moment où ils sortirent de dessous la voûte de leur berceau d'arbres,
ils se trouvèrent d'abord en pleine vue du jour naissant et du soleil,
à peine levé, qui effleurait encore des roues de son char
l'extrémité de l'océan, lançait parallèles à la terre ses rayons
remplis de rosée, découvrant dans un paysage immense tout l'orient du
paradis et les plaines heureuses d'Éden: ils s'inclinèrent
profondément, adorèrent, et commencèrent leurs prières, chaque matin
dûment offertes en différent style; car ni le style varié, ni le
saint enthousiasme, ne leur manquaient pour louer leur Créateur en
justes accords prononcés ou chantés sans préparation aucune. Une
éloquence rapide coulait de leurs lèvres, en prose ou en vers
nombreux, si remplis d'harmonie, qu'ils n'avaient besoin ni du luth ni
de la harpe pour ajouter à leur douceur.
«Ce sont là tes glorieux ouvrages, Père du bien, ô Tout-Puissant.
Elle est tienne, cette structure de l'univers, si merveilleusement
belle! Quelle merveille es-tu donc toi-même, Être inénarrable, toi
qui, assis au-dessus des cieux, es pour nous ou invisible, ou
obscurément entrevu dans tes ouvrages les plus inférieurs, lesquels
pourtant font éclater au-delà de toute pensée ta bonté et ton
pouvoir divin!
«Parlez, vous qui pouvez mieux dire, vous, fils de la lumière, anges!
car vous le contemplez, et avec des cantiques et des chœurs de
symphonies, dans un jour sans nuit, pleins de joie, vous entourez son
trône, vous dans le ciel!
«Sur la terre que toutes les créatures le glorifient, lui le premier,
lui le dernier, lui le milieu, lui sans fin!
«Ô la plus belle des étoiles, la dernière du cortège de la nuit, si
plutôt tu n'appartiens pas à l'aurore, gage assuré du jour, toi dont
le cercle brillant couronne le riant matin, célèbre le Seigneur dans
ta sphère, quand l'aube se lève, à cette charmante première heure!
«Toi, soleil, à la fois l'œil et l'âme de ce grand univers,
reconnais-le plus grand que toi, fais retentir sa louange dans ta course
éternelle, et quand tu gravis le ciel, et quand tu atteins la hauteur
du midi, et lorsque tu tombes!
«Lune, qui tantôt rencontres le soleil dans l'orient, qui tantôt fuis
avec les étoiles fixes, fixées dans leur orbe, qui fuit; et vous,
autres feux errants, qui tous cinq figurez une danse mystérieuse, non
sans harmonie, chantez la louange de celui qui des ténèbres appela la
lumière!
«Air, et vous éléments, les premiers-nés des entrailles de la
nature, vous qui dans un quaternaire parcourez un cercle perpétuel,
vous qui, multiformes, mélangez et nourrissez toutes choses, que vos
changements sans fin varient de notre grand Créateur la nouvelle
louange!
«Vous, brouillards et exhalaisons qui en ce moment, gris ou ternes,
vous élevez de la colline ou du lac fumeux, jusqu'à ce que le soleil
peigne d'or vos franges laineuses, levez-vous en honneur du grand
Créateur du monde! et soit que vous tendiez de nuages le ciel
décoloré, soit que vous abreuviez le sol altéré avec des pluies
tombantes, en montant ou en descendant, répandez toujours sa louange!
«Sa louange, vous, ô vents qui soufflez des quatre parties de la
terre, soupirez-la avec douceur ou force! Inclinez vos têtes, vous
pins. Vous, plantes de chaque espèce, en signe d'adoration,
balancez-vous!
«Fontaines, et vous qui gazouillez tandis que vous coulez, mélodieux
murmures, en gazouillant dites sa louange!
«Unissez vos voix, vous toutes âmes vivantes: oiseaux qui montez en
chantant à la porte du ciel, sur vos ailes et dans vos hymnes, élevez
sa louange!
«Vous qui glissez dans les eaux, et vous qui vous promenez sur la
terre, qui la foulez avec majesté, ou qui rampez humblement, soyez
témoins que je ne garde le silence ni le matin, ni le soir; je prête
ma voix à la colline ou à la vallée, à la fontaine ou au frais
ombrage, et mon chant les instruit de sa louange.
«Salut, universel Seigneur! sois toujours libéral pour ne nous donner
que le bien. Et si la nuit a recueilli ou caché quelque chose de mal,
disperse-le, comme la lumière chasse maintenant les ténèbres.»
Innocents ils prièrent, et leurs pensées recouvrèrent promptement une
paix ferme et le calme accoutumé. Ils s'empressèrent à leur ouvrage
champêtre du matin, parmi la rosée et les fleurs, là où quelques
rangs d'arbres fruitiers, surchargés de bois, étalaient trop leurs
branches touffues, et avaient besoin qu'une main réprimât leurs
embrassements inféconds; ils amènent la vigne pour la marier à son
ormeau; elle, épousée, entrelace autour de lui ses bras nubiles, et
lui apporte en dot ses grappes adoptées, afin d'orner son feuillage
stérile. Le puissant Roi du ciel vit avec pitié nos premiers parents
occupés de la sorte; il appelle à lui Raphaël, esprit sociable qui
daigna voyager avec Tobie et assura son mariage avec la vierge sept fois
mariée.
«Raphaël, dit-il, tu sais quel désordre sur la terre Satan, échappé
de l'enfer à travers le gouffre ténébreux, a élevé dans le paradis;
tu sais comment il a troublé cette nuit le couple humain, et comment il
projette de perdre en lui du même coup la race humaine. Va donc, cause
la moitié de ce jour avec Adam comme un ami avec un ami; tu le
trouveras dans quelque berceau ou sous quelque ombrage, retiré à
l'abri de la chaleur du midi pour se débarrasser un moment de son
travail quotidien, par la nourriture ou par le repos. Tiens-lui des
discours tels qu'ils lui rappellent son heureux état, le bonheur qu'il
possède laissé libre à volonté, laissé à sa propre volonté libre,
à sa volonté qui, quoique libre, est changeante; avertis-le de prendre
garde de s'égarer par trop de sécurité. Dis-lui surtout son danger et
de qui il vient; dis-lui quel ennemi, lui-même récemment tombé du
ciel, complote à présent de faire tomber les autres d'un pareil état
de félicité: par la violence? non, car elle serait repoussée; mais
par la fraude et les mensonges. Fais-lui connaître tout cela, de peur
qu'ayant volontairement transgressé, il n'allègue la surprise, n'ayant
été ni averti ni prévenu.»
Ainsi parla l'éternel Père, et il accomplit toute justice. Le saint
ailé ne diffère pas après avoir reçu sa mission; mais du milieu de
mille célestes ardeurs où il se tenait voilé de ses magnifiques
ailes, il s'élève léger et vole à travers le ciel. Les chœurs
angéliques, s'écartant des deux côtés, livrent un passage à sa
rapidité à travers toutes les routes de l'empyrée, jusqu'à ce
qu'arrivé aux portes du ciel elles s'ouvrent largement d'elles-mêmes,
tournant sur leurs gonds d'or: ouvrages divins du souverain Architecte.
Aucun nuage, aucune étoile interposés n'obscurcissant sa vue, il
aperçoit la terre, toute petite qu'elle est, et ressemblant assez aux
autres globes lumineux: il découvre le jardin de Dieu couronné de
cèdres au-dessus de toutes les collines: ainsi, mais moins sûrement,
pendant la nuit, le verre de Galilée observe dans la lune des terres et
des régions imaginaires; ainsi le pilote, parmi les Cyclades voyant
d'abord apparaître Délos ou Samos, les prend pour une tache de nuage.
Là en bas Raphaël hâte son vol précipité, et, à travers le vaste
firmament éthéré, vogue entre des mondes et des mondes. Tantôt,
l'aile immobile, il est porté sur les vents polaires; tantôt son aile,
éventail vivant, frappe l'air élastique, jusqu'à ce que, parvenu à
la hauteur de l'essor des aigles, il semble à tous les volatiles un
phénix, regardé par tous avec admiration comme cet oiseau unique,
alors que pour enchâsser ses reliques dans le temple brillant du
Soleil, il vole vers la Thèbes d'Égypte.
Tout à coup, sur le sommet oriental du paradis, l'ange s'abat et
reprend sa première forme, séraphin ailé. Pour ombrager ses membres
divins il porte six ailes; la paire qui revêt chacune de ses larges
épaules revient, ornement royal, comme un manteau sur sa poitrine; la
paire du milieu entoure sa taille ainsi qu'une zone étoilée, borde ses
reins et ses cuisses d'un duvet d'or, et de couleurs trempées dans le
ciel; la dernière ombrage ses pieds, et s'attache à ses talons en
plume maillée, couleur du firmament: semblable au fils de Maïa, il se
tient debout et secoue ses plumes qui remplissent d'un parfum céleste
la vaste enceinte d'alentour.
Incontinent toutes les troupes d'anges de garde le reconnurent et se
levèrent en honneur de son rang et de son message suprême, car elles
pressentirent qu'il était chargé de quelque haut message. Il passe
leurs tentes brillantes et il entre dans le champ fortuné au travers
des bocages de myrrhe, des odeurs florissantes de la cassie, du nard et
du baume, désert de parfums. Ici la nature folâtrait dans son enfance
et se jouait à volonté dans ses fantaisies virginales, versant
abondamment sa douceur, beauté sauvage au-dessus de la règle et de
l'art; ô énormité de bonheur!
Raphaël s'avançait dans la forêt aromatique; Adam l'aperçut; il
était assis à la porte de son frais berceau, tandis que le soleil à
son midi dardait à plomb ses rayons brûlants pour échauffer la terre
dans ses plus profondes entrailles (chaleur plus forte qu'Adam n'avait
besoin); Ève dans l'intérieur du berceau, attentive à son heure,
préparait pour le dîner des fruits savoureux, d'un goût à plaire au
véritable appétit et à ne pas ôter, par intervalles, la soif d'un
breuvage de nectar que fournissent le lait, la baie ou la grappe. Adam
appelle Ève.
«Accours ici, Ève; contemple chose digne de ta vue: à l'orient, entre
ces arbres, quelle forme glorieuse s'avance par ce chemin! elle semble
une autre aurore levée à midi. Ce messager nous apporte peut-être
quelque grand commandement du ciel et daignera ce jour être notre
hôte. Mais va vite, et ce que contiennent tes réserves, apporte-le;
prodigue l'abondance convenable pour honorer et recevoir notre divin
étranger. Nous pouvons bien offrir leurs propres dons à ceux qui nous
les donnent, et répandre largement ce qui nous est largement accordé,
ici où la nature multiplie sa fertile production et en s'en
débarrassant devient plus féconde; ce qui nous enseigne à ne point
épargner.»
Ève lui répond:
«Adam, moule sanctifié d'une terre inspirée de Dieu, peu de
provisions sont nécessaires, là où ces provisions en toutes les
saisons mûrissent pour l'usage suspendues à la branche, excepté des
fruits qui dans une réserve frugale, acquièrent de la consistance pour
nourrir et perdent une humidité superflue. Mais je me hâterai, et de
chaque rameau et de chaque tige, de chaque plante et de chaque courge
succulente, j'arracherai un tel choix pour traiter notre hôte
angélique, qu'en le voyant il avouera qu'ici sur la terre Dieu a
répandu ses bontés comme dans le ciel.»
Elle dit et part à la hâte avec des regards empressés, préoccupée
de pensées hospitalières. Comment choisir ce qu'il y a de plus
délicat? quel ordre suivre pour ne pas mêler les goûts, pour ne pas
les assortir inélégants, mais pour qu'une saveur succède à une
saveur relevée par le changement le plus agréable? Ève court, et de
chaque tendre tige elle cueille ce que la terre, cette mère qui porte
tout, donne à l'Inde orientale ou occidentale, aux rivages du milieu,
dans le Pont, sur la côte punique, ou sur les bords qui virent régner
Alcinoüs; fruits de toutes espèces, d'une écorce raboteuse ou d'une
peau unie, renfermés dans une bogue ou dans une coquille; large tribut
qu'Ève recueille et qu'elle amoncelle sur la table d'une main prodigue.
Pour boisson elle exprime de la grappe un vin doux et inoffensif; elle
écrase différentes baies, et des douces amandes pressées, elle
mélange une crème onctueuse; elle ne manque point de vases convenables
et purs pour contenir ces breuvages. Puis elle sème la terre de roses,
et des parfums de l'arbrisseau qui n'ont point été exhalés par le
feu.
Cependant notre premier père pour aller à la rencontre de son hôte
céleste s'avance hors du berceau, sans autre suite que celle de ses
propres perfections: en lui était toute sa cour; cour plus solennelle
que l'ennuyeuse pompe que trament les princes, alors que leur riche et
long cortège de pages chamarrés d'or, de chevaux conduits en main,
éblouit les spectateurs et les laisse la bouche béante. Dès qu'il fut
en présence de l'archange, Adam, quoique non intimidé, toutefois avec
un abord soumis et une douceur respectueuse, s'inclinant profondément
comme devant une nature supérieure, lui dit:
«Natif du ciel (car aucun autre lieu que le ciel ne peut renfermer une
si glorieuse forme), puisque en descendant des trônes d'en haut tu as
consenti à te priver un moment de ces demeures fortunées, et à
honorer celles-ci, daigne avec nous, qui ne sommes ici que deux, et qui
cependant, par un don souverain, possédons cette terre spacieuse,
daigne te reposer sous l'ombrage de ce berceau: viens t'asseoir pour
goûter ce que ce jardin offre de plus choisi, jusqu'à ce que la
chaleur du midi soit passée, et que le soleil plus refroidi décline.»
L'angélique vertu lui répondit avec douceur:
«Adam, c'est pour cela même que je viens ici: tu es créé tel, ou tu
as ici un tel séjour pour demeure, que cela peut souvent inviter les
esprits mêmes du ciel à te visiter. Conduis-moi donc où ton berceau
surombrage; car de ces heures du milieu du jour jusqu'à ce que le soir
se lève, je puis disposer.»
Ils arrivèrent à la demeure sylvaine qui, semblable à la retraite de
Pomone, souriait parée de fleurs et de senteurs charmantes. Mais Ève,
non parée, excepté d'elle-même (plus aimablement belle qu'une nymphe
des bois, ou que la plus belle des trois déesses fabuleuses qui
luttèrent nues sur le mont Ida), Ève se tenait debout pour servir son
hôte du ciel: couverte de sa vertu, elle n'avait pas besoin de voile;
aucune pensée infirme n'altérait sa joue. L'ange lui donna le salut,
la sainte salutation employée longtemps après pour bénir Marie,
seconde Ève.
«Salut, mère des hommes, dont les entrailles fécondes rempliront le
monde de tes fils, plus nombreux que ces fruits variés dont les arbres
de Dieu ont chargé cette table!»
Leur table était un gazon élevé et touffu, entouré de sièges de
mousse. Sur son ample surface carrée, d'un bout à l'autre, tout
l'automne était entassé, quoique alors le printemps et l'automne
dansassent ici main en main. Adam et l'ange discoururent quelque temps
(ils ne craignaient pas que les mets refroidissent). Notre père
commença de la sorte:
«Céleste étranger, qu'il te plaise goûter ces bontés que notre
nourricier, de qui tout bien parfait descend sans mesure, a ordonné à
la terre de nous céder pour aliment et pour délice; nourriture
peut-être insipide pour des natures spirituelles. Je sais seulement
ceci: un Père céleste donne à tous.»
L'ange répondit:
«Ainsi ce qu'il donne (sa louange soit à jamais chantée) à l'homme
en partie spirituel, peut n'être pas trouvé une ingrate nourriture par
les purs esprits. Les substances intellectuelles demandent la nourriture
comme vos substances rationnelles; les unes et les autres ont en elles
la faculté inférieure des sens au moyen desquels elles écoutent,
voient, sentent, touchent et goûtent: le goût raffine, digère,
assimile, et transforme le corporel en incorporel.
«Sache que tout ce qui a été créé a besoin d'être soutenu et
nourri: parmi les éléments, le plus grossier alimente le plus pur: la
terre et la mer nourrissent l'air, l'air nourrit ces feux éthérés, et
d'abord la lune, comme le plus abaissé: de là sur sa face ronde ces
taches, vapeurs non purifiées qui ne sont point encore converties en sa
substance. La lune de son continent humide, exhale aussi l'aliment aux
orbes supérieurs. Le Soleil, qui dispense la lumière à tous, reçoit
de tous en humides exhalaisons ses récompenses alimentaires, et le soir
il fait son repas avec l'Océan. Quoique dans le ciel les arbres de vie
portent un fruitage d'ambroisie et que les vignes donnent le nectar;
quoique chaque matin nous enlevions sur les rameaux des rosées de miel,
que nous trouvions le sol couvert d'un grain perlé; cependant ici Dieu
a varié sa bonté avec tant de nouvelles délices, qu'on peut comparer
ce jardin au ciel; et pour ne pas goûter à ces dons, ne pense pas que
je sois assez difficile.»
Ainsi l'ange et Adam s'assirent et tombèrent sur leurs mets. L'ange
mangea non pas en apparence, en fumée, le dire commun des théologiens,
mais avec la vive hâte d'une faim réelle et la chaleur digestive pour
transubstancier: ce qui surabonde transpire facilement à travers les
esprits. Il ne faut pas s'en étonner, si, par le feu du noir charbon,
l'empirique alchimiste peut transmuer, ou croit qu'il est possible de
transmuer les métaux les plus grossiers en or aussi parfait que celui
de la mine.
Cependant, à table Ève servait nue, et couronnait d'agréable liqueur
leurs coupes à mesure qu'elles se vidaient. Oh! innocence digne du
paradis! si jamais les fils de Dieu eussent pu avoir une excuse pour
aimer, c'eût été alors, c'eût été à cette vue! Mais dans ces
cœurs, l'amour pudique régnait, et ils ignoraient la jalousie, l'enfer
de l'amant outragé.
Quand ils furent rassasiés de mets et de breuvages, sans surcharger la
nature, soudain il vint à la pensée d'Adam de ne pas laisser passer
l'occasion que lui donnait ce grand entretien, de s'instruire des choses
au-dessus de sa sphère, de s'enquérir des êtres qui habitent dans le
ciel, dont il voyait l'excellence l'emporter de si loin sur la sienne,
et dont les formes radieuses (splendeur divine), dont la haute
puissance, surpassaient de si loin les formes et la puissance humaines.
Il adresse ainsi ce discours circonspect au ministre de l'empyrée:
«Toi qui habites avec Dieu, je connais bien à présent ta bonté dans
cet honneur fait à l'homme, sous l'humble toit duquel tu as daigné
entrer et goûter ces fruits de la terre, qui, n'étant pas nourriture
d'ange, sont néanmoins acceptés par toi, de sorte que tu sembles ne
pas avoir été nourri aux grands festins du ciel: cependant quelle
comparaison!»
Le hiérarque ailé répliqua:
«Ô Adam, il est un seul Tout-Puissant, de qui toutes choses procèdent
et à qui elles retournent, si leur bonté n'a pas été dépravée:
toutes ont été créées semblables en perfection; toutes formées
d'une seule matière première, douées de diverses formes, de
différents degrés de substance et de vie dans les choses qui vivent.
Mais ces substances sont plus raffinées, plus spiritualisées et plus
pures, à mesure qu'elles sont plus rapprochées de Dieu ou qu'elles
tendent à s'en rapprocher plus, chacune dans leurs diverses sphères
actives assignées, jusqu'à ce que le corps s'élève à l'esprit dans
les bornes proportionnées à chaque espèce.
«Ainsi de la racine s'élance plus légère la verte tige; de celle-ci
sortent les feuilles plus aériennes, enfin la fleur parfaite exhale ses
esprits odorants. Les fleurs et leur fruit, nourriture de l'homme,
volatilisés dans une échelle graduelle, aspirent aux esprits vitaux,
animaux, intellectuels; ils donnent à la fois la vie et le sentiment,
l'imagination et l'entendement, d'où l'âme reçoit la raison.
«La raison discursive ou intuitive est l'essence de l'âme: la raison
discursive vous appartient le plus souvent, l'intuitive appartient
surtout à nous; ne différant qu'en degrés, en espèces elles sont les
mêmes.
«Ne vous étonnez donc pas que ce que Dieu a vu bon pour vous, je ne le
refuse pas, mais que je le convertisse, comme vous, en ma propre
substance. Un temps peut venir où les hommes participeront à la nature
des anges, où ils ne trouveront ni diète incommode ni nourriture trop
légère. Peut-être nourris de ces aliments corporels, vos corps
pourront à la longue devenir tout esprit, perfectionnés par le laps du
temps, et sur des ailes s'envoler comme nous dans l'éther; ou bien ils
pourront habiter, à leur choix, ici ou dans le paradis céleste, si
vous êtes trouvés obéissants, si vous gardez inaltérable un amour
entier et constant à celui dont vous êtes la progéniture. En
attendant, jouissez de toute la félicité que cet heureux état
comporte, incapable qu'il est d'une plus grande.»
Le patriarche du genre humain répliqua:
«Ô esprit favorable, hôte propice, tu nous as bien enseigné le
chemin qui peut diriger notre savoir, et l'échelle de nature qui va du
centre à la circonférence; de là en contemplation des choses créées
nous pouvons monter par degrés jusqu'à Dieu. Mais dis-moi ce que
signifie cet avertissement ajouté: Si vous êtes trouvés obéissants?
Pouvons-nous donc lui manquer d'obéissance, ou nous serait-il possible
de déserter l'amour de celui qui nous forma de la poussière, et nous
plaça ici, comblés au-delà de toute mesure d'un bonheur au-delà de
celui que les désirs humains peuvent chercher ou concevoir?»
L'Ange:
«Fils du ciel et de la terre, écoute! Que tu sois heureux, tu le dois
à Dieu; que tu continues de l'être, tu le devras à toi-même,
c'est-à-dire à ton obéissance: reste dans cette obéissance. C'est
là l'avertissement que je t'ai donné: retiens-le. Dieu t'a fait
parfait, non immuable; il t'a fait bon, mais il t'a laissé maître de
persévérer; il a ordonné que ta volonté fût libre par nature,
qu'elle ne fût pas réglée par le destin inévitable, ou par
l'inflexible nécessité. Il demande notre service volontaire, non pas
notre service forcé: un tel service n'est et ne peut être accepté par
lui: car comment s'assurer que des cœurs non libres agissent
volontairement ou non, eux qui ne veulent que ce que la destinée les
force de vouloir, et qui ne peuvent faire un autre choix? Moi-même et
toute l'armée des anges qui restons debout en présence du trône de
Dieu, notre heureux état ne dure, comme vous le vôtre, qu'autant que
dure notre obéissance: nous n'avons point d'autre sûreté. Librement
nous servons parce que nous aimons librement, selon qu'il est dans notre
volonté d'aimer ou de ne pas aimer; par ceci nous nous maintenons ou
nous tombons. Quelques-uns sont tombés parce qu'ils sont tombés dans
la désobéissance; et ainsi du haut du ciel ils ont été précipités
dans le plus profond enfer: ô chute! de quel haut état de béatitude
dans quel malheur?»
Notre grand ancêtre:
«Attentif à tes paroles, divin instructeur, je les ai écoutées d'une
oreille plus ravie que du chant des chérubins, quand la nuit, des
coteaux voisins, ils envoient une musique aérienne. Je n'ignorais pas
avoir été créé libre de volonté et d'action; nous n'oublierons
jamais d'aimer notre Créateur, d'obéir à celui dont l'unique
commandement est toutefois si juste: mes constantes pensées m'en ont
toujours assuré, et m'en assureront toujours. Cependant ce que tu dis
de ce qui s'est passé dans le ciel fait naître en moi quelque doute,
mais un plus vif désir encore, si tu y consens, d'en entendre le récit
entier; il doit être étrange et digne d'être écouté dans un
religieux silence. Nous avons encore beaucoup de temps, car à peine le
soleil achève la moitié de sa course, et commence à peine l'autre
moitié dans la grande zone du ciel.»
Telle fut la demande d'Adam: Raphaël consentant après une courte
pause, parla de la sorte:
«Quel grand sujet tu m'imposes, ô premier des hommes! tâche difficile
et triste! car comment retracerai-je aux sens humains les invisibles
exploits d'esprits combattants? comment, sans en être affligé,
raconter la ruine d'un si grand nombre d'anges autrefois glorieux et
parfaits, tant qu'ils restèrent fidèles? Comment enfin dévoiler les
secrets d'un autre monde, qu'il n'est peut-être pas permis de
révéler? Cependant pour ton bien toute dispense est accordée. Ce qui
est au-dessus de la portée du sens humain, je le décrirai de manière
à l'exprimer le mieux possible, en comparant les formes spirituelles
aux formes corporelles: si la terre est l'ombre du ciel, les choses,
dans l'une et l'autre, ne peuvent-elles se ressembler plus qu'on ne le
croit sur la terre?