lesquels passe une veine de feu liquide, éclusée du lac, une seconde
troupe avec un art prodigieux fait fondre le minerai massif, sépare
chaque espèce, et écume les scories des lingots d'or. Une troisième
troupe aussi promptement forme dans la terre des moules variés, et de
la matière des bouillants creusets, par une dérivation étonnante,
remplissent chaque profond recoin: ainsi dans l'orgue, par un seul
souffle de vent divisé entre plusieurs rangs de tuyaux, tout le jeu
respire.
Soudain un immense édifice s'éleva de la terre, comme une exhalaison,
au son d'une symphonie charmante et de douces voix: édifice bâti ainsi
qu'un temple, où tout autour étaient placés des pilastres et des
colonnes doriques surchargées d'une architrave d'or: il n'y manquait ni
corniches ni frises avec des reliefs gravés en bosse. Le plafond était
d'or ciselé. Ni Babylone, ni Memphis, dans toute leur gloire
n'égalèrent une pareille magnificence pour enchâsser Bélus ou
Sérapis, leurs dieux, ou pour introniser leurs rois, lorsque l'Égypte
et l'Assyrie rivalisaient de luxe et de richesses.
La masse ascendante arrêta fixe sa majestueuse hauteur: et sur-le-champ
les portes ouvrant leurs battants de bronze, découvrent au large en
dedans ses amples espaces sur un pavé nivelé et poli: sous l'arc de la
voûte pendent, par une subtile magie, plusieurs files de lampes
étoilées et d'étincelants falots qui, nourris de naphte et
d'asphalte, émanent la lumière comme un firmament.
La foule empressée entre en admirant, et les uns vantent l'ouvrage, les
autres l'ouvrier. La main de cet architecte fut connue dans le ciel par
la structure de plusieurs hautes tours où des anges portant le sceptre
faisaient leur résidence et siégeaient comme des princes: le Monarque
suprême les éleva à un tel pouvoir, et les chargea de gouverner,
chacun dans sa hiérarchie, les milices brillantes.
Le même architecte ne fut point ignoré ou sans adorateurs dans
l'antique Grèce; et dans la terre d'Ausonie, les hommes l'appelèrent
Mulciber. Et la Fable disait comment il fut précipité du ciel, jeté
par Jupiter en courroux par-dessus les créneaux de cristal: du matin
jusqu'au midi il roula, du midi jusqu'au soir d'un jour d'été; et avec
le soleil couchant, il s'abattit du zénith, comme une étoile tombante,
dans Lemnos, île de l'Ægée: ainsi les hommes le racontaient, en se
trompant, car la chute de Mulciber, avec cette bande rebelle, avait eu
lieu longtemps auparavant. Il ne lui servit de rien à présent d'avoir
élevé de hautes tours dans le ciel; il ne se sauva point à l'aide de
ses machines; mais il fut envoyé la tête la première, avec sa horde
industrieuse, bâtir dans l'enfer.
Cependant les hérauts ailés, par le commandement du souverain pouvoir,
avec un appareil redoutable, et au son des trompettes, proclament dans
toute l'armée la convocation d'un conseil solennel qui doit se tenir
incontinent à Pandæmonium, la grande capitale de Satan et de ses
pairs. Leurs sommations appellent de chaque bande et de chaque régiment
régulier les plus dignes en rang ou en mérite: ils viennent aussitôt,
par troupes de cent et de mille, avec leurs cortèges. Tous les abords
sont obstrués; les portes et les larges parvis s'encombrent, moins
surtout l'immense salle (quoique semblable à un champ couvert, où de
vaillants champions étaient accoutumés à chevaucher en armes, et
devant le siège du Soudan, à défier la fleur de la chevalerie
païenne, au combat à mort ou au courre d'une lance). L'essaim des
esprits fourmille épais, à la fois sur la terre et dans l'air froissé
du sifflement de leurs ailes bruyantes. Au printemps, quand le soleil
marche avec le Taureau, des abeilles répandent en grappes autour de la
ruche leur populeuse jeunesse: elles voltigent çà et là parmi la
fraîche rosée et les fleurs, ou, sur une planche unie, faubourg de
leur citadelle de paille, nouvellement frottée de baume, elles
discourent et délibèrent de leurs affaires d'État: aussi épaisse la
troupe aérienne fourmillait et était serrée, jusqu'au moment du
signal donné.
Voyez la merveille! ceux qui paraissaient à présent surpasser en
grandeur les géants, fils de la Terre, à présent moindres que les
plus petits nains, s'entassent sans nombre dans un espace étroit: ils
ressemblent à la race des pygmées au-delà de la montagne de l'Inde,
ou bien à des fées dans leur orgie de minuit, à la lisière d'une
forêt ou au bord d'une fontaine, que quelque paysan en retard voit ou
rêve qu'il voit, tandis que sur sa tête la lune siège arbitre et
incline plus près de la terre sa pâle course: appliqués à leurs
danses ou à leurs jeux, ces esprits légers charment l'oreille du
paysan avec une agréable musique; son cœur bat à la fois de joie et
de frayeur.
Ainsi, des esprits incorporels réduisirent à la plus petite proportion
leur stature immense, et furent au large, quoique toujours sans nombre,
dans la salle de cette cour infernale. Mais loin dans l'intérieur, et
dans leurs propres dimensions, semblables à eux-mêmes, les grands
seigneurs séraphiques et les chérubins se réunissent en un lieu
retiré, et en secret conclave; mille demi-dieux assis sur des sièges
d'or, conseil nombreux et complet! Après un court silence et la semonce
lue, la grande délibération commença.
LIVRE SECOND
ARGUMENT
La délibération commencée, Satan examine si une autre bataille doit
être hasardée pour recouvrer le ciel: quelques-uns sont de cet avis,
d'autres en dissuadent. Une troisième proposition, suggérée d'abord
par Satan, est préférée; on conclut à éclaircir la vérité de
cette prophétie ou de cette tradition du ciel, concernant un autre
monde, et une autre espèce de créatures égales ou peu inférieures
aux anges, qui devaient être formées à peu près dans ce temps.
Embarras pour savoir qui sera envoyé à cette difficile recherche.
Satan, leur chef, entreprend seul le voyage; il est honoré et applaudi.
Le conseil ainsi fini, les esprits prennent différents chemins, et
s'occupent à différents exercices suivant que leur inclination les y
porte, pour passer le temps jusqu'au retour de Satan. Celui-ci, dans son
voyage, arrive aux portes de l'enfer; il les trouve fermées, et qui
siégeait là pour les garder. Par qui enfin elles sont ouvertes. Satan
découvre l'immense gouffre entre l'enfer et le ciel. Avec quelles
difficultés il le traverse: dirigé par le Chaos, puissance de ce lieu,
il parvient à la vue du monde nouveau qu'il cherchait.
Haut, sur un tronc d'une magnificence royale, qui effaçait de beaucoup
en éclat la richesse d'Ormus et de l'Inde ou des contrées du splendide
Orient, dont la main la plus opulente fait pleuvoir sur ses rois
barbares les perles et l'or, Satan est assis, porté par le mérite à
cette mauvaise prééminence. Du désespoir si haut élevé au-delà de
l'espérance, il aspire encore plus haut; insatiable de poursuivre une
vaine guerre contre les cieux, et non instruit par son succès, il
déploya de la sorte ses imaginations orgueilleuses:
«Pouvoirs et dominations! divinités du ciel! puisque aucune profondeur
ne peut retenir dans ses abîmes une vigueur immortelle, quoique
opprimés et tombés, je ne regarde pas le ciel comme perdu. De cet
abaissement des vertus célestes relevées paraîtront plus glorieuses
et plus redoutables que s'il n'y avait pas eu de chute, et rassurées
par elles-mêmes contre la crainte d'une seconde catastrophe. Un juste
droit et les lois fixées du ciel m'ont d'abord créé votre chef,
ensuite un choix libre et ce qui, en outre, dans le conseil ou dans le
combat, a été acheté de quelque valeur: cependant notre malheur
est du moins jusque-là assez bien réparé, puisqu'il m'a établi
beaucoup plus en sûreté sur un trône non envié, cédé d'un plein
consentement. Dans le ciel, le plus heureux état qu'une dignité
accompagne, peut attirer la jalousie de chaque inférieur: mais ici qui
envierait celui que la plus haute place expose le plus en avant, comme
votre boulevard, aux coups du Foudroyant, et le condamne à la plus
forte part des souffrances sans terme? Là où il n'est aucun bien à
disputer, là aucune dispute ne peut naître des factions, car nul
sûrement ne réclamera la préséance dans l'enfer; nul dont la portion
du présent malheur est si petite, par un esprit ambitieux n'en
convoitera une plus grande. Donc avec cet avantage pour l'union, et
cette constante fidélité, et cet accord plus ferme qu'il ne peut
l'être dans le ciel, nous venons maintenant réclamer notre juste
héritage d'autrefois; plus assurés de prospérer que si la
prospérité nous en assurait elle-même. Et quelle voie est la
meilleure, la guerre ouverte, ou la guerre cachée? C'est ce que nous
débattrons à présent. Que celui qui peut donner un avis parle.»
Satan se tut; et près de lui Moloch, roi portant le sceptre, se leva;
Moloch, le plus fort, le plus furieux des esprits qui combattirent dans
le ciel, à présent plus furieux par le désespoir. Sa prétention est
d'être réputé égal en force à l'Éternel, et, plutôt que d'être
moins, il ne se souciait pas du tout d'exister: délivré de ce soin
d'être, il était délivré de toute crainte. De Dieu, ou de l'enfer,
ou de pire que l'enfer il ne tenait compte: et d'après cela il
prononça ces mots:
«Mon avis est pour la guerre ouverte: aux ruses très inexpert, point
ne m'en vante. Que ceux-là qui en ont besoin, trament, mais quand il en
est besoin, non à présent. Car tandis qu'ils sont assis complotant
faudra-t-il que des millions d'esprits qui restent debout armés, et
soupirant après le signal de la marche, languissent ici fugitifs du
ciel et acceptent pour leur demeure cette sombre et infâme caverne de
la honte, prison d'une tyrannie qui règne par nos retardements! Non:
plutôt armés de la furie et des flammes de l'enfer, tous à la fois,
au-dessus des remparts du ciel, préférons de nous frayer un chemin
irrésistible, transformant nos tortures en des armes affreuses contre
l'auteur de ces tortures: alors pour répondre au bruit de son foudre
tout-puissant, il entendra le tonnerre infernal, et pour éclairs il
verra un feu noir et l'horreur lancés d'une égale rage parmi ses
anges, son trône même enveloppé du bitume du Tartare et d'une flamme
étrange, tourments par lui-même inventés. Mais peut-être la route
paraît difficile et roide pour escalader à tire d'aile un ennemi plus
élevé! Ceux qui se l'imaginent peuvent se souvenir (si le breuvage
assoupissant de ce lac d'oubli ne les engourdit pas encore) que de notre
propre mouvement nous nous élevons à notre siège natif; la descente
et la chute nous sont contraires. Dernièrement, lorsque le fier ennemi
pendait sur notre arrière-garde rompue, nous insultant, et qu'il nous
poursuivait à travers le gouffre, qui n'a senti avec quelle contrainte
et quel vol laborieux nous nous coulions bas ainsi? L'ascension est donc
aisée.
«On craint l'événement: faudra-t-il encore provoquer notre plus fort
à chercher quel pire moyen sa colère peut trouver à notre
destruction, s'il est en enfer une crainte d'être détruit davantage?
Que peut-il y avoir de pis que d'habiter ici, chassés de la félicité,
condamnés dans ce gouffre abhorré à un total malheur; dans ce gouffre
où les ardeurs d'un feu inextinguible doivent nous éprouver sans
espérance de finir, nous les vassaux de sa colère, quand le fouet
inexorable et l'heure de la torture nous appellent au châtiment? Plus
détruits que nous ne le sommes, nous serions entièrement anéantis; il
nous faudrait expirer. Que craignons-nous donc? Pourquoi
balancerions-nous à allumer son plus grand courroux, qui, monté à la
plus grande fureur, nous consumerait et annihilerait à la fois notre
substance? beaucoup plus heureux que d'être misérables et éternels!
Ou si notre substance est réellement divine et ne peut cesser d'être,
nous sommes dans la pire condition de ce côté-ci du néant, et nous
avons la preuve que notre pouvoir suffît pour troubler son ciel et pour
alarmer par des incursions perpétuelles son trône fatal, quoique
inaccessible: si ce n'est là la victoire, du moins c'est vengeance.»
Il finit en sourcillant; et son regard dénonçait une vengeance
désespérée, une dangereuse guerre pour tout ce qui serait moins que
des dieux. Du côté opposé se leva Bélial, d'une contenance plus
gracieuse et plus humaine.
Les deux n'ont pas perdu une plus belle créature: il semblait créé
pour la dignité et les grands exploits; mais en lui tout était faux et
vide, bien que sa langue distillât la manne, qu'il pût faire passer la
plus mauvaise raison pour la meilleure, embrouiller et déconcerter les
plus mûrs conseils. Car ses pensées étaient basses; ingénieux aux
vices, mais craintif et lent aux actions plus nobles: toutefois il
plaisait à l'oreille, et avec un accent persuasif il commença ainsi:
«Je serais beaucoup pour la guerre ouverte, ô pairs, comme ne restant
point en arrière en fait de haine, si ce qui a été allégué comme
principale raison pour nous déterminer à une guerre immédiate,
n'était pas plus propre à m'en dissuader, et ne me semblait être de
sinistre augure pour tout le succès: celui qui excelle le plus dans les
faits d'armes, plein de méfiance dans ce qu'il conseille et dans la
chose en quoi il excelle, fonde son courage sur le désespoir et sur un
entier anéantissement, comme le but auquel il vise, après quelque
cruelle revanche.
«Premièrement, quelle revanche? Les tours du ciel sont remplies de
gardes armés, qui rendent tout accès impossible. Souvent leurs
légions campent au bord de l'abîme, ou d'une aile obscure fouillent au
loin et au large les royaumes de la nuit, sans crainte de surprise.
Quand nous nous ouvririons un chemin par la force; quand tout l'enfer
sur nos pas se lèverait dans la plus noire insurrection, pour confondre
la plus pure lumière du ciel; notre grand ennemi tout incorruptible
demeurerait encore sur son trône non souillé, et la substance
éthérée, incapable de tache saurait bientôt expulser son mal et
purger le ciel du feu inférieur victorieux.
«Ainsi repoussés, notre finale espérance est un plat désespoir: il
nous faut exciter le Tout-Puissant vainqueur à épuiser toute sa rage
et à en finir avec nous; nous devons mettre notre soin à n'être plus;
triste soin! Car qui voudrait perdre, quoique remplies de douleur, cette
substance intellectuelle, ces pensées qui errent à travers
l'éternité, pour périr, englouti et perdu dans les larges entrailles
de la nuit incréée, privé de sentiment et de mouvement? Et qui sait,
même quand cela serait bon, si notre ennemi courroucé peut et veut
nous donner cet anéantissement? Comment il le peut est douteux; comment
il ne le voudra jamais est sûr. Voudra-t-il, lui si sage, lâcher à la
fois son ire, apparemment par impuissance et par distraction, pour
accorder à ses ennemis ce qu'ils désirent et pour anéantir dans sa
colère ceux que sa colère sauve afin de les punir sans fin?
«Qui nous arrête donc? disent ceux qui conseillent la guerre? Nous
sommes jugés, réservés, destinés à un éternel malheur. Quoi que
nous fassions, que pouvons-nous souffrir de plus? que pouvons-nous
souffrir de pis?
«Est-ce donc le pire des états que d'être ainsi siégeant, ainsi
délibérant, ainsi en armes? Ah! quand nous fuyions, vigoureusement
poursuivis et frappés du calamiteux tonnerre du ciel, et quand nous
suppliions l'abîme de nous abriter, cet enfer nous paraissait alors un
refuge contre ces blessures; ou quand nous demeurions enchaînés sur le
lac brûlant, certes, c'était un pire état!--Que serait-ce si
l'haleine qui alluma ces pâles feux se réveillait, leur soufflait une
septuple rage et nous rejetait dans les flammes; ou si là-haut la
vengeance intermittente réarmait sa droite rougie pour nous tourmenter?
Que serait-ce si tous ses trésors s'ouvraient et si ce firmament de
l'enfer versait ses cataractes de feu; horreurs suspendues menaçant un
jour nos têtes de leur effroyable chute? Tandis que nous projetons ou
conseillons une guerre glorieuse, saisis peut-être par une tempête
brûlante, nous serons lancés et chacun sur un roc transfixés jouets
et proies des tourbillons déchirants, ou plongés à jamais,
enveloppés de chaînes, dans ce bouillant océan. Là nous y
converserons avec nos soupirs éternels, sans répit, sans miséricorde,
sans relâche pendant des siècles, dont la fin ne peut être espérée:
notre condition serait pire.
«Ma voix vous dissuadera donc pareillement de la guerre ouverte ou
cachée. Car que peut la force ou la ruse contre Dieu, ou qui peut
tromper l'esprit de celui dont l'œil voit tout d'un seul regard? De la
hauteur des deux il s'aperçoit et se rit de nos délibérations vaines,
non moins tout-puissant qu'il est à résister à nos forces qu'habile
à déjouer nos ruses et nos complots.
«Mais vivrons-nous ainsi avilis? La race du ciel restera-t-elle ainsi
foulée aux pieds, ainsi bannie, condamnée à supporter ici ces
chaînes et ces tourments?... Cela vaut mieux que quelque chose de pire,
selon moi, puisque nous sommes subjugués par l'inévitable sort et le
décret tout-puissant, la volonté du vainqueur. Pour souffrir, comme
pour agir, notre force est pareille; la loi qui en a ordonné ainsi
n'est pas injuste: ceci dès le commencement aurait été compris si
nous avions été sages en combattant un si grand ennemi, et quand ce
qui pouvait arriver était si douteux.
«Je ris quand ceux qui sont hardis et aventureux à la lance se font
petits lorsqu'elle vient à leur manquer; ils craignent d'endurer ce
qu'ils savent pourtant devoir suivre: l'exil, ou l'ignominie, ou les
chaînes, ou les châtiments, loi de leur vainqueur.
«Tel est à présent notre sort; lequel si nous pouvons nous y
soumettre et le supporter, notre suprême ennemi pourra, avec le temps,
adoucir beaucoup sa colère; et peut-être si loin de sa présence, ne
l'offensant pas, il ne pensera pas à nous, satisfait de la punition
subie. De là ces feux cuisants se ralentiront, si son souffle ne ranime
pas leurs flammes. Notre substance, pure alors, surmontera la vapeur
insupportable, ou y étant accoutumée ne la sentira plus, ou bien
encore altérée à la longue, et devenue conforme aux lieux en
tempérament et en nature, elle se familiarisera avec la brûlante
ardeur qui sera vide de peine. Cette horreur deviendra douceur, cette
obscurité, lumière. Sans parler de l'espérance que le vol sans fin
des jours à venir peut nous apporter des chances, des changements
valant la peine d'être attendus: puisque notre lot présent peut passer
pour heureux, quoiqu'il soit mauvais, de mauvais il ne deviendra pas
pire, si nous ne nous attirons pas nous-mêmes plus de malheurs.»
Ainsi Bélial, par des mots revêtus du manteau de la raison,
conseillait un ignoble repos, paisible bassesse, non la paix. Après
lui, Mammon parla:
«Nous faisons la guerre (si la guerre est le meilleur parti), ou pour
détrôner le roi du ciel, ou pour regagner nos droits perdus.
Détrôner le roi du ciel, nous pouvons espérer cela, quand le Destin
d'éternelle durée cédera à l'inconstant Hasard, et quand le Chaos
jugera le différend. Le premier but, vain à espérer, prouve que le
second est aussi vain; car est-il pour nous une place dans l'étendue du
ciel, à moins que nous ne subjuguions le Monarque suprême du ciel?
Supposons qu'il s'adoucisse, qu'il fasse grâce à tous, sur la promesse
d'une nouvelle soumission, de quel œil pourrions-nous, humiliés,
demeurer en sa présence, recevoir l'ordre, strictement imposé de
glorifier son trône en murmurant des hymnes, de chanter à sa divinité
des _alléluia_ forcés, tandis que lui siégera impérieusement notre
souverain envié; tandis que son autel exhalera des parfums d'ambroisie
et des fleurs d'ambroisie, nos serviles offrandes? Telle sera notre
tâche dans le ciel, telles seront nos délices. Oh! combien ennuyeuse
une éternité ainsi consumée en adorations offertes à celui qu'on
hait!
«N'essayons donc pas de ravir de force ce qui obtenu par le
consentement serait encore inacceptable, même dans le ciel, l'honneur
d'un splendide vasselage! Mais cherchons plutôt notre bien en nous; et
vivons de notre fond pour nous-mêmes, libres quoique dans ce vaste
souterrain, ne devant compte à personne, préférant une dure liberté
au joug léger d'une pompe servile. Notre grandeur alors sera beaucoup
plus frappante, lorsque nous créerons de grandes choses avec de
petites, lorsque nous ferons sortir l'utile du nuisible, un état
prospère d'une fortune adverse; lorsque dans quelque lieu que ce soit,
nous lutterons contre le mal, et tirerons l'aise de la peine, par le
travail et la patience.
«Craignons-nous ce monde profond d'obscurité? Combien de fois parmi
les nuages noirs et épais le souverain Seigneur du ciel s'est-il plu à
résider, sans obscurcir sa gloire, à couvrir son trône de la majesté
des ténèbres d'où rugissent les profonds tonnerres en réunissant
leur rage: le ciel alors ressemble à l'enfer! De même qu'il imite
notre nuit, ne pouvons-nous, quand il nous plaira, imiter sa lumière?
Ce sol désert ne manque point de trésor caché, diamants et or; nous
ne manquons point non plus d'habileté ou d'art pour en étaler la
magnificence: et qu'est-ce que le ciel peut montrer de plus? Nos
supplices aussi par longueur de temps peuvent devenir notre élément,
ces flammes cuisantes devenir aussi bénignes qu'elles sont aujourd'hui
cruelles; notre nature se peut changer dans la lueur, ce qui doit
éloigner de nous nécessairement le sentiment de la souffrance. Tout
nous invite donc aux conseils pacifiques et à l'établissement d'un
ordre stable: nous examinerons comment en sûreté nous pouvons le mieux
adoucir nos maux présents, eu égard à ce que nous sommes et au lieu
où nous sommes, renonçant entièrement à toute idée de guerre. Vous
avez mon avis.»
À peine a-t-il cessé de parler qu'un murmure s'élève dans
l'assemblée: ainsi lorsque les rochers creux retiennent le son des
vents tumultueux qui toute la nuit, ont soulevé la mer, alors leur
cadence rauque berce les matelots excédés des veilles, et dont la
barque, ou la pinasse, par fortune, a jeté l'ancre dans une baie
rocailleuse, après la tempête: de tels applaudissements furent ouïs
quand Mammon finit, et son discours plaisait, conseillant la paix; car
un autre champ de bataille était plus craint des esprits rebelles que
l'enfer, tant la frayeur du tonnerre et de l'épée de Michel agissait
encore sur eux! Et ils ne désiraient pas moins de fonder cet empire
inférieur qui pourrait s'élever par la politique et le long progrès
du temps rival de l'empire opposé du ciel.
Quand Belzébuth s'en aperçut (nul, Satan excepté, n'occupe un plus
haut rang), il se leva avec une contenance sérieuse, et, en se levant
il sembla une colonne d'État. Profondément sur son front sont gravés
les soins publics et la réflexion; le conseil d'un prince brillait
encore sur son visage majestueux, bien qu'il ne soit plus qu'une ruine.
Sévère, il se tient debout, montrant ses épaules d'Atlas, capables de
porter le poids des plus puissantes monarchies. Son regard commande à
l'auditoire, et tandis qu'il parle, il attire l'attention, calme comme
la nuit ou comme le midi d'un jour d'été.
«Trônes et puissances impériales, enfants du ciel, vertus
éthérées, devons-nous maintenant renoncer à ces titres, et,
changeant de style, nous appeler princes de l'enfer? Car le vote
populaire incline à demeurer ici et à fonder ici un croissant empire:
sans doute, tandis que nous rêvons! nous ne savons donc pas que le Roi
du ciel nous a assigné ce lieu, notre donjon, non comme une retraite
sûre (hors de l'atteinte de son bras puissant, pour y vivre affranchis
de toute juridiction du ciel dans une nouvelle ligue formée contre son
trône), mais pour y demeurer dans le plus étroit esclavage, quoique si
loin de lui, sous le joug inévitable réservé à sa multitude captive?
Quant à lui, soyez-en certains, dans la hauteur des cieux ou dans la
profondeur de l'abîme, il régnera le premier et le dernier, seul roi,
n'ayant perdu par notre révolte aucune partie de son royaume. Mais sur
l'enfer il étendra son empire, et il nous gouvernera ici avec un
sceptre de fer, comme il gouverne avec un sceptre d'or les habitants du
ciel.