on, nous dise qu’il n’est qu’une habitude que nous avons prise, qu’il
résulte de l’éducation qu’on nous a donnée et, avant l’éducation, qu’il
résulte d’une lointaine hérédité, on n’a rien dit; car il faut bien que
ce commandement ait commencé, et à supposer que tous ses ordres actuels
et tous ses ordres depuis vingt mille ans soient les résultats de
l’éducation et de l’hérédité, il faut bien qu’un premier ordre n’ait été
le résultat ni de l’une ni de l’autre et qu’il ait été spontané. Et ce
sera quelque chose comme ce que dit Gœthe quelque part: «le premier acte
est libre; mais le second est déjà conditionné par le premier». Oui,
mais le premier est libre. De même le premier commandement du devoir est
spontané, tous les autres peuvent être la suite du premier transmis par
l’éducation et l’hérédité. Oui, mais le premier était spontané. Or, pour
que toutes les éducations et toutes les hérédités aient accepté la suite
des affaires du premier commandement, il fallait bien que l’humanité
tout entière fût faite pour être sensible à ce commandement et pour lui
obéir; et cela revient à dire que par une disposition naturelle, par
constitution naturelle, elle est toujours sous ce commandement, comme si
ce commandement se faisait entendre pour la première fois.
Que l’éducation, l’hérédité et en un mot l’habitude ajoutent beaucoup,
_labentibus annis_, à la force de ce commandement, c’est à quoi nous ne
contredirons point; mais sous cette forme ajoutée il existe
nécessairement en soi.
Disons donc simplement que le commandement intérieur est un élément
constitutif de l’humanité.
Maintenant quel est précisément, si nous pouvons arriver à quelque
précision en pareil sujet, le caractère de ce commandement? Est-il
catégorique, c’est-à-dire est-il le commandement qui ne donne pas de
raison, aucune raison, de l’ordre qu’il donne; est-il immotivé,
_im-mobile_, et, sinon paradoxal, du moins _métalogique_? Tout à fait,
je ne crois pas. Il se présente bien, à vrai dire, à très peu près, au
moins, avec ce caractère. Quand le devoir nous parle, il semble
_affecter_ de ne pas donner de motifs; il écarte tous les motifs et il
semble mettre son point d’honneur à n’en pas donner. Vous lui dites:
«J’ai toutes sortes de raisons de ne pas faire ce que tu me commandes;
mon intérêt...
--Je sais bien; mais tu dois.
--Mon repos...
--Je sais bien; mais tu dois.
--Ma considération...
--Je sais bien; mais tu dois.
--L’intérêt même de mes concitoyens, de mon pays...
--Je sais bien; mais tu dois.
--Je te donne mes raisons; donne-moi les tiennes.
--Je suis celui qui ne les donne pas; qui peut-être n’en a pas. Tu dois,
coûte que coûte. Pourquoi? Parce qu’il n’y a pas à demander pourquoi.»
C’est bien, véritablement, comme cela qu’il parle. On dirait qu’il ne
veut pas descendre à plaider. Nous plaidons contre lui; il n’admet pas
qu’il puisse plaider contre nous. Plaider contre nous, ce serait nous
faire juge de la valeur de sa plaidoirie. Or c’est lui qui est le juge
et qui veut rester juge; et un juge, même, qui ne veut pas donner de
considérants, les considérants étant encore un plaidoyer, parfaitement
destiné à _démontrer_ qu’on a raison.
On me dira: «Si! Le devoir donne ses raisons, il donne _sa_ raison. Il
nous dit,--n’est-ce pas vrai, n’est-ce pas très net?--il nous dit: «Fais
ceci; _si_ tu ne le fais pas, tu auras des remords, et déjà, parce que
tu hésites, ton remords commence.»
--Très exact; mais ceci n’est pas une _raison_. C’est _le fait même_ du
commandement impératif. Le remords, c’est l’impératif rétroactif. Le
remords, c’est le devoir commandant en arrière et disant non plus: fais
cela; mais: tu aurais dû faire cela; et qui le dit rétroactivement, sans
donner plus de raisons et motifs que quand il le disait _actuellement_.
Et si, actuellement, au moment où vous hésitez à faire quelque chose que
le devoir commande, vous entendez le devoir vous dire: «Tu auras des
remords», ceci n’est qu’un souvenir des remords que vous avez eus
autrefois pour un ordre semblable non exécuté. Par conséquent, en
paraissant vous dire: «Tu auras des remords», le devoir ne vous donne
pas de raison. Il vous enjoint d’agir, simplement, et _c’est vous qui
vous dites_: «Je sais bien ce qui m’attend; _il_ me commandera cela
rétroactivement, comme il me le commande actuellement, et cela me sera
pénible comme un ordre qu’on ne peut pas exécuter.»
Donc dans aucun cas le devoir ne donne de raison.
Il semble bien, en effet, qu’il en soit ainsi; et ceci même que le
devoir, selon toutes les apparences et selon toutes nos sensations
intérieures, nous commande ainsi d’ordinaire, le caractérise très
nettement et lui donne un caractère véritablement à part, de quoi il
faudra que nous nous souvenions toujours avec grand soin dans tout ce
que nous écrirons ci-dessous.
Toutefois il faut faire attention à ceci. Le devoir proprement dit, le
devoir d’action, le «agis de telle ou telle façon» n’est pas le seul
impératif dont nous entendions la voix. Il n’est--peut-être,
encore--enfin il n’est, selon les apparences les plus sensibles, que le
plus fort, que le plus impérieux; mais il est très certain, selon moi,
qu’il y a au moins trois impératifs dont l’homme entend le commandement
et qui ne donnent pas plus de raisons, pas sensiblement plus de raisons
l’un que l’autre; et donc ceux dont nous allons parler pas sensiblement
plus que l’impératif d’action.
Il y a l’impératif du bien; il y a l’impératif du vrai; il y a
l’impératif du beau.
Il y a l’impératif du bien qui est proprement l’impératif d’action et
dont nous venons de parler.
Il y a l’impératif du vrai qui nous commande très rigoureusement de
chercher le vrai et de le dire, coûte que coûte, dût-il nous en arriver
malheur. Cet impératif est très impérieux et, ce me semble, ne donne
guère plus ses raisons que l’impératif d’action. Il nous dit que le vrai
est sacré, comme l’impératif d’action nous dit que le bien est sacré.
D’où vient que l’on trouve cynique le mot de Fontenelle: «Si j’avais la
main pleine de vérités, je la tiendrais soigneusement fermée»? D’où
vient qu’un certain discrédit s’est toujours attaché à l’œuvre du poète
et du romancier? D’où vient que Platon veut exiler les poètes de la
République? D’où vient l’horreur de Kant pour le mensonge? D’où vient
l’animadversion au moins de la société pour le mensonge sans lequel
pourtant--et elle le sait--elle ne pourrait pas vivre? Tout cela vient
d’un commandement, très abstrait: Il faut être vrai; il faut chercher le
vrai; il faut dire le vrai.
--Oh! cependant! Il y a _des raisons_ pour dire le vrai; il y a cette
raison que l’association des hommes, sinon la société mondaine, a besoin
de vérité, d’exactitude, en politique, en administration, en commerce,
en sciences, en sciences appliquées, en statistique, en histoire, en
géographie, en une foule de choses, sans quoi elle serait à chaque
instant en grand danger, en plus de dangers qu’elle n’y est
naturellement et par la seule force des choses.
--Oui, oui; mais la vérité philosophique, à quoi sert-elle? La vérité
qui détruit un préjugé salutaire, la vérité qui détruit une religion
salutaire, à quoi sert-elle? Plutôt elle nuit. Or celui-là même qui sent
qu’elle ne sert de rien et qui sent qu’elle nuit, celui-là même, non pas
Fontenelle, mais un autre et plus d’un autre, a conscience du devoir de
chercher la vérité et de la dire. Renan a passé toute sa vie à détruire,
à regretter ce qu’il détruisait et à se féliciter d’avoir obéi à la
nécessité intellectuelle qui l’avait forcé à détruire ce qu’il
regrettait d’avoir détruit. Il y a là une impulsion invincible. «Et
pourtant elle tourne.» Et pourtant il faut dire la vérité et, puisque la
terre tourne, dire qu’elle tourne.
On a vu que Nietzsche a essayé de ramener l’impératif du vrai à
l’impératif du bien, l’impératif intellectuel à l’impératif moral. Quand
nous nous croyons obligés de dire vérité, ne serait-ce pas, se
demande-t-il, que nous sentons le besoin de ne pas nous tromper, devoir
envers nous-mêmes, et de ne pas tromper les autres, devoir altruiste?
«D’où la science prendrait-elle sa foi absolue [en elle], cette
conviction qui lui sert de base que la vérité est plus importante que
toute autre chose et aussi plus importante que toute autre conviction?
Cette conviction n’a pas pu se former pour raison d’utilité, la vérité
et aussi la non-vérité affirmant toutes deux sans cesse leur utilité.
Donc la foi en la science, cette foi qui est incontestable, ne peut
avoir tiré son origine d’un pareil calcul d’utilité; _au contraire_,
elle s’est formée malgré la démonstration constante de l’inutilité et du
danger qui réside dans la volonté de vérité et dans la vérité à tout
prix. Et, à tout prix, hélas, nous savons trop bien ce que cela veut
dire lorsque nous avons offert et sacrifié sur cet autel une croyance
après l’autre. Par conséquent, volonté de vérité signifie: «Je ne veux
pas tromper ni moi ni autre, _et nous voici sur le terrain de la
morale_.»
Cela est très ingénieux et du reste, quoi que j’en puisse dire
ci-dessous, retiendra toujours quelque chose de vrai; mais cependant je
ne crois pas que nous soyons précisément sur le terrain de la morale. Si
nous étions sur le terrain de la morale, il y aurait simplement un
conflit de devoirs moraux, un conflit entre le devoir de ne pas tromper,
ni soi ni autre, et le devoir d’être utile à ses semblables et de ne pas
leur nuire; et le second de ces devoirs étant incomparablement supérieur
au premier, ce serait au premier, comme auprès d’un malade à qui l’on
ment, que l’on obéirait.
Objectera-t-on que _quelque chose nous dit_ que la vérité, tout compte
fait, en définitive, plus tard, sinon aujourd’hui, est salutaire? Quelle
pure hypothèse! Quelle vanité! C’est Nietzsche encore qui le dit:
«Pourquoi ne veux-tu pas tromper, surtout lorsqu’il pourrait y avoir
apparence, et il y a apparence, que la vie est disposée en vue de
l’apparence, en vue de l’erreur, de la duperie, de la dissimulation, de
l’éblouissement, de l’aveuglement.»--Donc rien, en vérité, ne persuade
au savant, au philosophe, que le vrai soit salutaire; donc, en croyant
qu’il faut chercher le vrai, il n’est pas sur le terrain de la morale,
et l’impulsion qui le précipite à connaître la vérité n’est pas une
impulsion morale.
C’est... Quoi donc? C’est une impulsion. C’est une impulsion _sui
generis_, c’est une impulsion du même genre que celle du bien;
Nietzsche, quoique confusément, arrive à le dire lui-même, c’est une
«croyance métaphysique»; c’est une foi. «Sommes-nous donc, nous aussi,
encore pieux?»
Certes! Vous êtes pieux envers la vérité, vous êtes les croyants de la
vérité; vous en êtes même quelquefois les fanatiques. Il y a tout
simplement un impératif du vrai.
Il a tous les caractères de l’impératif du bien. Il est formel, il est
rigoureux, il est inflexible, il est superbe. Il a horreur de l’intérêt
personnel; il a horreur des plaisirs bas; il a horreur des transactions
et des compromissions; il fait des prêtres laïques, des saints, des
héros, des martyrs. Il est absolument un devoir.
Cependant il est un peu moins impérieux, il faut le reconnaître, que
l’impératif du bien. Qui que l’on soit, ou à bien peu près, on a moins
de remords--et le remords c’est le critérium--pour avoir mis quelque
négligence à chercher la vérité que l’on n’en a pour avoir manqué de
parole ou pour n’avoir pas secouru un malheureux qu’on pouvait secourir.
L’impératif du vrai n’est pas en sous-ordre et il n’obéit à rien; mais
il est en second rang. Il semble n’intimer que des ordres qui, déjà, ont
un peu l’apparence de conseils; il ne dit pas tout à fait: «il faut», il
dit plutôt: «il est beau de...» ou mieux, c’est entre ces deux formules
que se place son commandement; c’est intermédiaire. Il est une impulsion
forte, non une impulsion absolument contraignante. Il donne l’anxiété,
non pas l’angoisse: il fait plier, il n’écrase pas.
D’autre part, il n’est pas universel. Oh! je confesse qu’il l’est
presque! Il n’y a guère d’homme qui ne sente confusément que la vérité
est un devoir, qu’il faut s’instruire, connaître, savoir les choses, et
quand on les sait les dire aux autres; mais c’est confus et c’est faible
comme impulsion chez la plupart des hommes.
En prenant les choses à l’inverse, on comprendra mieux. La délectation
de faire le mal et la délectation d’être dans le faux sont toutes les
deux _mala gaudia mentis_; mais la délectation de faire le mal est assez
rare et, quoi qu’en ait dit Mérimée, il n’est pas vrai qu’il n’y a rien
de si commun que de faire le mal pour le plaisir de le faire; il y a
infiniment de faibles, il y a, relativement, peu de _méchants_; le
plaisir de faire le mal est trop âpre pour la moyenne de l’humanité.--Le
plaisir d’être dans le faux, de mentir, de dissimuler même sans intérêt
est plus répandu, il est léger, frivole, presque gracieux; il ne
_retourne_ pas l’âme tout entière, il lui donne seulement un faux pli,
qui l’amuse, qui l’amuse sottement, malignement, mais qui ne la
_pervertit_ pas absolument; il n’est pas une contorsion diabolique et
voilà pourquoi plus de gens s’y laissent aller. L’impératif du vrai
n’exerce fortement son action que sur un petit nombre d’hommes, très
élevés, à la vérité, supérieurs, mais, et à cause de cela, minorité.
Il l’exerce sur des hommes qui se sentent élus; qui sentent ou croient
sentir la vocation de la vérité, de la science; qui sentent ou croient
sentir qu’il y va de la vérité s’ils donnent leur démission de
chercheurs.
Aussi l’obéissance à l’impératif du vrai donne-t-elle plus d’orgueil que
l’obéissance à l’impératif du bien, beaucoup plus, encore que les
risques ne soient, en général, que les mêmes. On croit même quelquefois
que c’est justement de cet orgueil que l’impératif du vrai prend sa
source. C’est une erreur de généalogie; car il y a des chercheurs du
vrai qui sont très modestes; mais enfin, assez souvent, l’orgueil est
tellement le fils démesuré de l’impératif du vrai qu’il paraît en être
le père;--mettons qu’ils soient consubstantiels.
Quant aux satisfactions (orgueil à part) de l’obéissance à l’impératif
du vrai, elles sont aussi vives, mais moins tendres, que celles de
l’obéissance à l’impératif du bien. Le grand inventeur, le grand
découvreur, a, je crois, un plaisir aussi intense que le grand
bienfaiteur ou l’homme qui a sauvé son pays. Tous deux sentent et avec
une parfaite plénitude de conviction qu’ils ont bien fait leur métier
d’homme et qu’à le faire ils ont bien mérité de l’humanité; mais le
bienfaiteur ou le sauveur a, de plus, ce sentiment que des êtres vivent
parce qu’il a vécu, et ce sentiment est celui d’une paternité et,
l’unissant comme par des liens de chair à un certain nombre de ses
semblables, l’inonde d’une joie presque physique qu’il ne me paraît pas
possible que l’inventeur ressente, du moins au même degré.
En résumé, l’impératif du vrai est moins fort et moins universellement
répandu que l’impératif du bien mais il a presque tous les mêmes
caractères et surtout il a celui-ci que, non plus que l’autre, il ne
donne pas ses motifs et n’a pas besoin de les donner.
* * * * *
L’impératif du beau est encore assez fort et assez répandu. Il a deux
formes: impulsion à s’abstenir de faire du laid; impulsion à créer de la
beauté.
Sous forme d’impulsion à s’abstenir de faire du laid, il est aussi
répandu, ce me semble, que l’impératif du vrai, peut-être plus. Presque
tous les hommes et femmes sentent le devoir de ne pas se rendre hideux,
même quand ils se rendent tels; mais en ce cas c’est qu’ils se trompent.
La plupart des hommes et femmes sentent le devoir de ne pas mettre du
désordre, c’est-à-dire de la laideur, autour d’eux, dans leur maison,
dans les rues de leur ville, dans les endroits par où ils passent. Le
désordre n’est signe que de paresse; l’amour du désordre est signe de
folie; il est la projection au dehors du désordre des idées. L’amour du
désordre est une «mauvaise joie de l’âme» qui indique la méchanceté en
général, mais tout particulièrement la méchanceté antisociale, d’où l’on
a induit, non sans raison, que l’amour du beau ne laisse pas d’être une
vertu sociale ou du moins de ressortir à la sociabilité.
Le désir de ne pas faire du laid n’est pas un impératif aussi net, aussi
pur, que l’impératif du vrai. Il y a tant de raisons, de mobiles
sensibles pour ne pas faire de la laideur: désir de plaire à son
entourage, désir d’hygiène, désir de ne pas être mis au poste...
Cependant ce désir semble bien avoir aussi quelque chose de spontané. Le
désordre, la laideur choque les yeux, comme on dit, c’est-à-dire un
besoin intérieur de rectitude et de symétrie, une disposition intérieure
à la symétrie et à la rectitude. L’enfant souvent fait du désordre, par
besoin d’activité et naissante volonté de puissance; mais que souvent
aussi il range méthodiquement, et non sans grâce de correction, ses
jouets, les petits objets à son usage, _ce qui lui appartient_! Il y a
là le besoin de ne pas faire de la laideur et même un peu celui de créer
du beau ou du joli.
Sous sa forme d’impulsion à faire du beau, l’impératif du beau est
beaucoup moins répandu; car je n’y range pas la coquetterie du sauvage
se parant de plumes d’oiseaux ou du commis de nouveautés s’ornant de
savantes cravates; il n’y a guère là que le désir de plaire, et l’on
voit que chez les vieillards peu s’en faut qu’il n’existe plus du tout.
Mais la vraie impulsion artistique, ciseler des figures sur des cornes
d’animaux, tailler des statuettes, etc., existe depuis les temps les
plus reculés chez un certain nombre d’hommes; et il devient la passion
artistique chez un certain nombre d’hommes au temps de civilisation.
Toujours chez un certain nombre d’hommes et non pas très grand. Le
besoin de créer du beau ne travaille jamais qu’une minorité. A
l’impératif du beau sous cette forme la majorité est insensible. Elle
favorise ceux qui y sont sensibles; mais elle ne se sent pas appelée à
faire comme eux.
Remarquez cependant que cette faveur même où elle les tient est une
marque qu’elle sent que l’humanité est appelée à faire de la beauté,
tout entière réellement, non, mais tout entière dans la personne de ceux
qui en sont capables et qu’on _devra_ honorer à cause de cela. «Je ne
fais pas de beau, n’ayant pas de talent... Si! J’en fais, je contribue à
ce que le beau soit réalisé, en honorant, protégeant, encourageant,
couronnant ceux qui le réalisent.» Il y a là un quasi-impératif assez
net.
Les satisfactions d’avoir obéi à l’impératif du beau sont
extraordinaires. Inutile de s’étendre sur les plaisirs de l’artiste et
sur son orgueil, analogues à ceux du savant. Mais ces satisfactions, il
faut le dire comme quand il s’agissait du savant et le dire encore plus,
ne sont pas marques d’un impératif très net et très pur. Le grand
artiste est tellement glorifié, encensé, divinisé, qu’il lui serait bien
difficile de dire s’il est heureux d’avoir réalisé de la beauté ou s’il
l’est de goûter et savourer la gloire. Il est vrai qu’il y a l’artiste
qui n’a pas réussi et qui est heureux devant son œuvre et évidemment de
son œuvre seule. Mais celui-ci compte toujours sur un retour de
l’opinion publique, et quand même, ce qui du reste n’est jamais vrai, il
ne l’espérerait que pour le temps qui suivra sa mort, il goûte la gloire
par prélibation, ce qui ne laisse pas d’être une jouissance réelle.
Les satisfactions qui viennent de l’obéissance à l’impératif du beau
sont donc, moins que celles qui viennent de l’obéissance à l’impératif
du vrai, beaucoup moins que celles qui viennent de l’obéissance à
l’impératif du bien, _preuves_ qu’il y a réellement un impératif. Elles
sont toujours de nature mixte, étant toujours d’origine double.
Cependant la joie de l’enfant à faire très solitairement quelque chose
de beau ou qu’il trouve tel, la joie de l’artiste à se satisfaire
lui-même, indépendamment du succès, à ce point que le succès d’une œuvre
de lui, jugée par lui médiocre, l’irrite; à ce point que même le succès
d’une œuvre de lui, jugée par lui bonne, _l’inquiète_ en jetant quelque
doute dans son esprit sur la valeur vraie de cette œuvre; tout cela
indique d’une façon, selon moi, très suffisante l’existence d’un
impératif.
La différence de l’importance du succès aux yeux de l’artiste et aux
yeux de l’homme d’affaires est très significative en effet. Personne ne
méprise le succès; mais l’homme d’affaires s’en contente et l’artiste ne
s’en contente pas. Pour l’homme d’affaires, si l’affaire a réussi il est
pleinement satisfait; pour l’artiste, si l’œuvre a réussi auprès du
public il n’est pas mécontent; mais il n’est pleinement heureux que si
elle a réussi auprès de lui. Je n’ai pas besoin de dire qu’il y a des
hommes d’affaires aussi qui ne sont pleinement satisfaits que si
l’affaire, outre qu’elle a réussi, leur apparaît comme ayant été menée
savamment et qu’il y a des artistes qui sont pleinement satisfaits quand
ils ont gagné de l’argent; et cela tient à ce qu’il y a des hommes
d’affaires qui sont des artistes et des artistes qui ne sont que des
hommes d’affaires; mais il est évident que le fond de ma remarque
subsiste.
Les satisfactions qui viennent de l’obéissance à la vocation artistique
prouvent donc un peu qu’il y a un impératif du beau.
Les remords qui viennent de la désobéissance à l’impératif du beau ne
sont pas affreux; mais ils ne laissent pas d’être à considérer encore.
L’artiste qui a perdu son temps, qui s’est trop attardé à la brasserie,
qui a trop aimé une femme, qui a sacrifié à l’art industriel, a des
remords assez vifs, quelquefois violents. Et remarquez qu’il n’y entre
pas, ou très peu, le souci du service à rendre qu’il n’a pas rendu, ce
qui ressortirait à l’impératif du bien. Non, la beauté qui est en lui
voulait sortir et à cause de lui, par sa faute, n’est pas sortie. Voilà
surtout, voilà presque uniquement, ce qu’il sent et ce qui l’afflige.
N’est-ce pas là une marque de l’existence d’un impératif? «Je suis né
pour faire le bien, dit le bienfaiteur; le bien veut être par moi.--Je
suis né pour chercher le vrai, dit le savant; le vrai veut éclater par
ceux qui peuvent le démêler, et je suis de ceux-là.--Je suis né pour
faire du beau, dit l’artiste; le beau veut être réalisé par moi et
souffre en moi quand je ne le réalise pas.»
Oui; il y a un impératif du beau, moins impérieux que les deux autres,
mais qu’il me semble difficile de nier.
Hiérarchie des impératifs: le bien, le vrai, le beau, tous trois ayant
comme un noyau, disons mieux, comme une âme «catégorique», absolue,
métalogique, qui commande et qui ne donne pas ses raisons; les deux
derniers, au moins, ayant un mélange de persuasions motivées, une
périphérie de mobiles, une «peau d’intentionnel», comme dit Nietzsche,
et commandant, partie parce qu’ils commandent, partie parce qu’ils ont
des raisons de commander et les donnent.
Or ces trois impératifs, quelquefois sont d’accord, souvent sont en
lutte ou au moins en discordance.
Quelquefois dans un même homme et celui-ci est très grand, et il
s’appelle Platon, Newton, Pascal, Bossuet, Montesquieu, Gœthe,
Lamartine, les désirs de faire du bien, de chercher le vrai, de faire du
beau sont d’accord, égaux ou presque égaux, et toujours présents;
l’activité, ardente ou paisible; plus souvent paisible, car la paix de
l’âme vient de l’équilibre des parties de l’âme; est triple. Ces hommes
ne sont pas heureux, c’est-à-dire n’obéissent pas à leur nature, quand,
dans le même temps, ils ne sont pas utiles à leurs semblables,
chercheurs de vérités et créateurs de valeurs artistiques.
Et ceux-ci font servir leurs trois vocations les unes aux autres. Pour
faire du bien, et convaincus, ce qui est peut-être vrai, que les vérités
sont toujours bienfaisantes, ils cherchent le vrai et ils mettent le
vrai en beauté, dans toute la beauté dont ils puissent le revêtir pour
qu’il fasse le plus d’impression possible sur les âmes. Ils ne sont pas
fâchés d’être sagaces investigateurs de la connaissance, parce qu’ils
espèrent de la connaissance quelque bien pour l’humanité; et ils ne sont
pas fâchés d’avoir du génie littéraire pour que la connaissance passe
plus facilement et plus séductrice d’eux aux autres.