera.»--
«Le sévère Abdiel répond brièvement:
«--Apostat, tu te trompes encore: éloigné de la voie de la vérité,
tu ne cesseras plus d'errer. Injustement tu flétris du nom de servitude
l'obéissance que Dieu ou la nature ordonne. Dieu et la nature
commandent la même chose, lorsque celui qui gouverne est le plus digne,
et qu'il excelle sur ceux qu'il gouverne. La servitude est de servir
l'insensé ou celui qui s'est révolté contre un plus digne que lui,
comme les tiens te servent à présent, toi non libre, mais esclave de
toi-même. Et tu oses effrontément insulter à notre devoir! Règne
dans l'enfer, ton royaume; laisse-moi servir dans le ciel Dieu à jamais
béni, obéir à son divin commandement qui mérite le plus d'être
obéi; toutefois attends dans l'enfer, non des royaumes, mais des
chaînes. Cependant revenu de ma fuite, comme tu le disais tout à
l'heure, reçois ce salut sur ta crête impie.»--
«À ces mots, il lève un noble coup qui ne resta pas suspendu, mais
tomba comme la tempête sur la crête orgueilleuse de Satan: ni la vue,
ni le mouvement de la rapide pensée, moins encore le bouclier, ne
purent prévenir la ruine. Dix pas énormes il recule; au dixième, sur
son genou fléchi il est soutenu par sa lance massive, comme si, sur la
terre, des vents sous le sol ou des eaux forçant leur passage eussent
poussé obliquement hors de sa place une montagne, à moitié abîmée
avec tous ses pins. L'étonnement saisit les Trônes rebelles, mais une
rage plus grande encore, quand ils virent ainsi abattu le plus puissant
d'entre eux. Les nôtres, remplis de joie et de l'ardent désir de
combattre, poussèrent un cri, présage de la victoire. Michel ordonne
de sonner l'archangélique trompette; elle retentit dans le vaste du
ciel, et les anges fidèles chantent Hosanna au Très-Haut. De leur
côté, les légions adverses ne restèrent pas à nous contempler; non
moins terribles, elles se joignirent dans l'horrible choc.
«Alors s'élevèrent une orageuse furie et des clameurs telles qu'on
n'en avait jamais jusqu'alors entendu dans le ciel. Les armes heurtant
l'armure crient en horrible désaccord; les roues furieuses des chariots
d'airain rugissent avec rage: terrible est le bruit de la bataille! Sur
nos têtes les sifflements aigus des dards embrasés volent en
flamboyantes volées, et en volant voûtent de feu les deux osts. Sous
cette coupole ardente se précipitaient au combat les corps d'armée
dans un assaut funeste et une fureur inextinguible; tout le ciel
retentissait: si la terre eût été alors, toute la terre eut tremblé
jusqu'à son centre.
«Faut-il s'en étonner quand de l'un et de l'autre côté, fiers
adversaires, combattaient des millions d'anges dont le plus faible
pourrait manier les éléments et s'armer de la force de toutes leurs
régions? Combien donc deux armées combattant l'une contre l'autre
avaient-elles plus de pouvoir pour allumer l'épouvantable combustion de
la guerre, pour bouleverser, sinon pour détruire leur fortuné séjour
natal, si le Roi tout-puissant et éternel, tenant le ciel d'une main
ferme, n'eût dominé et limité leur force! En nombre, chaque légion
ressemblait à une nombreuse armée; en force, chaque main armée valait
une légion. Conduit au combat, chaque soldat paraissait un chef, chaque
chef, un soldat; ils savaient quand avancer ou s'arrêter, quand
détourner le fort de la bataille, quand ouvrir et quand fermer les
rangs de la hideuse guerre. Ni pensée de fuite, ni pensée de retraite,
ni action malséante qui marquât la peur: chacun comptait sur soi,
comme si de son bras seul dépendait le moment de la victoire.
«Des faits d'une éternelle renommée furent accomplis, mais sans
nombre; car immense et variée se déployait cette guerre; tantôt
combat maintenu sur un terrain solide; tantôt prenant l'essor sur une
aile puissante, et tourmentant tout l'air: alors tout l'air semblait un
feu militant. La bataille en balance égale fut longtemps suspendue,
jusqu'à ce que Satan, qui ce jour-là avait montré une force
prodigieuse et ne rencontrait point d'égal dans les armes; jusqu'à ce
que Satan, courant de rang en rang à travers l'affreuse mêlée des
séraphins en désordre, vit enfin le lieu où l'épée de Michel
fauchait et abattait des escadrons entiers.
«Michel tenait à deux mains, avec une force énorme cette épée qu'il
brandissait en l'air: l'horrible tranchant tombait, dévastant au large.
Pour arrêter une telle destruction, Satan se hâte et oppose au fer de
Michel l'orbe impénétrable de dix feuilles de diamant, son ample
bouclier, vaste circonférence. À son approche, le grand archange
sursit à son travail guerrier; ravi, dans l'espoir de terminer ici la
guerre intestine du ciel (le grand ennemi étant vaincu ou traîné
captif dans les chaînes), il fronce un sourcil redoutable, et le visage
enflammé, il parle ainsi le premier:
«--Auteur du mal, inconnu et sans nom dans le ciel jusqu'à ta
révolte, aujourd'hui abondant comme tu le vois, à ces actes d'une
lutte odieuse, odieuse à tous, quoique par une juste mesure elle pèse
le plus sur toi et sur tes adhérents. Comment as-tu troublé l'heureuse
paix du ciel et apporté dans la nature la misère, incréée avant le
crime de ta rébellion! combien as-tu empoisonné de ta malice des
milliers d'anges, jadis droits et fidèles, maintenant devenus
traîtres! Mais ne crois pas bannir d'ici le saint repos; le ciel te
rejette de toutes ses limites; le ciel, séjour de la félicité,
n'endure point les œuvres de la violence et de la guerre. Hors d'ici
donc! Que le mal, ton fils, aille avec toi au séjour du mal, l'enfer,
avec toi et ta bande perverse! Là fomente des troubles; mais n'attends
pas que cette épée vengeresse commence ta sentence, ou que quelque
vengeance plus soudaine à qui Dieu donnera des ailes, ne te précipite
avec des douleurs redoublées.»--
«Ainsi parle le prince des anges. Son adversaire répliqua:
«Ne pense pas, par le vent de tes menaces, imposer à celui à qui tu
ne peux imposer par tes actions. Du moindre de ceux-ci as-tu causé la
fuite? ou si tu les forças à la chute, ne se sont-ils pas relevés
invaincus? Espérerais-tu réussir plus aisément avec moi, arrogant, et
avec tes menaces me chasser et ici? Ne t'y trompe pas: il ne finira pas
ainsi le combat que tu appelles mal, mais que nous appelons combat de
gloire. Nous prétendons le gagner, ou transformer ce ciel dans l'enfer,
dont tu dis des fables. Ici du moins nous habiterons libres, si nous ne
régnons. Toutefois, je ne fuirais pas ta plus grande force, quand celui
qu'on nomme le Tout-Puissant viendrait à ton aide: de près comme de
loin je t'ai cherché.»--
«Ils cessèrent de parler, et tous deux se préparèrent à un combat
inexprimable: qui pourrait le raconter, même avec la langue des anges?
à quelles choses pourrait-on le comparer sur la terre, qui fussent
assez remarquables pour élever l'imagination humaine à la hauteur d'un
pouvoir semblable à celui d'un Dieu? Car ces deux chefs, soit qu'ils
marchassent, ou demeurassent immobiles, ressemblaient à des dieux par
la taille, le mouvement, les armes, faits qu'ils étaient pour décider
de l'empire du grand ciel. Maintenant leurs flamboyantes épées
ondoient et décrivent dans l'air des cercles affreux; leurs boucliers,
deux larges soleils, resplendissent opposés, tandis que l'attente reste
dans l'horreur. De chaque côté la foule des anges se retira
précipitamment du lieu où la mêlée était auparavant la plus
épaisse, et laissa un vaste champ où il n'y avait pas sûreté dans le
vent d'une pareille commotion.
«Telles, pour faire comprendre les grandes choses par les petites, si
la concorde de la nature se rompait, si parmi les constellations la
guerre était déclarée, telles deux planètes, précipitées sous
l'influence maligne de l'opposition la plus violente, combattraient au
milieu du firmament, et confondraient leurs sphères ennemies.
«Les deux chefs lèvent ensemble leurs menaçants bras, qui approchent
en pouvoir de celui du Tout-Puissant; ils ajustent un coup capable de
tout terminer, et qui, n'ayant pas besoin d'être répété, ne laisse
pas le pouvoir indécis. En vigueur ou en agilité, ils ne paraissent
pas inégaux; mais l'épée de Michel, tirée de l'arsenal de Dieu, lui
avait été donnée trempée de sorte que nulle autre, par la pointe ou
la lame, ne pouvait résister à ce tranchant. Elle rencontre l'épée
de Satan; et, descendant pour frapper avec une force précipitée, la
coupe net par la moitié: elle ne s'arrête pas; mais d'un rapide
revers, entrant profondément, elle fend tout le côté droit de
l'archange.
«Alors pour la première fois Satan connut la douleur, et se tordit
çà et là convulsé; tant la tranchante épée, dans une blessure
continue, passa cruelle à travers lui! Mais la substance éthérée,
non longtemps divisible, se réunit: un ruisseau de nectar sortit de la
blessure, se répandit couleur de sang (de ce sang tel que les esprits
célestes peuvent en répandre), et souilla son armure, jusqu'alors si
brillante. Aussitôt à son aide accoururent de tous côtés un grand
nombre d'anges vigoureux qui interposèrent leur défense; tandis que
d'autres l'emportent sur leurs boucliers à son char, où il demeura
retiré loin des rangs de la guerre. Là, ils le déposèrent grinçant
les dents de douleur, de dépit et de honte, de trouver qu'il n'était
pas sans égal: son orgueil était humilié d'un pareil échec, si fort
au-dessous de sa prétention d'égaler Dieu en pouvoir.
«Toutefois il guérit vite; car les esprits qui vivent en totalité,
vivant entiers dans chaque partie (non, comme l'homme frêle, dans les
entrailles, le cœur ou la tête, le foie ou les reins), ne sauraient
mourir que par l'anéantissement: ils ne peuvent recevoir de blessure
mortelle dans leur tissu liquide, pas plus que n'en peut recevoir l'air
fluide; ils vivent tout cœur, tout tête, tout œil, tout oreille, tout
intellect, tout sens; ils se donnent à leur gré des membres, et ils
prennent la couleur, la forme et la grosseur qu'ils aiment le mieux,
dense ou rare.
«Cependant des faits semblables, et qui méritaient d'être
remémorés, se passaient ailleurs, là où la puissance de Gabriel
combattait: avec de fières enseignes, il perçait les bataillons
profonds de Moloch, roi furieux qui le défiait, et qui menaçait de le
traîner attaché aux roues de son char; la langue blasphématrice de
cet ange n'épargnait pas même l'unité sacrée du ciel. Mais tout à
l'heure, fendu jusqu'à la ceinture, ses armes brisées, et dans une
affreuse douleur, il fuit en mugissant.
«À chaque aile, Uriel et Raphaël vainquirent d'insolents ennemis,
Adramaleck et Asmodée, quoique énormes et armés de rochers de
diamant, deux puissants Trônes, qui dédaignaient d'être moins que des
dieux; leur fuite leur enseigna des pensées plus humbles, broyés
qu'ils furent par des blessures effroyables, malgré la cuirasse et la
cotte de mailles. Abdiel n'oublia pas de fatiguer la troupe athée; à
coups redoublés il renversa Ariel, Arioc, et la violence de Ramiel,
écorché et brûlé.
«Je pourrais parler de mille autres et éterniser leurs noms ici sur la
terre; mais ces anges élus, contents de leur renommée dans le ciel, ne
cherchent pas l'approbation des hommes. Quant aux autres, bien
qu'étonnants en puissance, en actions de guerre, et avides de
renommée, comme ils sont par arrêt effacés du ciel et de la mémoire
sacrée, laissons-les habiter sans nom le noir oubli. La force séparée
de la vérité et de la justice, indigne de louange, ne mérite que
reproche et ignominie: toutefois, vaine et arrogante, elle aspire à la
gloire, et cherche à devenir fameuse par l'infamie: que l'éternel
silence soit son partage!
«Et maintenant, leurs plus puissants chefs abattus, l'armée plia, par
plusieurs charges enfoncée: la déroute informe et le honteux désordre
y entrèrent; le champ de bataille était semé d'armes brisées; les
chars et leurs conducteurs, les coursiers de flammes écumants, étaient
renversés en monceaux. Ce qui reste debout recule et accablé de
fatigue dans l'ost satanique exténué qui se défend à peine;
surpris par la pâle frayeur et par le sentiment de la douleur, ces
anges fuient ignominieusement, amenés à ce mal par le péché de la
désobéissance: jusqu'à cette heure, ils n'avaient été assujettis ni
à la crainte, ni à la fuite, ni à la douleur.
«Il en était tout autrement des inviolables saints; d'un pas assuré
en phalange carrée, ils avançaient entiers, invulnérables,
impénétrablement armés; tel était l'immense avantage que leur
donnait leur innocence sur leurs ennemis; pour n'avoir pas péché, pour
n'avoir pas désobéi, au combat ils demeuraient sans fatigue,
inexposés à souffrir des blessures, bien que de leur rang par la
violence écartés.
«La nuit à présent commençait sa course; répandant dans le ciel
l'obscurité, elle imposa le silence, et une agréable trêve à
l'odieux fracas de la guerre; sous son abri nébuleux se retirèrent le
vainqueur et le vaincu. Michel et ses anges, restés les maîtres,
campent sur le champ de bataille, posent leurs sentinelles alentour,
chérubins agitant des flammes. De l'autre part, Satan avec ses rebelles
disparut, au loin retiré dans l'ombre. Privé de repos, il appelle de
nuit ses potentats au conseil; au milieu d'eux et non découragé, il
leur parle ainsi: «Ô vous, à présent par le danger éprouvés, à
présent connus dans les armes pour ne pouvoir être dominés, chers
compagnons, trouvés dignes non-seulement de la liberté (trop mince
prétention), mais, ce qui nous touche davantage, dignes d'honneur,
d'empire, de gloire et de renommée! Vous avez soutenu pendant un jour
dans un combat douteux (et si pendant un jour, pourquoi pas pendant des
jours éternels?), vous avez soutenu l'attaque de ce que le Seigneur du
ciel, d'autour de son trône, avait envoyé de plus puissant contre
nous, ce qu'il avait jugé suffisant pour nous soumettre à sa volonté:
il n'en est pas ainsi arrivé!... Donc, ce me semble, nous pouvons le
regarder comme faillible lorsqu'il s'agit de l'avenir, bien que jusque
ici on avait cru à son omniscience. Il est vrai, moins fortement
armés, nous avons eu quelques désavantages, nous avons enduré
quelques souffrances jusque alors inconnues; mais aussitôt qu'elles ont
été connues, elles ont été méprisées, puisque nous savons
maintenant que notre forme empyrée, ne pouvant recevoir d'atteinte
mortelle, est impérissable; quoique percée de blessures, elle se
referme bientôt, guérie par sa vigueur native. À un mal si léger
regardez donc le remède comme facile. Peut-être des armes plus
valides, des armes plus impétueuses, serviront dans la prochaine
rencontre à améliorer notre position, à rendre pire celle de nos
ennemis, ou à égaliser ce qui fait entre nous l'imparité, qui
n'existe pas dans la nature. Si quelque autre cause cachée les a
laissés supérieurs, tant que nous conservons notre esprit entier et
notre entendement sain, une délibération et une active recherche
découvriront cette cause.»--
«Il s'assit, et dans l'assemblée se leva Nisroc, le chef des
principautés; il se leva comme un guerrier échappé d'un combat cruel:
travaillé de blessures, ses armes fendues et hachées jusqu'à
destruction; d'un air sombre il parla en répondant ainsi:
«--Libérateur, toi qui nous délivras des nouveaux maîtres, guide à
la libre jouissance de nos droits comme dieux, il est dur cependant pour
des dieux, nous la trouvons trop inégale la tâche de combattre dans la
douleur contre des armes inégales, contre des ennemis exempts de
douleur et impassibles. De ce mal, notre ruine doit nécessairement
advenir; car que sert la valeur ou la force, quoique sans pareilles,
lorsqu'on est dompté par la douleur qui subjugue tout et fait lâcher
les mains aux plus puissants? Peut-être pourrions-nous retrancher de la
vie le sentiment du plaisir et ne pas nous plaindre, mais vivre
contents, ce qui est la vie la plus calme; mais la douleur est la
parfaite misère, le pire des maux, et si elle est excessive, elle
surmonte toute patience. Celui qui pourra donc inventer quelque chose de
plus efficace pour porter des blessures à nos ennemis encore
invulnérables, ou qui saura nous armer d'une défense pareille à la
leur, ne méritera pas moins de moi que celui auquel nous devons notre
délivrance.»--
«Satan, avec un visage composé, répliqua:
«--Ce secours, non encore inventé, que tu crois justement si essentiel
à nos succès, je te l'apporte. Qui de nous contemple la brillante
surface de ce terrain céleste sur lequel nous vivons, ce spacieux
continent du ciel orné de plante, de fruit, de fleur, d'ambroisie, de
perles et d'or; qui de nous regarde assez superficiellement ces choses
pour ne comprendre d'où elles germent profondément sous la terre,
matériaux noirs et crus d'une écume spiritueuse et ignée, jusqu'à ce
que, touchées et pénétrées d'un rayon des cieux, elles poussent si
belles et s'épanouissent à la lumière ambiante?
«Ces semences dans leur noire nativité, l'abîme nous les cédera,
fécondées d'une flamme infernale. Foulées dans des machines creuses,
longues et rondes, à l'autre ouverture dilatées et embrasées par le
toucher du feu, avec le bruit du tonnerre, elles enverront de loin à
notre ennemi de tels instruments de désastre, qu'ils abîmeront,
mettront en pièces tout ce qui s'élèvera à l'opposé; nos
adversaires craindront que nous n'ayons désarmé le Dieu tonnant de son
seul trait redoutable. Notre travail ne sera pas long; avant le lever du
jour l'effet remplira notre attente. Cependant revivons! quittons la
frayeur: à la force et à l'habileté réunies songeons que rien n'est
difficile, encore moins désespéré.»--
«Il dit: ses paroles firent briller leur visage abattu et ravivèrent
leur languissante espérance. Tous admirent l'invention; chacun
s'étonne de n'avoir pas été l'inventeur; tant paraît aisée une fois
trouvée, la chose qui non trouvée aurait été crue impossible! Par
hasard, dans les jours futurs (si la malice doit abonder), quelqu'un de
ta race, ô Adam, appliqué à la perversité, ou inspiré par une
machination diabolique, pourrait inventer un pareil instrument pour
désoler les fils des hommes entraînés par le péché à la guerre et
au meurtre.
«Les démons sans délai, volent du conseil à l'ouvrage; nul ne
demeura discourant; d'innombrables mains sont prêtes; en un moment ils
retournent largement le sol céleste, et ils aperçoivent dessous les
rudiments de la nature dans leur conception brute; ils rencontrent les
écumes sulfureuses et nitreuses, les marient, et par un art subtil les
réduisent, adustes et cuites, en grains noirs, et les mettent en
réserve.
«Les uns fouillent les veines cachées des métaux et des pierres
(cette terre a des entrailles assez semblables) pour y trouver leurs
machines et leurs balles, messagères de ruine; les autres se pourvoient
de roseaux allumés, pernicieux par le seul toucher du feu. Ainsi avant
le point du jour ils finirent tout en secret, la nuit le sachant, et se
rangèrent en ordre avec une silencieuse circonspection, sans être
aperçus.
«Dès que le bel et matinal orient apparut dans le ciel, les anges
victorieux se levèrent, et la trompette du matin chanta: Aux armes! Ils
prirent leurs rangs en panoplie d'or; troupe resplendissante, bientôt
réunie. Quelques-uns du haut des collines de l'aurore, regardent
alentour; et des éclaireurs légèrement armés rôdent de tous côtés
dans chaque quartier, pour découvrir le distant ennemi, pour savoir
dans quel lieu il a campé ou fui, si pour combattre il est en
mouvement, ou fait halte. Bientôt ils le rencontrèrent bannières
déployées, s'approchant en bataillon lent, mais serré. En arrière,
d'une vitesse extrême, Zophiel, des chérubins l'aile la plus rapide,
vient volant et crie du milieu des airs:
«--Aux armes, guerriers! aux armes pour le combat! l'ennemi est près;
ceux que nous croyions en fuite nous épargneront, ce jour une longue
poursuite: ne craignez pas qu'ils fuient; ils viennent aussi épais
qu'une nuée, et je vois fixée sur leur visage la morne résolution et
la confiance. Que chacun endosse bien sa cuirasse de diamant, que chacun
enfonce bien son casque, que chacun embrasse fortement son large
bouclier, baissé ou levé; car ce jour, si j'en crois mes conjectures,
ne répandra pas une bruine, mais un orage retentissant de flèches
barbelées de feu.»--
«Ainsi Zophiel avertissait ceux qui d'eux-mêmes étaient sur leurs
gardes. En ordre, libres de toutes entraves, s'empressant sans trouble,
ils vont au cri d'alarme, et s'avancent en bataille. Quand voici venir
à peu de distance, à pas pesants, l'ennemi s'approchant épais et
vaste, tramant dans un carré creux ses machines diaboliques enfermées
de tous côtés par des escadrons profonds qui voilaient la fraude. Les
deux armées s'apercevant, s'arrêtent quelque temps; mais soudain Satan
parut à la tête de la sienne, et fut entendu commandant ainsi à haute
voix:
«--Avant-garde! à droite et à gauche, déployez votre front, afin que
tous ceux qui nous haïssent puissent voir combien nous cherchons la
paix et la conciliation, combien nous sommes prêts à les recevoir à
cœur ouvert, s'ils accueillent nos ouvertures, et s'ils ne nous
tournent pas le dos méchamment; mais je le crains. Cependant témoin le
ciel!... ô ciel, sois témoin à cette heure, que nous déchargeons
franchement notre cœur! Vous qui, désignés, vous tenez debout,
acquittez-vous de votre charge; touchez brièvement ce que nous
proposons, et haut, que tous puissent entendre.»--
«Ainsi se raillant en termes ambigus, à peine a-t-il fini de parler,
qu'à droite et à gauche le front se divise, et sur l'un et l'autre
flanc se retire: à nos yeux se découvre, chose nouvelle et étrange!
un triple rang de colonnes de bronze, de fer, de pierre, posées sur des
roues, car elles auraient ressemblé beaucoup à des colonnes ou à des
corps creux faits de chêne ou de sapin émondé dans le bois, ou abattu
sur la montagne, si le hideux orifice de leur bouche n'eût bâillé
largement devant nous, pronostiquant une fausse trêve. Derrière chaque
pièce se tenait un séraphin; dans sa main se balançait un roseau
allumé, tandis que nous demeurions en suspens, réunis et préoccupés
dans nos pensées.