j’appellerai, si l’on veut, la popularité domestique. Un homme--rien de
plus fréquent--est adoré de sa femme, de ses enfants, de sa belle-mère
(j’ai vu cela), de quelques amis. C’est le dernier des bohèmes, des
fous, des égoïstes et des apaches. Rien n’irrite davantage l’honnête
homme dévoué aux siens et dont toutes les vertus sont méconnues et, qui
plus est, attribuées à son voisin, le bohème et l’apache. Il en est
ainsi, s’il y a une providence, précisément _pour que_ l’honnête homme
ne tienne pas compte de la sympathie de ses semblables et pour qu’il ne
donne pas dans la morale sentimentale.
Tant y a que la morale sentimentale porte en elle un terrible germe
d’erreur.
_Mais_, si l’on fait intervenir dans la morale sentimentale le sentiment
de l’honneur et du respect, comme font évidemment tous ceux qui ont tenu
compte de cette morale, alors elle se transforme immédiatement. Si l’on
suppose que l’on ne sera aimé qu’en proportion de sa vertu et de son
honneur, qu’en proportion de ce qui _devrait_ en effet vous faire aimer,
alors il n’y a rien de plus raisonnable que la morale sentimentale. La
morale sentimentale est fondée par des moralistes naïfs sur la sympathie
humaine, non telle qu’elle est, mais telle qu’elle devrait être; non
telle qu’elle est, mais telle qu’elle serait si elle avait honte de ce
qu’elle est. Et comme, malgré tout, il arrive que la sympathie humaine
ne se trompe pas et va en effet là où elle devrait aller toujours;
comme, surtout, elle se trompe sur l’application de ses sentiments et
souvent aime bien par amour de la vertu et de l’honneur, mais des gens
qui en sont absolument dépourvus et à qui elle les attribue, le
moraliste a été un peu autorisé, pourvu qu’il fût un peu myope, à dire:
soyez sûrs que la sympathie humaine tend toujours à la vertu et à
l’honneur (ce qui est à peu près vrai), et si vous vous sentez l’objet
de la sympathie, concluez (c’est ici qu’est l’erreur) que vous êtes
vertueux, et donc recherchez la sympathie de vos semblables.
C’est ainsi que la morale de l’honneur rejoint la morale de la
sympathie, à la condition que la sympathie soit bien placée. On peut
dire que tout le théâtre de Corneille est fondé sur la morale de la
sympathie, car ce que les héros et héroïnes recherchent, c’est bien
d’être aimés; seulement ils ont le culte de l’honneur et sont persuadés,
et avec raison, que ceux qu’ils aiment l’ont aussi et qu’ils ne seront
aimés qu’en raison de leur culte pour l’honneur, qu’ils ne seront aimés
qu’_en l’honneur_ comme d’autres ne sont aimés qu’en Dieu. Dans ces
conditions, morale d’honneur et morale de sympathie se confondent. La
morale de l’honneur _est_ la morale de sympathie elle-même, à supposer
que les sympathies sont morales et à ne vouloir que de celles qui le
sont.
La morale de l’honneur peut encore bien s’accorder avec le stoïcisme.
Elle le complète. Elle en accepte complètement le principe: lutte contre
toi-même; car il est bien évident que la première _distinction_ que nous
devions et aussi que nous puissions chercher, c’est celle qui consiste à
ne point s’aimer et à n’être point désarmé contre soi-même par le
sentiment de ses mérites. De plus, nous avons vu que la morale de
l’honneur, dans ce désir qu’elle inspire à l’homme de se distinguer
d’êtres inférieurs à lui, ou d’êtres supposés inférieurs à lui, ne
laisse pas de lui indiquer un être particulièrement dont il doit se
distinguer, à savoir lui-même, qu’il doit dépasser, à savoir lui-même,
qu’il doit surmonter, à savoir lui-même et, jusqu’à ce point, la morale
de l’honneur, non seulement donne la main au stoïcisme, mais elle est le
stoïcisme.--Passé ce point, elle le complète _et lui donne son sens_.
Car enfin pourquoi lutter contre ses passions et se surmonter soi-même?
--Pour cela même, pour dompter ses passions.
--Mais, c’est un sport!
--C’est un beau sport.
--C’est donc de la beauté que vous voulez faire? Il y a d’autres
manières, peut-être moins sombres et moins tristes de faire de la
beauté.
--Pour dompter les passions qui sont laides.
--C’est donc de la beauté que vous voulez faire. Il y a d’autres
manières, et moins sombres, et moins tristes, de faire de la beauté, et
peut-être même avec ces passions que vous méprisez.
--Pour ne pas être dévoré par les passions, ce qui rend malheureux.
--C’est donc le bonheur que vous recherchez? Vous êtes des épicuriens.
Ils ont pourtant raison; seulement ils ne songent pas à introduire dans
la loi du devoir le vrai sentiment qui la vivifie. Ils connaissent très
bien ce sentiment, mais ils ne le reconnaissent pas; je veux dire qu’ils
l’éprouvent, mais qu’ils ne le démêlent point. C’est bien par honneur
que vous agissez; c’est bien pour vous distinguer d’autres êtres jugés
par vous inférieurs à vous et de vous-même jugé par vous inférieur à ce
que vous pourriez devenir; de telle sorte que, de victoire en victoire,
d’homme surmonté en homme surmonté, se réalise ce sage parfait qui est
un Dieu; c’est bien pour cela que vous agissez, certainement; mais vous
ne l’avez pas suffisamment démêlé et, manque de cela, votre morale
paraît quelque chose comme un jeu sublime.
Elle se comprend elle-même dès qu’elle sait qu’elle est le _nisus_
éternel de l’humanité voulant toujours laisser quelque chose derrière
elle.
Et remarquez que le reproche, qu’on fait avec quelque apparence de
raison à votre morale, à savoir d’être trop individualiste et de ne
guère pousser l’homme au dévouement envers ses semblables, disparaît
aussitôt quand c’est d’honneur que l’on parle et non plus seulement de
vertu stoïque. L’homme d’honneur comprend, il me semble, de soi-même, de
par le sentiment qui le remplit, qu’il ne se distinguera et qu’il ne
méritera son propre respect, que quand, non content d’étrangler ses
passions dans sa cave et de s’abstenir et de supporter et de s’isoler,
il agira sur les autres dans le sens de l’amélioration morale. Vous le
faites, certes, par votre prédication; mais il est évidemment honorable
de le faire par l’action, par l’élaboration des législations meilleures,
par la répression et la correction et le relèvement des peuples qui
entraveraient le progrès de la civilisation morale, etc.
Et... vous le faites par la prédication! Pourquoi le faites-vous? Je ne
sais pas trop. La prédication suppose qu’on veut une humanité tout
entière pénétrée des préceptes qu’on lui présente. Voudriez-vous que
toute l’humanité s’abstînt et supportât, c’est-à-dire fût composée
d’individus isolés les uns des autres, et c’est-à-dire ne fût plus
l’humanité? Votre morale, si excellente, conduit à faire un genre humain
d’ascètes anachorètes. Aussi ne visez-vous point l’humanité en prêchant.
Vous visez le petit nombre de ceux qui sont capables de vivre comme
vous, mais qui n’y ont pas encore songé, laissant volontairement de côté
la majorité du genre humain. Je rêve mieux pour vous et je dis qu’il y a
au fond de vos principes mêmes un principe de vie qui pourrait être
proposé à l’humanité tout entière: guerre aux passions, non pour se
faire invincibles, mais pour vaincre le mal sous toutes ses formes. Quel
mal? Le mal de déchoir.
Ainsi la morale de l’honneur replacée dans le stoïcisme, et je dis
replacée parce qu’elle y est chez elle, fait un stoïcisme élargi,
agrandi, plus actif et plus vivant.
* * * * *
La morale de l’honneur peut rectifier et compléter de même la
morale-science-et-art-des-mœurs. Il est dans votre nature, car vous êtes
surtout un savant, un studieux, de considérer la «réalité morale», les
mœurs des hommes, principalement pour les étudier, car vous êtes un
savant, un studieux, mais aussi pour en tirer une leçon à l’usage des
hommes et même au vôtre. Fort bien. Or vous n’en tirerez aucune leçon,
du moins j’ai cru le démontrer, si vous ne les rapportez pas, comme à
une pierre de touche, comme à un instrument de contrôle, comme à un
instrument de jugement, à un idéal de mœurs que vous vous serez formé.
Bon gré mal gré, vous ferez intervenir cet idéal dans tout projet, si
modeste soit-il, «d’amélioration» de vos semblables ou de vous-même, que
vous aurez fait. Or, cet idéal, quel sera-t-il? Un des idéals,
assurément, que les diverses morales que nous avons examinées ont
inventés et proposés aux hommes. Or j’ai cru montrer qu’ils ont tous
quelque chose d’insuffisant; nous voilà ramenés à l’idéal honneur comme
étant celui qu’inconsciemment peut-être vous consulterez à chaque
amélioration de détail, que vous, très modeste et ne voulant procéder
que par progrès insensibles, vous proposerez.
Mais je dis que, particulièrement vous, c’est à l’idéal honneur que vous
vous adresserez instinctivement, et peut-être sans le savoir, dès que
vous ferez de «l’art moral». Car vous, peut-être avec raison, vous
n’êtes pas un sentimental, et vous n’êtes pas un eudémoniste et ne
croyez guère au bonheur; et vous n’êtes pas un poète et vous n’êtes
guère partisan de la vie expansive ou de la vie intense et violente;
vous êtes un sage très modéré dans ses ambitions pour l’humanité et un
peu sceptique sur les puissances de l’humanité. Soyez sûr qu’à quoi vous
songerez, qu’à quoi vous songez plus ou moins consciemment toutes les
fois que vous envisagez une amélioration possible, c’est à ceci: plus
d’_humanité_ entre les hommes, moins de violences, moins de
meurtrissures, moins de cruautés. Comme vous êtes surtout _instruit_ des
mœurs des hommes, vous êtes ennemi de ce que vous voyez bien qui leur
fait faire le plus de sottises, à savoir de leurs passions basses et
leurs passions hautes, et c’est assurément à un certain milieu et
entre-deux que vous voudriez les arrêter, avec un progrès lent dans ce
sens. Or c’est à l’instinct de l’honneur que, dans ce dessein, vous
faites appel. Toutes vos améliorations se ramèneront à ceci: soyez
corrects, soyez dignes, n’admettez pas des institutions qui sentent la
vengeance, c’est-à-dire l’animalité, qui sentent l’ambition désordonnée,
c’est-à-dire la sauvagerie, qui sentent la torpeur et l’inertie,
c’est-à-dire la végétalité et même la végétalité inférieure. Tout cela
c’est de l’honneur d’homme et de l’honneur que peuvent comprendre les
hommes de toutes classes et de tout rang, ce qui est précisément ce
qu’il vous faut.
Et voyez comme aussitôt que ce principe est, je ne dirai pas introduit
auprès de vous, car vous l’avez, mais mieux connu, mieux saisi, votre
préoccupation principale prend tout son sens. Certes, on n’a jamais
assez connu les mœurs des hommes pour adapter et ajuster à chacune de
leurs tendances, dans la mesure juste, comme correctif, le principe de
l’honneur: «Il est digne de vous, qui êtes ambitieux, de l’être d’une
façon qui vous distingue de l’ambitieux vulgaire; il est digne de vous,
qui êtes colérique, de ne l’être que contre ce qui est bas et vil, pour
vous distinguer de ceux qui le sont d’une façon puérile et infantile;
etc.» La science des mœurs devient alors le diagnostic, qui n’est jamais
assez informé, et l’art moral devient une médication employant une
panacée, mot qui fera sourire, mais une panacée a formes multiples et
toujours appropriée au tempérament du malade. L’art des mœurs est l’art
d’introduire dans les mœurs autant de sentiment de l’honneur qu’elles en
pourront comporter dans telle situation donnée, ce qui comporte les
connaître à fond et avoir mesuré toutes leurs faiblesses et toutes leurs
forces.
* * * * *
La morale de l’honneur s’accommode encore de la morale de Guyau, de la
morale expansion de la vie, et elle la complète heureusement. La morale
c’est la vie en beauté. Je le veux bien; mais à quoi reconnaîtrons-nous
la beauté? Quel sera le criterium de la beauté? C’est ce que Guyau n’a
jamais dit, et c’est pour cela que sa morale reste flottante, parce que
_ce qui semble beau_ est partout et par conséquent tout est moral. Mais
si nous arrivons à savoir ce qui est humainement beau et si nous
démêlons que ce qui est humainement beau c’est tout ce qui nous élève
au-dessus de quelque chose jugé par nous indigent; comme le sens de la
beauté et le sens de la vie et le sens de la vie belle se fait lumineux
et presque précis! Et comme alors, oui, je puis dire: être moral c’est
vivre; vivre véritablement étant augmenter en moi la valeur de la vie.
Car maintenant, j’ai en mains une _valeur_, ce que je n’avais pas tout à
l’heure. Il a suffi de cela, mais c’était tout, pour que le système,
sans changer en soi, eût toute sa vertu. Il me dirigeait vraiment de
tous les côtés; il me dirige maintenant de tous les côtés encore, mais
avec une boussole très exacte qui me fait éviter les écueils de chaque
région et dans chaque région me fait voguer par une mer sûre vers des
terres fécondes.
* * * * *
Puisque Nietzsche, comme M. Fouillée a raison de le dire, a un point de
départ qui n’est pas très différent de celui de Guyau, si tant est qu’il
ne soit pas le même, de la morale de l’honneur appliquée au
nietzschéisme, nous dirons à peu près la même chose. La morale de Guyau
devient la morale de l’honneur dès que par la beauté de la vie on entend
l’honneur, et la morale de Nietzsche est la morale de l’honneur
elle-même si, ce qui n’est pas certain, mais ce qui est probable, par
héroïsme il a entendu la joie de l’honneur qui se satisfait. Si nous
rencontrions toujours les formules favorites de Nietzsche quand nous
exposions la doctrine de l’honneur comme principe de la morale, c’est
que tout ce qui est signe de force est signe de force morale, et tout ce
qui est exercice de force est exercice de force morale, à une certaine
condition, et qu’il ne reste plus à savoir que pour quelle cause et dans
quel dessein la force se met en action, pour savoir si elle est morale
ou si elle ne l’est pas; et le seul tort de Nietzsche, considérable il
est vrai, est d’avoir cru que la force est morale en soi, ou, puisqu’il
récuse le mot moral, d’avoir cru que la force est, en soi, la bonne
règle de notre développement.
Il a dit, en bon Allemand négateur du droit: «Vous dites que c’est la
bonne cause qui justifie la guerre? Je vous dis que c’est la bonne
guerre qui sanctifie toute cause.» Voilà ce qui nous sépare; mais s’il
avait compris une fois pleinement ce qu’à chaque instant il est tout
près de comprendre, que la force se trompe sur elle-même comme la
faiblesse, et qu’il faut à la force un criterium de son bon ou mauvais
emploi, toutes ses directions générales le menaient à préconiser et à
introniser la force noble, et c’est-à-dire celle qui se méprise
elle-même quand elle n’est pas conforme à l’honneur. Et c’est ce qu’il
dit lui-même le jour où à sa formule: «L’homme est quelque chose qui
doit se surmonter», laquelle toute seule n’est encore rien, il ajoute:
«Que votre amour de la vie soit l’amour de vos plus hautes espérances et
que votre plus haute espérance soit la plus haute pensée de la vie»,
équation entre l’amour de la vie élevée et l’amour de ce qu’on espère de
la vie, c’est-à-dire un progrès sur soi-même.
Tous les «signes de noblesse» de Nietzsche sont des signes du désir chez
l’homme de se distinguer de ceux qui sont contents d’eux-mêmes, et aussi
de soi-même trop facilement content de soi. Et comme son stoïcisme est
un stoïcisme d’action, que ce stoïcisme d’action soit dominé et dirigé
par ce sentiment que l’homme doit se dominer et dominer les autres pour
l’honneur de l’humanité, toute sa philosophie devient celle du courage
au service du bien.
Elle devient celle de Montaigne en un jour de stoïcisme chrétien: «O la
vile chose et abjecte que l’homme s’il ne s’élève au-dessus de
l’humanité!--Voilà un bon mot et un utile désir, mais pareillement
absurde; car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée
plus grande que le bras et d’espérer enjamber plus que l’étendue de nos
jambes, cela est impossible et monstrueux, ni que l’homme se monte
au-dessus de soi et de l’humanité; car il ne peut voir que de ses yeux
et saisir que de ses prises. Il s’élèvera si Dieu lui prête
extraordinairement la main; il s’élèvera, abondamment et renonçant à ses
propres moyens et se laissant hausser et soulever par des moyens
purement célestes. C’est à notre foi chrétienne, non à la vertu stoïque
de prétendre à cette divine et miraculeuse métamorphose.»--Il est vrai,
dirai-je; mais, même sans avoir recours à la foi, en langage
philosophique, cela veut dire: l’homme doit se surmonter et ne peut pas
se surmonter; c’est donc d’accomplir sur lui un miracle qu’on lui
demande quand on lui dit: «Surmonte-toi», et il est étrange qu’un
incrédule comme Nietzsche l’y convie; mais ce miracle, si l’homme y
croit, il commence à être accompli; s’il s’y applique avec une énergie
qui sera en raison de l’intensité de sa foi, il sera à demi accompli; et
c’est-à-dire que, sans se surmonter, l’homme aura atteint ses limites,
surmontant tout ce qu’il _paraissait_ être et tout ce que lui-même
croyait qu’il était. Or cet acte de foi, point de départ de toutes ces
nobles démarches et de cette métamorphose quasi divine, c’est un acte de
foi en l’honneur, en l’honneur, reste peut-être et peut-être signe de
notre céleste origine.
* * * * *
Et enfin que la morale de l’honneur soit la morale même de Kant avec une
sorte d’addition qui ne fait que la modifier, qui ne fait que la ramener
à être persuasive comme toutes les morales non religieuses, qui ne fait
que la laïciser, si l’on me permet ce badinage, c’est ce que tout cet
essai aura déjà suffisamment mis en lumière. La morale de Kant commande,
la morale de l’honneur persuade impérativement par la bouche d’un
personnage qui commande par un conseil, mais qui très rapidement revient
lui-même à commander sans phrases. La morale de l’honneur explique la
morale de Kant, ou plutôt fait qu’elle s’explique; elle fait parler la
grande muette; elle desserre les lèvres scellées de l’Impératif.
Du reste, elle lui laisse tout son caractère. Il est vrai encore que
toute action inspirée par des mobiles intéressés n’est pas morale et que
ne _s’achemine_ à être morale qu’une action inspirée par des mobiles
intéressés et par un «commencement d’amour de Dieu», c’est-à-dire du
bien pour lui-même. Il est vrai encore que l’échelle des valeurs des
actions est établie par cette considération que plus une action s’écarte
de l’intérêt de l’agent et se rapproche d’une idée pure, plus elle est
morale. Mais il n’est plus vrai qu’elle doit se rapprocher d’un pur rien
ou d’un quelque chose qui ne dit rien. Elle doit se rapprocher de l’idée
à la fois la plus élevée et la plus capable de s’élever sans cesse et la
plus universelle et la plus capable d’être universelle.
Il est vrai encore qu’une action inspirée par la seule sensibilité n’est
pas morale; mais il n’est plus vrai que «le sentiment même de la pitié
et de la compassion tendre est _à charge_ à l’homme bien intentionné
quand il intervient avant l’examen de cette question: où est le devoir?
et qu’il est le principe de la détermination qu’on prend, parce qu’il
vient troubler l’action de ses sereines maximes; et qu’aussi lui faut-il
souhaiter d’y échapper pour n’être plus soumis qu’a cette législatrice,
la Raison». Non, cela n’est pas vrai; et Schiller a raison en son
épigramme: «Je sers volontiers mes amis, mais, hélas je le fais avec
plaisir; j’ai un remords.--Eh bien, efforce-toi de le faire avec
répugnance, et ce sera le devoir.» Ce qui est vrai, c’est que l’_accord_
entre la sensibilité et la raison est le signe du vrai et qu’il faut
souhaiter, non pas d’échapper à la sensibilité, mais qu’elle se
rencontre avec la raison. Or cet accord ne peut être indiqué par un
commandement sec, froid et silencieux, mais par une instigation
chaleureuse et éloquente qui tienne déjà un peu de la sensibilité. C’est
celle de l’honneur. L’honneur est le médiateur entre la sensibilité et
la raison; il est l’interprète de la raison auprès de la sensibilité.
Au fond, Kant établit bien la morale sur l’honneur quand il observe que
le sentiment qui _reçoit_, pour ainsi parler, la loi morale dans le cœur
de l’homme, c’est le respect. Le respect, c’est ce que la sensibilité
_a_ pour le commandement moral. Or respecte-t-on un commandement pur et
simple? Non; on lui obéit quand on ne peut pas faire autrement. Ce qu’on
respecte, depuis la simple déférence jusqu’à la vénération et jusqu’au
culte, c’est la raison du commandement ou le caractère de celui qui
commande. Ce qu’on respecte dans le commandement moral, c’est l’honneur
qu’il nous donne pour sa raison ou le personnage de l’honneur sous
lequel il nous apparaît. C’est cela qu’on peut respecter et que l’on
respecte. En trouvant, et très bien, le lien entre la loi morale et la
sensibilité, le levier entre la loi morale et la sensibilité, Kant a
trouvé ce à quoi, vraiment et réellement, _in actu_, nous obéissons
quand nous sommes moraux. Quand nous sommes moraux nous nous respectons,
quand nous nous respectons nous sommes moraux; quand nous avons trouvé
ce qui en nous est non aimable--pour nous c’est nous tout entier--mais
respectable, et quand c’est à cela que nous nous attachons, nous sommes
moraux. Et donc Kant, je ne dirai peut-être pas a fondé la morale sur
l’honneur, mais il l’a _vue_ fondée sur lui.
Son criterium même est plein de cette idée; car agir de telle manière
que nous puissions vouloir que la maxime d’après laquelle nous agissons
soit une loi universelle, prenez garde, il y a de la sensibilité
là-dedans; il y a un commencement de sensibilité; c’est vouloir avoir
l’honneur d’être le législateur du genre humain; je dis trop? oui; eh
bien, c’est vouloir avoir l’honneur de pouvoir se considérer comme
législateur du genre humain; c’est dire: «J’agis bien; si tout le monde
faisait ainsi...»; et ce n’est pas forcément de l’orgueil; ce n’est pas
nécessairement de la fierté; mais c’est un sentiment d’honneur très vif,
c’est le sentiment de s’être distingué de beaucoup d’autres jugés
inférieurs à nous. Kant est tout plein de l’idée d’honneur. La morale de
l’honneur ne fait que prendre Kant par un certain biais et le rendre
plus accessible. Elle ne fait que mettre un pont entre son escarpement
et nous.
* * * * *
La morale de l’honneur, j’ai cru le prouver, s’adresse à tous, à tous
elle fait appel et tous peuvent la recevoir. Mais à tous elle propose de
se distinguer, de s’élever au-dessus de quelqu’un, fût-il supposé, de se
faire préférables. Elle est tout entière, grâce peut-être à une
interprétation particulière, mais enfin elle est tout entière dans le
fier mot de Nietzsche que j’ai déjà cité, mais que je veux comme saluer
en finissant: «Gardons-nous de rabaisser nos privilèges à être les
privilèges de tout le monde»; car il s’agit d’être privilégiés, d’être
plus haut, d’être les élus. Or nos privilèges, ce sont nos devoirs.
Nietzsche le dit encore: «Compter nos privilèges et leurs exercices au
nombre de nos devoirs.» Nos privilèges, c’est d’être en quelque chose
plus forts, en quelque chose plus intelligents, en quelque chose plus
vertueux que d’autres. Or autant de privilèges, autant de devoirs; et
plus nous avons de privilèges, plus nous avons d’obligations, et c’est
ce que l’honneur commande. Nous devons nous considérer, tous tant que
nous sommes, puisque chacun de nous a son petit côté de supériorité,
_nous devons nous considérer comme des privilégiés du devoir_.