LE
PARADIS PERDU
DE MILTON
TRADUCTION
DE CHATEAUBRIAND
PARIS
RENAULT ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
48, RUE DE D'ULM. 48
1861
[Figure 01]
TABLE DES MATIÈRES
REMARQUES
LIVRE PREMIER
LIVRE SECOND
LIVRE TROISIÈME
LIVRE QUATRIÈME
LIVRE CINQUIÈME
LIVRE SIXIÈME
LIVRE SEPTIÈME
LIVRE HUITIÈME
LIVRE NEUVIÈME
LIVRE DIXIÈME
LIVRE ONZIÈME
LIVRE DOUZIÈME
LE
PARADIS PERDU
DE MILTON
REMARQUES
Je prie le lecteur de consulter l'Avertissement placé en tête de
l'_Essai sur la Littérature anglaise_, et de revoir dans l'_Essai_
même les chapitres relatifs _à la vie_ et _aux ouvrages de Milton._
Si je n'avais voulu donner qu'une traduction _élégante_ du _Paradis
perdu_, on m'accordera peut-être assez de connaissance de l'art pour
qu'il ne m'eût pas été impossible d'atteindre la hauteur d'une
traduction de cette nature; mais c'est une traduction littérale dans
toute la force du terme que j'ai entreprise, une traduction qu'un enfant
et un poëte pourront suivre sur le texte, ligne à ligne, mot à mot,
comme un dictionnaire ouvert sous leurs yeux. Ce qu'il m'a fallu de
travail pour arriver à ce résultat, pour dérouler une longue phrase
d'une manière lucide sans hacher le style, pour arrêter les périodes
sur la même chute, la même mesure, la même harmonie; ce qu'il m'a
fallu de travail pour tout cela ne peut se dire. Qui m'obligeait à
cette exactitude, dont il y aura si peu de juges et dont on me saura si
peu de gré? Cette conscience que je mets à tout, et qui me remplit de
remords quand je n'ai pas fait ce que j'ai pu faire. J'ai refondu trois
fois la traduction sur le _manuscrit_ et le _placard_; je l'ai remaniée
quatre fois d'un bout à l'autre sur les _épreuves_; tâche que je ne
me serais jamais imposée si je l'eusse d'abord mieux comprise.
Au surplus, je suis loin de croire avoir évité tous les écueils de ce
travail; il est impossible qu'un ouvrage d'une telle étendue, d'une
telle difficulté, ne renferme pas quelque contre-sens. Toutefois, il y
a plusieurs manières d'entendre les mêmes passages; les Anglais
eux-mêmes ne sont pas toujours d'accord sur le texte, comme on peut le
voir dans les glossateurs. Pour éviter de se jeter dans des
controverses interminables, je prie le lecteur de ne pas confondre un
_faux_ sens avec un sens _douteux_ ou susceptible d'interprétations
diverses.
Je n'ai nullement la prétention d'avoir rendu intelligibles des
descriptions empruntées de l'Apocalypse, ou tirées des prophètes,
telles que ces _mers de verre qui sont fondées en vue, ces roues qui
tournent dans des roues, etc._ Pour trouver un sens un peu clair à ces
descriptions, il eu aurait fallu retrancher la moitié: j'ai exprimé le
tout par un rigoureux mot à mot, laissant le champ libre à
l'interprétation des nouveaux Swedenborg qui entendront cela
couramment.
Milton emprunte quelquefois l'ancien jargon italien: _d'autour d'Ève
sont lancés des dards de désir qui souhaite la présence d'Ève._ Je
ne sais pas si c'est le désir qui _souhaite_; ce pourrait bien être le
_dard_; je n'ai donc pu exprimer que ce que je comprenais (si toutefois
je comprenais), étant persuadé qu'on peut comprendre dé pareilles
choses de cent façons.
Si de longs passages présentent des difficultés, quelques traits
rapides n'en offrent pas moins: que signifie ce vers:
Your fear itself of death removes the fear.
«Votre crainte même de la mort écarte la crainte.»
Il y a des commentaires immenses là-dessus; en voici un: «Le serpent
dit: Dieu ne peut vous punir sans cesser d'être juste: s'il n'est plus
juste il n'est plus Dieu; ainsi vous ne devez point craindre sa menace;
autrement vous êtes en contradiction avec vous-même, puisque c'est
précisément votre crainte qui détruit votre crainte.» Le commentateur
ajoute, pour achever l'explication, «qu'il est bien fâché de ne pouvoir
répandre un plus grand jour sur cet endroit.»
Dans l'invocation au commencement du VIIe livre, on lit:
I have presum'd
(An earthly guest) and drawn empireal air,
_Thy temp'ring._
J'ai traduit comme mes devanciers: _tempéré par toi._ Richardson
prétend que Milton fait ici allusion à ces voyageurs qui pour monter
au haut du Ténériffe emportent des éponges mouillées, et se
procurent de cette manière un air respirable; voilà beaucoup
d'autorités: cependant je crois que _Thy temp'ring_ veut dire
simplement _ta température. Thy_ est le pronom possessif, et non le
pronom personnel _thee. Temp'ring_ me semble un mot forgé par Milton,
comme tant d'autres: la _température_ de la muse, son air, son
_élément natal._ Je suis persuadé que c'est là le sens simple et
naturel de la phrase; l'autre sens me paraît un sens subtil et
détourné: toutefois, je n'ai pas osé le rejeter, parce qu'on a tort
quand on a raison contre tout le monde.
Dans la description du cygne, le poëte se sert d'une expression qui
donne également ces deux sens: «_Ses ailes lui servaient de manteau
superbe_,» ou bien: «_Il formait sur l'eau une légère écume._»
J'ai conservé le premier sens, adopté par la plupart des traducteurs,
tout en regrettant l'autre.
Dans l'invocation du livre IX, la ponctuation qui m'a semblé la
meilleure m'a fait adopter un sens nouveau: après ces mots: _Heroic
deemed_, il y a un point et une virgule, de sorte que _chief mastery_ me
paraît devoir être pris, par exclamation, dans un sens ironique: en
effet, la période qui suit est ironique. Le passage devient ainsi
beaucoup plus clair que quand on unit _chief mastery_ avec le membre de
phrase qui le précède.
Vers la fin du dernier discours qu'Adam tient à Ève pour l'engager à
ne pas aller seule au travail, il règne beaucoup d'obscurité; mais je
pense que cette obscurité est ici un grand art du poëte. Adam est
troublé, un pressentiment l'avertit, il ne sait presque plus ce qu'il
dit: il y a quelque chose qui fait frémir dans ces ténèbres étendues
tout à coup sur les pensées du premier homme prêt à accorder la
permission fatale qui doit le perdre lui et sa race.
J'avais songé à mettre à la fin de ma traduction un tableau des
différents sens que l'on peut donner à tels ou tels vers du _Paradis
perdu_, mais j'ai été arrêté par cette question que je n'ai cessé
de me faire dans le cours de mon travail: Qu'importe tout cela aux
lecteurs et aux auteurs d'aujourd'hui? Qu'importe maintenant la
conscience en toute chose? Qui lira mes commentaires? Qui s'en souciera?
J'ai calqué le poëme de Milton à la vitre; je n'ai pas craint de
changer le régime des verbes lorsqu'en restant plus _français_
j'aurais fait perdre à l'original quelque chose de sa précision, de
son originalité ou de son énergie: cela se comprendra mieux par des
exemples.
Le poëte décrit le palais infernal; il dit:
Many a row
Of starry lamps. . . . . . .
. . . . . . . . Yelded light
As from a sky.
J'ai traduit: «Plusieurs rangs de lampes étoilées... émanent la
lumière comme un firmament.» Or je sais qu'_émaner_, en français,
n'est pas un verbe actif: un firmament n'_émane pas de la lumière_, la
lumière _émane d'un firmament_: mais traduisez ainsi, que devient
l'image? Du moins le lecteur pénètre ici dans le génie de la langue
anglaise; il apprend la différence qui existe entre les régimes des
verbes dans cette langue et dans la nôtre.
Souvent, en relisant mes pages j'ai cru les trouver obscures ou
traînantes, j'ai essayé de faire mieux: lorsque la période a été
debout _élégante_ ou _claire_, au lieu de _Milton_ je n'ai rencontré
que _Bitaubé_; ma prose lucide n'était plus qu'une prose commune ou
artificielle, telle qu'on en trouve dans tous les écrits communs du
genre classique. Je suis revenu à ma première traduction. Quand
l'obscurité a été invincible, je l'ai laissée; à travers cette
obscurité on sentira encore le dieu.
Dans le second livre du _Paradis perdu_, on lit ce passage:
No rest: through many a dark and dreary vale
They pass'd and many a region dolorous,
O'er many a frozen, many a fiery Alp,
Rocks, caves, lakes, fens, bogs, dens, and shades of death,
A universe of death, which God by curse
Created evil, for evil only good,
Where all life dies, death lives, and nature breeds,
Perverse, all monstrous, all prodigious things,
Abominable, inutterable, and worse
Than fables yet have feign'd or fear conceiv'd,
Gorgons, and Hydras, and Chimaeras dire.
«Elles traversent maintes vallées sombres et désertes, maintes
régions douloureuses, par-dessus maintes Alpes de glace et maintes
Alpes de feu: rocs, grottes, lacs, mares, gouffres, antres et ombres de
mort; univers de mort, que Dieu dans sa malédiction créa mauvais, bon
pour le mal seulement; univers où toute vie meurt, où toute mort vit,
où la nature perverse engendre toutes choses monstrueuses, toutes
choses prodigieuses, abominables, inexprimables, et pires que ce que la
fable inventa ou la frayeur conçut: gorgones et hydres et chimères
effroyables.»
Ici le mot répété _many_ est traduit par notre vieux mot _maintes_,
qui donne à la fois la traduction littérale et presque la même
consonance. Le fameux vers monosyllabique si admiré des Anglais:
Rocks, caves, lakes, feus, bogs, dens, and shades of death,
J'ai essayé de le rendre par les monosyllabes _rocs, lacs, mares,
gouffres, antres et ombres de mort_, en retranchant les articles. Le
passage rendu de cette manière produit des effets d'harmonie
semblables; mais, j'en conviens, c'est un peu aux dépens de la syntaxe.
Voici le même passage, traduit dans toutes les règles de la grammaire
par Dupré de Saint-Maur:
«En vain traversaient-elles des vallées sombres et hideuses, des
régions de douleur, des montagnes de glace et de feu; en vain
franchissaient-elles des rochers, des fondrières, des lacs, des
précipices et des marais empestés; elles retrouvaient toujours
d'épouvantables ténèbres, les ombres de la mort, que Dieu forma dans
sa colère, au jour qu'il créa les maux inséparables du crime. Elles
ne voyaient que des lieux où la vie expire, et où la mort seule est
vivante: la nature perverse n'y produit rien que d'énorme et de
monstrueux; tout en est horrible, inexprimable, et pire encore que tout
ce que les fables ont feint, ou que la crainte s'est jamais figuré de
Gorgones, d'Hydres et de Chimères dévorantes.»
Je ne parle point de ce que le traducteur prête ici au texte; c'est au
lecteur à voir ce qu'il gagne ou perd par cette paraphrase ou par mon
mot à mot. On peut consulter les autres traductions, examiner ce que
mes prédécesseurs ont _ajouté_ ou _omis_ (car ils passent en
général les endroits difficiles), peut-être en résultera-t-il cette
conviction que la version littérale est ce qu'il y a de mieux pour
faire connaître un auteur tel que Milton.
J'en suis tellement convaincu que dans l'_Essai sur la Littérature
anglaise_, en citant quelques passages du _Paradis perdu_, je me suis
légèrement éloigné du texte: eh bien! qu'on lise les mêmes passages
dans la traduction _littérale_ du poëme, et l'on verra, ce me semble,
qu'ils sont beaucoup mieux rendus, même pour l'harmonie.
Tout le monde, je le sais, a la prétention d'exactitude: je ressemble
peut-être à ce bon abbé Leroy, _curé de Saint-Herbland de Rouen et
prédicateur du roi_: lui aussi a traduit Milton, et en vers! Il dit:
«Pour ce qui est de notre traduction, son principal mérite, comme nous
l'avons dit, _c'est d'être fidèle._»
Or, voici comme il est fidèle, de son propre aveu. Dans les notes du
VIIe chant, on lit: «J'ai substitué ceci à la fable de Bellérophon,
m'étant proposé d'en purger cet ouvrage............ J'ai adapté, au
reste, les plaintes de Milton de façon qu'elles puissent convenir
encore plus à un homme de mérite............ Ici j'ai changé ou
retranché un long récit de l'aventure d'Orphée, mis à mort par les
Bacchantes sur le mont Rhodope.»
_Changer_ ou _retrancher_ l'admirable passage où Milton se compare à
Orphée déchiré par ses ennemis!
«La Muse ne put défendre son fils!»
Je ne crois pas néanmoins qu'il faille aller jusqu'à cette précision
de Luneau de Boisjerman: «Ne pas avoir besoin de répétition, comme
qui serait non de pouvoir d'un seul coup». La traduction interlinéaire
de Luneau est cependant utile; mais il ne faut pas trop s'y fier; car,
par une inadvertance étrange, en suivant le mot à mot, elle fourmille
de contre-sens; souvent la glose au-dessous donne un sons opposé à la
traduction interlinéaire.
Ce que je viens de dire sera mon excuse pour les chicanes de langue que
l'on pourrait me faire. Je passe condamnation sur tout, pourvu qu'on
m'accorde que le portrait, quelque mauvais qu'on le trouve, est
ressemblant.
J'ai déjà signalé[1] les difficultés grammaticales de la langue de
Milton; une des plus grandes vient de l'introduction de plusieurs
nominatifs indirects dans une période régie par un principal
nominatif, de sorte que tout à coup vous trouverez un he, un their qui
vous étonnent, qui vous obligent à un effort de mémoire ou qui vous
forcent à remonter la période pour retrouver la _personne_ ou les
_personnes_ auxquelles ce _he_ ou ce _their_ appartiennent. Une autre
espèce d'obscurité naît de la concision et de l'ellipse; faut-il donc
s'étonner de la variété et des contre-sens des traductions dans ces
passages? Ai-je rencontré plus juste? Je le crois, mais je n'en suis
pas sûr: il ne me paraît même pas clair que Milton ait toujours bien
lui-même rendu sa pensée: ce haut génie s'est contenté quelquefois
de l'à peu près, et il a dit à la foule: «Devine, si tu peux.»
Le nominatif absolu des Grecs, si fréquent dans le style antique de
Milton, est très-inélégant dans notre langue. _Thou Looking on_ pour
_thee Looking on._ Je l'ai cependant employé sans égard à son
étrangeté, aussi frappante en anglais qu'en français.
Les ablatifs absolus du latin dont le _Paradis perdu_ abonde, sont un
peu plus usités dans notre langue; mais en les conservant j'ai parfois
été obligé d'y joindre un des temps du verbe _être_ pour faire
disparaître une amphibologie.
C'est ainsi encore que j'ai complété quelques phrases non complètes.
Milton parle des serpents _qui bouclent Mégère_: force est ici de dire
_qui forment des boucles sur la tête de Mégère._
Bentley prétend que, Milton étant aveugle, les éditeurs ont introduit
dans le _Paradis perdu_ des interpolations qu'il n'a pas connues: c'est
peut-être aller loin; mais il est certain que la cécité du chantre
d'Éden a pu nuire à la correction de son ouvrage. Le poëte composait
la nuit; quand il avait fait quelques vers, il sonnait; sa fille ou sa
femme descendait; il dictait: ce premier jet, qu'il oubliait
nécessairement bientôt après, restait à peu près tel qu'il était
sorti de son génie. Le poëme fut ainsi conduit à sa fin par
inspirations et par dictées; l'auteur ne put en revoir l'ensemble ni
sur le manuscrit ni sur les épreuves. Or il y a des négligences, des
répétitions de mots, des cacophonies qu'on n'aperçoit, et pour ainsi
dire, qu'on n'entend qu'avec l'œil, en parcourant les épreuves. Milton
isolé, sans assistance, sans secours, presque sans amis, était obligé
de faire tous les changements dans son esprit, et de relire son poëme
d'un bout à l'autre dans sa mémoire. Quel prodigieux effort de
souvenir! et combien de fautes ont dû lui échapper!
De là ces phrases inachevées, ces sens incomplets, ces verbes sans
régimes, ces noms et ces pronoms sans relatifs, dont l'ouvrage
fourmille. Le poëte commence une phrase au _singulier_ et l'achève au
_pluriel_, inadvertance qu'il n'aurait jamais commise s'il avait pu voir
les épreuves. Pour rendre en français ces passages, il faut changer
les _nombres_ des pronoms, des noms et des verbes; les personnes qui
connaissent l'art savent combien cela est difficile. Le poëte ayant à
son gré mêlé les nombres, a naturellement donné à ces mots la
quantité et l'euphonie convenables; mais le pauvre traducteur n'a pas
la même faculté; il est obligé de mettre sa phrase sur ses pieds:
s'il opte pour le _singulier_, il tombe dans les verbes de la première
conjugaison, sur un _aima_, sur un _parla_ qui viennent heurter une
voyelle suivante; s'en tient-il _au pluriel?_ il trouve un _aimaient_,
un _parlaient_ qui appesantissent et arrêtent la phrase au moment où
elle devrait voler. Rebuté, accablé de fatigue, j'ai été cent fois
au moment de planter là tout l'ouvrage. Jusqu'ici les traductions de ce
chef-d'œuvre ont été moins de véritables traductions que des
_épitomés_ ou des _amplifications paraphrasées_ dans lesquelles le
sens général s'aperçoit à peine à travers une foule d'idées et
d'images dont il n'y a pas un mot dans le texte. Comme je l'ai dit[2],
on peut se tirer tant bien que mal d'un morceau choisi; mais soutenir
une lutte sans cesse renouvelée pendant douze chants, c'est peut-être
l'œuvre de patience la plus pénible qu'il y ait au monde.
Dans les sujets riants et gracieux, Milton est moins difficile à
entendre, et sa langue se rapproche davantage de la nôtre. Toutefois
les traducteurs ont une singulière monomanie: ils changent les pluriels
en singuliers, les singuliers en pluriels, les adjectifs en substantifs,
les articles en pronoms, les pronoms en articles. Si Milton dit _le_
vent, _l_'arbre, _la_ fleur, _la_ tempête, etc., ils mettent _les_
vents, _les_ arbres, _les_ fleurs, _les_ tempêtes, etc.; s'il dit un
esprit _doux_, ils écrivent la _douceur_ de l'esprit; s'il dit _sa_
voix, ils traduisent _la_ voix, etc. Ce sont là de très-petites choses
sans doute: cependant il arrive, on ne sait comment, que de tels
changements répétés produisent à la fin du poëme une prodigieuse
altération: ces changements donnent au génie de Milton cet air de
lieu-commun qui s'attache à une phraséologie banale.
Je n'ai rien ajouté au texte; j'ai seulement quelquefois été obligé
de suppléer le mot _collectif_ par lequel le poëte a oublié de lier
les parties d'une longue énumération d'objets.
J'ai négligé çà et là des explétives redondantes qui
embarrassaient la phrase sans ajouter à sa beauté, et qui n'étaient
là évidemment que pour la mesure du vers: le sobre et correct Virgile
lui-même a recours à ces explétives. On trouvera dans ma traduction
_synodes, mémoriaux, recordés, conciles_, que les traducteurs n'ont
osé risquer et qu'ils ont rendus par _assemblées, emblèmes,
rappelés, conseils, etc._; c'est à tort, selon moi. Milton avait
l'esprit rempli des idées et des controverses religieuses; quand il
fait parler les démons, il rappelle _ironiquement_ dans son langage les
cérémonies de l'Église romaine; quand il parle _sérieusement_, il
emploie la langue des théologues protestants. Il m'a semblé que cette
observation oblige à traduire avec rigueur l'expression miltonienne,
faute de quoi on ne ferait pas sentir cette partie intégrante du génie
du poëte, la partie religieuse. Ainsi, dans une description du matin,
Milton parle de la charmante heure de _Prime_: je suis persuadé que
_Prime_ est ici le nom d'un office de l'église; il ne veut pas dire
_première_; malgré ma conviction je n'ai pas risqué le mot _prime_,
quoique à mon avis il fasse beauté, en rappelant la prière matinale
du monde chrétien.
L'astre avant-coureur de l'aurore,
Du soleil qui s'approche annonce le retour,
Sous le pâle horizon l'ombre se décolore:
Lève-toi dans nos cœurs, chaste et bienheureux jour.
RACINE.
Une autre beauté, selon moi, qui se tire encore du langage chrétien,
c'est l'affectation de Satan à parler comme le Très-Haut; il dit
toujours ma _droite_ au lieu de mon bras: j'ai mis une grande attention
à rendre ces tours; ils caractérisent merveilleusement l'orgueil du
prince des ténèbres.
Dans les cantiques que le poëte fait chanter aux anges, et qu'il
emprunte de l'Écriture, il suit l'hébreu, et il ramène quelques mots
en refrain au bout du verset: ainsi _praise_ termine presque toutes les
strophes de l'hymne d'Adam et d'Ève au lever du jour. J'ai pris garde
à cela, et je reproduis à la chute le mot _louange_: mes
prédécesseurs n'ayant peut-être pas remarqué le retour de ce mot,
ont fait perdre aux vers leur harmonie lyrique.
Lorsque Milton peint la création il se sert rigoureusement des paroles
de la Genèse, de la traduction anglaise: je me suis servi des mots
français de la traduction de Sacy, quoiqu'ils diffèrent un peu du
texte anglais: en des matières aussi sacrées j'ai cru ne devoir
reproduire qu'un texte approuvé par l'autorité de l'Église.
J'ai employé, comme je l'ai dit encore[3], de vieux mots; j'en ai fait
de nouveaux, pour rendre plus fidèlement le texte; c'est surtout dans
les mots négatifs que j'ai pris cette licence; on trouvera donc
_inadorée, imparité, inabstinence, etc._ On compte cinq ou six cents
mots dans Milton qu'on ne trouve dans aucun dictionnaire anglais.
Johnson, parlant du grand poëte, s'exprime ainsi:
_Through all his greater works there prevails an uniform peculiarity of_
DICTION, _a mode and cast of expression which bears little resemblance to
that of any former writer, and which is so far removed from common
use, that an unlearned reader when he first opens his book, finds himself
surprised by a new language... our language, says Addison, sunk under him._
«Dans tous les plus grands ouvrages de Milton prévalent une uniforme
singularité de diction, un mode et un tour d'expression qui ont peu de
ressemblance avec ceux d'aucun écrivain précédent, et qui sont si
éloignés de l'usage ordinaire, qu'un lecteur non lettré, quand il
ouvre son livre pour la première fois, se trouve surpris par une langue
nouvelle... Notre langue, dit Addison, s'abat (ou _s'enfonce_ ou _coule
bas_) sous lui.»
Milton imite sans cesse les anciens; s'il fallait citer tout ce qu'il
imite, on ferait un in-folio de notes: pourtant quelques notes seraient
curieuses et d'autres seraient utiles pour l'intelligence du texte.
Le poëte, d'après la Genèse, parle de l'esprit qui féconda l'abîme. Du
Bartas avait dit:
D'une même façon l'esprit de l'Éternel
Semble couver ce gouffre.
_L'obscurité_ ou les _ténèbres visibles_ rappellent l'expression de
Sénèque: _non ut per tenebras videamus, sed ut ipsas._
Satan élevant sa tête au-dessus du lac de feu est une image empruntée
à l'Énéide.
_Pectora quorum inter fluctus arrecta._
Milton faisant dire à Satan que régner dans l'Enfer est digne
d'ambition traduit Grotius: _Regnare dignum est ambitu, etsi in
Tartaro._
La comparaison des anges tombés aux feuilles de l'automne est prise de
l'Iliade et de l'Énéide. Lorsque, dans son invocation le poëte
s'écrie qu'il va chanter des choses qui n'ont encore été dites ni en
prose ni en vers, il imite à la fois Lucrèce et Arioste:
Cosa non detta in prosa mai, ne in rima.
Le _lasciate ogni speranza_ est commenté ainsi d'une manière sublime:
Régions de chagrins, obscurité plaintive où l'espérance ne peut
jamais venir, elle qui vient à tous: «_hope never comes that comes to
all._»
Lorsque Milton représente des anges _tournant les uns sur la lance_,
les _autres sur le bouclier_, pour signifier tourner à droite et à
gauche, cette façon de parler poétique est empruntée d'un usage
commun chez les Romains: le légionnaire tenait la lance de la main
droite et le bouclier de la main gauche: _declinare ad hastam vel ad
scutum_; ainsi Milton met à contribution les historiens aussi bien que
les poëtes; et en ayant l'air de ne rien dire, il vous apprend toujours
quelque chose. Remarquez que la plupart des citations que je viens
d'indiquer se trouvent dans les trois cents premiers vers du _Paradis
perdu_: encore ai-je négligé d'autres imitations d'Ézéchiel, de
Sophocle, du Tasse, etc.
Le mot _saison_ dans le poëme doit être quelquefois traduit par le mot
_heure_: le poëte, sans vous le dire, s'est fait Grec, ou plutôt s'est
fait Homère, ce qui lui était tout naturel; il transporte dans le
dialecte anglais une expression hellénique.
Quand il dit que le nom de la femme est tiré de celui de l'homme, qui
le comprendra si l'on ne sait que cela est vrai d'après le texte de la
Vulgate, _virago_, et d'après la langue anglaise, _woman_, ce qui n'est
pas vrai en français. Quand il donne à Dieu l'_empire carré_ et à
Satan l'empire _rond_, voulant par là faire entendre que Dieu gouverne
le ciel et Satan le monde, il faut savoir que saint Jean dans
l'Apocalypse dit: «_Civitas Dei in quadro posita._»
Il y aurait mille autres remarques à faire de cette espèce, surtout à
une époque où les trois quarts des lecteurs ne connaissent pas plus
l'Écriture Sainte et les Pères de l'Église qu'ils ne savent le
chinois.
Jamais style ne fut plus figuré que celui de Milton: ce n'est point
Ève qui est douée d'une majesté virginale, c'est la _majestueuse
virginité_ qui se trouve dans Ève; Adam n'est point inquiet, c'est
l'_inquiétude_ qui agit sur Adam; Satan ne rencontre pas Ève par
hasard, c'est le _hasard_ de Satan qui rencontre Ève; Adam ne veut pas
empêcher Ève de s'absenter, il cherche à dissuader l'_absence_
d'Ève. Les comparaisons, à cause même de ces tours, sont presque
intraduisibles: assez rarement empruntées des images de la nature,
elles sont prises des usages de la société, des travaux du laboureur
et du matelot, des réminiscences de l'histoire et de la mythologie; ce
qui rappelle, pour le dire en passant, que Milton était aveugle, et
qu'il tirait de ses souvenirs une partie de son génie. Une comparaison
admirable, et qui n'appartient qu'à lui, est celle de cet homme sorti
un matin des fumées d'une grande ville pour se promener dans les
fraîches campagnes, au milieu des moissons, des troupeaux, et
rencontrant une jeune fille plus belle que tout cela: c'est Satan
échappé du gouffre de l'Enfer qui rencontre Ève au milieu des
retraites fortunées d'Éden. On voit aussi par la vie de Milton qu'il
remémore dans cette comparaison le temps de sa jeunesse: dans une des
promenades matinales qu'il faisait autour de Londres s'offrit à sa vue
une jeune femme d'une beauté extraordinaire: il en devint
passionnément amoureux, ne la retrouva jamais, et fit le serment de ne
plus aimer.
Au reste, Milton n'était pas toujours logique; il ne faudra pas croire
ma traduction fautive quand les idées manqueront de conséquence et de
justesse.
Ce qu'il faut demander au chantre d'Éden, c'est de la poésie, et de la
poésie la plus haute à laquelle il soit donné à l'esprit humain
d'atteindre; tout vit chez cet homme, les êtres moraux comme les êtres
matériels: dans un combat ce ne sont pas les dards qui voûtent le ciel
ou qui forment une voûte enflammée, ce sont les _sifflements_ mêmes
de ces dards; les personnages n'accomplissent pas des actions, ce sont
leurs _actions_ qui agissent comme si elles étaient elles-mêmes des
personnages. Lorsqu'on est si divinement poëte, qu'on habite au plus
sublime sommet de l'Olympe, la critique est ridicule en essayant de
monter là: les reproches que l'on peut faire à Milton sont des
reproches d'une nature inférieure; ils tiennent de la terre où ce dieu
n'habite pas. Que dans un homme une qualité s'élève à une hauteur
qui domine tout, il n'y a point de taches que cette qualité ne fasse
disparaître dans son éclat immense.
Si Milton, très-admiré en Angleterre, est assez peu lu; s'il est moins
populaire que Shakespeare, qui doit une partie de cette popularité au
rajeunissement qu'il reçoit chaque jour sur la scène, cela tient à la
gravité du poëte, au sérieux du poëme et à la difficulté de
l'idiome miltonien. Milton, comme Homère, parle une langue qui n'est
pas la langue vulgaire; mais avec cette différence que la langue
d'Homère est une langue simple, naturelle, facile à apprendre, au lieu
que la langue de Milton est une langue composée, savante, et dont la
lecture est un véritable travail. Quelques morceaux choisis du _Paradis
perdu_ sont dans la mémoire de tout le monde; mais, à l'exception d'un
millier de vers de cette sorte, il reste onze mille vers qu'on a lus
rapidement, péniblement, ou qu'on n'a jamais lus.
Voilà assez de _remarques_ pour les personnes qui savent l'anglais et
qui attachent quelque prix à ces choses-là; en voilà beaucoup trop
pour la foule des lecteurs: à ceux-ci il importe fort peu qu'on ait
fait ou qu'on n'ait pas fait un contre-sens, et ils se contenteraient
tout aussi bien d'une version commune, amplifiée ou tronquée.
On dit que de nouvelles traductions de Milton doivent bientôt
paraître; tant mieux! on ne saurait trop multiplier un chef-d'œuvre:
mille peintres copient tous les jours les tableaux de Raphaël et de
Michel-Ange. Si les nouveaux traducteurs ont suivi mon système, ils
reproduiront à peu ma traduction; ils feront ressortir les endroits où
je puis m'être trompé: s'ils ont pris le système de la traduction
libre, le mot à mot de mon humble travail sera comme le germe de la
belle fleur qu'ils auront habilement développée.
Me serait-il permis d'espérer que si mon essai n'est pas trop
malheureux, il pourra amener quelque jour une révolution dans la
manière de traduire? Du temps d'Ablancourt les traductions s'appelaient
de _belles infidèles_; depuis ce temps-là on a vu beaucoup
d'infidèles qui n'étaient pas toujours belles: on en viendra
peut-être à trouver que la fidélité, même quand la beauté lui
manque, a son prix.
Il est des génies heureux qui n'ont besoin de consulter personne, qui
produisent sans effort avec abondance des choses parfaites: je n'ai rien
de cette félicité naturelle, surtout en littérature; je n'arrive à
quelque chose qu'avec de longs efforts; je refais vingt fois la même
page, et j'en suis toujours mécontent: mes _manuscrits_ et mes
épreuves sont, par la multitude des corrections et des renvois, de
véritables broderies, dont j'ai moi-même beaucoup de peine à
retrouver le fil[4]. Je n'ai pas la moindre confiance en moi; peut-être
même ai-je trop de facilité à recevoir les avis qu'on veut bien me
donner; il dépend presque du premier venu de me faire changer ou
supprimer tout un passage: je crois toujours que l'on juge et que l'on
voit mieux que moi.
Pour accomplir ma tâche, je me suis environné de toutes les
disquisitions des scoliastes: j'ai lu toutes les traductions
françaises, italiennes et latines que j'ai pu trouver. Les traductions
latines, par la facilité qu'elles ont à rendre _littéralement_ les
mots et à suivre des inversions, m'ont été très-utiles.
J'ai quelques amis que depuis trente ans je suis accoutumé à
consulter: je leur ai encore proposé mes doutes dans ce dernier
travail; j'ai reçu leurs notes et leurs observations; j'ai discuté
avec eux les points difficiles; souvent je me suis rendu à leur
opinion; quelquefois ils sont revenus à la mienne. Il m'est arrivé,
comme à Louis Racine, que les Anglais m'ont avoué ne pas comprendre le
passage sur lequel je les interrogeais. Heureux encore une fois ces
esprits qui savent tout et n'ont besoin de personne; moi, faible, je
cherche des appuis, et je n'ai point oublié le précepte du maître:
Faites choix d'un censeur solide et salutaire
Que la raison conduise et le savoir éclaire,
Et dont le crayon sûr d'abord aille chercher
L'endroit que l'on sent faible et qu'on se veut cacher.
Dans tout ce que je viens de dire, je ne fais point mon apologie, je
cherche seulement une excuse à mes fautes. Un traducteur n'a droit à
aucune gloire; il faut seulement qu'il montre qu'il a été patient,
docile et laborieux.
Si j'ai eu le bonheur de faire connaître Milton à la France, je ne me
plaindrai pas des fatigues que m'a causées l'excès de ces études:
tant il y a cependant que pour éviter de nouveau l'avenir probable
d'une vie fidèle, je ne recommencerais pas un pareil travail;
j'aimerais mieux mille fois subir toute la rigueur de cet avenir.
VERS.
Le vers héroïque anglais consiste dans la mesure sans rime, comme le
vers d'Homère en grec et de Virgile en latin: la rime n'est ni une
adjonction nécessaire ni le véritable ornement d'un poëme ou de bons
vers, spécialement dans un long ouvrage: elle est l'invention d'un âge
barbare, pour relever un méchant sujet ou un mètre boiteux. À la
vérité elle a été embellie par l'usage qu'en ont fait depuis
quelques fameux poëtes modernes, cédant à la coutume; mais ils l'ont
employée à leur grande vexation, gêne et contrainte, pour exprimer
plusieurs choses (et souvent de la plus mauvaise manière) autrement
qu'ils ne les auraient exprimées. Ce n'est donc pas sans cause que
plusieurs poëtes du premier rang, italiens et espagnols, ont rejeté la
rime des ouvrages longs et courts. Ainsi a-t-elle été bannie depuis
longtemps de nos meilleures tragédies anglaises, comme une chose
d'elle-même triviale, sans vraie et agréable harmonie pour toute
oreille juste. Cette harmonie naît du convenable nombre, de la
convenable quantité des syllabes, et du sens passant avec variété
d'un vers à un autre vers; elle ne résulte pas du tintement de
terminaisons semblables; faute qu'évitaient les doctes anciens, tant
dans la poésie que dans l'éloquence oratoire. L'omission de la rime
doit être comptée si peu pour défaut (quoiqu'elle puisse paraître
telle aux lecteurs vulgaires), qu'on la doit regarder plutôt comme le
premier exemple offert en anglais de l'ancienne liberté rendue au
poëme héroïque affranchi de l'incommode et moderne entrave de la
rime.
[Note 1: Avertissement de l'_Essai._]
[Note 2: Avertissement de l'_Essai._]
[Note 3: Avertissement de l'_Essai._]
[Note 4: C'est l'excuse pour les fautes d'impression, si nombreuses dans
mes ouvrages. Les compositeurs fatigués se trompent malgré eux, par la
multitude des changements, des retranchements ou des additions.]
LE PARADIS PERDU
LIVRE PREMIER
ARGUMENT
Ce premier livre expose d'abord brièvement tout le sujet, la
désobéissance de l'homme, et d'après cela la perte du Paradis, où
l'homme était placé. Ce livre parle ensuite de la première cause de
la chute de l'homme, du serpent, ou plutôt de Satan dans le serpent
qui, se révoltant contre Dieu et attirant de son côté plusieurs
légions d'anges, fut, par le commandement de Dieu, précipité du ciel
avec toute sa bande dans le grand abîme. Après avoir passé
légèrement sur ce fait, le poëme ouvre au milieu de l'action: il
présente Satan et ses anges maintenant tombés en enfer. L'enfer n'est
pas décrit ici comme placé dans le centre du monde (car le ciel et la
terre peuvent être supposés n'être pas encore faits et certainement
pas encore maudits), mais dans le lieu des ténèbres extérieures, plus
convenablement appelé Chaos. Là, Satan avec ses anges, couché sur le
lac brûlant, foudroyé et évanoui, au bout d'un certain espace de
temps revient à lui comme de la confusion d'un songe. Il appelle celui
qui, le premier après lui en puissance et en dignité, gît à ses
côtés. Ils confèrent ensemble de leur misérable chute. Satan
réveille toutes ses légions, jusqu'alors demeurées confondues de la
même manière. Elles se lèvent: leur nombre, leur ordre de bataille;
leurs principaux chefs, nommés d'après les idoles connues par la suite
en Chanaan et dans les pays voisins. Satan leur adresse un discours, les
console par l'espérance de regagner le ciel; il leur parle enfin d'un
nouveau monde, d'une nouvelle espèce de créatures qui doivent être un
jour formées selon une antique prophétie ou une tradition répandue
dans le ciel. Que les anges existassent longtemps avant la création
visible, c'était l'opinion de plusieurs anciens Pères. Pour discuter
le sens de la prophétie, et déterminer ce qu'on peut faire en
conséquence, Satan s'en réfère à un grand conseil; ses associés
adhèrent à cet avis: Pandæmonium, palais de Satan, s'élève
soudainement bâti de l'abîme: les pairs infernaux y siègent en
conseil.
La première désobéissance de l'homme et le fruit de cet arbre
défendu dont le mortel goût apporta la mort dans le monde, et tous nos
malheurs, avec la perte d'Éden, jusqu'à ce qu'un homme plus grand nous
rétablît et reconquît le séjour bienheureux, chante, Muse céleste!
Sur le sommet secret d'Oreb et de Sinaï tu inspiras le berger qui le
premier apprit à la race choisie comment, dans le commencement, le Ciel
et la Terre sortirent du chaos. Ou si la colline de Sion, le ruisseau de
Siloë, qui coulait rapidement près de l'oracle de Dieu, te plaisent
davantage, là j'invoque ton aide pour mon chant aventureux: ce n'est
pas d'un vol tempéré qu'il veut prendre l'essor au-dessus des monts
d'Aonie, tandis qu'il poursuit des choses qui n'ont encore été
tentées ni en prose ni en vers.
Et toi, ô Esprit! qui préfère à tous les temples un cœur droit et
pur, instruis-moi, car tu sais! Toi, au premier instant tu étais
présent: avec tes puissantes ailes éployées, comme une colombe tu
couvas l'immense abîme et tu le rendis fécond. Illumine en moi ce qui
est obscur, élève et soutiens ce qui est abaissé, afin que de la
hauteur de ce grand argument je puisse affirmer l'éternelle Providence,
et justifier les voies de Dieu aux hommes.
Dis d'abord, car ni le ciel ni la profonde étendue de l'enfer ne
dérobent rien à ta vue; dis quelle cause, dans leur état heureux si
favorisé du ciel, poussa nos premiers parents à se séparer de leur
Créateur, à transgresser sa volonté pour une seule restriction,
souverains qu'ils étaient du reste du monde. Qui les entraîna à cette
honteuse révolte? L'infernal serpent. Ce fut lui dont la malice animée
d'envie et de vengeance trompa la mère du genre humain: son orgueil
l'avait précipité du ciel avec son armée d'anges rebelles, par le
secours desquels, aspirant à monter en gloire au-dessus de ses pairs il
se flatta d'égaler le Très-Haut, si le Très-Haut s'opposait à lui.
Plein de cet ambitieux projet contre le trône et la monarchie de Dieu,
il alluma au ciel une guerre impie et un combat téméraire, dans une
attente vaine.
Le souverain pouvoir le jeta flamboyant, la tête en bas, de la voûte
éthérée; ruine hideuse et brûlante: il tomba dans le gouffre sans
fond de la perdition, pour y rester chargé de chaînes de diamant, dans
le feu qui punit: il avait osé défier aux armes le Tout-Puissant! Neuf
fois l'espace qui mesure le jour et la nuit aux hommes mortels, lui,
avec son horrible bande, fut étendu vaincu, roulant dans le gouffre
ardent, confondu quoique immortel. Mais sa sentence le réservait encore
à plus de colère, car la double pensée de la félicité perdue et
d'un mal présent à jamais, le tourmente. Il promène autour de lui des
yeux funestes, où se peignent une douleur démesurée et la
consternation, mêlées à l'orgueil endurci et à l'inébranlable
haine.
D'un seul coup d'œil et aussi loin que perce le regard des anges, il
voit le lieu triste dévasté et désert: ce donjon horrible, arrondi de
toute part, comme une grande fournaise flamboyait. De ces flammes point
de lumière! mais des ténèbres visibles servent seulement à
découvrir des vues de malheur; régions de chagrin, obscurité
plaintive, où la paix, où le repos, ne peuvent jamais habiter,
l'espérance jamais venir, elle qui vient à tous! mais là des
supplices sans fin, là un déluge de feu, nourri d'un soufre qui brûle
sans se consumer.
Tel est le lieu que l'éternelle justice prépara pour ces rebelles; ici
elle ordonna leur prison dans les ténèbres extérieures; elle leur fit
cette part trois fois aussi éloignée de Dieu et de la lumière du
ciel, que le centre de la création l'est du pôle le plus élevé. Oh!
combien cette demeure ressemble peu à celle d'où ils tombèrent!
Là bientôt l'archange discerne les compagnons de sa chute, ensevelis
dans les flots et les tourbillons d'une tempête de feu. L'un d'eux se
vautrait parmi les flammes à ses côtés, le premier en pouvoir après
lui et le plus proche en crime: longtemps après connu en Palestine, il
fut appelé Béelzébuth. Le grand ennemi (pour cela nommé Satan dans
le ciel), rompant par ces fières paroles l'horrible silence, commence
ainsi:
«Si tu es celui... Mais combien déchu, combien différent de celui
qui, revêtu d'un éclat transcendant parmi les heureux du royaume de la
lumière, surpassait en splendeur des myriades de brillants esprits!...
Si tu es celui qu'une mutuelle ligue, qu'une seule pensée, qu'un même
conseil, qu'une semblable espérance, qu'un péril égal dans une
entreprise glorieuse, unirent jadis avec moi et qu'un malheur égal unit
à présent dans une égale ruine, tu vois de quelle hauteur, dans quel
abîme, nous sommes tombés! tant il se montra le plus puissant avec son
tonnerre! Mais qui jusqu'alors avait connu l'effet de ces armes
terribles! Toutefois, malgré ces foudres, malgré tout ce que le
vainqueur dans sa rage peut encore m'infliger, je ne me repens point, je
ne change point: rien (quoique changé dans mon éclat extérieur) ne
changera cet esprit fixe, ce haut dédain né de la conscience du
mérite offensé, cet esprit qui me porta à m'élever contre le plus
Puissant, entraînant dans ce conflit furieux la force innombrable
d'esprits armés qui osèrent mépriser sa domination: ils me
préférèrent à lui, opposant à son pouvoir suprême un pouvoir
contraire; et dans une bataille indécise, au milieu des plaines du
ciel, ils ébranlèrent son trône.
«Qu'importe la perte du champ de bataille! tout n'est pas perdu. Une
volonté insurmontable, l'étude de la vengeance, une haine immortelle,
un courage qui ne cédera ni ne se soumettra jamais, qu'est-ce autre
chose que n'être pas subjugué? Cette gloire, jamais sa colère ou sa
puissance ne me l'extorquera. Je ne me courberai point; je ne demanderai
point grâce d'un genou suppliant; je ne déifierai point son pouvoir
qui, par la terreur de ce bras, a si récemment douté de son empire.
Cela serait bas en effet: cela serait une honte et une ignominie
au-dessous même de notre chute! puisque par le destin, la force des
dieux, la substance céleste ne peut périr; puisque l'expérience de ce
grand événement, dans les armes non affaiblies, ayant gagné beaucoup
en prévoyance, nous pouvons, avec plus d'espoir de succès, nous
déterminer à faire, par ruse ou par force, une guerre éternelle,
irréconciliable, à notre grand ennemi, qui triomphe maintenant, et
qui, dans l'excès de sa joie, régnant seul, tient la tyrannie du
Ciel.»
Ainsi partait l'ange apostat, quoique dans la douleur; se vantant à
haute voix, mais déchiré d'un profond désespoir. Et à lui répliqua
bientôt son fier compagnon:
«Ô prince! ô chef de tant de trônes! qui conduisis à la guerre sous
ton commandement les séraphins rangés en bataille! qui, sans frayeur,
dans de formidables actions, mis en péril le Roi perpétuel des cieux
et à l'épreuve son pouvoir suprême, soit qu'il le tînt de la force,
du hasard ou du destin; ô chef! je vois trop bien et je maudis
l'événement fatal qui, par une triste déroute et une honteuse
défaite, nous a ravi le ciel. Toute cette puissante armée est ainsi
plongée dans une horrible destruction, autant que des dieux et des
substances divines peuvent périr; car la pensée et l'esprit demeurent
invincibles, et la vigueur bientôt revient, encore que toute notre
gloire soit éteinte et notre heureuse condition engouffrée ici dans
une infinie misère. Mais quoi? Si lui notre vainqueur (force m'est de
le croire le Tout-Puissant, puisqu'il ne fallait rien moins qu'un tel
pouvoir pour dompter un pouvoir tel que le nôtre), si ce vainqueur nous
avait laissé entiers notre esprit et notre vigueur, afin que nous
puissions endurer et supporter fortement nos peines, afin que nous
puissions suffire à sa colère vengeresse, ou lui rendre un plus rude
service comme ses esclaves par le droit de la guerre, ici, selon ses
besoins, dans le cœur de l'enfer, travailler dans le feu, ou porter ses
messages dans le noir abîme? Que nous servirait alors de sentir notre
force non diminuée ou l'éternité de notre être, pour subir un
éternel châtiment?»
Le grand ennemi répliqua par ces paroles rapides:
«Chérubin tombé, être faible et misérable, soit qu'on agisse ou
qu'on souffre. Mais sois assuré de ceci: faire le bien ne sera jamais
notre tâche; faire toujours le mal sera notre seul délice, comme
étant le contraire de la haute volonté de celui auquel nous
résistons. Si donc sa providence cherche à tirer le bien de notre mal,
nous devons travailler à pervertir cette fin, et à trouver encore dans
le bien les moyens du mal. En quoi souvent nous pourrons réussir de
manière peut-être à chagriner l'ennemi et, si je ne me trompe, à
détourner ses plus profonds conseils de leur but marqué.
«Mais vois! le vainqueur courroucé a rappelé aux portes du ciel ses
ministres de poursuite et de vengeance. La grêle de soufre lancée sur
nous dans la tempête passée, a abattu la vague brûlante qui du
précipice du ciel nous reçut tombants. Le tonnerre, avec ses ailes de
rouges éclairs, et son impétueuse rage, a peut-être épuisé ses
traits, et cesse maintenant, de mugir à travers l'abîme vaste et sans
bornes. Ne laissons pas échapper l'occasion que nous cède le dédain
ou la fureur rassasiée de notre ennemi. Vois-tu au loin cette plaine
sèche, abandonnée et sauvage, séjour de la désolation, vide de
lumière, hors de celle que la lueur de ces flammes noires et bleues lui
jette pâle et effrayante? Là, tendons à sortir des ballottements de
ces vagues de feu; là, reposons-nous, si le repos peut habiter là.
Rassemblant nos légions affligées, examinons comment nous pourrons
dorénavant nuire à notre ennemi, comment nous pourrons réparer notre
perte, surmonter cette affreuse calamité; quel renforcement nous
pouvons tirer de l'espérance, sinon quelle résolution du désespoir.»
Ainsi parlait Satan à son compagnon le plus près de lui, la tête
levée au-dessus des vagues, les yeux étincelants; les autres parties
de son corps affaissées sur le lac, étendues longues et larges,
flottaient sur un espace de plusieurs arpents. En grandeur il était
aussi énorme que celui que les fables appellent, de sa taille
monstrueuse, Titanien, ou né de la Terre, lequel fit la guerre à
Jupiter; Briarée ou Tiphon, dont la caverne s'ouvrait près de
l'ancienne Tarse. Satan égalait encore cette bête de la mer,
Léviathan, que Dieu de toutes ses créatures, fit la plus grande entre
celles qui nagent dans le cours de l'Océan: souvent la bête dort sur
l'écume norwégienne; le pilote de quelque petite barque égarée au
milieu des ténèbres la prend pour une île (ainsi le racontent les
matelots): il fixe l'ancre dans son écorce d'écaille, s'amarre sous le
vent à son côté, tandis que la nuit investit la mer, et retarde
l'aurore désirée. Ainsi, énorme en longueur le chef ennemi gisait
enchaîné sur le lac brûlant; jamais il n'eût pu se lever ou soulever
sa tête, si la volonté et la haute permission du régulateur de tous
les cieux ne l'avaient laissé libre dans ses noirs desseins; afin que
par ses crimes réitérés il amassât sur lui la damnation, alors qu'il
cherchait le mal des autres; afin qu'il pût voir, furieux, que toute sa
malice n'avait servi qu'à faire luire l'infinie bonté, la grâce, la
miséricorde sur l'homme par lui séduit; à attirer sur lui-même,
Satan, triple confusion, colère et vengeance.
Soudain au-dessus du lac l'archange dresse sa puissante stature: de sa
main droite et de sa main gauche, les flammes repoussées en arrière
écartent leurs pointes aiguës, et, roulées en vagues, laissent au
milieu une horrible vallée. Alors, ailes déployées, il dirige son vol
en haut, pesant sur l'air sombre qui sent un poids inaccoutumé,
jusqu'à ce qu'il s'abatte sur la terre aride, si terre était ce qui
toujours brûle d'un feu solide, comme le lac brûle d'un liquide feu.
Telles apparaissent dans leur couleur (lorsque la violence d'un
tourbillon souterrain a transporté une colline arrachée du Pelore ou
des flancs déchirés du tonnant Etna), telles apparaissent les
entrailles combustibles et inflammables qui là concevant le feu, sont
lancées au ciel par l'énergie minérale à l'aide des vents, et
laissent un fond brûlé, tout enveloppé d'infection et de fumée:
pareil fut le sol de repos que toucha Satan de la plante de ses pieds
maudits. Béelzébuth, son compagnon le plus proche, le suit, tous deux
se glorifiant d'être échappés aux eaux stygiennes, comme les dieux,
par leurs propres forces recouvrées, non par la tolérance du suprême
pouvoir.