D'un autre côté sont des antres et des grottes ombragées qui servent

de fraîches retraites; la vigne, les enveloppant de son manteau, étale

ses grappes de pourpre et rampe élégamment opulente. En même temps

des eaux sonores tombent de la déclivité des collines; elles se

dispersent, ou dans un lac qui étend son miroir de cristal à un rivage

dentelé et couronné de myrtes, elles unissent leur cours. Les oiseaux

s'appliquent à leur chœur; des brises, de printanières brises,

soufflant les parfums des champs et des bocages, accordent à l'unisson

les feuilles tremblantes, tandis que l'universel Pan, dansant avec les

Grâces et les Heures, conduit un printemps éternel. Ni la charmante

campagne d'Enna, où Proserpine cueillant des fleurs, elle-même fleur

plus belle, fut cueillie par le sombre Pluton (Cérès, dans sa peine,

la chercha par toute la terre); ni l'agréable bois de Daphné, près

l'Oronte, ni la source inspirée de Castalie, ne peuvent se comparer au

paradis d'Éden; encore moins l'île Nisée qu'entoure le fleuve Triton,

où le vieux Cham (appelé Ammon par les Gentils, et Jupiter Lydien)

cacha Amalthée et son fils florissant, le jeune Bacchus, des yeux de

Rhéa sa marâtre. Le mont Amar où les rois d'Abyssinie gardent leurs

enfants, (quoique supposé par quelques-uns le véritable paradis); ce

mont, sous la ligne Éthiopique, près de la source du Nil, entouré

d'un roc brillant que l'on met tout un jour à monter, est loin

d'approcher du jardin d'Assyrie, où l'ennemi vit sans plaisir tous les

plaisirs, toutes les créatures vivantes, nouvelles et étranges à la

vue.

Deux d'entre elles, d'une forme bien plus noble, d'une stature droite et

élevée, droite comme celle des dieux, vêtues de leur dignité native

dans une majesté nue, paraissaient les seigneurs de tout, et semblaient

dignes de l'être. Dans leurs regards divins brillait l'image de leur

glorieux auteur, avec la raison, la sagesse, la sainteté sévère et

pure; sévère, mais placée dans cette véritable liberté filiale qui

fait la véritable autorité dans les hommes. Ces deux créatures ne

sont pas égales, de même que leurs sexes ne sont pas pareils: Lui

formé pour la contemplation et le courage; Elle pour la mollesse et la

grâce séduisante; Lui pour Dieu seulement; Elle pour Dieu en lui. Le

beau et large front de l'homme et son œil sublime annoncent la suprême

puissance; ses cheveux d'hyacinthe, partagés sur le devant, pendent en

grappes d'une manière mâle, mais non au-dessous de ses fortes

épaules. La femme porte comme un voile sa chevelure d'or qui descend

éparse et sans ornement jusqu'à sa fine ceinture, se roule en

capricieux anneaux, comme la vigne replie ses attaches; symbole de

dépendance, mais d'une dépendance demandée avec une douce autorité,

par la femme accordée, par l'homme mieux reçue; accordée une

soumission contenue, un décent orgueil, une tendre résistance, un

amoureux délai. Aucune partie mystérieuse de leur corps n'était alors

cachée; alors la honte coupable n'existait point: honte déshonnête

des ouvrages de la nature, honneur déshonorable, enfant du péché,

combien avez-vous troublé la race humaine avec des apparences, de pures

apparences de pureté! Vous avez banni de la vie de l'homme sa plus

heureuse vie, la simplicité et l'innocence sans tache!

Ainsi passait le couple nu; il n'évitait ni la vue de Dieu, ni celle

des anges, car il ne songeait point au mal: ainsi passait, en se tenant

par la main, le plus beau couple qui depuis s'unit jamais dans les

embrassements de l'Amour: Adam le meilleur des hommes qui furent ses

fils; Ève, la plus belle des femmes qui naquirent ses filles.

Sous un bouquet d'ombrage, qui murmure doucement sur un gazon vert, ils

s'assirent au bord d'une limpide fontaine. Ils ne s'étaient fatigués

au labeur de leur riant jardinage, qu'autant qu'il le fallait pour

rendre le frais zéphyr plus agréable, le repos plus paisible, la soif

et la faim plus salutaires. Ils cueillirent les fruits de leur repas du

soir; fruits délectables que leur cédaient les branches complaisantes,

tandis qu'ils reposaient inclinés sur le mol duvet d'une couche

damassée de fleurs. Ils suçaient des pulpes savoureuses, et à mesure

qu'ils avaient soif, ils buvaient dans l'écorce des fruits l'eau

débordante.

À ce festin ne manquaient ni les doux propos, ni les tendres sourires,

ni les jeunes caresses naturelles à des époux si beaux, enchaînés

par l'heureux lien nuptial, et qui étaient seuls. Autour d'eux

folâtraient les animaux de la terre, depuis devenus sauvages, et que

l'on chasse dans les bois ou dans les déserts, dans les forêts ou dans

les cavernes. Le lion en jouant se cabrait, et dans ses griffes berçait

le chevreau; les ours, les tigres, les léopards, les panthères

gambadaient devant eux; l'informe éléphant, pour les amuser, employait

toute sa puissance et contournait sa trompe flexible; le serpent rusé,

s'insinuant tout auprès, entrelaçait en nœud gordien sa queue

repliée, et donnait de sa fatale astuce une preuve non comprise.

D'autre animaux couchés sur le gazon et rassasiés de pâture,

regardaient au hasard, ou ruminaient à moitié endormis. Le soleil

baissé hâtait sa carrière, inclinée vers les îles de l'Océan, et

dans l'échelle ascendante du ciel, les étoiles qui introduisent la

nuit se levaient. Le triste Satan, encore dans l'étonnement où il

avait été d'abord, put à peine recouvrer sa parole faillie.

«Ô enfer! qu'est-ce que mes yeux voient avec douleur? à notre place

et si haut dans le bonheur sont élevées des créatures d'une autre

substance, nées de la terre peut-être et non purs esprits, cependant

peu inférieures aux brillants esprits célestes. Mes pensées

s'attachent à elles avec surprise; je pourrais les aimer, tant la

divine ressemblance éclate vivement en elles, et tant la main qui les

pétrit a répandu de grâces sur leur forme! Ah! couple charmant, vous

ne vous doutez guère combien votre changement approche; toutes vos

délices vont s'évanouir et vous livrer au malheur: malheur d'autant

plus grand que vous goûtez maintenant plus de joie! Couple heureux!

mais trop mal gardé pour continuer longtemps d'être si heureux: ce

séjour élevé, votre ciel est mal fortifié pour un ciel, et pour

forclore un ennemi tel que celui qui maintenant y est entré: non que je

sois votre ennemi décidé; je pourrais avoir pitié de vous ainsi

abandonnés, bien que de moi on n'ait pas eu pitié.

«Je cherche à contracter avec vous une alliance, une amitié mutuelle,

si étroite, si resserrée, qu'à l'avenir j'habite avec vous, ou que

vous habitiez avec moi. Ma demeure ne plaira peut-être pas à vos sens

autant que ce beau paradis; cependant telle qu'elle est, acceptez-la;

c'est l'ouvrage de votre Créateur, il me donna ce qu'à mon tour

libéralement je donne. L'enfer, pour vous recevoir tous les deux,

ouvrira ses plus larges portes, et enverra au-devant de vous tous ses

rois. Là vous aurez la place que vous n'auriez pas dans ces enceintes

étroites, pour loger votre nombreuse postérité. Si le lieu n'est pas

meilleur, remerciez celui qui m'oblige, malgré ma répugnance, à me

venger sur vous qui ne m'avez fait aucun tort, de lui qui m'outragea. Et

quand je m'attendrirais à votre inoffensive innocence (comme je le

fais), une juste raison publique, l'honneur, l'empire que ma vengeance

agrandira par la conquête de ce nouveau monde, me contraindraient à

présent de faire ce que sans cela j'abhorrerais, tout damné que je

suis.»

Ainsi s'exprima l'ennemi, et par la nécessité (prétexte des tyrans)

excusa son projet diabolique.

De sa haute station sur le grand arbre, il s'abattit parmi le troupeau

folâtre des quadrupèdes: lui-même devenu tantôt l'un d'entre eux,

tantôt l'autre, selon que leur forme sert mieux son dessein. Il voit de

plus près sa proie; il épie, sans être découvert, ce qu'il peut

apprendre encore de l'état des deux époux par leurs paroles ou par

leurs actions. Il marche autour d'eux, lion à l'œil étincelant; il

les suit comme un tigre, lequel a découvert par hasard deux jolis

faons, jouant à la lisière d'une forêt: la bête cruelle se rase, se

relève, change souvent la couche de son guet: comme un ennemi il

choisit le terrain d'où s'élançant il puisse saisir plus sûrement

les deux jeunes faons chacun dans une de ses griffes. Adam, le premier

des hommes, adressant ce discours à Ève, la première des femmes,

rendit Satan tout oreille, pour entendre couler les paroles d'une langue

nouvelle.

«Unique compagne qui seule partages avec moi tous ces plaisirs et qui

m'es plus chère que tout, il faut que le pouvoir qui nous a faits, et

qui a fait pour nous ce vaste monde, soit infiniment bon, et qu'il soit

aussi généreux qu'il est bon et aussi libre dans sa bonté qu'il est

infini. Il nous a tirés de la poussière et placés ici dans toute

cette félicité, nous qui n'avons rien mérité de sa main, et qui ne

pouvons rien faire dont il ait besoin: il n'exige autre chose de nous

que ce seul devoir, que cette facile obligation; de tous les arbres du

paradis qui portent des fruits variés et délicieux, nous ne nous

interdirons que l'arbre de science, planté près de l'arbre de vie; si

près de la vie croît la mort! Qu'est-ce que la mort? quelque chose de

terrible sans doute; car, tu le sais, Dieu a prononcé que goûter à

l'arbre de science c'est la mort. Voilà la seule marque d'obéissance

qui nous soit imposée, parmi tant de marques de pouvoir et d'empire à

nous conférées, et après que la domination nous a été donnée sur

toutes les autres créatures qui possèdent la terre, l'air et la mer.

Ne trouvons donc pas rude une légère prohibition, nous qui avons

d'ailleurs le libre et ample usage de toutes choses, et le choix

illimité de tous les plaisirs. Mais louons Dieu à jamais, glorifions

sa bonté; continuons, dans notre tâche délicieuse, à élaguer ces

plantes croissantes, à cultiver ces fleurs; tâche qui, fût-elle

fatigante, serait douce avec toi.»

Ève lui répondit:

«Ô toi, pour qui et de qui j'ai été formée, chair de ta chair, et

sans qui mon être est sans but! ô mon guide et mon chef, ce que tu as

dit est juste et raisonnable. Nous devons en vérité à notre Créateur

des louanges et des actions de grâce journalières: moi principalement

qui jouis de la plus heureuse part en possédant, toi supérieur par

tant d'imparités, et qui ne peux trouver un compagnon semblable à toi.

«Souvent je me rappelle ce jour où je m'éveillai du sommeil pour la

première fois; je me trouvai posée à l'ombre sur des fleurs, ne

sachant, étonnée, ce que j'étais, où j'étais, d'où et comment

j'avais été portée là. Non loin de ce lieu, le son murmurant des

eaux sortait d'une grotte, et les eaux se déployaient en nappe liquide:

alors elles demeuraient tranquilles et pures comme l'étendue du ciel.

J'allai là avec une pensée sans expérience; je me couchai sur le bord

verdoyant, pour regarder dans le lac uni et clair qui me semblait un

autre firmament. Comme je me baissais pour regarder, juste à l'opposé

une forme apparut dans le cristal de l'eau, s'y penchant pour me

regarder; je tressaillis en arrière; elle tressaillit en arrière;

charmée, je revins bientôt; charmée, elle revint aussitôt avec des

regards de sympathie et d'amour. Mes yeux seraient encore attachés sur

cette image, je m'y serais consumée d'un vain désir, si une voix ne

m'eût ainsi avertie:

«Ce que tu vois, belle créature, ce que tu vois là est toi-même;

avec toi cet objet vient et s'en va: mais suis-moi, je te conduirai là

où ce n'est point une ombre qui attend ta venue et tes doux

embrassements. Celui dont tu es l'image, tu en jouiras inséparablement.

Tu lui donneras une multitude d'enfants semblables à toi-même, et tu

seras appelée la mère du genre humain.»

«Que pouvais-je faire, sinon suivre invisiblement conduite? Je

t'entrevis, grand et beau en vérité, sous un platane; cependant tu me

semblas moins beau, d'une grâce moins attrayante, d'une douceur moins

aimable que cette molle image des eaux. Je retourne sur mes pas, tu me

suis et tu t'écries:--Reviens, belle Ève! qui fuis-tu? De celui que tu

fuis tu es née; tu es sa chair, ses os. Pour te donner l'être, je t'ai

prêté, de mon propre côté, du plus près de mon cœur, la substance

et la vie, afin que tu sois à jamais à mon côté, consolation

inséparable et chérie. Partie de mon âme, je te cherche! je réclame

mon autre moitié.--De ta douce main tu saisis la mienne; je cédai, et

depuis ce moment j'ai vu combien la beauté est surpassée par une

grâce mâle et par la sagesse, qui seule est vraiment belle.»

Ainsi parla notre commune mère, et avec des regards pleins d'un charme

conjugal non repoussé, dans un tendre abandon elle s'appuie embrassant

à demi notre premier père; la moitié de son sein gonflé et nu caché

sous l'or flottant de ses tresses éparses, vient rencontrer le sein de

son époux. Lui, ravi de sa beauté et de ses charmes soumis, Adam

sourit d'un amour supérieur, comme Jupiter sourit à Junon lorsqu'il

féconde les nuages qui répandent les fleurs de mai: Adam presse d'un

baiser pur les lèvres de la mère des hommes. Le Démon détourne la

tête d'envie; toutefois d'un œil méchant et jaloux il les regarde de

côté et se plaint ainsi à lui-même:

«Vue odieuse, spectacle torturant! Ainsi ces deux êtres emparadisés

dans les bras l'un de l'autre, se formant un plus heureux Éden,

posséderont leur pleine mesure de bonheur sur bonheur, tandis que moi

je suis jeté dans l'enfer où ne sont ni joie, ni amour, mais où

brûle un violent désir (de nos tourments, tourment qui n'est pas le

moindre), désir qui n'étant jamais satisfait, se consume dans le

supplice de la passion!

«Mais que je n'oublie pas ce que j'ai appris de leur propre bouche; il

paraît que tout ne leur appartient pas: un arbre fatal s'élève ici et

appelé l'arbre de la science; il leur est défendu d'y goûter. La

science défendue? cela est suspect, déraisonnable. Pourquoi leur

maître leur envierait-il la science? Est-ce un crime de connaître?

Est-ce la mort? Existent-ils seulement par ignorance? Est-ce là leur

état fortuné, preuve de leur obéissance et de leur foi? Quel heureux

fondement posé pour y bâtir leur ruine! Par là j'exciterai dans leur

esprit un plus grand désir de savoir et de rejeter un commandement

envieux, inventé dans le dessein de tenir abaissés ceux que la science

élèverait à la hauteur des dieux: aspirant à devenir tels ils

goûtent et meurent! Quoi de plus vraisemblable? Mais d'abord, avec de

minutieuses recherches, marchons autour de ce jardin et ne laissons

aucun recoin sans l'avoir examiné. Le hasard, mais le hasard seul, peut

me conduire là où je rencontrerai quelque esprit du ciel, errant au

bord d'une fontaine, ou retiré dans l'épaisseur de l'ombre;

j'apprendrai de lui ce que j'ai encore à apprendre. Vivez tandis que

vous le pouvez encore, couple heureux encore! jouissez, jusqu'à ce que

je revienne, de ces courts plaisirs; de longs malheurs vont les

suivre!»

Ainsi disant il tourne dédaigneusement ailleurs ses pas superbes, mais

avec une circonspection artificieuse, et il commença sa recherche à

travers les bois et les plaines, sur les collines et dans les vallées.

Cependant aux extrémités de l'occident, où le ciel rencontre l'Océan

et la terre: le soleil couchant descendait avec lenteur, et frappait

horizontalement de ses rayons du soir la porte orientale du paradis.

C'était un roc d'albâtre montant jusqu'aux nues, et que l'on

découvrait de loin. Un sentier tortueux, accessible du côté de la

terre, menait à une entrée élevée; le reste était un pic escarpé

qui surplombait en s'élevant et qu'on ne pouvait gravir.

Entre les deux piliers du roc, se tenait assis Gabriel, chef des gardes

angéliques; il attendait la nuit. Autour de lui s'exerçait à des jeux

héroïques la jeunesse du ciel désarmée; mais près d'elle des

armures divines, des boucliers, des casques et des lances suspendues en

faisceaux, brillaient du feu du diamant et de l'or.

Là descendit Uriel glissant à travers le soir sur un rayon du soleil,

rapide comme une étoile qui tombe en automne à travers la nuit,

lorsque des vapeurs enflammées sillonnent l'air; elle apprend au

marinier de quel point de la boussole il se doit garder des vents

impétueux. Uriel adresse à Gabriel ces paroles hâtées:

«Gabriel, ton rang t'a fait obtenir pour ta part l'emploi de veiller

avec exactitude à ce qu'aucune chose nuisible ne puisse approcher ou

entrer dans cet heureux séjour. Aujourd'hui, vers le haut du midi, est

venu à ma sphère un esprit désireux, en apparence, de connaître un

plus grand nombre des ouvrages du Tout-Puissant, et surtout l'homme, la

dernière image de Dieu. Je lui ai tracé sa route toute rapide, et j'ai

remarqué sa démarche aérienne. Mais sur la montagne qui s'élève au

nord d'Éden, et où il s'est d'abord arrêté, j'ai bientôt découvert

ses regards étrangers au ciel, obscurcis par de mauvaises passions. Je

l'ai encore suivi des yeux, mais je l'ai perdu de vue sous l'ombrage.

Quelqu'un de la troupe bannie, je le crains, s'est aventuré hors de

l'abîme pour élever de nouveaux troubles: ton soin est de le

trouver.»

Le guerrier ailé lui répondit:

«Uriel, il n'est pas étonnant qu'assis dans le cercle brillant du

soleil, ta vue parfaite s'étende au loin et au large. À cette porte

personne ne passe, la vigilance ici placée, personne qui ne soit bien

connu comme venant du ciel: depuis l'heure du midi, aucune créature du

ciel ne s'est présentée: si un esprit d'une autre espèce a franchi

pour quelque projet ces limites de terre, il est difficile, tu le sais,

d'arrêter une substance spirituelle par une barrière matérielle; mais

si dans l'enceinte de ces promenades s'est glissé un de ceux que tu

dis, sous quelque forme qu'il se soit caché, je le saurai demain au

lever du jour.»

Ainsi le promit Gabriel, et Uriel retourna à son poste sur ce même

rayon lumineux dont la pointe, maintenant élevée, le porte obliquement

en bas au soleil tombé au-dessous des Açores; soit que le premier

orbe, incroyablement rapide, eût roulé jusque-là dans sa révolution

diurne, soit que la terre moins vite, par une fuite plus courte vers

l'est, eût laissé là le soleil, peignant de reflets de pourpre et

d'or les nuages qui sur son trône occidental lui font cortège.

Maintenant le soir s'avançait tranquille, et le crépuscule grisâtre

avait revêtu tous les objets de sa grave livrée; le silence

l'accompagnait, les animaux et les oiseaux étaient retirés, ceux-là

à leur couche herbeuse, ceux-ci dans leur nid. Le rossignol seul

veillait; toute la nuit il chanta sa complainte amoureuse, le silence

était ravi.

Bientôt le firmament étincela de vivants saphirs. Hespérus, qui

conduisait la milice étoilée, marcha le plus brillant, jusqu'à ce que

la lune se levant dans une majesté nuageuse, reine manifeste, dévoila

sa lumière de perle, et jeta son manteau d'argent sur l'ombre.

Adam s'adressant à Ève:

«Belle compagne, l'heure de la nuit, et toutes choses allées au repos,

nous invitent à un repos semblable. Dieu a rendu le travail et le

repos, comme le jour et la nuit, alternatifs pour l'homme: la rosée du

sommeil tombant à propos avec sa douce et assoupissante pesanteur,

abaisse nos paupières. Les autres créatures tout le long du jour

errent oisives, non employées, et ont moins besoin de repos: l'homme a

son ouvrage quotidien assigné de corps ou d'esprit; ce qui déclare sa

dignité et l'attention que le ciel donne à toutes ses voies. Les

animaux au contraire rôdent à l'aventure désœuvrés, et Dieu ne

tient pas compte de ce qu'ils font. Demain avant que le frais matin

annonce dans l'orient la première approche de la lumière, il faudra

nous lever et retourner à nos agréables travaux. Nous avons à

émonder là-bas ces berceaux fleuris, ces allées vertes, notre

promenade à midi, qu'embarrasse l'excès des rameaux: ils se rient de

notre insuffisante culture et demanderaient plus de mains que les

nôtres pour élaguer leur folle croissance. Ces fleurs aussi, et ces

gommes qui tombent, restent à terre, raboteuses et désagréables à la

vue; elles veulent être enlevées, si nous désirons marcher à l'aise:

maintenant, selon la volonté de la nature, la nuit nous commande le

repos.»

Ève, ornée d'une parfaite beauté, lui répondit:

«Mon auteur et mon souverain, tu commandes, j'obéis: ainsi Dieu

l'ordonne; Dieu est ta loi, tu es la mienne. N'en savoir pas davantage

est la gloire de la femme, et sa plus heureuse science. En causant avec

toi j'oublie le temps; les heures et leurs changements également me

plaisent. Doux est le souffle du matin; doux le lever du matin avec le

charme des oiseaux matineux; agréable est le soleil lorsque, dans ce

délicieux jardin, il déploie ses premiers rayons sur l'herbe, l'arbre,

le fruit et la fleur brillante de rosée; parfumée est la terre fertile

après de molles ondées; charmant est le venir d'un soir paisible et

gracieux, charmante la nuit silencieuse avec son oiseau solennel, et

cette lune si belle et ces perles du ciel qui forment sa cour étoilée:

mais ni le souffle du matin quand il monte avec le charme des oiseaux

matineux, ni le soleil levant sur ce délicieux jardin, ni l'herbe, ni

le fruit, ni la fleur qui brille de rosée, ni le parfum après une

ondée, ni le soir paisible et gracieux, ni la nuit silencieuse avec son

oiseau solennel, ni la promenade aux rayons de la lune ou à la

tremblante lumière de l'étoile, n'ont de douceur sans toi.

«Mais pourquoi ces étoiles brillent-elles la nuit entière? Pour qui

ce glorieux spectacle, quand le sommeil a fermé tous les yeux?»

Notre commun ancêtre répliqua:

«Fille de Dieu et de l'homme, Ève accomplie, ces astres ont leur

course à finir, autour de la terre, du soir au lendemain: de contrée

en contrée, afin de dispenser la lumière préparée pour des nations

qui ne sont pas nées encore, ils se couchent et se lèvent, car il

serait à craindre que des ténèbres totales regagnassent pendant la

nuit leur antique possession, et qu'elles éteignissent la vie dans la

nature et en toutes choses. Non-seulement ces feux modérés éclairent,

mais par une chaleur amie de diverse influence, ils fomentent,

échauffent, tempèrent, nourrissent, ou bien ils communiquent une

partie de leur vertu stellaire à toutes les espèces d'êtres qui

croissent sur la terre, et les rendent plus aptes à recevoir la

perfection du plus puissant rayon du soleil. Ces astres, quoique non

aperçus dans la profondeur de la nuit, ne brillent donc pas en vain. Ne

pense pas que s'il n'était point d'homme, le ciel manquât de

spectateurs, et Dieu de louanges: des millions de créatures

spirituelles marchent invisibles dans le monde, quand nous veillons et

quand nous dormons; par des cantiques sans fin elles louent les ouvrages

du Très-Haut qu'elles contemplent jour et nuit. Que de fois sur la

pente d'une colline à écho, ou dans un bosquet n'avons-nous pas

entendu des voix célestes à minuit (seules ou se répondant les unes

les autres) chanter le grand Créateur! Souvent en troupes quand ils

sont de veilles, ou pendant leurs rondes nocturnes, au son d'instruments

divinement touchés, les anges joignent leurs chants en pleine harmonie,

ces chants divisent la nuit, et élèvent nos pensées vers le ciel.»

Ils parlent ainsi, et main en main ils entrent solitaires sous leur

fortuné berceau: c'était un lieu choisi par le Planteur souverain,

quand il forma toutes choses pour l'usage délicieux de l'homme. La

voûte de l'épais couvert était un ombrage entrelacé de laurier et de

myrte, et ce qui croissait plus haut était d'un feuillage aromatique et

ferme. De l'un et l'autre côté l'acanthe et des buissons odorants et

touffus élevaient un mur de verdure; de belles fleurs, l'iris de toutes

les nuances, les roses et le jasmin, dressaient leurs tiges épanouies

et formaient une mosaïque. Sous les pieds la violette, le safran,

l'hyacinthe, en riche marqueterie brodaient la terre, plus colorée

qu'une pierre du plus coûteux dessin.

Aucune autre créature, quadrupède, oiseau, insecte ou reptile, n'osait

entrer en ce lieu; tel était leur respect pour l'homme. Jamais, même

dans les fictions de la Fable, sous un berceau ombragé plus sacré, et

plus écarté; jamais Pan ou Sylvain ne dormirent, Nymphe ni Faune

n'habitèrent. Là, dans un réduit fermé avec des fleurs, des

guirlandes et des herbes d'une suave odeur, Ève épousée embellit pour

la première fois sa couche nuptiale, et les cœurs célestes

chantèrent l'épithalame. Ce jour-là l'ange de l'hymen amena Ève à

notre Père dans sa beauté nue, plus ornée, plus charmante que

Pandore, que les dieux dotèrent de tous leurs dons (oh! trop semblable

à elle par le triste événement), alors que conduite par Hermès au

fils imprudent de Japhet, elle enlaça l'espèce humaine dans ses beaux

regards, afin de venger Jupiter de celui qui avait dérobé le feu

authentique.

Ainsi arrivés à leur berceau ombragé, Ève et Adam tous deux

s'arrêtèrent, tous deux se retournèrent, et sous le ciel ouvert ils

adorèrent le Dieu qui fit à la fois le ciel, l'air, la terre, le ciel

qu'ils voyaient, le globe resplendissant de la lune, et le pôle

étoilé.

Le Paradis Perdu · 第 8 / 25 段