«Alors que ce monde n'était pas encore, le chaos informe régnait où

roulent à présent les cieux, où la terre demeure à présent en

équilibre sur son centre: un jour (car le temps, quoique dans

l'éternité, appliqué au mouvement, mesure toutes les choses qui ont

une durée par le présent, le passé et l'avenir), un de ces jours

qu'amène la grande année du ciel, les armées célestes des anges,

appelées de toutes les extrémités du ciel par une convocation

souveraine, s'assemblèrent innombrables devant le trône du

Tout-Puissant, sous leurs hiérarques en ordres brillants. Dix mille

bannières levées s'avancèrent, étendards et gonfalons entre

l'arrière et l'avant-garde, flottaient en l'air et servaient à

distinguer les hiérarchies, les rangs et les degrés, ou dans leurs

tissus étincelants portaient blasonnés de saints mémoriaux, des actes

éminents de zèle et d'amour, recordés. Lorsque dans des cercles d'une

circonférence indicible, les légions se tinrent immobiles, orbes dans

orbes, le Père infini, près duquel était assis le Fils dans le sein

de la béatitude, parla, comme du haut d'un mont flamboyant dont

l'éclat avait rendu le sommet invisible:

«--Écoutez tous, vous anges, race de la lumière, Trônes,

Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, écoutez mon décret qui

demeurera irrévocable: ce jour j'ai engendré celui que je déclare mon

Fils unique, et sur cette sainte montagne j'ai sacré celui que vous

voyez maintenant à ma droite. Je l'ai établi votre chef, et j'ai juré

par moi-même que tous les genoux dans les cieux fléchiraient devant

lui et le confesseraient Seigneur. Sous le règne de ce grand

vice-gérant demeurez unis, comme une seule âme indivisible, à jamais

heureux. Qui lui désobéit me désobéit, rompt l'union: ce jour-là,

rejeté de Dieu et de la vision béatifique, il tombe profondément

abîmé dans les ténèbres extérieures, sa place ordonnée sans

rédemption, sans fin.»

«Ainsi dit le Tout-Puissant. Tous parurent satisfaits de ses paroles;

tous le parurent, mais tous ne l'étaient pas.

«Ce jour, comme les autres jours solennels, ils l'employèrent en

chants et en danses autour de la colline sacrée (danses mystiques, que

la sphère étoilée des planètes et des étoiles fixes, dans toutes

ses révolutions, imite de plus près par ses labyrinthes tortueux,

excentriques, entrelacés, jamais plus réguliers que quand ils

paraissent le plus irréguliers); dans leurs mouvements l'harmonie

divine adoucit si bien ses tons enchanteurs, que l'oreille de Dieu même

écoute charmée.

«Le soir approchait (car nous avons aussi notre soir et notre matin,

non par nécessité, mais pour variété délectable): après les

danses, les esprits furent désireux d'un doux repas. Comme ils se

tenaient tous en cercle, des tables s'élevèrent et furent soudain

chargées de la nourriture des anges. Le nectar couleur de rubis, fruit

des vignes délicieuses qui croissent dans le ciel, coule dans des

coupes de perles, de diamants et d'or massif. Couchés sur les fleurs et

couronnés de fraîches guirlandes, ils mangent, ils se désaltèrent,

et dans une aimable communion, boivent à longs traits l'immortalité et

la joie. Aucune surabondance n'est à craindre là où une pleine mesure

est la seule limite à l'excès, en présence du Dieu de toute bonté,

qui leur versait d'une main prodigue, se réjouissant de leur plaisir.

«Cependant la nuit d'ambroisie, exhalée avec les nuages de cette haute

montagne de Dieu, d'où sortent la lumière et l'ombre, avait changé la

face brillante du ciel en un gracieux crépuscule (car la nuit ne vient

point là sous un plus sombre voile), et une rosée parfumée de rose

disposa tout au repos, hors les yeux de Dieu qui ne dorment jamais. Dans

une vaste plaine, beaucoup plus vaste que ne le serait le globe de la

terre déployé en plaine (tels sont les parvis de Dieu), l'armée

angélique, dispersée par bandes et par files, étendit son camp le

long des ruisseaux vivants, parmi les arbres de vie; pavillons sans

nombre soudain dressés; célestes tabernacles où les anges sommeillent

caressés de fraîches brises, excepté ceux qui dans leur course,

alternent toute la nuit, autour du trône suprême, des hymnes

mélodieux.

«Mais il ne veillait pas de la sorte, Satan (ainsi l'appelle-t-on

maintenant, son premier nom n'est plus prononcé dans le ciel). Lui

parmi les premiers, sinon le premier des archanges, grand en pouvoir, en

faveur, en prééminence, lui cependant saisi d'envie contre le Fils de

Dieu, honoré ce jour-là de son Père, et proclamé Messie Roi

consacré, ne put par orgueil supporter cette vue, et il se crut

dégradé. De là concevant un dépit et une malice profonde, aussitôt

que minuit eut amené l'heure obscure la plus amie du sommeil et du

silence, il résolut de se retirer avec toutes ses légions, et,

contempteur du trône suprême, à le laisser désobéi et inadoré. Il

éveilla son premier subordonné, et lui parla ainsi à voix basse:

«--Dors-tu, compagnon cher? quel sommeil peut clore tes paupières? ne

te souvient-il plus du décret d'hier, échappé si tard aux lèvres du

Souverain du ciel? Tu es accoutumé à me communiquer tes pensées; je

suis habitué à te faire part des miennes: éveillés nous ne faisons

qu'un; comment donc ton sommeil pourrait-il à présent nous rendre

dissidents? De nouvelles lois, tu le vois, nous sont imposées: de

nouvelles lois de celui qui règne peuvent faire naître, en nous, qui

servons, de nouveaux sentiments et de nouveaux conseils pour débattre

les chances qui peuvent suivre: dans ce lieu il ne serait pas sûr d'en

dire davantage. Assemble les chefs de toutes ces myriades que nous

conduisons; disons-leur que par ordre, avant que la nuit obscure ait

retiré son ombreux nuage, je dois me hâter, avec tous ceux qui sous

moi font flotter leurs bannières, de revoler promptement vers le lieu

où nous possédons les quartiers du nord, pour faire les préparatifs

convenables à la réception de notre Roi, le grand Messie, et de ses

nouveaux commandements; son intention est de passer promptement en

triomphe au milieu de toutes les hiérarchies et de leur dicter des

lois.--

«Ainsi parla le perfide archange, et il versa une maligne influence

dans le sein inconsidéré de son compagnon; celui-ci appelle ensemble,

ou l'un après l'autre, les chefs qui commandent, sous lui-même

commandant. Il leur dit, comme il en était chargé, que par ordre du

Très-Haut, avant que la nuit, avant que la sombre nuit ait abandonné

le ciel, le grand étendard hiérarchique doit marcher en avant; il leur

en dit la cause suggérée, et jette parmi eux des mots ambigus et

jaloux, afin de sonder ou de corrompre leur intégrité. Tous obéirent

au signal accoutumé et à la voix supérieure de leur grand potentat;

car grand en vérité était son nom, et haut son rang dans le ciel: son

air, pareil à celui de l'étoile du matin qui guide le troupeau

étoilé, les séduisit, et ses impostures entraînèrent à sa suite la

troisième partie de l'ost du ciel.

«Cependant l'œil éternel dont le regard découvre les plus secrètes

pensées, du haut de sa montagne sainte et du milieu des lampes d'or qui

brûlent nuitamment devant lui, vit, sans leur lumière, la rébellion

naissante; il vit en qui elle se formait, comment elle se répandait

parmi les fils du matin, quelles multitudes se liguaient pour s'opposer

à son auguste décret. Et souriant, il dit à son Fils unique:

«--Fils, en qui je vois ma gloire dans toute sa splendeur, héritier de

tout mon pouvoir! une chose maintenant nous touche de près; il s'agit

de notre omnipotence, des armes que nous prétendons employer pour

maintenir ce que de toute ancienneté nous prétendons de divinité et

d'empire. Un ennemi s'élève avec l'intention d'ériger son trône

égal aux nôtres, dans tout le vaste septentrion. Non content de cela,

il a en pensée d'éprouver dans une bataille ce qu'est notre force ou

notre droit. Songeons-y donc, et dans ce danger, rassemblons promptement

les forces qui nous restent; servons-nous-en dans notre défense, de

crainte de perdre par mégarde notre haute place, notre sanctuaire,

notre montagne.»

«Le Fils lui répondit d'un air calme et pur, ineffable, serein et

brillant de divinité:

«--Père tout-puissant, tu as justement tes ennemis en dérision; dans

ta sécurité tu ris de leurs vains projets, de leurs vains tumultes,

sujet de gloire pour moi, qu'illustre leur haine, quand ils verront

toute la puissance royale à moi donnée pour dompter leur orgueil, et

pour leur apprendre par l'événement si je suis habile à réprimer les

rebelles, ou si je dois être regardé comme le dernier dans le

ciel.»--

«Ainsi parla le Fils.

«Mais Satan avec ses forces était déjà avancé dans sa course

ailée: armée innombrable comme les astres de la nuit, ou comme ces

gouttes de rosée, étoiles du matin, que le soleil convertit en perles

sur chaque feuille et sur chaque fleur. Ils passèrent des régions,

puissantes régences de séraphins, de potentats et de Trônes, dans

leurs triples degrés, régions auxquelles ton empire, Adam, n'est pas

plus que ce jardin n'est à toute la terre et à toute la mer, au globe

entier étendu en longueur.

«Ces régions passées, ils arrivèrent enfin aux limites du nord, et

Satan à son royal séjour, placé haut sur une colline, étincelant au

loin comme une montagne élevée sur une montagne avec des pyramides et

des tours taillées dans des carrières de diamants et dans des rochers

d'or; palais du grand Lucifer (ainsi cette structure est appelée dans

la langue des hommes), que peu de temps après affectant l'égalité

avec Dieu, en imitation de la montagne où le Messie fut proclamé à la

vue du ciel, Satan nomma la montagne d'Alliance; car ce fut là qu'il

assembla toute sa suite, prétendant qu'il en avait reçu l'ordre, pour

délibérer sur la grande réception à faire à leur Roi, prêt à

venir. Avec cet art calomnieux qui contrefait la vérité, il captiva

ainsi leurs oreilles:

«--Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, si ces

titres magnifiques restent encore, et ne sont pas purement de vains

noms, depuis que par décret un autre s'est enflé de tout pouvoir, et

nous a éclipsés par son titre de Roi consacré! pour lui nous avons

fait en toute hâte cette marche de minuit, nous nous sommes assemblés

ici en désordre, uniquement pour délibérer avec quels nouveaux

honneurs nous pouvons le mieux recevoir celui qui vient recevoir de nous

le tribut du genou, non encore payé, vile prosternation! À un seul,

c'était déjà trop; mais le payer double, comment l'endurer? le payer

au premier et à son image maintenant proclamée! Mais qu'importe si de

meilleurs conseils élèvent nos esprits, et nous apprennent à rejeter

ce joug?

«Voulez-vous tendre le cou? Préférez-vous fléchir un genou assoupli?

Vous ne le voudrez pas, si je me flatte de vous bien connaître, ou si

vous vous connaissez vous-mêmes pour natifs et fils du ciel que

personne ne posséda avant nous. Si nous ne sommes pas tous égaux, nous

sommes tous libres, également libres: car les rangs et les degrés ne

jurent pas avec la liberté, mais s'accordent avec elle. Qui donc, en

droit ou en raison, peut s'arroger la monarchie parmi ceux qui, de

droit, vivent ses égaux, sinon en pouvoir et en éclat, du moins en

liberté?

«Qui peut introduire des lois et des édits parmi nous, nous qui, même

sans lois, n'errons jamais? Beaucoup moins celui-ci peut-il être notre

maître, et prétendre à notre adoration au détriment de ces titres

impériaux qui attestent que notre être est fait pour gouverner, non

pour servir?»--

«Jusque-là ce hardi discours avait été écouté sans contrôle,

lorsque parmi les séraphins Abdiel (personne avec plus de ferveur

n'adorait Dieu et n'obéissait aux divins commandements), se leva et

dans le feu d'un zèle sévère s'opposa ainsi au torrent de la furie de

Satan:

«--Ô argument blasphématoire, faux et orgueilleux! paroles qu'aucune

oreille ne pouvait s'attendre à écouter dans le ciel, moins encore de

toi que de tous les autres, ingrat, élevé si haut toi-même au-dessus

de tes pairs?

«Peux-tu, avec une obliquité impie, condamner ce juste décret de

Dieu, prononcé et juré: que devant son Fils unique, investi par droit

du sceptre royal, toute âme dans le ciel ploiera le genou, et par cet

honneur dû le confessera Roi légitime? Il est injuste, dis-tu, tout

net injuste de lier par des lois celui qui est libre, et de laisser

l'égal régner sur des égaux, un sur tous avec un pouvoir auquel nul

autre ne succédera.

«Donneras-tu des lois à Dieu? Prétends-tu discuter des points de

liberté avec celui qui t'a fait ce que tu es, qui a formé les

puissances du ciel comme il lui a plu, et qui a circonscrit leur être?

Cependant, enseignés par l'expérience, nous savons combien il est bon,

combien il est attentif à notre bien et à notre dignité, combien il

est loin de sa pensée de nous amoindrir, incliné qu'il est plutôt à

exalter notre heureux état, en nous unissant plus étroitement sous un

chef. Mais, quand on t'accorderait qu'il est injuste que l'égal règne

monarque sur des égaux, toi-même, quoique grand et glorieux, penses-tu

que toi ou toutes les natures angéliques réunies en une seule,

égalent son Fils engendré? Par lui comme par sa parole, le Père

tout-puissant a fait toutes choses, même toi et tous les esprits du

ciel, créés par lui dans leurs ordres brillants; il les a couronnés

de gloire, et à leur gloire les a nommés Trônes, Dominations,

Principautés, Vertus, Puissances; essentielles Puissances! non par son

règne obscurcies, mais rendues plus illustres, puisque lui, notre chef,

ainsi réduit, devient un de nous. Ses lois sont nos lois; tous les

honneurs qu'on lui rend nous reviennent.

«Cesse donc cette rage impie et ne tente pas ceux-ci; hâte-toi

d'apaiser le Père irrité et le Fils irrité, tandis que le pardon,

imploré à temps, peut être obtenu.»

«Ainsi parla l'ange fervent, mais son zèle non secondé fut jugé hors

de saison ou singulier et téméraire. L'apostat s'en réjouit et lui

répliqua avec plus de hauteur:

«--Nous avons donc été formés, dis-tu, et œuvre de seconde main,

transférés par tâche du Père à son Fils? Assertion étrange et

nouvelle! Nous voudrions bien savoir où tu as appris cette doctrine:

qui a vu cette création lorsqu'elle eut lieu? Te souviens-tu d'avoir

été fait, et quand le Créateur te donna l'être? Nous ne connaissons

point de temps où nous n'étions pas comme à présent; nous ne

connaissons personne avant nous: engendrés de nous-mêmes, sortis de

nous-mêmes par notre propre force vive, lorsque le cours de la

fatalité eut décrit son plein orbite, et que notre naissance fut

mûre, nous naquîmes de notre ciel natal, fils éthérés. Notre

puissance est de nous; notre droite nous enseignera les faits les plus

éclatants, pour éprouver celui qui est notre égal. Tu verras alors si

nous prétendons nous adresser à lui par supplications et environner le

trône suprême en le suppliant ou en l'assiégeant. Ce rapport, ces

nouvelles, porte-les à l'Oint du Seigneur, et fuis avant que quelque

malheur n'interrompe ta fuite.»

«Il dit: et comme le bruit des eaux profondes un murmure rauque

répondit à ces paroles applaudies de l'ost innombrable. Le flamboyant

séraphin n'en fut pas moins sans crainte, quoique seul et entouré

d'ennemis; intrépide, il réplique:

«--Ô abandonné de Dieu, ô esprit maudit, dépouillé de tout bien!

je vois ta chute certaine: et ta bande malheureuse, enveloppée dans

cette perfidie, est atteinte de la contagion de ton crime et de ton

châtiment.

«Désormais ne t'agite plus pour savoir comment tu secoueras le joug du

Messie de Dieu; ces indulgentes lois ne seront plus désormais

invoquées: d'autres décrets sont déjà lancés contre toi sans appel.

Ce sceptre d'or, que tu repousses, est maintenant une verge de fer pour

meurtrir et briser ta désobéissance. Tu m'as bien conseillé: je fuis,

non toutefois par ton conseil et devant tes menaces; je fuis ces tentes

criminelles et réprouvées, dans la crainte que l'imminente colère

éclatant dans une flamme soudaine, ne fasse aucune distinction.

Attends-toi à sentir bientôt sur ta tête son tonnerre, feu qui

dévore. Alors tu appendras, en gémissant, à connaître celui qui t'a

créé quand tu connaîtras celui qui peut t'anéantir.»--

«Ainsi parla le séraphin Abdiel, trouvé fidèle parmi les infidèles,

fidèle seul. Chez d'innombrables imposteurs, immuable, inébranlé, non

séduit, non terrifié, il garda sa loyauté, son amour et son zèle. Ni

le nombre ni l'exemple ne purent le contraindre à s'écarter de la

vérité, ou à altérer, quoique seul, la constance de son esprit. Il

se retira du milieu de cette armée; pendant un long chemin, il passa à

travers les dédains ennemis; il les soutint, supérieur à l'injure, ne

craignant rien de la violence; avec un mépris rendu, il tourna le dos

à ces orgueilleuses tours vouées à une prompte destruction.»

LIVRE SIXIÈME

ARGUMENT

Raphaël continue à raconter comment Michel et Gabriel furent envoyés

pour combattre contre Satan et ses anges. La première bataille

décrite. Satan, avec ses Puissances, se retire pendant la nuit: il

convoque un conseil, invente des machines diaboliques qui, au second

jour de la bataille, mirent en désordre Michel et ses anges. Mais à la

fin, arrachant les montagnes, ils ensevelirent les forces et les

machines de Satan. Cependant le tumulte ne cessant pas. Dieu, le

troisième jour, envoya son fils le Messie, auquel il avait réservé la

gloire de cette victoire. Le Fils, dont la puissance de son Père,

venant au lieu du combat, ordonnant à toutes ses légions de rester

tranquilles des deux côtés, se précipitant avec son char et son

tonnerre au milieu des ennemis, les poursuit, incapables qu'ils étaient

de résister, vers la muraille du ciel. Le ciel s'ouvrant, ils tombent

en bas avec horreur et confusion, au lieu du châtiment préparé pour

eux dans l'abîme: le Messie retourne triomphant à son Père.

«Toute la nuit, l'ange intrépide, non poursuivi, continua sa route à

travers la vaste plaine du ciel, jusqu'à ce que le Matin, éveillé par

les Heures qui marchent en cercle, ouvrit avec sa main de rose les

portes de la lumière. Il est sous le mont de Dieu et tout près de son

trône, une grotte qu'habitent et déshabitent tour à tour la lumière

et les ténèbres, en perpétuelle succession, ce qui produit dans le

ciel une agréable vicissitude pareille au jour et à la nuit. La

lumière sort, et par l'autre porte entrent les ténèbres obéissantes,

attendant l'heure de voiler les cieux, bien que là les ténèbres

ressemblent au crépuscule ici.

«Maintenant l'aurore se levait telle qu'elle est dans le plus haut

ciel, vêtue de l'or de l'empyrée; devant elle s'évanouissait la nuit

percée des rayons de l'orient: soudain toute la campagne, couverte

d'épais et brillants escadrons rangés en bataille, de chariots,

d'armes flamboyantes, de chevaux de feu, réfléchissant éclair sur

éclair, frappe la vue d'Abdiel; il aperçut la guerre, la guerre dans

son appareil, et il trouva déjà connue la nouvelle qu'il croyait

apporter. Il se mêla plein de joie, à ces puissances amies, qui le

reçurent avec allégresse et avec d'immenses acclamations, le seul qui,

de tant de myriades perdues, le seul qui revenait sauvé. Elles le

conduisent hautement applaudi à la montagne sacrée, et le présentent

au trône suprême. Une voix, du milieu d'un nuage d'or, fut doucement

entendue:

«--Serviteur de Dieu, tu as bien fait; tu as bien combattu dans le

meilleur combat, toi, qui seul as soutenu contre des multitudes

révoltées la cause de la vérité, plus puissant en paroles qu'elles

ne le sont en armes. Et pour rendre témoignage à la vérité, tu as

bravé le reproche universel, pire à supporter que la violence; car ton

unique soin était de demeurer approuvé du regard de Dieu, quoique des

mondes te jugeassent pervers. Un triomphe plus facile maintenant te

reste, aidé d'une armée d'amis: c'est de retourner chez tes ennemis

plus glorieux que tu n'en fus méprisé quand tu les quittas, de

soumettre par la force ceux qui refusent la raison pour leur loi, la

droite raison pour leur loi, et pour leur roi le Messie, régnant par

droit de mérite.

«Va, Michel, prince des armées célestes, et toi immédiatement après

lui en achèvements militaires, Gabriel: conduisez au combat ceux-ci,

mes invincibles enfants; conduisez mes saints armés, rangés par

milliers et millions pour la bataille, égaux en nombre à cette foule

rebelle et sans dieu. Assaillez-les sans crainte avec le feu et les

armes hostiles; en les poursuivant jusqu'au bord du ciel, chassez-les de

Dieu et du bonheur vers le heu de leur châtiment, le gouffre du

Tartare, qui déjà ouvre large son brûlant chaos pour recevoir leur

chute.»--

«Ainsi parla la voix souveraine, et les nuages commencèrent à

obscurcir toute la montagne, et la fumée à rouler en noirs torses, en

flammes retenues, signal du réveil de la colère. Avec non moins de

terreur, l'éclatante trompette éthérée commence à souffler d'en

haut; à ce commandement les puissances militantes qui tenaient pour le

ciel (formées en puissant carré dans une union irrésistible)

avancèrent en silence leurs brillantes légions, au son de

l'instrumentale harmonie qui inspire l'héroïque ardeur des actions

aventureuses, sous des chefs immortels, pour la cause de Dieu et de son

Messie. Elles avancent fermes et sans se rompre: ni haute colline, ni

vallée rétrécie, ni bois, ni ruisseau, ne divisent leurs rangs

parfaits, car elles marchent élevées au-dessus du sol, et l'air

obéissant soutient leur pas agile: comme l'espèce entière des oiseaux

rangés en ordre sur leur aile, furent appelés dans Éden pour recevoir

leurs noms de toi, ô Adam, ainsi les légions parcoururent maints

espaces dans le ciel, maintes provinces dix fois grandes comme la

longueur de la terre.

«Enfin, loin à l'horizon du nord se montra, d'une extrémité à

l'autre, une région de feu, étendue sous la forme d'une armée.

Bientôt en approchant apparurent les puissances liguées de Satan,

hérissées des rayons innombrables des lances droites et inflexibles;

partout casques pressés, boucliers variés peints d'insolents

emblèmes: ces troupes se hâtaient avec une précipitation furieuse,

car elles se flattaient d'emporter ce jour-là même, par combat ou

surprise, le mont de Dieu, et d'asseoir sur son trône le superbe

aspirant, envieux de son empire; mais, au milieu du chemin leurs

pensées furent reconnues folles et vaines. Il nous sembla d'abord

extraordinaire que l'ange fît la guerre à l'ange, qu'ils se

rencontrassent dans une furieuse hostilité ceux-là accoutumés à se

rencontrer si souvent unis aux fêtes de la joie et de l'amour comme

fils d'un seul maître, et chantant l'éternel Père; mais le cri de la

bataille s'éleva, et le bruit rugissant de la charge mit fin à toute

pensée plus douce.

«Au milieu des siens, l'apostat, élevé comme un dieu, était assis

sur son char de soleil, idole d'une majesté divine, entouré de

chérubins flamboyants et de boucliers d'or. Bientôt il descendit de ce

trône pompeux, car il ne restait déjà plus entre les deux armées

qu'un espace étroit (intervalle effrayant!) et front contre front elles

présentaient arrêtées une terrible ligne d'une affreuse longueur. À

la sombre avant-garde, sur le rude bord des bataillons, avant qu'ils se

joignissent, Satan à pas immenses et superbes, couvert d'une armure

d'or et de diamant, s'avançait comme une tour, Abdiel ne put supporter

cette vue; il se tenait parmi les plus braves, et se préparait aux plus

grands exploits; il sonde ainsi son cœur résolu:

«--Ô Ciel! une telle ressemblance avec le Très-Haut peut-elle rester

où la foi et la réalité ne restent plus? Pourquoi la puissance ne

défaut-elle pas là où la vertu a failli, ou pourquoi le plus

présomptueux n'est-il pas le plus faible? Quoique à le voir Satan

semble invincible, me confiant au secours du Tout-puissant, je prétends

éprouver la force de celui dont j'ai déjà éprouvé la raison fausse

et corrompue: n'est-il pas juste que celui qui l'a emporté dans la

lutte de la vérité l'emporte dans les armes, vainqueur pareillement

dans les deux combats? Si le combat est brutal et honteux quand la

raison se mesure avec la force, encore il est d'autant plus juste que la

raison triomphe.»--

«Ainsi réfléchissant il sort à l'opposite du milieu de ses pairs

armés; il rencontre à mi-voie son audacieux ennemi, qui, se voyant

prévenu en devient plus furieux; il le défie ainsi avec assurance:

Le Paradis Perdu · 第 11 / 25 段