exaltation de l’honneur _pour nous_, considérés comme pouvant être
utiles, inutiles ou funestes à nos semblables. Si cette exaltation de
l’honneur 1º n’est utile en rien, ou pourrait être funeste aux autres
_actuellement_; 2º comme exercice de notre volonté, dépasse
vraisemblablement la mesure où notre volonté pourra _jamais_ être utile
aux autres et même atteint un point où elle pourrait leur être
nuisible;--alors il y a _chose pour rien_ ou chose pour un mal, et c’est
en deçà que nous devons nous tenir.--De même que l’ascétisme exagéré,
qu’il soit pratique indienne, pratique stoïcienne ou pratique
chrétienne, est une vanité quand il pousse jusqu’à ce degré où
l’endurance qu’il nous donne cesse de pouvoir être utile à qui que ce
soit, de même le point d’honneur est une enfance quand l’intrépidité ou
la magnanimité qu’il nous donne sont disproportionnées avec les services
que nous pouvons rendre et quand les actes mêmes qu’il nous inspire ne
servent à rien qu’à nous montrer forts. La limite est flottante, mais
elle n’est pas insaisissable aux yeux de la raison.
* * * * *
La morale de l’honneur a ceci de particulier qu’elle _semble_ bien être
antinomique, être en contradiction logique avec toutes les morales
connues.
La morale de l’honneur _contrarie_ la morale utilitaire individuelle,
celle qui nous est commune avec les animaux; car enfin si je dois me
conduire conformément à ce qui me distingue des autres, c’est avant
tout, non seulement mon intérêt immédiat, mais mon intérêt général que
je dois mépriser. Me conduire de telle manière qu’il doive en résulter
pour moi un bien et un bien prolongé et permanent, c’est agir
conformément, non à l’égoïsme spontané, mais à l’égoïsme réfléchi, qui
est plutôt un égoïsme redoublé qu’il n’est le contraire de l’égoïsme;
c’est agir non seulement comme un animal, mais comme un végétal qui,
encore qu’il ne soit pas capable de réflexion, agit comme s’il
réfléchissait, en fendant péniblement la terre _pour_ arriver au complet
développement de son être et à sa plénitude, dans les caresses de l’air
et sous la bienfaisante influence du soleil. L’honneur, l’aspiration à
me satisfaire moi-même par la supériorité sur les autres, me commande de
mépriser cette aspiration commune à tous les êtres, la persévérance dans
l’être. Il y a plus d’honneur, d’honneur élémentaire, si l’on veut, à
suivre son instinct immédiat et instantané, qu’à calculer, d’une manière
mercantile, ce qui, ménagé, économisé et bien placé en ce moment, me
rapportera dans un temps donné de bons et agréables bénéfices. La morale
de l’honneur me commande de mépriser la morale bassement utilitaire de
la fourmi ou de l’abeille. Quel honneur voyez-vous à prévoir l’hiver et
le moment de l’indigence? C’est l’imprévoyance de la cigale, qui
ressemble, tout au moins, à de l’honneur. Elle est le sacrifice du moi
prévu ou qu’on pourrait prévoir, à l’expansion de l’être et à la
prodigalité joyeuse de l’être. L’étourderie est de l’honneur, en ce
qu’elle est l’opposé de l’égoïsme cauteleux, craintif et avare. Ce qu’il
y a de bon dans l’étourdi, c’est qu’il ne pense pas à lui-même.
--Comment donc! Il ne pense qu’à lui!
--Peut-être; mais le rangé y songe deux fois, trois fois, dix fois, ce
qui fait que relativement à celui-ci, l’étourdi n’y songe point. Il est
bien plus noble. La morale de l’honneur est contraire à une morale qui,
en son fond et de quelque nom qu’on l’appelle, est une sollicitude
raffinée, ingénieuse, réfléchie et profondément calculatrice à l’égard
de soi-même.
* * * * *
La morale de l’honneur _paraît_ de même très opposée à ce qu’on appelle
la morale sociale. La morale sociale est le fait de se conformer aux
mœurs ambiantes et le fait de se consacrer au bonheur des autres. Or la
morale de l’honneur d’abord me commande surtout de ne pas me conformer
aux mœurs ambiantes, ensuite de ne pas me consacrer au bonheur des
autres.
De ne pas me conformer aux mœurs ambiantes; car l’honneur me commande
précisément de m’en distinguer, d’être quelqu’un de supérieur, de tendre
indéfiniment à l’ἄριστον τι. La méthode, qui serait sans doute un peu
grossière, mais la méthode qui se présenterait d’abord aux yeux et dont
il resterait toujours quelque chose dans une méthode plus méditée, la
méthode de la morale de l’honneur consisterait en ceci: connaître les
mœurs des hommes pour savoir ce qu’on ne doit pas imiter:
Tous les hommes me sont à tel point odieux
Que je serais fâché d’être sage à leurs yeux;
ou, tout au moins, tous les hommes sont tellement dignes... d’indulgence
que celui qui précisément a pour morale de ne pas être indulgent envers
soi-même, doit commencer par se conformer, non à leurs mœurs, mais à
quelque chose, sinon de contraire, du moins de très différent. Aux yeux
de la morale de l’honneur, les mœurs des hommes ne sont pas, sans doute,
le modèle dont il faut suivre le contraire; mais ils sont le modèle à ne
pas suivre.
Et le second article de la morale sociale est qu’il faut se consacrer au
bonheur de ses semblables. Cela a très bon air. Mais, s’il vous plaît,
qu’est-ce que c’est que le bonheur de mes semblables? C’est ce qu’ils
désignent comme tel, pour que je m’y consacre. Or ce qu’ils comprennent
comme étant leur bonheur est une misère incomparable pour quelqu’un qui
a la morale de l’honneur pour guide. C’est leur prospérité matérielle,
c’est le succès de leurs affaires, c’est l’avancement de leurs enfants,
toutes choses qui, à un homme qui suit la morale de l’honneur, sont
complètement indifférentes. Si je me consacrais au bonheur de mes
semblables tel qu’ils l’entendent, je passerais la plus grande partie de
ma vie à recommander les fils de mes semblables à leurs examinateurs
pour qu’ils fussent reçus sans le mériter. La morale de l’honneur fait
difficulté à me le permettre.
Remarquez ceci: _ou_ mes semblables sont assujettis à leurs intérêts
matériels, et la morale sociale m’ordonne de m’asservir, non à mes
intérêts matériels, il est vrai, mais aux leurs; cependant, malgré cette
différence, c’est encore m’appliquer à _des_ intérêts matériels, ce qui
est contraire à la morale de l’honneur;--_ou_ ils sont comme moi les
servants de la morale de l’honneur, et dès lors ils n’ont aucun besoin
que je me consacre à leurs intérêts. Donc, à tous les égards, la morale
de l’honneur paraît parfaitement en contradiction avec la morale
sociale.
* * * * *
La morale de l’honneur ne _paraît_ pas moins en contradiction avec la
morale sentimentale. La morale sentimentale, qui, du reste, n’est que la
morale sociale un peu ennoblie de _Gemuth_, comme Matthieu Arnold disait
que la religion est la morale adoucie de sentiment, consiste à suivre le
mouvement de sympathie qui nous pousse vers nos semblables et à tenir
compte de la sympathie que nos semblables nous montrent jusqu’à la
prendre pour juge de notre moralité. C’est quelque chose comme le
«aimez-vous les uns les autres», avec cette addition: «et estimez-vous
bon si vous êtes aimé». Cette morale, qui est excellente en ce qu’elle
commande, mais qui risque de se tromper en son criterium, car on peut
être aimé en dehors du bien, n’est probablement pas proche parente de la
morale de l’honneur. Celle-ci ne vous recommande point d’être aimé et de
vous faire aimer, car ce serait un motif très sensiblement taché
d’intérêt, très sensiblement égoïste; et surtout elle ne vous dit point
que la sympathie des autres soit la pierre de touche au témoignage de
quoi vous devez vous croire bon et louable.
L’honneur est plus haut que cela et plus hautain. Il vous dira que bien
souvent, que le plus souvent peut-être, de quoi les hommes vous savent
gré, c’est de vous montrer favorables, non pas sans doute à leurs vices,
mais du moins à leurs faiblesses; que la sympathie universelle est
acquise à l’être inoffensif et conciliant, non à l’être véritablement
bienfaisant; qu’au contraire la plupart des grands bienfaiteurs de
l’humanité ont été plus tard bénis par elle, mais, pour commencer,
lapidés par elle, écartelés et crucifiés; et il ajoutera que c’est
précisément pour cela qu’il faut suivre la voie de l’honneur comme plus
difficile, plus dangereuse et plus belle. «Le sort qui de l’honneur nous
ouvre la carrière» n’est pas un sort agréable et ne jette point sur nos
pas les fleurs doux-odorantes de la sympathie. Il n’y a rien de commun
entre la morale de l’honneur et la morale sentimentale. «Morale
sentimentale, disait Nietzsche, morale de brebis.» La morale, et Dieu
merci, n’est pas une idylle.
* * * * *
La morale de l’honneur ne _paraît_ pas non plus bien d’accord avec la
morale stoïcienne, et peu s’en faut qu’elle ne la méprise un peu.
Certes, le stoïcisme _a son honneur_. Son honneur consiste à lutter
contre les passions et à les étrangler; et à se sentir, dans cette
lutte, supérieur, d’abord à elles, et ensuite à ceux qu’elles dominent.
Mais le stoïcisme se borne là; et, à bien considérer qu’il se borne là,
il se confond avec la morale utilitaire, ou au moins il rejoint cette
morale utilitaire, commune à nous et aux animaux, par laquelle nous nous
mettons simplement en garde, en bons calculateurs, contre ce qui
pourrait nous jouer de mauvais tours.
Au fait, il n’y a rien de plus intéressé et il n’y a rien de moins
hasardeux que la morale stoïcienne. Elle consiste à ne rien mettre au
jeu, pour ne rien perdre. Il n’y a aucun déshonneur à cela, mais il n’y
a aucun honneur non plus. La vie est une lutte, dit l’expérience. Il y a
un moyen de ne pas se battre, dit le stoïcisme, c’est de ne se battre
que contre soi-même. La vie est un danger, dit l’expérience. Il y a un
moyen de ne courir aucun danger, dit le stoïcisme, c’est de ne pas se
mettre en route, c’est de ne pas s’embarquer et de se retenir des deux
mains, de toutes ses forces, au rivage.
Il est vrai, mais nous n’aurons la sensation de nous distinguer que dans
l’action dangereuse, tentatrice, pleine de risques et pleine de pièges;
la lutte contre nos passions sans que nous les présentions aux
tentations n’est que la lutte contre nos désirs et nos rêves; en quoi
l’honneur est médiocre; mais ce qui est vraiment capable de nous donner
la récompense de l’honneur satisfait et de l’exciter encore à vouloir
être satisfait davantage, c’est la lutte contre nos passions à travers
tout ce qui est de nature à les tenter, à les séduire, à les caresser, à
les exciter, à les aviver et à les assouvir.
La morale stoïcienne est une morale de timidité _en même temps que_ de
courage; c’est une morale de courage au service de la timidité; c’est
une morale de patience énergique, et ce que nous demandons c’est une
morale d’énergie patiente; c’est une morale qui consiste à se soumettre
et à se démettre; ce que nous demandons c’est une morale qui consiste à
s’affermir pour s’affirmer; c’est une morale d’où l’honneur se tire sain
et sauf; nous demandons une morale d’où l’on puisse tirer de l’honneur;
Horace dit:
_Et mihi res non me rebus subjungere conor._
Le stoïcisme dit plutôt:
_Non mihi res, sed me rebus subjungere disco._
Et c’est ce qu’Horace a dit, ce jour-là du moins, que nous répétons. Le
stoïcisme est honorable plutôt qu’il n’honore.
* * * * *
La morale de l’honneur n’est point d’accord non plus, ce semble, avec la
morale-science-des-mœurs qui, après tout, n’est que la morale sociale
un peu rectifiée. Un progrès constant réalisé par le bon
sens sur les mœurs bien étudiées et bien connues, voilà la
morale-science-des-mœurs-et-art-des-mœurs. Cela est louable; mais ce
progrès ne peut que suivre les mœurs pas à pas et leur obéir en leur
faisant quelques discrètes observations. Il nous semble voir un
Sganarelle qui, seulement, aurait quelque influence sur Don Juan, ou un
Don Quichotte qui irait où Sancho voudrait aller, mais qui lui verserait
de temps en temps, à dose supportable, un peu d’idéal. Qu’il n’y ait
morale qui puisse faire beaucoup plus sur la masse des hommes, nous
l’accordons; mais nous en voulons une cependant qui, tout en faisant
cela sur la masse des hommes, suscite des héros, ou plutôt--car les
héros n’ont pas besoin d’être suscités et ne se suscitent point--donne
aux héros leur formule, de quoi ils ne laissent pas d’avoir besoin ou
d’avoir cure pour s’entretenir.
La morale-science-et-art-des-mœurs ne déprime pas l’instinct moral, mais
elle le stimule vraiment peu et se contente plus facilement qu’il ne se
contente. Elle est trop modeste. Elle n’est pas tout à fait
démocratique; mais elle n’est pas du tout aristocratique; elle ne dit
pas que la vérité morale soit dans le suffrage universel, mais elle la
met dans le suffrage universel légèrement retouché par des sages très
respectueux du suffrage universel. Nous ne sommes pas dans le marécage,
comme dirait Nietzsche; mais nous ne sommes pas sur l’Atlas, non pas
même sur la colline Callichore.
* * * * *
La colline Callichore, c’est peut-être la morale-expansion-de-la-vie, la
morale de Guyau; c’est bien le développement en beauté qu’elle
recommande et qu’elle souhaite; mais nous demandons: en quelle beauté?
parce qu’il y a des beautés de différents degrés et qu’il est peut-être
dangereux que l’homme, parce qu’il se sentira en beauté, en pleine vie
belle, croie être dans la morale. La morale-expansion-de-la-vie est trop
facile, ou du moins, ce qui offre le même danger, elle semble l’être.
N’est-elle point en son fond la morale de Montaigne, ou n’a-t-elle pas
au moins avec la morale de ce stoïcien des jardins d’Épicure un assez
étroit parentage? Certes, il ne faut pas camper la sagesse sur un mont
escarpé et sourcilleux; mais il ne faut pas non plus trop assurer aux
hommes qu’on aille droit à elle par des routes unies, fleuries,
gazonnies et doux-fleurantes.
* * * * *
La morale de l’honneur, quoique plus rapprochée des idées ou plutôt de
l’état d’âme de Nietzsche que de toute autre chose, n’est point d’accord
non plus avec Nietzsche. D’une part, si elle accepte et prend pour elle
ses formules les plus éclatantes et les plus habituelles (se surmonter,
vivre dangereusement, devenir celui qu’on est), elle repousse ou elle
écarte son principe même: agir par volonté de puissance. Ce n’est pas
par volonté de puissance qu’agit l’homme d’honneur, c’est par volonté de
respect de soi; et quand Nietzsche s’amuse à dire que la propreté est la
première des vertus et que la psychologie est une dérivation du goût de
propreté et que le progrès humain n’est pas autre chose que le progrès
de la propreté, c’est, plus ou moins confusément, de la morale de
l’honneur qu’il a l’idée, et _ce n’est plus de la sienne_.
D’autre part, les deux morales de Nietzsche, quoique dérivant d’une idée
très juste, sont éliminées par la morale de l’honneur, _qui n’en a pas
besoin_, la morale de l’honneur s’appliquant aussi bien au plus humble
des animaux de troupeau qu’au plus glorieux des animaux d’élite. La
morale de l’honneur enseigne au plus humble qu’il a son honneur et des
devoirs qui en découlent; elle reconnaît seulement que ces devoirs
augmentent en nombre et en grandeur et en rigueur à mesure que l’homme
est placé plus haut dans l’échelle sociale, dans l’échelle
intellectuelle et dans l’échelle des forces; que par conséquent il y a
plusieurs morales différemment dures, différemment lourdes et aussi
prescrivant des devoirs en vérité très différents; mais aussi que toutes
ces morales ont un principe commun et une maxime commune: se respecter,
se faire respectable à ses propres yeux; et que par conséquent ces
différentes morales, au point de vue de leur principe, n’en font qu’une,
ce qui rétablit l’unité, quoique variété, du genre humain.
* * * * *
Et enfin la morale de l’honneur, sur quoi nous nous sommes assez étendu
dans la partie discussive de cet essai pour n’y revenir que pour
mémoire, se sépare de la morale kantienne en ce qu’elle abandonne
l’impératif catégorique pour un impératif qui sans aucun doute est
persuasif et conditionnel. Elle croit et ici elle approuve Schopenhauer
donnant assaut à Kant, que jamais, sauf en religion, en état mystique,
l’homme n’obéit à un pur commandement, à un commandement _im-mobile_, à
un commandement métalogique, mais toujours à un commandement qui
raisonne, à un commandement qui se justifie, et elle croit que la raison
que donne l’impératif quand on l’interroge est un sentiment et que ce
sentiment est le sentiment de l’honneur;--ou elle croit, ce qui me
paraît revenir au même, que l’impératif _se présente_ sous forme
d’impératif à celui qui croit et sous forme persuasive d’honneur à celui
qui veut qu’on raisonne; sous forme d’impératif à celui qui est en état
mystique et sous forme persuasive d’honneur à celui qui est en état
rationnel.
* * * * *
La morale de l’honneur paraît donc bien en contradiction avec toutes les
morales connues; et de fait il y a entre elle et toutes ces morales des
différences qui sont très nettes; mais aussi j’affirme qu’elle rejoint
toutes ces morales et qu’elle va même jusqu’à les absorber par la raison
qu’elle les contient. Toutes les morales, après avoir disparu, par
hypothèse, reparaissent quand on les considère au point de vue de
l’honneur, et elles reparaissent, à mon avis, plus pleines, plus
consistantes et plus vivantes.
La morale élémentaire, commune aux hommes et aux animaux supérieurs:
sacrifier l’intérêt immédiat à l’intérêt, personnel encore, mais général
et s’étendant sur toute une vie, est contenue déjà dans la morale de
l’honneur, ou contient un principe d’honneur, mais en tout cas ressortit
à la morale de l’honneur. Que ce soit par sentiment ou par notion de
l’utile que l’animal ou l’homme sacrifie ainsi son intérêt immédiat, ce
n’est pas douteux; mais il y a déjà chez l’homme un sentiment d’honneur
à faire ainsi. La preuve, bien frappante selon moi, c’est que ce
sacrifice, ceux d’entre les hommes qui sont inférieurs aux animaux _ne
le font pas_ et se livrent à la jouissance immédiate malgré la
sollicitation de leur intérêt personnel général. Ceux-là donc, très
nombreux, bien entendu, qui font ce sacrifice sont guidés partie par le
sentiment de leur intérêt, partie par le sentiment de l’honneur, par
cette pensée: il n’est pas digne de moi--et que serais-je? pire qu’un
animal--de me tuer pour satisfaire mon goût pour le manger, le boire ou
le stupre. C’est de l’honneur, de la dignité, une dignité élémentaire,
mais c’est bien un commencement, en deçà duquel quelques-uns restent. Et
c’est précisément en remontant d’ici, à travers toutes les morales, à la
morale la plus élevée, que nous saisirons bien et les différents devoirs
qu’imposent les différentes morales et ceci que toutes, de plus en plus,
se rattachent à l’honneur comme à leur principe, _ou_, et cela m’est
égal, _sont plus elles-mêmes_ quand elles s’y rattachent.
* * * * *
La morale sociale, commune à l’homme et à quelques-uns des animaux
supérieurs, est ennoblie et renforcée par la morale de l’honneur, de
telle sorte qu’on se demande presque ce qu’est la morale sociale quand
elle n’est pas la morale de l’honneur elle-même et si, quand elle ne
l’est point, elle n’est pas immorale. J’ai touché plus haut ce point.
Mais s’il est parfaitement vrai qu’il est immoral d’être sociable, parce
que les mœurs des hommes sont plutôt mauvaises qu’elles ne sont bonnes,
il n’est pas moins vrai, et il l’est davantage, qu’il faut fréquenter
les hommes pour ne pas leur montrer une hostilité qui est contraire à la
charité, à la bonté, à la bienveillance et qui évidemment dessèche le
cœur. Or comment à la fois fréquenter les hommes, c’est-à-dire, en
somme, prendre leurs mœurs, et rester pur? Il n’y a qu’un moyen, c’est
de les fréquenter en leur donnant de bons exemples et _pour_ leur donner
de bons exemples. Et il n’y a rien qui à la fois soit plus conforme à
l’honneur et qui le confirme et le fortifie davantage. La nécessité même
de fréquenter les hommes vous rengage donc dans l’honneur, ou plutôt de
cette double nécessité de fréquenter les hommes et de ne pas prendre
leurs mœurs résulte cette nécessité aussi d’être plus ferme dans
l’honneur qu’on ne le serait restant solitaire.
Et aussi la morale sociale nous commande d’aider nos pareils, de nous
consacrer à eux. Et c’est une chose qui serait épouvantable si elle
était ce qu’elle est, telle qu’elle est et toute seule, puisqu’elle
consisterait à aider nos semblables dans toutes les infamies, ou au
moins malpropretés, où ils ont besoin d’être aidés et demandent à
l’être. Mais dès que, dans cette morale sociale, vous faites entrer
comme un grain de morale de l’honneur, tout aussitôt elle change
complètement. Vous vous mettez, et largement, au service de vos
semblables dans les limites de ce que l’honneur vous permet et vous
conseille. Dès lors vos semblables, forcés de ne vous demander que ce
qui est honorable, sont obligés à pratiquer l’honneur eux-mêmes et
dirigent leur activité du côté des régions où ils savent que vous pouvez
et voulez les aider; de sorte que, non seulement vous n’êtes associés à
vos semblables que pour le bien, mais qu’encore, à cause du concours
qu’ils espèrent de vous, vous êtes excitateurs de vos semblables dans le
sens du bien.
Et de tout cela il faut conclure que la morale sociale est
abominablement immorale quand elle est la morale sociale, et qu’elle ne
devient morale que quand elle est sociabilité où intervient le sentiment
de l’honneur. Et comme, en dernière analyse, ce dont la société a le
plus besoin, non pour pouvoir vivre, mais pour pouvoir vivre longtemps,
non chaque jour, mais pour tous les jours, c’est un certain degré
d’honnêteté, le véritable homme insocial, antisocial, c’est l’homme trop
sociable et qui ne songe qu’à plaire à la société; le véritable homme
social, c’est l’antisociable, c’est l’insociable, à condition qu’il se
mêle cependant un peu à ses semblables pour leur donner l’exemple de
l’honneur et pour les aider, ce qu’ils remarqueront et ce qui les fera
réfléchir, strictement dans les limites de l’honneur pur.
Comme dans la morale élémentaire, la moralité consiste à préférer son
bien personnel général à sa jouissance immédiate, de même, dans la
moralité sociale, la morale consiste à préférer le bien social général
et permanent au bien-être social immédiat; et cette distinction c’est
l’homme d’honneur qui la fait, et cette préférence c’est l’homme
d’honneur qui l’enseigne. Il en résulte que la morale sociale sera
subordonnée à la morale de l’honneur ou qu’elle ne sera pas. Donc il en
résulte que quand elle existe, ou elle est étroitement enveloppée de la
morale de l’honneur, ou elle est la morale de l’honneur elle-même.
* * * * *
La fade morale sentimentale semble bien, comme nous l’avons assez
marqué, n’avoir aucun rapport avec l’âpre et virile morale de l’honneur.
Cependant, non seulement on peut concilier celle-ci avec celle-là; mais
encore on peut dire que celle-là n’a agréé à quelques philosophes que
vue à travers celle-ci et que, si ce milieu avait disparu, la morale
sentimentale serait apparue dans une nudité honteuse qui eût fait
reculer ses partisans les plus passionnés.
Faire de la sympathie que nous montrent nos semblables le criterium du
bien, le criterium de notre moralité, le criterium de ceci que nous
sommes dans la bonne voie, ce serait un pur cas d’aliénation mentale, si
nous ne nous persuadions qu’en nous aimant c’est le sentiment de
l’honneur que suivent ceux qui nous aiment. Être aimé ne prouve rien,
non pas même qu’on soit aimable, encore moins qu’on soit digne d’être
aimé, encore bien moins qu’on soit digne d’être aimé pour ses vertus. Il
ne prouve absolument rien du tout. L’amour souffle où il veut. Et cette
comparaison de l’amour avec un souffle venu des régions du hasard est si
juste que les Romains appelaient la popularité _aura popularis_. Or
l’amour de nos semblables pour nous c’est la popularité. Et la
popularité est la fille même du hasard. Elle naît exactement, non pas
même d’un je ne sais quoi, ce qui est encore quelque chose, quelque
chose qu’on n’a pas encore défini, mais elle naît littéralement d’on ne
sait quoi et d’on ne saura jamais quoi. Elle est un des scandales de la
raison. Avec elle on n’a pas même la règle de la négative et l’on ne
peut pas dire, ce qui serait une certitude, que son existence est signe
qu’elle est imméritée. Elle est méritée quelquefois, elle est imméritée
souvent. Elle porte avec elle-même son incertitude touchant ses mérites.
Elle est ce qui n’est signe de rien.