«Est-ce ici la région, le sol, le climat, dit alors l'archange perdu;

est-ce ici le séjour que nous devons changer contre le ciel, cette

morne obscurité contre cette lumière céleste? Soit! puisque celui qui

maintenant est souverain peut disposer et décider de ce qui sera

justice. Le plus loin de lui est le mieux, de lui qui, égalé en

raison, s'est élevé au-dessus de ses égaux par la force. Adieu,

champs fortunés où la joie habite pour toujours! salut, horreurs!

salut, monde infernal! Et toi, profond enfer, reçois ton nouveau

possesseur. Il t'apporte un esprit que ne changeront ni le temps ni le

lieu. L'esprit est à soi-même sa propre demeure, il peut faire en soi

un ciel de l'enfer, un enfer du ciel. Qu'importe où je serai, si je

suis toujours le même et ce que je dois être, tout, quoique moindre

que celui que le tonnerre a fait plus grand! Ici du moins nous serons

libres. Le Tout-Puissant n'a pas bâti ce lieu pour nous l'envier; il ne

voudra pas nous en chasser. Ici nous pourrons régner en sûreté; et,

à mon avis, régner est digne d'ambition, même en enfer; mieux vaut

régner en enfer que servir dans le ciel.

«Mais laisserons-nous donc nos amis fidèles, les associés, les

copartageants de notre ruine, étendus, étonnés sur le lac d'oubli? Ne

les appellerons-nous pas à prendre avec nous la part de ce manoir

malheureux, ou, avec nos armes ralliées, à tenter une fois de plus

s'il est encore quelque chose à regagner au ciel ou à perdre dans

l'enfer?»

Ainsi parla Satan, et Béelzébuth lui répondit:

«Chef de ces brillantes armées, qui par nul autre que le Tout-Puissant

n'auraient été vaincues, si une fois elles entendent cette voix, le

gage le plus vif de leur espérance au milieu des craintes et des

dangers; cette voix si souvent retentissante dans les pires

extrémités, au bord périlleux de la bataille quand elle rugissait;

cette voix, signal le plus rassurant dans tous les assauts, soudain

elles vont reprendre un nouveau courage et revivre, quoiqu'elles

languissent à présent, gémissantes et prosternées sur le lac de feu,

comme nous tout à l'heure assourdis et stupéfaits: qui s'en

étonnerait, tombées d'une si pernicieuse hauteur!»

Béelzébuth avait à peine cessé de parler, et déjà le grand ennemi

s'avançait vers le rivage: son pesant bouclier, de trempe éthérée,

massif, large et rond, était rejeté derrière lui; la large

circonférence pendait à ses épaules, comme la lune, dont l'orbe, à

travers un verre optique, est observé le soir par l'astronome toscan,

du sommet de Fiesole ou dans le Valdarno, pour découvrir de nouvelles

terres, des rivières et des montagnes sur son globe tacheté. La lance

de Satan (près de laquelle le plus haut pin scié sur les collines de

Norwége, pour être le mât de quelque grand vaisseau amiral, ne serait

qu'un roseau) lui sert à soutenir ses pas mal assurés sur la marne

brûlante; bien différents de ses pas sur l'azur du ciel! Le climat

torride voûté de feu le frappe encore d'autres plaies: néanmoins il

endure tout, jusqu'à ce qu'il arrive au bord de la mer enflammée. Là

il s'arrête.

Il appelle ses légions, formes d'anges fanées qui gisent aussi

épaisses que les feuilles d'automne jonchant les ruisseaux de

Vallombreuse, où les ombrages étruriens décrivent l'arche élevée

d'un berceau; ainsi surnagent des varechs dispersés, quand Orion, armé

des vents impétueux, a battu les côtes de la mer Rouge; mer dont les

vagues renversèrent Busiris et la cavalerie de Memphis tandis qu'ils

poursuivaient d'une haine perfide les étrangers de Gessen, qui virent

sur rivage les carcasses flottantes, les roues des chariots brisées:

ainsi semées, abjectes, perdues, les légions gisaient, couvrant le

lac, dans la stupéfaction de leur changement hideux.

Satan élève une si grande voix que tout le creux de l'enfer en

retentit.

«Princes, potentats, guerriers, fleurs du ciel, jadis à vous,

maintenant perdu! une stupeur telle que celle-ci peut-elle saisir des

esprits éternels, ou avez-vous choisi ce lieu après les fatigues de la

bataille, pour reposer votre valeur lassée, pour la douceur que vous

trouvez à dormir ici comme dans les vallées du ciel? ou bien, dans

cette abjecte posture, avez-vous juré d'adorer le vainqueur? Il

contemple à présent chérubins et séraphins roulant dans le gouffre

armes et enseignes brisées, jusqu'à ce que bientôt ses rapides

ministres découvrant des portes du ciel leurs avantages, et descendant,

nous foulent aux pieds ainsi languissants, ou nous attachent à coups de

foudre au fond de cet abîme. Éveillez-vous! levez-vous! ou soyez à

jamais tombés!»

Ils l'entendirent et furent honteux et se levèrent sur l'aile, comme

quand des sentinelles accoutumées à veiller au devoir, surprises

endormies par le commandant qu'elles craignent, se lèvent et se

remettent elles-mêmes en faction avant d'être bien éveillées. Non

que ces esprits ignorent le malheureux état où ils sont réduits, ou

qu'ils ne sentent pas leurs affreuses tortures; mais bientôt ils

obéissent innombrables à la voix de leur général.

Comme quand la puissante verge du fils d'Amram, au jour mauvais de

l'Égypte, passa ondoyante le long du rivage, et appela la noire nuée

de sauterelles, touées par le vent d'orient, qui se suspendirent sur le

royaume de l'impie Pharaon de même que la nuit, et enténébrèrent

toute la terre du Nil: ainsi sans nombre furent aperçus ces mauvais

anges, planant sous la coupole de l'enfer, entre les inférieures, les

supérieures et les environnantes flammes, jusqu'à ce qu'un signal

donné, la lance levée droite de leur grand sultan, ondoyant pour

diriger leur course, ils s'abattent, d'un égal balancement, sur le

soufre affermi, et remplissent la plaine. Ils formaient une multitude

telle que le Nord populeux n'en versa jamais de ses flancs glacés pour

franchir le Rhin ou le Danube, alors que ses fils barbares tombèrent

comme un déluge sur le Midi, et s'étendirent, au-dessous de Gibraltar,

jusqu'aux sables de la Libye.

Incontinent de chaque escadron et de chaque bande, les chefs et les

conducteurs se hâtèrent là où leur grand général s'était

arrêté. Semblables à des dieux par la taille et par la forme,

surpassant la nature humaine, royales dignités, puissances, qui

siégeaient autrefois dans le ciel, sur les trônes: quoique dans les

archives célestes on ne garde point maintenant la mémoire de leurs

noms, effacés et rayés par leur rébellion, du livre de vie. Ils

n'avaient pas encore acquis leurs noms nouveaux parmi les fils d'Ève;

mais lorsque, errant sur la terre, avec la haute permission de Dieu,

pour l'épreuve de l'homme, ils eurent, à force d'impostures et de

mensonges, corrompu la plus grande partie du genre humain, ils

persuadèrent aux créatures d'abandonner Dieu leur créateur, de

transporter souvent la gloire invisible de celui qui les avait faits,

dans l'image d'une brute ornée de gaies religions pleines de pompes et

d'or, et d'adorer les démons pour divinités: alors ils furent connus

aux hommes sous différents noms et par diverses idoles, dans le monde

païen.

Muse, redis-moi ces noms alors connus: qui le premier, qui le dernier se

réveilla du sommeil sur ce lit de feu, à l'appel de leur grand

empereur; quels chefs, les plus près de lui en mérites, vinrent un à

un où il se tenait sur le rivage chauve, tandis que la foule

pêle-mêle se tenait encore au loin.

Ces chefs furent ceux qui, sortis du puits de l'enfer, rôdant pour

saisir leur proie sur la terre, eurent l'audace, longtemps après, de

fixer leurs sièges auprès de celui de Dieu, leurs autels contre son

autel, dieux adorés parmi les nations d'alentour; et ils osèrent

habiter près de Jéhovah, tonnant hors de Sion, ayant son trône au

milieu des chérubins: souvent même ils placèrent leurs châsses

jusque dans son sanctuaire, abominations et avec des choses maudites,

ils profanèrent ses rites sacrés, ses fêtes solennelles, et leurs

ténèbres osèrent affronter sa lumière.

D'abord s'avance Moloch, horrible roi, aspergé du sang des sacrifices

humains, et des larmes des pères et des mères, bien qu'à cause du

bruit des tambours et des timbales retentissantes, le cri de leurs

enfants ne fût pas entendu, lorsque, à travers le feu, ils passaient

à l'idole grimée. Les Ammonites l'adorèrent dans Rabba et sa plaine

humide, dans Argob et dans Basan, jusqu'au courant de l'Arnon le plus

reculé: non content d'un si audacieux voisinage, il amena, par fraude,

le très-sage cœur de Salomon à lui bâtir un temple droit en face du

temple de Dieu, sur cette montagne d'opprobre; et il fit son bois sacré

de la riante vallée d'Hinnon, de là nommée Tophet et la noire

Géhenne, type de l'enfer.

Après Moloch vint Chamos, l'obscène terreur des fils de Moab, depuis

Aroer à Nébo et au désert du plus méridional Abarim; dans Hesébon

et Héronaïm, royaume de Séon, au-delà de la retraite fleurie de

Sibma, tapissée de vignes, et dans Eléadé, jusqu'au lac Asphaltite.

Chamos s'appelait aussi Péor, lorsqu'à Sittim il incita les

Israélites dans leur marche du Nil, à lui faire de lubriques oblations

qui leur coûtèrent tant de maux. De là il étendit ses lascives

orgies jusqu'à la colline du Scandale, près du bois de l'homicide

Moloch, l'impudicité tout près de la haine; le pieux Josias les chassa

dans l'enfer.

Avec ces divinités vinrent celles qui du bord des flots de l'antique

Euphrate jusqu'au torrent qui sépare l'Égypte de la terre de Syrie,

portent les noms généraux de Baal et d'Astaroth; ceux-là mâles,

celles-ci femelles; car les esprits prennent à leur gré l'un ou

l'autre sexe, ou tous les deux à la fois; si ténue et si simple est

leur essence pure: elle est ni liée ni cadenassée par des jointures et

des membres, ni fondée sur la fragile force des os, comme la lourde

chair; mais dans telle forme qu'ils choisissent, dilatée ou condensée,

brillante ou obscure, ils peuvent exécuter leurs résolutions

aériennes, et accomplir les œuvres de l'amour ou de la haine. Pour ces

divinités, les enfants d'Israël abandonnèrent souvent leur force

vivante, et laissèrent infréquenté son autel légitime, se

prosternant bassement devant des dieux animaux. Ce fut pour cela que

leurs têtes inclinées aussi bas dans les batailles, se courbèrent

devant la lance du plus méprisable ennemi.

Après ces divinités en troupe parut Astoreth, que les Phéniciens

nomment Astarté, reine du ciel, ornée d'un croissant; à sa brillante

image nuitamment en présence de la lune, les vierges de Sidon payent le

tribut de leurs vœux et de leurs chants. Elle ne fut pas aussi non

chantée dans Sion, où son temple s'élevait sur le mont d'iniquité:

temple que bâtit ce roi, ami des épouses, dont le cœur, quoique

grand, séduit par de belles idolâtres, tomba devant d'infâmes idoles.

À la suite d'Astarté vient Thammuz, dont l'annuelle blessure dans le

Liban attire les jeunes Syriennes, pour gémir sur sa destinée dans de

tendres complaintes, pendant tout un jour d'été; tandis que le

tranquille Adonis, échappant de sa roche native, roule à la mer son

onde supposée rougie du sang de Thammuz, blessé tous les ans. Cette

amoureuse histoire infecta de la même ardeur les filles de Jérusalem,

dont les molles voluptés sous le sacré portique furent vues

d'Ézéchiel, lorsque, conduit par la vision, ses yeux découvrirent les

noires idolâtries de l'infidèle Juda.

Après Thammuz, il en vint un qui pleura amèrement, quand l'Arche

captive mutila sa stupide idole, têtes et mains émondées, dans son

propre sanctuaire, sur le seuil de la porte où elle tomba à plat, et

fit honte à ses adorateurs: Dagon est son nom; monstre marin, homme par

le haut, poisson par le bas. Et cependant son temple, élevé haut dans

Azot, fut redouté le long des côtes de la Palestine, dans Gath et

Ascalon, et Accaron, et jusqu'aux bornes de la frontière de Gaza.

Suivait Rimmon, dont la délicieuse demeure était la charmante Damas

sur les bords fertiles d'Abana et de Pharphar, courants limpides. Lui

aussi fut hardi contre la maison de Dieu: une fois il perdit un lépreux

et gagna un roi, Achaz son imbécile conquérant, qu'il engagea à

mépriser l'autel du Seigneur et à le déplacer pour un autel à la

syrienne, sur lequel Achaz brûla ses odieuses offrandes, et adora les

dieux qu'il avait vaincus.

Après ces Démons parut la bande de ceux qui, sous des noms d'antique

renommée, Osiris, Isis, Orus et leur train, monstrueux en figures et en

sorcelleries, abusèrent la fanatique Égypte et ses prêtres qui

cherchèrent leurs divinités errantes, cachées sous des formes de

bêtes plutôt que sous des formes humaines.

Point n'échappa Israël à la contagion, quand d'un or emprunté il

forma le veau d'Oreb. Le roi rebelle doubla ce péché à Béthel et à

Dan, assimilant son Créateur au bœuf paissant; ce Jéhovah qui, dans

une nuit, lorsqu'il passa dans sa marche à travers l'Égypte, rendit

égaux d'un seul coup ses premiers-nés et ses dieux bêlants.

Bélial parut le dernier; plus impur esprit, plus grossièrement épris

de l'amour du vice pour le vice même, ne tomba du ciel. Pour Bélial,

aucun temple ne s'élevait, aucun autel ne fuma: qui cependant est plus

souvent que lui dans les temples et sur les autels, quand le prêtre

devient athée comme les fils d'Eli qui remplirent de prostitutions et

de violences la maison de Dieu? Il règne aussi dans les palais et dans

les cours, dans les villes dissolues où le bruit de la débauche, de

l'injure et de l'outrage, monte au-dessus des plus hautes tours: et

quand la nuit obscurcit les rues, alors vagabondent les fils de Bélial

gonflés d'insolence et de vin; témoins les rues de Sodome et cette

nuit dans Gabaa, lorsque la porte hospitalière exposa une matrone pour

éviter un rapt plus odieux.

Ces démons étaient les premiers en rang et en puissance; le reste

serait long à dire, bien qu'au loin renommé: dieux d'Ionie que la

postérité de Javan tint pour dieux, mais confessés dieux plus

récents que le Ciel et la Terre, leurs parents vantés; Titan,

premier-né du ciel avec son énorme lignée et son droit d'aînesse

usurpé par Saturne, plus jeune que lui; Saturne, traité de la même

sorte par le plus puissant Jupiter, son propre fils et fils de Rhée;

ainsi Jupiter, usurpant, régna. Ces dieux d'abord connus en Crète et

sur l'Ida, de là sur le sommet neigeux du froid Olympe, gouvernèrent

la moyenne région de l'air, leur plus haut ciel, ou sur le rocher de

Delphes, ou dans Dodone, et dans toutes les limites de la terre Dorique.

L'un d'eux, avec le vieux Saturne, fuit sur l'Adriatique aux champs de

l'Hespérie, et par delà la Celtique erra dans les îles les plus

reculées.

Tous ces dieux et beaucoup d'autres, vinrent en troupe, mais avec des

regards baissés et humides, tels cependant qu'on y voyait une obscure

lueur de joie d'avoir trouvé leur chef non désespéré, de s'être

trouvés eux-mêmes non perdus dans la perdition même. Ceci refléta

sur le visage de Satan comme une couleur douteuse: mais bientôt

reprenant son orgueil accoutumé, avec de hautes paroles qui avaient

l'apparence non la réalité de la dignité, il ranime doucement leur

défaillant courage et dissipe leur crainte.

Alors sur-le-champ il ordonne qu'au bruit guerrier des clairons et des

trompettes retentissantes son puissant étendard soit levé. Cet

orgueilleux honneur est réclamé comme un droit par Azazel, grand

chérubin; il déferle de l'hast brillant l'enseigne impériale, qui

haute et pleinement avancée brille comme un météore s'écoulant dans

le vent: les perles et le riche éclat de l'or y blasonnaient les armes

et les trophées séraphiques. Pendant tout ce temps l'airain sonore

souffle des sons belliqueux, auxquels l'universelle armée renvoie un

cri qui déchire la concavité de l'enfer et épouvante au-delà

l'empire du Chaos et de la vieille Nuit.

En un moment, à travers les ténèbres, sont vues dix mille bannières

qui s'élèvent dans l'air avec des couleurs orientales ondoyantes. Avec

ces bannières se dresse une forêt énorme de lances, et les casques

pressés apparaissent, et les boucliers se serrent dans une épaisse

ligne d'une profondeur incommensurable. Bientôt les guerriers se

meuvent en phalange parfaite, au mode dorien des flûtes et des suaves

hautbois: un tel mode élevait à la hauteur du plus noble calme les

héros antiques s'armant pour le combat; au lieu de la fureur, il

inspirait une valeur réglée; ferme, incapable d'être entraînée par

la crainte de la mort, à la fuite ou à une retraite honteuse. Cette

harmonie ne manque pas de pouvoir pour tempérer et apaiser, avec des

accords religieux, les pensées troublées, pour chasser l'angoisse, et

le doute, et la frayeur, et le chagrin, et la peine des esprits mortels

et immortels.

Ainsi respirant la force unie, avec un dessein fixé, marchaient en

silence les anges déchus, au son du doux pipeau, qui charmait leurs pas

douloureux sur le sol brûlant; et alors avancés en vue, ils

s'arrêtent; horrible front d'effroyable longueur, étincelant d'armes,

à la ressemblance des guerriers de jadis, rangés sous le bouclier et

la lance, attendant l'ordre que leur puissant général avait à leur

imposer. Satan, dans les files armées, darde son regard expérimenté,

et bientôt voit à travers tout le bataillon la tenue exacte de ces

guerriers, leurs visages, et leurs statures comme celles des dieux: leur

nombre finalement il résume.

Et alors son cœur se dilate d'orgueil, et, s'endurcissant dans sa

puissance, il se glorifie. Car depuis que l'homme fut créé jamais

force pareille n'avait été réunie en corps; nommée auprès de

celle-ci, elle ne mériterait pas qu'on s'y arrêtât plus qu'à cette

petite infanterie combattue par les grues; quand même on y ajouterait

la race gigantesque de Phlégra avec la race héroïque qui lutta devant

Thèbes et Ilion, où de l'un et de l'autre côté se mêlaient des

dieux auxiliaires; quand on y joindrait ce que le roman ou la fable

raconte du fils d'Uther entouré de chevaliers bretons et armoricains;

quand on rassemblerait tous ceux qui depuis, baptisés ou infidèles,

joutèrent dans Aspremont, ou Montauban, ou Damas, ou Maroc, ou

Trébisonde, ou ceux que Biserte envoya de la rive africaine, lorsque

Charlemagne avec tous ses pairs tomba près de Fontarabie.

Ainsi cette armée des esprits, loin de comparaison avec toute mortelle

prouesse, respectait cependant son redoutable chef. Celui-ci au-dessus

du reste par sa taille et sa contenance, superbement dominateur,

s'élevait comme une tour. Sa forme n'avait pas encore perdu toute sa

splendeur originelle; il ne paraissait rien moins qu'un archange tombé,

un excès de gloire obscurcie: comme lorsque le soleil nouvellement

levé, tondu de ses rayons, regarde à travers l'air horizontal et

brumeux; ou tel que cet astre derrière la lune, dans une sombre

éclipse, répand un crépuscule funeste sur la moitié des peuples, et

par la frayeur des révolutions tourmente les rois: ainsi obscurci,

brillait encore au-dessus de tous ses compagnons l'archange. Mais son

visage est labouré des profondes cicatrices de la foudre et

l'inquiétude est assise sur sa joue fanée; sous les sourcils d'un

courage indompté et d'un orgueil patient veille la vengeance. Cruel

était son œil; toutefois il s'en échappait des signes de remords et

de compassion, quand Satan regardait ceux qui partagèrent, ou plutôt

qui suivirent son crime (il les avait vus autrefois bien différents

dans la béatitude), condamnés maintenant pour toujours à avoir leur

lot dans la souffrance! millions d'esprits mis pour sa faute à l'amende

du ciel, et jetés hors des éternelles splendeurs pour sa révolte,

néanmoins demeurés fidèles combien que leur gloire flétrie. Comme

quand le feu du ciel a écorché les chênes de la forêt ou les pins de

la montagne, avec une tête passée à la flamme, leur tronc majestueux,

quoique nu, reste debout sur la lande brûlée.

Satan se prépare à parler; sur quoi les rangs doublés des bataillons

se courbent d'une aile à l'autre aile, et l'entourent à demi de tous

ses pairs: l'attention les rend muets. Trois fois il essaye de

commencer; trois fois, en dépit de sa fierté, des larmes telles que

les anges en peuvent pleurer, débordent. Enfin des mots entrecoupés de

soupirs forcent le passage.

«Ô myriades d'esprits immortels! ô puissances, qui n'avez de pareils

que le Tout-Puissant! il ne fut pas inglorieux, ce combat, bien que

l'événement fût désastreux, comme l'attestent ce séjour et ce

terrible changement, odieux à exprimer. Mais quelle faculté d'esprit,

prévoyant et présageant d'après la profondeur de la connaissance du

passé ou du présent, aurait craint que la force unie de tant de dieux,

de dieux tels que ceux-ci, fût jamais repoussée? Car qui peut croire,

même après cette défaite, que toutes ces légions puissantes, dont

l'exil a rendu le ciel vide, manqueront à se relever, et à

reconquérir leur séjour natal? Quant à moi, toute l'armée céleste

est témoin, si des conseils divers, ou des dangers par moi évités,

ont ruiné nos espérances. Mais celui qui règne monarque dans le ciel

était jusqu'alors demeuré en sûreté assis sur son trône, maintenu

par une ancienne réputation, par le consentement, ou l'usage; il nous

étalait en plein son faste royal, mais il nous cachait sa force, ce qui

nous tenta à notre tentative et causa notre chute.

«Dorénavant nous connaissons sa puissance et nous connaissons la

nôtre, de manière à ne provoquer ni craindre une nouvelle guerre

provoquée. Le meilleur parti qui nous reste est de travailler dans un

secret dessein, à obtenir de la ruse et de l'artifice ce que la force

n'a pas effectué, afin qu'à la longue il apprenne du moins ceci de

nous: Celui qui a vaincu par la force, n'a vaincu qu'à moitié son

ennemi.

«L'espace peut produire de nouveaux mondes: à ce sujet un bruit

courait dans le ciel qu'avant peu le Tout-Puissant avait l'intention de

créer et de placer dans cette création une race, que les regards de sa

préférence favoriseraient à l'égal des fils du ciel. Là, ne fût-ce

que pour découvrir, se fera peut-être notre première irruption; là

où ailleurs: car ce puits infernal ne retiendra jamais des esprits

célestes en captivité, ni l'abîme ne les couvrira longtemps de ses

ténèbres. Mais ces projets doivent être mûris en plein conseil. Plus

d'espoir de paix, car qui songerait à la soumission? Guerre donc!

guerre ouverte ou cachée, doit être résolue.»

Il dit; et pour approuver ses paroles, volèrent en l'air des millions

d'épées flamboyantes, tirées de dessus la cuisse des puissants

chérubins; la lueur subite au loin à l'entour illumine l'enfer: les

démons poussent des cris de rage contre le Très-Haut, et furieux, avec

leurs armes saisies, ils sonnent sur leurs boucliers retentissants le

glas de la guerre, hurlant un défi à la voûte du ciel.

À peu de distance s'élevait une colline dont le sommet terrible

rendait, par intervalles du feu et une roulante fumée; le reste entier

brillait d'une croûte lustrée; indubitable signe que dans les

entrailles de cette colline était cachée une substance métallique,

œuvre du soufre. Là sur les ailes de la vitesse, une nombreuse brigade

se hâte, de même que des bandes de pionniers armés de pics et de

bêches devancent le camp royal pour se retrancher en plaine, ou élever

un rempart. Mammon les conduit; Mammon, le moins élevé des esprits

tombés du ciel, car dans le ciel même ses regards et ses pensées

étaient toujours dirigés en bas; admirant plus la richesse du pavé du

ciel où les pas foulent l'or, que toute chose divine ou sacrée dont on

jouit dans la vision béatifique. Par lui d'abord, les hommes aussi, et

par ses suggestions enseignées, saccagèrent le centre de la terre, et

avec des mains impies pillèrent les entrailles de leur mère, pour des

trésors qu'il vaudrait mieux cacher. Bientôt la bande de Mammon eut

ouvert une large blessure dans la montagne, et extrait de ses flancs des

côtes d'or. Personne ne doit s'étonner si les richesses croissent dans

l'Enfer; ce sol est le plus convenable au précieux poison. Et ici que

ceux qui se vantent des choses mortelles et qui s'en émerveillant

disent Babel et les ouvrages des rois de Memphis; que ceux-là

apprennent combien leurs grands monuments de renommée, de force et

d'art, sont aisément surpassés par les esprits réprouvés: ils

accomplissent en une heure ce que dans un siècle les rois, avec des

labeurs incessants et des mains innombrables, achèvent à peine.

Le Paradis Perdu · 第 2 / 25 段