Tout auprès, sur la plaine, dans maints fourneaux préparés sous

lesquels passe une veine de feu liquide, éclusée du lac, une seconde

troupe avec un art prodigieux fait fondre le minerai massif, sépare

chaque espèce, et écume les scories des lingots d'or. Une troisième

troupe aussi promptement forme dans la terre des moules variés, et de

la matière des bouillants creusets, par une dérivation étonnante,

remplissent chaque profond recoin: ainsi dans l'orgue, par un seul

souffle de vent divisé entre plusieurs rangs de tuyaux, tout le jeu

respire.

Soudain un immense édifice s'éleva de la terre, comme une exhalaison,

au son d'une symphonie charmante et de douces voix: édifice bâti ainsi

qu'un temple, où tout autour étaient placés des pilastres et des

colonnes doriques surchargées d'une architrave d'or: il n'y manquait ni

corniches ni frises avec des reliefs gravés en bosse. Le plafond était

d'or ciselé. Ni Babylone, ni Memphis, dans toute leur gloire

n'égalèrent une pareille magnificence pour enchâsser Bélus ou

Sérapis, leurs dieux, ou pour introniser leurs rois, lorsque l'Égypte

et l'Assyrie rivalisaient de luxe et de richesses.

La masse ascendante arrêta fixe sa majestueuse hauteur: et sur-le-champ

les portes ouvrant leurs battants de bronze, découvrent au large en

dedans ses amples espaces sur un pavé nivelé et poli: sous l'arc de la

voûte pendent, par une subtile magie, plusieurs files de lampes

étoilées et d'étincelants falots qui, nourris de naphte et

d'asphalte, émanent la lumière comme un firmament.

La foule empressée entre en admirant, et les uns vantent l'ouvrage, les

autres l'ouvrier. La main de cet architecte fut connue dans le ciel par

la structure de plusieurs hautes tours où des anges portant le sceptre

faisaient leur résidence et siégeaient comme des princes: le Monarque

suprême les éleva à un tel pouvoir, et les chargea de gouverner,

chacun dans sa hiérarchie, les milices brillantes.

Le même architecte ne fut point ignoré ou sans adorateurs dans

l'antique Grèce; et dans la terre d'Ausonie, les hommes l'appelèrent

Mulciber. Et la Fable disait comment il fut précipité du ciel, jeté

par Jupiter en courroux par-dessus les créneaux de cristal: du matin

jusqu'au midi il roula, du midi jusqu'au soir d'un jour d'été; et avec

le soleil couchant, il s'abattit du zénith, comme une étoile tombante,

dans Lemnos, île de l'Ægée: ainsi les hommes le racontaient, en se

trompant, car la chute de Mulciber, avec cette bande rebelle, avait eu

lieu longtemps auparavant. Il ne lui servit de rien à présent d'avoir

élevé de hautes tours dans le ciel; il ne se sauva point à l'aide de

ses machines; mais il fut envoyé la tête la première, avec sa horde

industrieuse, bâtir dans l'enfer.

Cependant les hérauts ailés, par le commandement du souverain pouvoir,

avec un appareil redoutable, et au son des trompettes, proclament dans

toute l'armée la convocation d'un conseil solennel qui doit se tenir

incontinent à Pandæmonium, la grande capitale de Satan et de ses

pairs. Leurs sommations appellent de chaque bande et de chaque régiment

régulier les plus dignes en rang ou en mérite: ils viennent aussitôt,

par troupes de cent et de mille, avec leurs cortèges. Tous les abords

sont obstrués; les portes et les larges parvis s'encombrent, moins

surtout l'immense salle (quoique semblable à un champ couvert, où de

vaillants champions étaient accoutumés à chevaucher en armes, et

devant le siège du Soudan, à défier la fleur de la chevalerie

païenne, au combat à mort ou au courre d'une lance). L'essaim des

esprits fourmille épais, à la fois sur la terre et dans l'air froissé

du sifflement de leurs ailes bruyantes. Au printemps, quand le soleil

marche avec le Taureau, des abeilles répandent en grappes autour de la

ruche leur populeuse jeunesse: elles voltigent çà et là parmi la

fraîche rosée et les fleurs, ou, sur une planche unie, faubourg de

leur citadelle de paille, nouvellement frottée de baume, elles

discourent et délibèrent de leurs affaires d'État: aussi épaisse la

troupe aérienne fourmillait et était serrée, jusqu'au moment du

signal donné.

Voyez la merveille! ceux qui paraissaient à présent surpasser en

grandeur les géants, fils de la Terre, à présent moindres que les

plus petits nains, s'entassent sans nombre dans un espace étroit: ils

ressemblent à la race des pygmées au-delà de la montagne de l'Inde,

ou bien à des fées dans leur orgie de minuit, à la lisière d'une

forêt ou au bord d'une fontaine, que quelque paysan en retard voit ou

rêve qu'il voit, tandis que sur sa tête la lune siège arbitre et

incline plus près de la terre sa pâle course: appliqués à leurs

danses ou à leurs jeux, ces esprits légers charment l'oreille du

paysan avec une agréable musique; son cœur bat à la fois de joie et

de frayeur.

Ainsi, des esprits incorporels réduisirent à la plus petite proportion

leur stature immense, et furent au large, quoique toujours sans nombre,

dans la salle de cette cour infernale. Mais loin dans l'intérieur, et

dans leurs propres dimensions, semblables à eux-mêmes, les grands

seigneurs séraphiques et les chérubins se réunissent en un lieu

retiré, et en secret conclave; mille demi-dieux assis sur des sièges

d'or, conseil nombreux et complet! Après un court silence et la semonce

lue, la grande délibération commença.

LIVRE SECOND

ARGUMENT

La délibération commencée, Satan examine si une autre bataille doit

être hasardée pour recouvrer le ciel: quelques-uns sont de cet avis,

d'autres en dissuadent. Une troisième proposition, suggérée d'abord

par Satan, est préférée; on conclut à éclaircir la vérité de

cette prophétie ou de cette tradition du ciel, concernant un autre

monde, et une autre espèce de créatures égales ou peu inférieures

aux anges, qui devaient être formées à peu près dans ce temps.

Embarras pour savoir qui sera envoyé à cette difficile recherche.

Satan, leur chef, entreprend seul le voyage; il est honoré et applaudi.

Le conseil ainsi fini, les esprits prennent différents chemins, et

s'occupent à différents exercices suivant que leur inclination les y

porte, pour passer le temps jusqu'au retour de Satan. Celui-ci, dans son

voyage, arrive aux portes de l'enfer; il les trouve fermées, et qui

siégeait là pour les garder. Par qui enfin elles sont ouvertes. Satan

découvre l'immense gouffre entre l'enfer et le ciel. Avec quelles

difficultés il le traverse: dirigé par le Chaos, puissance de ce lieu,

il parvient à la vue du monde nouveau qu'il cherchait.

Haut, sur un tronc d'une magnificence royale, qui effaçait de beaucoup

en éclat la richesse d'Ormus et de l'Inde ou des contrées du splendide

Orient, dont la main la plus opulente fait pleuvoir sur ses rois

barbares les perles et l'or, Satan est assis, porté par le mérite à

cette mauvaise prééminence. Du désespoir si haut élevé au-delà de

l'espérance, il aspire encore plus haut; insatiable de poursuivre une

vaine guerre contre les cieux, et non instruit par son succès, il

déploya de la sorte ses imaginations orgueilleuses:

«Pouvoirs et dominations! divinités du ciel! puisque aucune profondeur

ne peut retenir dans ses abîmes une vigueur immortelle, quoique

opprimés et tombés, je ne regarde pas le ciel comme perdu. De cet

abaissement des vertus célestes relevées paraîtront plus glorieuses

et plus redoutables que s'il n'y avait pas eu de chute, et rassurées

par elles-mêmes contre la crainte d'une seconde catastrophe. Un juste

droit et les lois fixées du ciel m'ont d'abord créé votre chef,

ensuite un choix libre et ce qui, en outre, dans le conseil ou dans le

combat, a été acheté de quelque valeur: cependant notre malheur

est du moins jusque-là assez bien réparé, puisqu'il m'a établi

beaucoup plus en sûreté sur un trône non envié, cédé d'un plein

consentement. Dans le ciel, le plus heureux état qu'une dignité

accompagne, peut attirer la jalousie de chaque inférieur: mais ici qui

envierait celui que la plus haute place expose le plus en avant, comme

votre boulevard, aux coups du Foudroyant, et le condamne à la plus

forte part des souffrances sans terme? Là où il n'est aucun bien à

disputer, là aucune dispute ne peut naître des factions, car nul

sûrement ne réclamera la préséance dans l'enfer; nul dont la portion

du présent malheur est si petite, par un esprit ambitieux n'en

convoitera une plus grande. Donc avec cet avantage pour l'union, et

cette constante fidélité, et cet accord plus ferme qu'il ne peut

l'être dans le ciel, nous venons maintenant réclamer notre juste

héritage d'autrefois; plus assurés de prospérer que si la

prospérité nous en assurait elle-même. Et quelle voie est la

meilleure, la guerre ouverte, ou la guerre cachée? C'est ce que nous

débattrons à présent. Que celui qui peut donner un avis parle.»

Satan se tut; et près de lui Moloch, roi portant le sceptre, se leva;

Moloch, le plus fort, le plus furieux des esprits qui combattirent dans

le ciel, à présent plus furieux par le désespoir. Sa prétention est

d'être réputé égal en force à l'Éternel, et, plutôt que d'être

moins, il ne se souciait pas du tout d'exister: délivré de ce soin

d'être, il était délivré de toute crainte. De Dieu, ou de l'enfer,

ou de pire que l'enfer il ne tenait compte: et d'après cela il

prononça ces mots:

«Mon avis est pour la guerre ouverte: aux ruses très inexpert, point

ne m'en vante. Que ceux-là qui en ont besoin, trament, mais quand il en

est besoin, non à présent. Car tandis qu'ils sont assis complotant

faudra-t-il que des millions d'esprits qui restent debout armés, et

soupirant après le signal de la marche, languissent ici fugitifs du

ciel et acceptent pour leur demeure cette sombre et infâme caverne de

la honte, prison d'une tyrannie qui règne par nos retardements! Non:

plutôt armés de la furie et des flammes de l'enfer, tous à la fois,

au-dessus des remparts du ciel, préférons de nous frayer un chemin

irrésistible, transformant nos tortures en des armes affreuses contre

l'auteur de ces tortures: alors pour répondre au bruit de son foudre

tout-puissant, il entendra le tonnerre infernal, et pour éclairs il

verra un feu noir et l'horreur lancés d'une égale rage parmi ses

anges, son trône même enveloppé du bitume du Tartare et d'une flamme

étrange, tourments par lui-même inventés. Mais peut-être la route

paraît difficile et roide pour escalader à tire d'aile un ennemi plus

élevé! Ceux qui se l'imaginent peuvent se souvenir (si le breuvage

assoupissant de ce lac d'oubli ne les engourdit pas encore) que de notre

propre mouvement nous nous élevons à notre siège natif; la descente

et la chute nous sont contraires. Dernièrement, lorsque le fier ennemi

pendait sur notre arrière-garde rompue, nous insultant, et qu'il nous

poursuivait à travers le gouffre, qui n'a senti avec quelle contrainte

et quel vol laborieux nous nous coulions bas ainsi? L'ascension est donc

aisée.

«On craint l'événement: faudra-t-il encore provoquer notre plus fort

à chercher quel pire moyen sa colère peut trouver à notre

destruction, s'il est en enfer une crainte d'être détruit davantage?

Que peut-il y avoir de pis que d'habiter ici, chassés de la félicité,

condamnés dans ce gouffre abhorré à un total malheur; dans ce gouffre

où les ardeurs d'un feu inextinguible doivent nous éprouver sans

espérance de finir, nous les vassaux de sa colère, quand le fouet

inexorable et l'heure de la torture nous appellent au châtiment? Plus

détruits que nous ne le sommes, nous serions entièrement anéantis; il

nous faudrait expirer. Que craignons-nous donc? Pourquoi

balancerions-nous à allumer son plus grand courroux, qui, monté à la

plus grande fureur, nous consumerait et annihilerait à la fois notre

substance? beaucoup plus heureux que d'être misérables et éternels!

Ou si notre substance est réellement divine et ne peut cesser d'être,

nous sommes dans la pire condition de ce côté-ci du néant, et nous

avons la preuve que notre pouvoir suffît pour troubler son ciel et pour

alarmer par des incursions perpétuelles son trône fatal, quoique

inaccessible: si ce n'est là la victoire, du moins c'est vengeance.»

Il finit en sourcillant; et son regard dénonçait une vengeance

désespérée, une dangereuse guerre pour tout ce qui serait moins que

des dieux. Du côté opposé se leva Bélial, d'une contenance plus

gracieuse et plus humaine.

Les deux n'ont pas perdu une plus belle créature: il semblait créé

pour la dignité et les grands exploits; mais en lui tout était faux et

vide, bien que sa langue distillât la manne, qu'il pût faire passer la

plus mauvaise raison pour la meilleure, embrouiller et déconcerter les

plus mûrs conseils. Car ses pensées étaient basses; ingénieux aux

vices, mais craintif et lent aux actions plus nobles: toutefois il

plaisait à l'oreille, et avec un accent persuasif il commença ainsi:

«Je serais beaucoup pour la guerre ouverte, ô pairs, comme ne restant

point en arrière en fait de haine, si ce qui a été allégué comme

principale raison pour nous déterminer à une guerre immédiate,

n'était pas plus propre à m'en dissuader, et ne me semblait être de

sinistre augure pour tout le succès: celui qui excelle le plus dans les

faits d'armes, plein de méfiance dans ce qu'il conseille et dans la

chose en quoi il excelle, fonde son courage sur le désespoir et sur un

entier anéantissement, comme le but auquel il vise, après quelque

cruelle revanche.

«Premièrement, quelle revanche? Les tours du ciel sont remplies de

gardes armés, qui rendent tout accès impossible. Souvent leurs

légions campent au bord de l'abîme, ou d'une aile obscure fouillent au

loin et au large les royaumes de la nuit, sans crainte de surprise.

Quand nous nous ouvririons un chemin par la force; quand tout l'enfer

sur nos pas se lèverait dans la plus noire insurrection, pour confondre

la plus pure lumière du ciel; notre grand ennemi tout incorruptible

demeurerait encore sur son trône non souillé, et la substance

éthérée, incapable de tache saurait bientôt expulser son mal et

purger le ciel du feu inférieur victorieux.

«Ainsi repoussés, notre finale espérance est un plat désespoir: il

nous faut exciter le Tout-Puissant vainqueur à épuiser toute sa rage

et à en finir avec nous; nous devons mettre notre soin à n'être plus;

triste soin! Car qui voudrait perdre, quoique remplies de douleur, cette

substance intellectuelle, ces pensées qui errent à travers

l'éternité, pour périr, englouti et perdu dans les larges entrailles

de la nuit incréée, privé de sentiment et de mouvement? Et qui sait,

même quand cela serait bon, si notre ennemi courroucé peut et veut

nous donner cet anéantissement? Comment il le peut est douteux; comment

il ne le voudra jamais est sûr. Voudra-t-il, lui si sage, lâcher à la

fois son ire, apparemment par impuissance et par distraction, pour

accorder à ses ennemis ce qu'ils désirent et pour anéantir dans sa

colère ceux que sa colère sauve afin de les punir sans fin?

«Qui nous arrête donc? disent ceux qui conseillent la guerre? Nous

sommes jugés, réservés, destinés à un éternel malheur. Quoi que

nous fassions, que pouvons-nous souffrir de plus? que pouvons-nous

souffrir de pis?

«Est-ce donc le pire des états que d'être ainsi siégeant, ainsi

délibérant, ainsi en armes? Ah! quand nous fuyions, vigoureusement

poursuivis et frappés du calamiteux tonnerre du ciel, et quand nous

suppliions l'abîme de nous abriter, cet enfer nous paraissait alors un

refuge contre ces blessures; ou quand nous demeurions enchaînés sur le

lac brûlant, certes, c'était un pire état!--Que serait-ce si

l'haleine qui alluma ces pâles feux se réveillait, leur soufflait une

septuple rage et nous rejetait dans les flammes; ou si là-haut la

vengeance intermittente réarmait sa droite rougie pour nous tourmenter?

Que serait-ce si tous ses trésors s'ouvraient et si ce firmament de

l'enfer versait ses cataractes de feu; horreurs suspendues menaçant un

jour nos têtes de leur effroyable chute? Tandis que nous projetons ou

conseillons une guerre glorieuse, saisis peut-être par une tempête

brûlante, nous serons lancés et chacun sur un roc transfixés jouets

et proies des tourbillons déchirants, ou plongés à jamais,

enveloppés de chaînes, dans ce bouillant océan. Là nous y

converserons avec nos soupirs éternels, sans répit, sans miséricorde,

sans relâche pendant des siècles, dont la fin ne peut être espérée:

notre condition serait pire.

«Ma voix vous dissuadera donc pareillement de la guerre ouverte ou

cachée. Car que peut la force ou la ruse contre Dieu, ou qui peut

tromper l'esprit de celui dont l'œil voit tout d'un seul regard? De la

hauteur des deux il s'aperçoit et se rit de nos délibérations vaines,

non moins tout-puissant qu'il est à résister à nos forces qu'habile

à déjouer nos ruses et nos complots.

«Mais vivrons-nous ainsi avilis? La race du ciel restera-t-elle ainsi

foulée aux pieds, ainsi bannie, condamnée à supporter ici ces

chaînes et ces tourments?... Cela vaut mieux que quelque chose de pire,

selon moi, puisque nous sommes subjugués par l'inévitable sort et le

décret tout-puissant, la volonté du vainqueur. Pour souffrir, comme

pour agir, notre force est pareille; la loi qui en a ordonné ainsi

n'est pas injuste: ceci dès le commencement aurait été compris si

nous avions été sages en combattant un si grand ennemi, et quand ce

qui pouvait arriver était si douteux.

«Je ris quand ceux qui sont hardis et aventureux à la lance se font

petits lorsqu'elle vient à leur manquer; ils craignent d'endurer ce

qu'ils savent pourtant devoir suivre: l'exil, ou l'ignominie, ou les

chaînes, ou les châtiments, loi de leur vainqueur.

«Tel est à présent notre sort; lequel si nous pouvons nous y

soumettre et le supporter, notre suprême ennemi pourra, avec le temps,

adoucir beaucoup sa colère; et peut-être si loin de sa présence, ne

l'offensant pas, il ne pensera pas à nous, satisfait de la punition

subie. De là ces feux cuisants se ralentiront, si son souffle ne ranime

pas leurs flammes. Notre substance, pure alors, surmontera la vapeur

insupportable, ou y étant accoutumée ne la sentira plus, ou bien

encore altérée à la longue, et devenue conforme aux lieux en

tempérament et en nature, elle se familiarisera avec la brûlante

ardeur qui sera vide de peine. Cette horreur deviendra douceur, cette

obscurité, lumière. Sans parler de l'espérance que le vol sans fin

des jours à venir peut nous apporter des chances, des changements

valant la peine d'être attendus: puisque notre lot présent peut passer

pour heureux, quoiqu'il soit mauvais, de mauvais il ne deviendra pas

pire, si nous ne nous attirons pas nous-mêmes plus de malheurs.»

Ainsi Bélial, par des mots revêtus du manteau de la raison,

conseillait un ignoble repos, paisible bassesse, non la paix. Après

lui, Mammon parla:

«Nous faisons la guerre (si la guerre est le meilleur parti), ou pour

détrôner le roi du ciel, ou pour regagner nos droits perdus.

Détrôner le roi du ciel, nous pouvons espérer cela, quand le Destin

d'éternelle durée cédera à l'inconstant Hasard, et quand le Chaos

jugera le différend. Le premier but, vain à espérer, prouve que le

second est aussi vain; car est-il pour nous une place dans l'étendue du

ciel, à moins que nous ne subjuguions le Monarque suprême du ciel?

Supposons qu'il s'adoucisse, qu'il fasse grâce à tous, sur la promesse

d'une nouvelle soumission, de quel œil pourrions-nous, humiliés,

demeurer en sa présence, recevoir l'ordre, strictement imposé de

glorifier son trône en murmurant des hymnes, de chanter à sa divinité

des _alléluia_ forcés, tandis que lui siégera impérieusement notre

souverain envié; tandis que son autel exhalera des parfums d'ambroisie

et des fleurs d'ambroisie, nos serviles offrandes? Telle sera notre

tâche dans le ciel, telles seront nos délices. Oh! combien ennuyeuse

une éternité ainsi consumée en adorations offertes à celui qu'on

hait!

«N'essayons donc pas de ravir de force ce qui obtenu par le

consentement serait encore inacceptable, même dans le ciel, l'honneur

d'un splendide vasselage! Mais cherchons plutôt notre bien en nous; et

vivons de notre fond pour nous-mêmes, libres quoique dans ce vaste

souterrain, ne devant compte à personne, préférant une dure liberté

au joug léger d'une pompe servile. Notre grandeur alors sera beaucoup

plus frappante, lorsque nous créerons de grandes choses avec de

petites, lorsque nous ferons sortir l'utile du nuisible, un état

prospère d'une fortune adverse; lorsque dans quelque lieu que ce soit,

nous lutterons contre le mal, et tirerons l'aise de la peine, par le

travail et la patience.

«Craignons-nous ce monde profond d'obscurité? Combien de fois parmi

les nuages noirs et épais le souverain Seigneur du ciel s'est-il plu à

résider, sans obscurcir sa gloire, à couvrir son trône de la majesté

des ténèbres d'où rugissent les profonds tonnerres en réunissant

leur rage: le ciel alors ressemble à l'enfer! De même qu'il imite

notre nuit, ne pouvons-nous, quand il nous plaira, imiter sa lumière?

Ce sol désert ne manque point de trésor caché, diamants et or; nous

ne manquons point non plus d'habileté ou d'art pour en étaler la

magnificence: et qu'est-ce que le ciel peut montrer de plus? Nos

supplices aussi par longueur de temps peuvent devenir notre élément,

ces flammes cuisantes devenir aussi bénignes qu'elles sont aujourd'hui

cruelles; notre nature se peut changer dans la lueur, ce qui doit

éloigner de nous nécessairement le sentiment de la souffrance. Tout

nous invite donc aux conseils pacifiques et à l'établissement d'un

ordre stable: nous examinerons comment en sûreté nous pouvons le mieux

adoucir nos maux présents, eu égard à ce que nous sommes et au lieu

où nous sommes, renonçant entièrement à toute idée de guerre. Vous

avez mon avis.»

À peine a-t-il cessé de parler qu'un murmure s'élève dans

l'assemblée: ainsi lorsque les rochers creux retiennent le son des

vents tumultueux qui toute la nuit, ont soulevé la mer, alors leur

cadence rauque berce les matelots excédés des veilles, et dont la

barque, ou la pinasse, par fortune, a jeté l'ancre dans une baie

rocailleuse, après la tempête: de tels applaudissements furent ouïs

quand Mammon finit, et son discours plaisait, conseillant la paix; car

un autre champ de bataille était plus craint des esprits rebelles que

l'enfer, tant la frayeur du tonnerre et de l'épée de Michel agissait

encore sur eux! Et ils ne désiraient pas moins de fonder cet empire

inférieur qui pourrait s'élever par la politique et le long progrès

du temps rival de l'empire opposé du ciel.

Quand Belzébuth s'en aperçut (nul, Satan excepté, n'occupe un plus

haut rang), il se leva avec une contenance sérieuse, et, en se levant

il sembla une colonne d'État. Profondément sur son front sont gravés

les soins publics et la réflexion; le conseil d'un prince brillait

encore sur son visage majestueux, bien qu'il ne soit plus qu'une ruine.

Sévère, il se tient debout, montrant ses épaules d'Atlas, capables de

porter le poids des plus puissantes monarchies. Son regard commande à

l'auditoire, et tandis qu'il parle, il attire l'attention, calme comme

la nuit ou comme le midi d'un jour d'été.

«Trônes et puissances impériales, enfants du ciel, vertus

éthérées, devons-nous maintenant renoncer à ces titres, et,

changeant de style, nous appeler princes de l'enfer? Car le vote

populaire incline à demeurer ici et à fonder ici un croissant empire:

sans doute, tandis que nous rêvons! nous ne savons donc pas que le Roi

du ciel nous a assigné ce lieu, notre donjon, non comme une retraite

sûre (hors de l'atteinte de son bras puissant, pour y vivre affranchis

de toute juridiction du ciel dans une nouvelle ligue formée contre son

trône), mais pour y demeurer dans le plus étroit esclavage, quoique si

loin de lui, sous le joug inévitable réservé à sa multitude captive?

Quant à lui, soyez-en certains, dans la hauteur des cieux ou dans la

profondeur de l'abîme, il régnera le premier et le dernier, seul roi,

n'ayant perdu par notre révolte aucune partie de son royaume. Mais sur

l'enfer il étendra son empire, et il nous gouvernera ici avec un

sceptre de fer, comme il gouverne avec un sceptre d'or les habitants du

ciel.

Le Paradis Perdu · 第 3 / 25 段