«Tu as aussi fait la nuit, Créateur tout-puissant! et tu as fait le

jour que nous avons employé et fini dans notre travail prescrit,

heureux de notre assistance mutuelle, et de notre mutuel amour, couronne

de toute cette félicité ordonnée par toi! Et tu as fait ce lieu

délicieux trop vaste pour nous, où l'abondance manque de partageants

et tombe sur le sol non moissonnée. Mais tu nous as promis une race

issue de nous qui remplira la terre, qui glorifiera avec nous ta bonté

infinie, et quand nous nous éveillons, et quand nous cherchons, comme

à cette heure, le sommeil, ton présent.»

Ils dirent ainsi unanimes, n'observant d'autres rites qu'une adoration

pure que Dieu aime le mieux. Ils entrèrent en se tenant par la main

dans l'endroit le plus secret de leur berceau, et n'ayant point la peine

de se débarrasser de ces incommodes déguisements que nous portons, ils

se couchèrent l'un près de l'autre. Adam ne se détourna pas, je

pense, de sa belle épouse, ni Ève ne refusa pas les rites mystérieux

de l'amour conjugal, malgré tout ce que disent austèrement les

hypocrites de la pureté, du paradis, de l'innocence, diffamant comme

impur ce que Dieu déclare pur, ce qu'il commande à quelques-uns, ce

qu'il permet à tous. Notre Créateur ordonne de multiplier: qui ordonne

de s'abstenir, si ce n'est notre destructeur, l'ennemi de Dieu et de

l'homme?

Salut, amour conjugal, mystérieuse loi, véritable source de l'humaine

postérité, seule propriété dans le paradis, où tous les autres

biens étaient en commun! Par toi l'ardeur adultère fut chassée des

hommes et reléguée parmi le troupeau des bêtes; par toi, fondées sur

la raison loyale, juste et pure, les relations chéries et toutes les

charités du père, du fils et du frère, furent connues pour la

première fois. Loin de moi d'écrire que tu sois un péché ou une

honte, ou de penser que tu ne conviennes pas au lieu le plus sacré,

toi, source perpétuelle des douceurs domestiques, toi, dont le lit a

été déclaré chaste et insouillé pour le présent et pour le passé,

et dans lequel sont entrés les saints et les patriarches. Ici l'amour

emploie ses flèches dorées, ici il allume son flambeau durable et

agite ses ailes de pourpre; ici il règne et se délecte. Il n'est point

dans le sourire acheté des prostituées sans passion, sans joie, que

rien ne rend chères; il n'est point dans des jouissances passagères,

ni parmi les favorites de cour, ni dans une danse mêlée, ni sous le

masque lascif, ni dans le bal de minuit, ni dans la sérénade que

chante un amant affamé, à sa fière beauté, qu'il ferait mieux de

quitter avec dédain. Bercés par les rossignols, Adam et Ève dormaient

en se tenant embrassés; sur leurs membres nus le dôme fleuri faisait

pleuvoir des roses, dont le matin réparait la perte. Dors, couple

béni! Oh! toujours plus heureux si tu ne cherches pas un plus heureux

état, et si tu sais ne pas savoir davantage!

Déjà la nuit de son cône ténébreux avait mesuré la moitié de sa

course vers le plus haut de cette vaste voûte sublunaire; et les

chérubins, sortant de leurs portes d'ivoire à l'heure accoutumée,

étaient armés pour leurs nocturnes dans une tenue de guerre; lorsque

Gabriel dit à celui qui approchait le plus de son pouvoir:

«Uzziel, prends la moitié de ces guerriers, et côtoie le midi avec la

plus stricte surveillance; l'autre moitié tournera au nord: notre ronde

se rencontrera à l'ouest.»

Ils se divisent comme la flamme, la moitié tournant sur le bouclier,

l'autre sur la lance. Gabriel appelle deux esprits adroits et forts qui

se tenaient près de lui, et il leur donne cet ordre:

«Ithuriel et Zéphon, de toute la vitesse de vos ailes, parcourez ce

jardin; ne laissez aucun coin sans l'avoir visité, mais surtout

l'endroit où habitent ces deux belles créatures qui dorment peut-être

à présent, se croyant à l'abri du mal. Ce soir, vers le déclin du

soleil, quelqu'un est arrivé; il dit d'un infernal esprit lequel a

été vu dirigeant sa marche vers ce lieu (qui l'aurait pu penser?),

échappé des barrières de l'enfer et à mauvais dessein sans doute: en

quelque endroit que vous le rencontriez, saisissez-le et amenez-le

ici.»

En parlant de la sorte il marchait à la tête de ses files radieuses

qui éclipsaient la lune. Ithuriel et Zéphon vont droit au berceau, à

la découverte de celui qu'ils cherchaient. Là ils le trouvèrent tapi

comme un crapaud, tout près de l'oreille d'Ève, essayant par son art

diabolique d'atteindre les organes de son imagination et de forger avec

eux des illusions à son gré, de fantômes et songes; ou bien en

soufflant son venin, il tâchait d'infecter les esprits vitaux qui

s'élèvent du pur sang, comme de douces haleines s'élèvent d'une

rivière pure: de là du moins pourraient naître ces pensées

déréglées et mécontentes, ces vaines espérances, ces projets vains,

ces désirs désordonnés, enflés d'opinions hautaines qui engendrent

l'orgueil.

Tandis qu'il était ainsi appliqué, Ithuriel le touche légèrement de

sa lance, car aucune imposture ne peut endurer le contact d'une trempe

céleste, et elle retourne de force à sa forme naturelle. Découvert et

surpris, Satan tressaille: comme quand une étincelle tombe sur un amas

de poudre nitreuse préparée pour le tonneau, afin d'approvisionner un

magasin sur un bruit de guerre; le grain noir dispersé par une soudaine

explosion, embrase l'air: de même éclata dans sa propre forme,

l'ennemi. Les deux beaux anges reculèrent d'un pas à demi étonnés de

voir si subitement le terrible monarque. Cependant non émus de frayeur,

ils l'accostent bientôt:

«Lequel es-tu de ces esprits rebelles adjugés à l'enfer? Viens-tu

échappé de ta prison? Et pourquoi transformé, te tiens-tu comme un

ennemi en embuscade, veillant ici au chevet de ceux qui dorment?»

«Vous ne me connaissez donc pas, reprit Satan plein de dédain; vous ne

me connaissez pas, moi? Vous m'avez pourtant connu autrefois, non votre

camarade, mais assis où vous n'osiez prendre l'essor. Ne pas me

connaître, c'est vous avouer vous-mêmes inconnus, et les plus infimes

de votre bande. Ou, si vous me connaissez, pourquoi m'interroger et

commencer d'une manière superflue votre mission, qui finira d'une

manière aussi vaine?»

Zéphon lui rendit mépris pour mépris:

«Ne crois pas, esprit révolté, que ta forme restée la même, ou que

ta splendeur non diminuée, doivent être connues, comme lorsque tu te

tenais dans le ciel droit et pur. Cette gloire, quand tu cessas d'être

bon, se sépara de toi. Tu ressembles à présent à ton péché, et à

la demeure obscure et souillée de ta condamnation. Mais viens; car il

faudra, sois-en sûr, que tu rendes compte à celui qui nous envoie, et

dont la charge est de conserver ce lieu inviolable et de préserver

ceux-ci de tout mal.»

Ainsi parla le chérubin: sa grave réprimande, sévère dans une

beauté pleine de jeunesse, lui donnait un grâce invincible. Le démon

resta confus; il sentait combien la droiture est imposante, et il voyait

combien dans sa forme, la vertu est aimable; il le voyait, et gémissait

de l'avoir perdue, mais surtout de trouver qu'on s'était aperçu de

l'altération sensible de son éclat. Toutefois il paraissait encore

intrépide.

«Si je dois combattre, dit-il, que ce soit le chef contre le chef,

contre celui qui envoie, non contre celui qui est envoyé, ou contre

tous à la fois; plus de gloire sera gagnée, ou moins perdue.»

«Ta frayeur, dit le hardi Zéphon, nous épargnera l'épreuve de ce que

le moindre d'entre nous peut faire seul contre toi, méchant, et par

conséquent faible.»

L'ennemi ne répliqua point, étouffant de rage; mais, comme un

orgueilleux coursier dans ses freins, il marche la tête haute, rongeant

son mors de fer: combattre ou fuir lui parut inutile; une crainte d'en

haut avait dompté son cœur, non autrement étonné. Maintenant ils

approchaient du point occidental où les gardes de demi-ronde s'étaient

tout juste rencontrés, et réunis ils formaient un escadron attendant

le prochain ordre. Gabriel, leur chef, placé sur le front, leur crie:

«Amis, j'entends le bruit d'un pied agile qui se hâte par ce chemin,

et à une lueur je discerne maintenant Ithuriel et Zéphon à travers

l'ombre. Avec eux s'avance un troisième personnage d'un port de roi,

mais d'une splendeur pâle et fanée: à sa démarche, et à sa farouche

contenance, il paraît être le prince de l'enfer, qui probablement ne

partira pas d'ici sans conteste: demeurez fermes, car son regard se

couvre et nous défie.»

À peine a-t-il fini de parler, qu'Ithuriel et Zéphon le joignent, lui

racontent brièvement qui ils amènent, où ils l'ont trouvé, comment

occupé, sous quelle forme et dans quelle posture il était couché.

Gabriel parla de la sorte avec un regard sévère:

«Pourquoi, Satan, as-tu franchi les limites prescrites à tes

révoltes? Pourquoi viens-tu troubler dans leur emploi ceux qui ne

veulent pas se révolter à ton exemple? Mais ils ont le pouvoir et le

droit de te questionner sur ton entrée audacieuse dans ce lieu, où tu

t'occupais, à ce qu'il semble, à violer le sommeil et à inquiéter

ceux dont Dieu a placé la demeure ici dans la félicité.»

Satan répondit avec un sourcil méprisant:

«Gabriel, tu avais dans le ciel la réputation d'être sage, et je te

tenais pour tel; mais la question que tu me fais me met en doute. Qu'il

vive en enfer celui qui aime son supplice! Qui ne voudrait, s'il en

trouvait le moyen, s'échapper de l'enfer, quoiqu'il y soit condamné?

Toi-même tu le voudrais sans doute; tu t'aventurerais hardiment vers le

lieu, quel qu'il fût, le plus éloigné de la douleur, où tu pusses

espérer changer la peine en plaisir, et remplacer le plus tôt possible

la souffrance par la joie; c'est ce que j'ai cherché dans ce lieu. Ce

ne sera pas là une raison pour toi, qui ne connais que le bien, et n'a

pas essayé le mal. M'objecteras-tu la volonté de celui qui nous

enchaîna? Qu'il barricade plus sûrement ses portes de fer, s'il

prétend nous retenir dans cette sombre géhenne! En voilà trop pour la

question. Le reste est vrai: ils m'ont trouvé où ils le disent; mais

cela n'implique ni violence ni tort.»

Il dit ainsi avec dédain. L'ange guerrier ému, moitié souriant avec

mépris, lui répliqua:

«Ah! quelle perte a faite le ciel d'un juge pour juger ce qui est sage,

depuis que Satan est tombé, renversé par sa folie! maintenant il

revient échappé de sa prison, gravement en doute s'il doit tenir pour

sages, ou non, ceux qui lui demandent quelle audace l'a conduit ici sans

permission, hors des limites de l'enfer à lui prescrites; tant il juge

sage de fuir la peine, n'importe comment, et de se dérober à son

châtiment! Présomptueux, juge ainsi jusqu'à ce que la colère que tu

as encourue en fuyant, rencontre sept fois ta fuite, et qu'à coup de

fouet elle reconduise à l'enfer cette sagesse qui ne t'a pas encore

appris qu'aucune peine ne peut égaler la colère infinie provoquée.

Mais pourquoi es-tu seul? Pourquoi tout l'enfer déchaîné n'est-il pas

venu avec toi? Le supplice est-il moins supplice pour tes compagnons?

est-il moins à fuir, ou bien es-tu moins ferme qu'eux à l'endurer?

Chef courageux! le premier à te soustraire aux tourments, si tu avais

allégué à ton armée désertée par toi cette raison de fuite,

certainement tu ne serais pas venu seul fugitif.»

À quoi l'ennemi répondit sourcillant, terrible:

«Tu sais bien, ange insultant, que je n'ai pas moins de courage à

supporter la peine, et que je ne recule pas devant elle: j'ai bravé ta

plus grande fureur, quand dans la bataille la noire volée du tonnerre

vint à ton aide en toute hâte, et seconda ta lance autrement non

redoutée. Mais tes paroles jetées au hasard, comme toujours, montrent

ton inexpérience de ce qu'il convient de faire à un chef fidèle,

d'après les durs essais et les mauvais succès du passé: il ne doit

pas tout risquer dans les chemins du péril, qu'il n'a pas lui-même

reconnus. Ainsi donc, j'ai entrepris le premier de voler seul à travers

l'abîme désolé et de découvrir ce monde nouvellement créé, sur

lequel dans l'enfer, la renommée n'a pas gardé le silence. Ici je suis

venu dans l'espoir de trouver un séjour meilleur, d'établir sur la

terre ou dans le milieu de l'air mes puissances affligées;

dussions-nous, pour en prendre possession, essayer encore une fois ce

que toi et tes élégantes légions oseront contre nous. Ce leur est une

besogne plus facile de servir leur Seigneur au haut du ciel, de chanter

des hymnes à son trône, de s'incliner à des distances marquées, que

de combattre!»

L'ange guerrier répondit aussitôt:

«Dire et se contredire, prétendre d'abord qu'il est sage de fuir la

peine, professer ensuite l'espionnage, montre non un chef, mais un

menteur avéré, Satan. Et oses-tu te donner le titre de fidèle? Ô

nom, nom sacré de fidélité profanée! Fidèle à qui? à ta bande

rebelle, armée de pervers, digne corps d'une digne tête? Était-ce là

votre discipline et votre foi jurée, votre obéissance militaire, de

rompre votre serment d'allégeance au Pouvoir suprême reconnu? Et toi,

rusé hypocrite, aujourd'hui champion de la liberté, qui jadis plus que

toi flatta, s'inclina, et servilement adora le redoutable Monarque du

ciel? Pourquoi, sinon dans l'espoir de le déposséder et de régner

toi-même? Mais écoute à présent ce que je te conseille: Loin d'ici!

fuis là d'où tu as fui: si à compter de cette heure tu te montres

dans ces limites sacrées, je te traîne enchaîné au puits infernal,

je t'y scellerai de manière que désormais tu ne mépriseras plus les

faciles portes de l'enfer, trop légèrement barrées.»

Ainsi il menaçait: mais Satan ne fait aucune attention à ces menaces,

mais sa rage croissant, il répliqua:

«Alors que je serai ton captif, parle de chaînes, fier chérubin de

frontière; mais avant cela attends-toi toi-même à sentir le poids de

mon bras vainqueur, bien que le roi du ciel chevauche sur tes ailes, et

qu'avec tes compères, façonnés au joug, tu tires ses roues

triomphantes dans sa marche sur le chemin du ciel, pavé d'étoiles.»

Tandis qu'il parle, les angéliques escadrons devinrent rouges de feu;

aiguisant en croissant les pointes de leur phalange, ils commencent à

l'entourer de leurs lances en arrêt: telle, dans un champ de Cérès

mûr pour la moisson, une forêt barbelée d'épis ondoie et s'incline

de quelque côté que le vent la balaye; le laboureur inquiet regarde;

il craint que, sur l'aire, les gerbes, son espérance, ne laissent que

du chaume. De son côté, Satan, alarmé, rassemblant toute sa force,

s'élève dilaté, inébranlable comme le Ténériffe ou l'Atlas. Sa

tête atteint le ciel, et sur son casque l'horreur siège comme un

panache; sa main ne manquait point de ce qui semblait une lance et un

bouclier.

Des faits terribles se fussent accomplis; non-seulement le paradis dans

cette commotion, mais peut-être la voûte étoilée du ciel, ou au

moins tous les éléments, seraient allés en débris, confondus et

déchirés par la violence de ce combat, si l'Éternel, pour prévenir

cet horrible tumulte, n'eut aussitôt suspendu ses balances d'or, que

l'on voit encore entre Astrée et le signe du Scorpion. Dans ces

balances, le Créateur pesa d'abord toutes les choses créées, la terre

ronde et suspendue avec l'air pour contrepoids; maintenant, il y pèse

les événements, les batailles et les royaumes: il mit deux poids dans

les bassins, dans l'un le départ, dans l'autre le combat; le dernier

bassin monta rapidement et frappa le fléau. Gabriel s'en apercevant,

dit à l'ennemi:

«Satan, je connais ta force et tu connais la mienne; ni l'une ni

l'autre ne nous est propre, mais elles nous ont été données. Quelle

folie donc de vanter ce que les armes peuvent faire, puisque ni ta

force, ni la mienne ne sont que ce que permet le ciel, quoique la mienne

soit à présent doublée, afin que je te foule aux pieds comme la

fange! Pour preuve, regarde en haut; lis ton destin dans ce signe

céleste où tu es pesé, et vois combien tu es léger, combien faible

si tu résistes.»

L'ennemi leva les yeux, et reconnut que son bassin était monté en

haut. C'en est fait; il fuit en murmurant, et avec lui fuient les ombres

de la nuit.

LIVRE CINQUIÈME

ARGUMENT

Le matin approchait; Ève raconte à Adam son rêve fâcheux. Il n'aime

pas ce rêve, cependant il la console. Ils sortent pour leurs travaux du

jour: leur hymne du matin à la porte de leur berceau. Dieu, afin de

rendre l'homme inexcusable, envoie Raphaël pour l'exhorter à

l'obéissance, lui rappeler son état libre, le mettre en garde contre

son ennemi qui est proche, lui apprendre quel est cet ennemi, pourquoi

il est son ennemi, et tout ce qu'il est utile en outre à Adam de

connaître. Raphaël descend au paradis; sa figure décrite; sa venue

découverte au loin par Adam assis à la porte de son berceau. Adam va

à la rencontre de l'ange, l'amène à sa demeure et lui offre les

fruits les plus choisis cueillis par Ève; leurs discours à table.

Raphaël accomplit son message, fait souvenir Adam de son état et de

son ennemi; à la demande d'Adam il raconte quel est cet ennemi, comment

il l'est devenu: en commençant son récit à la première révolte de

Satan dans le ciel, il dit la cause de cette révolte; comment l'esprit

rebelle entraîna ses légions après lui dans les parties du Nord;

comment il les incita à se révolter avec lui, les persuada tous,

excepté Abdiel, le séraphin, qui combat ses raisons, s'oppose à lui

et l'abandonne.

Déjà le Matin avançant ses pas de rose dans les régions de l'est,

semait la terre de perles orientales, lorsque Adam s'éveilla, telle

était sa coutume; car son sommeil léger comme l'air, entretenu par une

digestion pure et des vapeurs douces et tempérées, était légèrement

dispersé par le seul bruit des ruisseaux fumants, des feuilles agitées

(éventail de l'Aurore), et par le chant matinal et animé des oiseaux

sur toutes les branches: il est d'autant plus étonné de trouver Ève

non éveillée, la chevelure en désordre et les joues rouges comme dans

un repos inquiet. Il se soulève à demi, appuyé sur le coude;

penché amoureusement sur elle, il contemple avec des regards d'un

cordial amour la beauté qui, éveillée ou endormie, brille de grâces

particulières. Alors d'une voix douce, comme quand Zéphire souffle sur

Flore, touchant doucement la main d'Ève, il murmure ces mots:

«Éveille-toi, ma très belle, mon épouse, mon dernier bien trouvé,

le meilleur et le dernier présent du ciel, mon délice toujours

nouveau! Éveille-toi! Le matin brille et la fraîche campagne nous

appelle; nous perdons les prémices du jour, le moment de remarquer

comment poussent nos plantes soignées, comment fleurit le bocage de

citronnier, d'où coule la myrrhe, et ce que distille le balsamique

roseau, comment la nature peint ses couleurs, comment l'abeille se pose

sur la fleur pour en extraire la douceur liquide.»

Ainsi murmurant, il l'éveille, mais jetant sur Adam un œil effrayé,

et l'embrassant, elle parla ainsi:

«Ô toi, le seul en qui mes pensées trouvent tout repos, ma gloire, ma

perfection! que j'ai de joie de voir ton visage et le matin revenu!

Cette nuit (jusqu'à présent je n'ai jamais passé une nuit pareille),

je rêvais (si je rêvais), non de toi comme je le fais souvent, non des

ouvrages du jour passé, ou du projet du lendemain, mais d'offense et de

trouble que mon esprit ne connut jamais avant cette nuit accablante. Il

m'a semblé que quelqu'un, attaché à mon oreille, m'appelait avec une

voix douce, pour me promener; je crus que c'était la tienne; elle

disait: Pourquoi dors-tu, Ève? Voici l'heure charmante, fraîche,

silencieuse, sauf où le silence cède à l'oiseau harmonieux de la

nuit, qui, maintenant éveillé soupire sa plus douce chanson,

enseignée par l'amour. La lune, remplissant tout son orbe, règne, et

avec une plus agréable clarté fait ressortir sur l'ombre la face des

choses; c'est en vain si personne ne regarde. Le ciel veille avec tous

ses yeux, pour qui contempler, si ce n'est toi, ô désir de la nature?

À ta vue, toutes les choses se réjouissent, attirées par ta beauté

pour l'admirer toujours avec ravissement.

«Je me suis levé à ton appel, mais je ne t'ai point trouvé. Pour te

chercher, j'ai dirigé alors ma promenade; il m'a semblé que je passais

seule des chemins qui m'ont conduite tout à coup à l'arbre de la

science défendue; il paraissait beau, beaucoup plus beau à mon

imagination que pendant le jour. Et comme je le regardais en

m'étonnant, une figure se tenait auprès, semblable par la forme et les

ailes à l'un de ceux-là du ciel que nous avons vus souvent: ses

cheveux humides de rosée exhalaient l'ambroisie; il contemplait l'arbre

aussi;

«Et il disait: «Ô belle plante, de fruit surchargée, personne ne

daigne-t-il te soulager de ton poids et goûter de ta douceur, ni Dieu,

ni homme? La science est-elle si méprisée? L'envie, ou quelque

réserve, défend-elle de goûter? Le défende qui voudra, nul ne me

privera plus longtemps de ton bien offert: pourquoi autrement est-il

ici?»

«Il dit et ne s'arrêta pas, mais d'une main téméraire il arrache, il

goûte. Moi je fus glacée d'une froide horreur à des paroles si

hardies, confirmées par une si hardie action. Mais lui, transporté de

joie:

«Ô fruit divin, doux par toi-même, mais beaucoup plus doux ainsi

cueilli; défendu ici ce semble, comme ne convenant qu'à des dieux; et

cependant capable de faire dieux des hommes! Et pourquoi pas, puisque

plus le bien est communiqué, plus il croît abondant, puisque l'auteur

de ce bien n'est pas offensé, mais honoré davantage? Ici, créature

heureuse! Ève, bel ange, partage avec moi: quoique tu sois heureuse, tu

peux être plus heureuse encore, bien que tu ne puisses être plus digne

du bonheur. Goûte ceci et sois désormais parmi les dieux, toi-même

déesse, non plus à la terre confinée, mais comme nous tantôt tu

seras dans l'air, tantôt tu monteras au ciel par ton propre mérite, et

tu verras de quelle vie vivent là les dieux, et tu vivras d'une

pareille vie.»

«Parlant ainsi il approche, et me porte jusqu'à la bouche la partie de

ce même fruit qu'il tenait, et qu'il avait arraché: l'odeur agréable

et savoureuse éveilla si fort l'appétit, qu'il me parut impossible de

ne pas goûter. Aussitôt je m'envole avec l'esprit du haut des nues, et

au-dessous de moi je vois la terre se déployer immense, perspective

étendue et variée. Dans cette extrême élévation, m'étonnant de mon

vol et de mon changement, mon guide disparaît tout à coup; et moi, ce

me semble, je suis précipitée en bas, et je tombe endormie. Mais, oh!

que je fus heureuse, lorsque je me réveillai, de trouver que cela

n'était qu'un songe!»

Ainsi Ève raconta sa nuit, et ainsi Adam lui répondit, attristé:

«Image la plus parfaite de moi-même, et ma plus chère moitié, le

trouble de tes pensées cette nuit, dans le sommeil m'affecte comme toi;

je ne puis aimer ce songe décousu provenu du mal; je le crains:

cependant le mal, d'où viendrait-il? Aucun mal ne peut habiter en toi,

créature si pure. Mais sache que dans l'âme il existe plusieurs

facultés inférieures qui servent la raison comme leur souveraine.

Entre celles-ci, l'imagination exerce le principal office: de toutes les

choses extérieures que représentent les cinq sens éveillés, elle se

crée des fantaisies, des formes aériennes, que la raison assemble ou

sépare, et dont elle compose tout ce que nous affirmons, ou ce que nous

nions, et ce que nous appelons notre science ou notre opinion. La raison

se retire dans sa cellule secrète, quand la nature repose: souvent

pendant son absence l'imagination, qui se plaît à contrefaire, veille

pour l'imiter; mais joignant confusément les formes, elle produit

souvent un ouvrage bizarre, surtout dans les songes, assortissant mal

des paroles et des actions récentes, ou depuis longtemps passées.

«Je trouve ainsi, à ce qu'il me paraît, quelques traces de notre

dernière conversation du soir dans ton rêve, mais avec une addition

étrange. Cependant ne sois pas triste; le mal peut aller et venir dans

l'esprit de Dieu ou de l'homme sans leur aveu, et n'y laisser ni tache

ni blâme; ce qui me donne l'espoir que ce que tu abhorrais de rêver

dans le sommeil, éveillée tu ne consentirais jamais à le faire. N'aie

donc pas le cœur abattu; ne couvre pas de nuages ces regards qui ont

coutume d'être plus radieux et plus sereins que ne l'est à la terre le

sourire d'un beau matin. Levons-nous pour nos fraîches occupations

parmi les bocages, les fontaines et les fleurs, qui entr'ouvrent à

présent leur sein rempli des parfums les plus choisis, réservés de la

nuit, et gardés pour toi.»

Il ranimait ainsi sa belle épouse, et elle était ranimée; mais

silencieusement ses yeux laissèrent tomber un doux pleur; elle les

essuya avec ses cheveux; deux autres précieuses larmes se montraient

déjà à leur source de cristal; Adam les cueillit dans un baiser avant

leur chute, comme les signes gracieux d'un tendre remords et d'une

timidité pieuse qui craignait d'avoir offensé.

Le Paradis Perdu · 第 9 / 25 段