--Il peut en être _une partie_, et pour prouver que ce n’est pas le beau

que le devoir invoque en recommandant l’honneur, vous devriez démontrer,

non pas que l’admiration s’applique à autres choses qu’à lui, mais qu’à

lui elle ne s’applique pas.

--Mais non; j’ai seulement besoin de montrer que le beau moral est une

chose tellement différente du beau proprement dit qu’il est visible que

dans le beau moral s’ajoute un élément tout nouveau, et cela suffit pour

que la distinction soit très nettement établie. L’admiration qui

s’applique au beau moral est une admiration à laquelle s’ajoute le

respect et une manière de culte, choses qui n’entrent pas du tout dans

l’admiration pour le beau proprement dit; et pour dire, je crois,

beaucoup mieux, ce n’est pas le respect qui s’ajoute à l’admiration dans

le sentiment qu’on a pour le beau moral, c’est l’admiration qui s’ajoute

au respect; et le respect est le fond même.

Ajoutez que l’admiration ne s’ajoute que _quelquefois_ au respect. Il

est des choses d’honneur que l’on respecte et que l’on n’admire pas. Des

choses d’honneur, on n’admire que celles où il y a de l’inattendu, de

l’extraordinaire, un grand effort, un grand sacrifice, de la continuité

aussi et une suite sans fléchissement, qui impose; mais pour toutes les

choses d’honneur et tous les actes d’honneur, quels qu’ils soient, on a

du respect.

L’homme qui obéit au devoir, _ou_ obéit purement et simplement; _ou_,

s’il cède à la voix du devoir en tant que voix de l’honneur, est un

homme qui cherche quelque chose à respecter et qui veut le trouver en

lui.

Il ne faut donc pas faire rentrer la morale dans l’esthétique. Elle

pourrait, non pas s’y perdre, mais s’y altérer, s’y compromettre avec

beaucoup de choses admirables, mais qui, pour admirables qu’elles sont,

ne sont pas elle. Les grands crimes sont admirables. Ce qui fait que

Guyau a tort, c’est que, donnant pour l’instinct moral toute la vie, il

donne malgré lui pour morales des choses qui n’ont aucun caractère de

moralité. Je vais trop loin? Mettons que, donnant pour l’instinct moral

_toute la vie belle_, toute la vie susceptible d’exciter l’admiration,

il donne malgré lui pour morales des choses qui n’ont aucun caractère de

moralité, parce qu’elles ne sont pas dignes de respect.

Le tort de Nietzsche cherchant sa morale, car on sait qu’il la cherche,

est très analogue. Il consiste précisément à juger des choses selon le

criterium de l’admiration, et par conséquent à donner comme règle de vie

l’imitation de choses qui, quoique excitant l’admiration, ne sont pas

moralement belles le moins du monde; et c’est bien obéissant, en même

temps qu’à sa fougue de poète, à une secrète logique, qu’il en arrive de

temps en temps à faire l’éloge de la violence et du crime. Le tort de

Renan quand il a dit, sans y attacher du reste la moindre importance:

«La beauté vaut la vertu», ce qui paraissait à M. Tolstoï «une

effroyable stupidité» et ce qui n’est qu’un paradoxe un peu saugrenu,

c’est d’avoir, un instant, pris l’admiration pour criterium, ce qui tout

de suite l’amenait penser: «Un saint et une belle femme; ils sont beaux

tous deux; ils se valent.»

Il faut donc se garder de croire qu’en proposant l’honneur comme mobile,

le devoir propose de poursuivre une beauté; il propose, ce qui est bien

différent, de chercher quelque chose que l’on puisse respecter et qui

peut-être, de plus, sera admirable, mais qu’il serait immoral de

rechercher pour l’admiration qui pourrait vous en revenir. Remarquez en

effet ce caractère très particulier du respect. C’est un sentiment, on

ne peut guère lui donner d’autre nom, qui semble en dehors de la

sensibilité, sur les limites, si l’on préfère, de la sensibilité; c’est

un sentiment qui n’apporte avec lui ni jouissance ni souffrance; c’est

un sentiment qui laisse sérieux, grave et froid; c’est un sentiment qui

ressemble le plus qu’il soit possible à une idée, sans en être une;

c’est un sentiment qui ne déprime ni n’exalte; car il n’est pas

l’humiliation et, même quand il s’adresse à vous-même, il n’a rien qui

ressemble à l’orgueil; c’est quelque chose comme un sentiment sans

sensibilité.

A cause de cela, ni il n’apporte ni il ne promet à l’âme une jouissance

de sensibilité, et par conséquent il est précisément ce que le devoir

peut accepter comme auxiliaire sans crainte qu’il ne soit un mobile de

sensibilité, un attrait de plaisir. L’honneur accompagné du respect des

autres pour vous et du respect de vous pour vous-même, laisse le devoir

intact comme impératif, quasi intact, aussi intact qu’il est possible,

aussi intact qu’un impératif à qui l’on a demandé ses raisons et qui en

a donné une peut rester pur lui-même, aussi intact qu’une impulsion non

intentionnelle qu’on a réussi à transformer en intention peut rester

encore non intentionnelle.

Le devoir qui donne pour raison l’honneur n’est plus lui-même, il faut

l’accorder; mais, en vérité, il n’est pas encore autre chose.

Or, l’honneur étant considéré comme devenant le principe de la morale,

qu’est-ce bien que l’honneur? L’honneur est un sentiment qui, sans

envisager l’utilité personnelle et même en la méprisant, sans envisager

l’utilité sociale quoique ne la méprisant pas, mais ne s’y arrêtant

point, nous persuade que nous sommes les esclaves de notre dignité, de

notre noblesse, _de ce qui nous distingue d’êtres jugées par nous

inférieurs à nous_; et qui nous assure fermement qu’à cette dignité,

qu’à cette noblesse, _qu’au soin de ne pas déchoir_ nous devons

sacrifier tout, même la vie.

Ce principe de morale ne peut pas se confondre avec ceux que nous avons

plus haut considérés. Il n’est pas l’intérêt _personnel général_,

l’intérêt bien compris d’une vie bien réglée sacrifiant le point à

l’ensemble et le moment présent à la suite des moments futurs; puisque

nous sentons qu’à cette partie que l’honneur nous convie à jouer nous

risquons la suppression de notre être tout entier.

Il n’est pas l’utilité sociale, puisque nous sentons qu’en dehors même

de toute utilité sociale nous devons faire des actes pénibles qui ne

satisferont que nous, qui sans doute pourront avoir, à titre d’exemples,

une utilité sociale, mais lointaine et dans la considération de laquelle

nous n’entrons pas, qui ne pèse pas sur les décisions que l’honneur nous

conseille.

Il n’est pas le stoïcisme précisément, il s’en accommode, il s’y

associe; mais il n’est pas lui; car maintenant la lutte contre les

passions n’est pas notre but, mais un moyen et une condition de notre

obéissance à notre principe et notre but étant placé plus loin,

consistant à être satisfaits de nous, non point négativement par la

_distinction_ faite en nous d’éléments mauvais, mais _positivement_, par

la _puissance_ en nous de réaliser des choses jugées par nous belles et

nobles ou au moins respectables.

Il n’est point le sentiment de la vie belle et féconde, quoique moins

loin de ceci que de ce qui précède; car ce ne sont pas des choses

grandes, larges et magnifiques qu’il conseille précisément, mais des

choses respectables, et il n’exclut pas ou il ne risque pas, et tant

s’en faut, d’exclure les humbles, qui se sentiraient bien un peu exclus

ou mis au second rang par une morale se confondant, ou à peu près, avec

la magnificence de la vie.

Il n’est point le sentiment et la volonté de la vie intense et

ultra-énergique; car il conseillera, certes, de se surmonter, de devenir

ce qu’on est, c’est-à-dire de mettre en valeur ses facultés et de vivre

dangereusement, très dangereusement, pour lui; mais tout cela pour lui

et non pas par volonté de puissance ou pour réaliser de la beauté.

Il n’est pas, enfin, l’impératif catégorique lui-même; il n’est pas sec

et dur, quoiqu’il soit très impérieux; il n’est pas muet pour ainsi dire

et commandant du geste et du sourcil plutôt que de la parole, et il est

au contraire très éloquent; il est clair comme une idée, il est fort

comme une impulsion, il est riche comme un sentiment.

Il est donc très particulier, très spécial, tout à fait _sui generis_.

Il est--ce que ne sont pas, comme nous l’avons vu, quelques autres

principes de moralité--tout à fait étranger aux animaux (quelques

semblants d’émulation à la course chez certaines bêtes étant faits rares

dont on ne saurait tirer grande conclusion et paraissant plutôt

imitation réciproque qu’émulation véritable). Il est proprement humain,

et quand les philosophes disent que la moralité commence à l’homme, je

ne les entends pas et je proteste; mais s’ils veulent dire par là que

l’honneur commence à l’homme, je les comprends et je leur dis oui.

Il n’est point du tout étranger aux hommes du peuple, et bien au

contraire; il est en eux extrêmement net. L’homme du peuple dit, _au

moins_, à ses enfants: «Il ne faut pas faire cela. Est-ce qu’on est des

animaux?» Cela veut dire qu’il se sent obligé par quelque chose qui le

distingue d’êtres jugés par lui inférieurs à lui, par une dignité, par

une noblesse, ici par sa dignité d’homme, par sa noblesse d’homme. Les

animaux ont été inventés pour que le plus humble des hommes eût quelque

chose au-dessous de lui, et au-dessus de quoi il se sentît obligé à se

maintenir, et au niveau de quoi il se sentît obligé ne pas descendre.

L’homme est un suranimal et se sent tenu d’être au moins un suranimal.

Par quoi? Non point par la raison; il sait bien que les animaux en ont

et il faut être philosophe pour douter de cela. Non point par la morale

sociale; car les animaux ont une morale sociale et, souvent, extrêmement

élevée; mais par le sentiment de l’honneur personnel et de l’honneur de

l’espèce.

C’est un sentiment essentiellement aristocratique; _aussi_ existe-t-il

dans le peuple, qui est tout plein de sentiments aristocratiques; c’est

un sentiment aristocratique en ce sens qu’il est inséparable du désir de

se distinguer de quelqu’un estimé inférieur. L’homme du peuple met son

honneur à se distinguer des animaux, d’abord; ensuite de tels et tels,

de sa classe, qui se conduisent bestialement et à qui il dit: «Tu n’as

pas honte», ce qui est le mot même de l’honneur; enfin de tels et tels

autres, placés plus haut que lui dans l’échelle sociale et qu’il prend

plaisir à constater inférieurs à lui, moins utiles, moins probes, moins

vaillants. L’honneur est toujours un sentiment aristocratique.

Une des raisons de l’esclavage antique a été une idée morale, très mal

comprise, je le reconnais. L’homme, même très pauvre, voulait avoir

au-dessous de lui des hommes qui fussent des animaux, pour n’être pas

comme eux, pour se dire que commettre tels ou tels actes était descendre

au niveau des esclaves, pour appeler serviles les idées basses, les

sentiments bas et les actions basses. L’homme ancien voulait qu’il y eût

des esclaves, comme Flaubert voulait qu’il y eût des bourgeois, pour

n’en pas être un, les méprisant, mais en ayant évidemment besoin,

puisqu’il eût été désespéré qu’il n’y en eût plus. Et de fait il

définissait le bourgeois comme l’ancien définissait l’esclave: «tout

être ayant des façons basses de penser et de sentir».--Ce fut une parole

vraiment nouvelle que celle de Sénèque: _Servi sunt, immo homines_: «ce

sont des esclaves; non, ce sont des hommes». Il y avait dans cette

parole ceci: «L’honneur vrai consiste, non pas à ce qu’il y ait des

esclaves pour que nous puissions toujours nous considérer comme

supérieurs à quelqu’un; mais à ce qu’il n’y en ait point, pour que nous

soyons forcés de nous supérioriser nous-mêmes et de ne plus mépriser les

esclaves, mais ceux qui seraient dignes de l’être.»

A ce propos, on a dit que l’honneur est un sentiment moderne que les

anciens n’ont pas connu. C’est une erreur. L’honneur chez les anciens

s’appelait _Aidôs_ et _Pudor_: «Ἀνέρες ἔστε, καὶ ἀιδῶ θέσθ’ ἐνὶ

θυμῷ»--«Soyez hommes et mettez l’honneur dans vos âmes» (Homère). «Ἀιδὼς

σωφροσύνης πλεϊστον μετέχει»--«L’honneur tient beaucoup de la sagesse»

(Thucydide). De soldats vaincus Tite-Live dit: _Accendit animos pudor,

verecundia, indignitas_»--«L’honneur, la honte, le sentiment de leur

indignité, enflamment leurs âmes». Juvénal dit:

_Summum crede nefas vitam præferre pudori_,

ce qui est la formule même de l’honneur: «Le dernier des crimes est de

préférer à l’honneur la vie.»

Quelquefois, le plus souvent même, et c’est ce qui le purifie, car

l’honneur lui-même a besoin d’être purifié, l’être inférieur dont

l’honneur veut que vous vous distinguiez n’est pas réel, n’est pas connu

de vous, est _supposé_. Le père d’Horace fut un honnête homme, mais

c’était le père d’un satirique. Pour enseigner la morale à son fils il

lui disait: «Regarde un tel; il a dissipé son patrimoine; il est très

méprisé; regarde un tel, il a été surpris en adultère; il a une mauvaise

réputation.» C’était de la médisance morale ou de la morale médisante.

Nous avons en nous un Horace le père, qui souvent ne fait pas intervenir

de noms propres dans sa leçon. Nous nous disons: «Je ne sais pas s’il y

en a qui font ainsi, mais, _moi_, je ne suis pas de ceux-là.» Ici le

sentiment de l’honneur est en quelque sorte idéal. Il sort du domaine du

réel pour entrer dans celui du possible. Il suppose un certain nombre de

possibles parmi lesquels il y en a de méprisables dont il décide qu’à

tout hasard il faut se distinguer et se séparer soigneusement,

énergiquement et coûte que coûte.

Et c’est ainsi que l’honneur, tout en restant toujours un sentiment

aristocratique, ne comporte pas toujours quelqu’un à mépriser, ne

comporte pas toujours le mépris de quelqu’un de réel et par conséquent

pourrait être le sentiment de _tous_ les citoyens, de tout un peuple, le

sentiment commun de tous les membres de l’humanité, sans qu’il en

manquât un: ils mépriseraient les possibles méprisables.

L’honneur ne doit pas être confondu avec l’honorabilité qui, sans être

le contraire, est tout autre chose et qui rentre entièrement, selon moi,

dans la morale sociale. Nietzsche a fait remarquer, avec quelque

confusion, qu’au-dessus du premier progrès, qui consiste à agir, non en

considération du bien-être immédiat et momentané, mais en considération

des choses durables (morale des animaux supérieurs), l’homme a atteint

un degré plus élevé quand il agit selon le principe de l’honorabilité

(je traduis _Ehre_ par _honorabilité_ et non par _honneur_, parce que

c’est bien le sens, comme tout le contexte l’indique). Nietzsche entend

par honorabilité le fait d’être estimé des autres et aussi d’estimer les

autres: «Il honore et il veut être honoré; il conçoit l’utile comme

dépendant de son opinion sur autrui et de l’opinion d’autrui sur

lui-même.» Or ceci n’est pas proprement, ni même, quelquefois, pas du

tout, l’honneur; c’est _les honneurs_, les marques de considération

sociale et de respect social, et cela ressortit à la morale sociale.

C’est exactement dans ce sens que Montaigne emploie le mot _honneur_.

Quand il dit que «l’honneur est le principe des monarchies», il veut

dire, comme c’est prouvé par tous ses textes, que les distinctions

honorifiques accordées par le roi, ratifiées par l’opinion publique,

sont le grand mobile des vertus sociales dans une monarchie

aristocratique. Or ceci n’est pas l’honneur; c’est l’honorable.

--Et par conséquent c’est déjà de l’honneur, si les mots ont un sens.

--Oui, c’est le premier degré, si l’on veut, de l’honneur proprement

dit. C’est déjà de l’honneur, puisque c’est avoir des raisons de se

préférer à d’autres et se satisfaire, en dehors de toute jouissance

matérielle, dans cette préférence. Ce n’est pas l’honneur proprement

dit, puisque les raisons de se préférer ainsi nous viennent des autres,

non de nous-mêmes.

--De nous-mêmes aussi, Nietzsche le dit.

--Je veux bien. Alors trois degrés: 1º à son bien-être matériel préférer

l’estime qui nous vient des autres; 2º à son bien-être matériel préférer

l’estime qui nous vient d’autres, mais de ceux-là seulement que nous

estimons nous-mêmes, de sorte que c’est une estime contrôlée par nous,

ou, pour mieux dire, notre propre estime de nous, réfléchie avec

renforcement par celle de ceux qui sont estimés de nous; 3º à son

bien-être matériel préférer sa propre estime, quand bien même il ne se

trouverait personne pour nous estimer, ce qui devrait, certes, nous

faire réfléchir, mais ce qui ne devrait pas nous arrêter, si, tout

compte fait, nous nous sentions sûrs de l’honneur contenu dans notre

acte.

Dans le premier cas, il y a un peu de sentiment de l’honneur; dans le

second, il y en a beaucoup plus; dans le troisième, il y a honneur pur.

Le véritable honneur consiste à sentir par soi-même que l’on est «une

âme peu commune», comme dit le héros de Corneille, et qu’il est

indifférent, pour que cela soit, que cela soit constaté, que quelqu’un

au monde s’en aperçoive et le marque au tableau. On se sent alors, en

obéissant à sa loi, le législateur.

Aristote avait très bien vu cela, j’entends que l’homme supérieur est sa

loi à lui-même à ce point même qu’il ne peut pas être soumis aux lois:

«Si un citoyen ou plusieurs sont tellement supérieurs qu’on ne puisse

les comparer aux autres, il ne faudra plus les regarder comme faisant

partie de la cité... Les lois ne sont nécessaires que pour les hommes

égaux par leur naissance et par leurs facultés; quant à ceux qui

s’élèvent à ce point au-dessus des autres, il n’y a pas de loi pour eux;

ils sont eux-mêmes leur propre loi; celui qui prétendrait leur imposer

des règles se rendrait ridicule et eux seraient peut-être en droit de

lui dire ce que les lions d’Antisthène répondirent aux lièvres plaidant

la cause de l’égalité entre les animaux...»

Et il arrive ceci qu’au plus haut degré l’on devient le concurrent de

soi-même. On veut se distinguer non seulement des animaux, c’est trop

facile quoique ce soit déjà très appréciable; non seulement des hommes

que l’on voit inférieurs à ce qu’on est, c’est trop facile encore; non

seulement de ces êtres supposés, dont nous parlions, qu’on ne voudrait

pas être; mais encore de soi-même tel qu’on se voit. L’honneur est alors

une estime de ce que l’on serait si l’on était meilleur. L’honneur

consiste à vouloir mériter l’estime de celui qu’on pourrait devenir.

L’être inférieur de qui, maintenant, vous voulez vous distinguer, c’est

vous-même et ce sera toujours vous-même, quelque progrès sur vous-même

que vous puissiez accomplir.

Nous rejoignons ici les formules de Nietzsche, si loin que nous fussions

de lui par notre principe, parce que tout ce qu’il veut pour satisfaire

la volonté de puissance on peut le vouloir, et il est naturel qu’on le

veuille pour satisfaire le sentiment de l’honneur et conquérir--car là

aussi il y a une conquête--l’estime, toujours fuyant devant nous, de

nous-mêmes. Faut-il se surmonter? Évidemment, pour se distinguer de

l’homme qu’on est et mériter l’approbation de l’homme qu’on aspire à

être, et cela indéfiniment.--Faut-il vivre dangereusement? Sans doute,

sinon tout à fait comme l’entend Nietzsche, du moins par ce fait seul

qu’on trouvera toujours des occasions où ce ne sera pas sans risques

qu’on pourra pleinement satisfaire ce qu’un honneur rigoureux appelle le

devoir.--Faut-il devenir celui qu’on est? Assurément, sinon tout à fait

comme Nietzsche le comprend, du moins en ce sens qu’on est un homme

d’honneur et qu’on ne le sera, relativement encore et toujours

relativement, qu’après des efforts persévérants pour le devenir.

C’est dans cette morale de l’honneur, et je veux dire chez ceux qui ont

leur morale sous cette forme, que le devoir devient une passion. On sait

assez que dans la morale sociale le devoir devient quelquefois et même

assez souvent une passion. (_Dévouement_ à ses semblables: le soldat qui

meurt pour sa patrie, le capitaine de vaisseau qui meurt pour sauver ses

passagers, le mécanicien «qui meurt après avoir renversé la vapeur»,

etc.) Mais le devoir devient une passion surtout chez ceux, peut-être

uniquement chez ceux, qui ont la morale de l’honneur. L’art de l’être

moral ou, sans art, le mouvement même de sa nature, consiste à faire une

passion de la lutte même contre les passions, de sorte qu’il ne reste

plus chez l’homme qu’une passion forte, celle qui combat et dompte

toutes les autres. Voilà l’art de l’être moral, et c’est le mérite des

stoïciens d’avoir bien connu cet art-là.

Mais l’art ne suffirait pas, évidemment, à produire cet effet. Il faut

qu’une idée devenue idée fixe et cette idée fixe devenue idée-force,

mène ce combat contre les passions humaines. Mais encore comment une

idée fixe devient-elle idée force? En se pénétrant, en s’imprégnant de

passion. Ici de quelle passion l’idée fixe se pénètre-t-elle? De la

passion de l’honneur.

«Je ferai cela, _parce que c’est mon idée_.

--Oui; mais alors c’est une simple gageure.

--Non, parce que je mets mon honneur à faire cela.

--Votre honneur?

--Oui... enfin, tout le monde n’en ferait pas autant et je le fais.»

C’est cela; il faut que le désir de se distinguer, que l’idée de

perfection, et en langage humain cela veut dire l’idée d’élite, nous

soutienne dans cette lutte. Elle nous a _inspiré_ l’idée de cette lutte,

et dans cette lutte elle nous encourage et nous _appuie_. Alors

«l’honneur nous enflamme». Il est une passion et une passion ardente,

invincible. La passion contre-passions a détruit ou refoulé toutes les

passions et reste la passion maîtresse. L’_idée_ seule y aurait-elle

réussi? Évidemment non. Il a fallu que le devoir, ennemi des passions,

devînt, sous forme d’honneur, passion lui-même.

Et, dès lors, ne vous étonnez plus que le devoir pousse un homme à

affronter les plus grands dangers et même à accepter la mort certaine;

il y pousse exactement comme la première venue des passions, comme

l’amour, la jalousie, l’ivrognerie ou le libertinage. Le devoir est

devenu une passion enivrante et même une passion mortelle. Et ce n’est

qu’ainsi qu’il est puissant. Le devoir n’est vraiment le devoir, le

devoir n’est pleinement le devoir que quand il est la passion du devoir.

Et il s’est produit, ce me semble, ce phénomène psychologique assez

curieux. Le devoir était une impulsion impérative. On ne l’a pas accepté

comme impulsion. On lui a demandé ses raisons. Il n’en a donné qu’une

seule, mais il en a donné une, l’honneur; il est devenu persuasif. Mais

l’honneur devenu passion est redevenu impulsif et impératif, et c’est

lui maintenant qui ne donne plus ses raisons. C’est un détour, c’est une

randonnée.

Et donc il n’y a rien de plus naturel que ceci que Kant ait jugé le

devoir impératif.

--Comme si une idée pouvait être impérative! dit Schopenhauer.

--Mais c’est que Kant voit cette idée alors qu’elle s’est pénétrée d’un

sentiment et alors que ce sentiment est devenu une passion, laquelle,

comme toutes les passions, est devenue impérieuse.

Cette passion contre-passions est souvent d’une extrême violence. En

tant que passion, elle a besoin à son tour d’être réprimée. Elle devient

le point d’honneur, c’est-à-dire le défaut de l’homme qui se pique

d’honneur là où il n’est ni nécessaire ni utile, soit par habitude, soit

par jactance, soit par obéissance à un préjugé qui est né de l’honneur

mal compris ou compris étroitement. Car il y a de «faux jours

d’honneur», et il ne faut pas dire, comme Sertorius: «Je ne sais si

l’honneur a jamais un faux jour.» Le point d’honneur peut devenir cette

démangeaison de grandeur d’âme dont certains héros de Corneille sont

atteints, ou cette obstination à montrer de la volonté sans objet, de la

volonté pour l’exercice même de la volonté, travers que certains héros

de Corneille montrent aussi. C’est que, du moment qu’une idée devient

une passion, quelque «passion noble», comme dit Vauvenargues, qu’elle

puisse être, elle devient elle-même une excitation nerveuse qui altère

la santé de l’âme et contre laquelle la santé de l’âme doit réagir; la

santé de l’âme, c’est-à-dire ce que nous appelons bon sens, sens du

réel, discernement, mesure, raison.

La démission de la morale · 第 15 / 18 段