--Il y a pourtant une différence entre un art et un dogme, sans cela il

n’y aurait pas deux mots. Notre art ne commandera pas; il n’intimera pas

des ordres; il n’organisera pas autour de lui une religion ou

quasi-religion, comme font toutes les morales qui réussissent, et même

les autres; il procédera par lentes pressions sur l’opinion publique,

par propagande, par exhortations et conseils...

--Autrement dit ce sera une morale persuasive et non une morale

impérative, je le reconnais parfaitement; effaçons l’assimilation que

j’en faisais à la morale de Kant; maintenons l’assimilation que j’en

faisais à la morale de Zénon ou d’Épicure. Ce sera une morale

persuasive; mais ce sera une morale théorique et elle ne pourra pas ne

pas être une morale théorique. Art tant que l’on voudra; mais est-ce que

les arts n’ont pas et ne sont pas obligés d’avoir leur théorie et leurs

idées générales et leurs principes? Est-ce que la médecine, à laquelle

vous comparez très souvent, et avec raison, votre art de la moralité,

n’a pas ses théories et ses idées générales et ses principes? L’art

moral sera une morale persuasive comme toutes les morales de

l’antiquité, mais ce sera très bien et forcément une morale, toute une

morale, avec son principe qu’elle aura tiré d’elle-même, tout comme le

stoïcisme, sa voisine, la science des mœurs, étant absolument incapable

de lui en fournir aucun.

Je dirai même que, quoique persuasive et ne pouvant pas être plus, cette

morale sera amenée à, du moins, se donner des airs très normatifs, à

cause de ce voisinage de la science des mœurs. La science des mœurs ne

lui fournira point ses principes et ne pourra lui en fournir aucun; mais

elle l’instruira, elle lui donnera des faits et des statistiques et, à

cause de cela, l’art moral se déclarera scientifique, prétendra avoir

reçu de la science son principe, ses idées directrices--le croira, du

reste, très naturellement--et se déclarera scientifique elle-même, se

nommera art-moral-scientifique et se donnera toute l’autorité un peu

insolente que se donne tout ce qui est scientifique ou qui croit l’être.

L’art moral ne sera pas impératif; mais pour rébarbatif, je gagerais

qu’il le sera.

En tout cas, en appelant un art de moralité à la suite--et au

secours--de la science des mœurs, c’est nécessairement une morale

théorique que vous provoquez à naître.

M. Lévy-Bruhl a prévu cette objection, comme il les a prévues toutes, et

y répond très fortement, comme toujours: «Améliorer les mœurs, me

dira-t-on? Quel sens peut avoir ce terme dans une doctrine telle que la

vôtre? Vous jugez donc de la valeur des règles d’action au nom d’un

principe qui leur est extérieur et supérieur? Vous revenez donc au point

de vue de ceux qui, au nom de _la morale_, distinguent de ce qui est ce

qui doit être?--Point du tout... On conçoit très bien que la réalité

donnée puisse être _améliorée_ sans qu’il soit nécessaire d’invoquer un

idéal absolu... Le sociologue peut constater dans la réalité sociale

actuelle telle ou telle «_imperfection_» sans recourir pour cela à aucun

principe indépendant de l’expérience. Il lui suffit de montrer que telle

croyance par exemple ou telle institution sont surannées, hors d’usage

et de véritables _impedimenta_ pour la vie sociale... Prenons, par

exemple, la répression des actes criminels. Il y a cinquante ans, la

théorie la plus répandue voyait dans la peine surtout une réparation du

dommage apporté à l’ordre social. Aujourd’hui les théories utilitaires

prédominent. Mais supposons que les sciences de la réalité sociale aient

fait des progrès suffisants et que nous connaissions d’une façon

positive les conditions physiologiques, psychologiques et sociales des

différentes sortes de délits et crimes: cette connaissance ne

fournira-t-elle pas des moyens rationnels et qui ne seront plus en

discussion, non pas, sans doute, de faire disparaître les crimes, mais

de prendre les mesures, soit répressives, soit préventives, les plus

propres à les réduire à leur minimum?...»

Voilà qui est raisonné, si bien que j’apporterai un autre exemple à

l’appui de ce raisonnement. L’esclavage aurait pu être aboli sans aucune

considération morale. Il aurait suffi qu’un économiste démontrât aux

propriétaires d’esclaves, ou que les propriétaires d’esclaves

comprissent d’eux-mêmes, que le travail libre rapporte plus et coûte

moins que le travail esclave, ce qui est la vérité même et ce qui est

chose où n’entre pas un atome de moralité et ce qui est chose qui, même,

contient une immoralité de premier ordre. Et par parenthèse un historien

me montrerait que c’est précisément sur des considérations de ce genre

qu’en réalité l’esclavage a été aboli, que je n’en serais pas autrement

surpris. L’intelligence d’un mieux matériel, amenée par des statistiques

et par une interprétation sensée des statistiques, suffit donc pour

réaliser une amélioration matérielle, je le reconnais, et une

amélioration matérielle qui peut coïncider et se confondre avec une

amélioration morale, je le reconnais encore.

Mais une amélioration purement morale, celle-ci par exemple: se

sacrifier pour son pays; celle-ci par exemple, moins ambitieuse:

préférer sa dignité à son bénéfice; celle-ci par exemple: dire, avec

risques, ce qu’on croit vrai; celle-ci par exemple: préférer n’avoir pas

une place que la devoir à l’intrigue; je voudrais bien savoir quelles

statistiques très bien faites et très intelligemment interprétées

pourront l’inspirer à l’art de la moralité. Absolument aucune. Les

statistiques intelligemment interprétées inspireront à l’art moral

rationnel des vérités sociologiques et des améliorations sociologiques,

des vérités de bonne police et des améliorations de bonne police; des

vérités morales jamais, des améliorations morales, jamais; ou du moins

elles lui inspireront les vérités morales _déjà pratiquées_; mais des

vérités morales nouvelles, jamais, et par conséquent des améliorations

morales, jamais.

Par exemple elles lui enseigneront très bien qu’il ne faut pas tuer son

père et sa mère; car le nombre des gens qui tuent leur père et leur mère

est sensiblement moins grand que celui des gens qui ne les tuent pas, et

voilà de la statistique qui, intelligemment interprétée, peut amener à

ce précepte: ne tuez ni votre père ni votre mère.

Mais les statistiques de la science des mœurs n’enseigneront jamais à

l’art moral rationnel de recommander de se sacrifier pour la vérité ou

pour l’honneur; car le nombre des gens qui ne se sacrifient point pour

telles choses est un peu supérieur à celui des gens qui se sacrifient

pour elles.

L’erreur de M. Lévy-Bruhl, qu’il a parfaitement aperçue, n’en doutez

pas, est d’avoir confondu les améliorations sociologiques, lesquelles

peuvent être parfaitement réalisées par science et intelligence, par

savoir et comprendre, avec les améliorations morales qui ne peuvent pas

être _dictées_ par les faits, qui ne peuvent être _qu’éclairées_ par les

faits et l’intelligence des faits.

Voilà pourquoi il a raison dans ses exemples qu’il choisit dans l’ordre

des faits sociologiques, et même dans le mien que je choisis dans

l’ordre des faits économiques, et tort cependant dans ses raisonnements.

Il dit: «la réalité donnée peut être améliorée sans qu’il soit

nécessaire d’invoquer un idéal absolu...» Un idéal absolu, non; mais un

idéal, si, et absolument; car la réalité donnée ne porte pas en soi son

amélioration et de rien on ne tire rien. Il faut bien, quand il s’agit,

non de la valeur économique de quelque chose, mais de sa valeur morale,

le comparer, non à lui, qui ne donne rien, mais à _un autre quelque

chose_ qui le dépasse ou que nous trouvons qui le dépasse: idéal, non

pas idéal absolu, mais idéal; pensée qui est pensée à propos des faits,

mais par delà les faits.

«Le sociologue peut constater dans la réalité sociale actuelle telle ou

telle imperfection, sans recourir pour cela à aucun principe indépendant

de l’expérience.»--«Imperfection.» Alors votre sociologue reconnaîtra

une imperfection sans avoir idée du parfait? Comment fera-t-il? Sans

avoir l’idée du meilleur, qui ne lui est pas, sans doute, suggéré par la

chose à améliorer? Comment fera-t-il?--«Aucun principe indépendant de

l’expérience.» Comment prendra-t-il dans l’expérience un principe

destiné à surmonter l’expérience et capable de la surmonter? En vérité,

je ne comprends plus du tout.--«Il lui suffira de montrer que telle

coutume est surannée...» A quoi voit-on qu’une coutume est surannée? En

voilà un critérium! A ce qu’elle est antique? L’habitude de nourrir ses

enfants est tellement antique qu’elle doit être surannée.--Eh! non! A ce

qu’elle est en désaccord avec les autres coutumes, incohérentes avec

elles et par conséquent faisant _impedimentum_. A la bonne heure; mais

entre deux coutumes incohérentes et _impedimenta_ l’une de l’autre,

laquelle est l’_impedimentum_ à supprimer? Il y a de nos jours le

suffrage universel; sens du suffrage universel: les chefs doivent être

choisis par les inférieurs; et il y a l’administration, la magistrature,

l’armée, toutes les hiérarchies; sens des hiérarchies: les chefs sont

nommés par les chefs supérieurs. Ces deux institutions sont

incohérentes, sont _impedimenta_ l’une de l’autre. Lequel des deux

_impedimenta_ est à supprimer?

Non, la réalité sociologique _elle-même_ n’a pas en elle de quoi

indiquer _toutes_ les améliorations dont elle est susceptible; et la

réalité morale n’a rien en elle qui puisse indiquer les améliorations

dont elle est susceptible; et il est nécessaire, si l’on se fait fort

d’améliorer, d’avoir recours à quelque principe, que je ne dis nullement

qui doive être absolu, que je ne dis nullement qui doive être séparé et

coupé de l’expérience, mais qui doit en être «_indépendant_» pour qu’il

la dépasse.

L’art moral rationnel aura son principe à lui, ou il ne sera pas; l’art

moral rationnel sera autonome ou il ne sera pas; l’art moral rationnel

sera rationnel, précisément, ou il ne sera pas. Et s’il a son principe

il lui, s’il est autonome, s’il est rationnel et non uniquement

expérimental, il sera une morale théorique comme toutes celles

auxquelles nous sommes habitués.

M. Lévy-Bruhl a si bien compris cela lui-même, subconsciemment, qu’il

assimile quelque part «la conscience commune» à son «art moral

rationnel», _ce qui équivaut à assimiler son «art moral rationnel» à la

conscience commune_. Il dit: «La conscience commune de chaque époque ne

considère pas la morale pratique comme une réalité donnée, mais comme

une expression de ce qui doit être. Le fait même qu’elle se manifeste

sous la forme de commandements et de devoirs prouve assez qu’elle ne

croit pas simplement _traduire_ la réalité naturelle; mais qu’elle

prétend la modifier. _Par cette prétention elle semble vraiment tenir la

place de l’art moral que nous cherchons._ Et ce n’est pas une pure

illusion; elle en tient en effet quelque peu la place, dans la mesure où

elle exerce sur cette réalité une action qui la modifie.»

Donc votre art moral, c’est reconnu, ne sera pas autre chose que la

conscience commune telle que nous la voyons fonctionner dans son double

rôle de greffier des mœurs et de juge des mœurs, de personnage qui

connaît les mœurs et qui aussi prétend les juger pour les faire plus

belles.

--Certainement, répond M. Lévy-Bruhl; seulement mon art moral sera un

greffier informé et un juge éclairé. La conscience commune actuelle est

un art préscientique et mon art moral sera un art postscientifique.

--J’entends bien; mais croyez-vous que la conscience morale actuelle ne

s’éclaire aucunement, sinon de la science des mœurs qui n’est pas encore

constituée, du moins de la connaissance des mœurs? Elle s’en sert tout

autant qu’elle peut et par conséquent elle est juste, en son temps, ce

que votre art moral sera au sien.--Et d’autre part, croyez-vous qu’à

votre art moral il suffira d’être plus éclairé que n’est la conscience

commune actuelle pour n’avoir besoin que d’être éclairée en effet, par

la réalité? Il sera, proportions gardées, à un degré supérieur de

connaissances, exactement dans la position de la conscience commune d’à

présent par rapport à la science des mœurs d’à présent. La commune

conscience d’à présent _connaît_ et, pour dépasser ce qu’elle connaît,

elle a besoin d’inventer. L’art moral connaîtra davantage; mais pour

dépasser ce qu’il connaîtra il aura besoin d’inventer lui aussi. Votre

assimilation, très fine et très juste, de la conscience commune à l’art

moral, assimilant l’art moral à la conscience commune, ne sert qu’à

éclairer d’une vive lumière ce que sera l’art moral futur. Il sera une

morale théorique, ayant plus ou moins le caractère et la _couleur_

théorique, selon le tour d’esprit de ceux qui le formuleront, mais il

sera une morale théorique se renseignant auprès de la science des mœurs

pour savoir, y ajoutant quelque chose qu’elle inventera, pour juger,

pour préférer, pour améliorer.

C’est qu’il y a une lacune dans la conception très belle et très large

déjà de M. Lévy-Bruhl. C’est que la morale est une science, et un art,

_et un sentiment_. Elle est une science. Elle doit connaître; elle doit

connaître le plus grand nombre possible de faits moraux, et c’est dire

de faits humains. Si elle ne connaissait rien, elle ne serait pas. Je ne

développerais pas ce _truisme_.

Elle doit être un art; elle doit guérir l’humanité; elle doit la faire

plus saine, plus forte, plus grande et plus belle; elle doit la sculpter

dans le sens du beau:

Et dans l’informe bloc des sombres multitudes

La pensée en rêvant sculpte des nations.

Mais avec quoi sculptera-t-elle? Qu’est-ce qui dirigera son ciseau, ses

mains? Ce qu’elle sait? Mais ce qu’elle sait, c’est le bloc informe

lui-même; elle ne sait que cela; elle n’a que cela devant elle; comment

le bloc lui mettra-t-il dans la pensée la forme de ce qu’il doit

devenir, la forme de la statue? D’aucune manière. La voilà impuissante.

La morale-science est impuissante; elle n’est que la réalité sue; elle

ne peut rien, qu’être satisfaite de savoir. La morale-art est

impuissante; elle n’est qu’un désir que la réalité soit autre. La

morale-science et la morale-art peuvent rester éternellement l’une en

face de l’autre à se regarder. Pour qu’elles aient prise l’une sur

l’autre, il faut qu’un sentiment intervienne qui mette dans la pensée de

la morale-art ce qu’elle veut faire du bloc, l’idée de l’amélioration

qu’elle veut poursuivre, la forme de la statue.

Je dis pour qu’elles aient prise _l’une sur l’autre_. Car non seulement

la morale-art n’aura aucune prise sur la morale-science si un sentiment

n’intervient pas dans la morale-art; mais, même, dans ce même cas, la

morale-science n’aura aucune prise sur la morale-art. Je veux dire que

la morale-art ne s’intéressera aucunement à la morale-science, à la

réalité morale. Supposez--car cela ne s’est jamais vu--que la morale-art

soit en face de la réalité morale, avec un désir qu’elle soit autre,

mais sans aucun sentiment la poussant à vouloir que la réalité morale

soit autre _de telle façon ou de telle autre_. La morale-art ne

s’occupera pas le moins du monde de la réalité morale; elle la

constatera laide et voilà tout. La morale-art ne s’intéresse à la

réalité morale qu’autant qu’elle est poussée, par tel ou tel sentiment,

à la transformer. Le sculpteur qui n’aurait pas l’idée de faire une

Vénus, à cause de son sentiment du beau, ne s’occuperait jamais de la

terre glaise. Pour mieux dire, sans un sentiment que la réalité ne peut

pas lui donner, qu’elle ne peut qu’_exciter_ en elle, la morale-art

n’existerait pas du tout. Donc sans un certain sentiment, très puissant,

très énergique, très suggestif et très impérieux, s’interposant en

quelque sorte entre la morale-science et la morale-art, la

morale-science ne sert à rien et la morale-art n’existe pas.

Ce sentiment peut être celui-ci ou celui-là. Ce peut être le sentiment

de la dignité humaine comme chez les stoïciens, le sentiment de l’ordre

et de la modération comme chez les académistes, le sentiment du bonheur,

du souverain bonheur, comme chez les épicuriens, le sentiment de la

charité, de l’amour comme chez les chrétiens, le sentiment de _quelque

chose à respecter_ comme chez les kantistes mais il faut qu’il y en ait

un.

Dès lors tout se tient. La science morale sert à quelque chose de plus

qu’à la satisfaction de la curiosité; elle devient utilisable; l’art

moral s’intéresse à la réalité morale et même en est furieusement avide,

car il veut savoir tout ce qu’il a à réparer et l’art moral a une œuvre

à faire, modifier la réalité morale dans le sens du sentiment qui le

possède; la morale est science, art et sentiment, c’est-à-dire tout ce

qu’il faut qu’elle soit pour qu’elle soit.

Mon avis sur l’art moral, c’est qu’il est à faire, presque tout entier,

je le reconnais, n’étant qu’ébauché ou esquissé soit dans la conscience

commune, soit dans les morales théoriques, qui ne sont guère que des

systématisations, à un point de vue ou à un autre, de la conscience

commune elle-même. Mon avis est donc qu’il est à faire, comme M.

Lévy-Bruhl le dit; mais il se fera sur la science des mœurs constituée

_et_ sur un sentiment qui sera venu dans le cœur de l’homme, non pas

_du_ spectacle, mais _au_ spectacle de la réalité morale, _et_ sur une

théorie nette que les penseurs auront tirée de ce sentiment, autrement

dit sur ce sentiment traduit en formules précises.

Superposer l’art moral à une théorie, qui se sera superposée à un

sentiment, lequel travaillera sur les données de la science des mœurs,

voilà la pyramide.

L’art, qui est habileté, adresse, inventions de détail, a besoin d’une

théorie très nette qui le guide; c’est sa ligne; c’est son axe; la

théorie, en choses morales, n’est que la réduction d’un sentiment à son

essentiel précis (_abstine, sustine_); la science n’est que le _donné_

des faits à élaborer, la présentation des matériaux.

Telle est mon opinion sur cette morale science-des-mœurs. Cette morale

est volontairement incomplète. Elle élimine de l’éthique un élément si

essentiel qu’il me paraît en être le cœur; elle élimine de l’éthique ce

qui fait de l’éthique une morale et c’est-à-dire ce qui la fait vivante.

Je lis dans le _Traité d’éducation_ de Schwartz cette remarque très

terre à terre, mais très juste à mon avis: «Pour l’homme peu éclairé,

_ce qui convient_ est la mesure de ce qui est bon. Il distingue le bien

et le mal d’après les mœurs et l’opinion d’autrui; un sentiment confus

lui rend cette habitude sacrée, et quand il l’a une fois contractée, la

vertu consiste pour lui dans la soumission aux règles établies. C’est

lorsqu’il commence à réfléchir lui-même sur la morale qu’il ramène ses

idées de vertu à des principes immuables et qu’il rectifie peu à peu les

décisions de ce sentiment intérieur [le respect des règles établies par

autrui] et il ne laisse pas d’éprouver toujours une certaine répugnance

quand il faut en venir à une action extraordinaire et désapprouvée du

public.»

C’est pour cela que, malgré toutes les précautions prises par M.

Lévy-Bruhl; et ne disons pas précautions, ce qui serait injurieux et une

injure bien injuste; c’est pour cela que malgré le complément, jugé par

lui indispensable, que M. Lévy-Bruhl, par son art de la moralité, donne

à la morale science-des-mœurs, cette morale a semblé à tous, partisans

et adversaires, un simple retour à Hobbes, dont pourtant elle diffère

très fort. Cela tient à ce que l’insuffisance radicale de l’art moral

pour remplacer les morales théoriques a éclaté si évidente que de l’art

moral on n’a point tenu compte et qu’on a réduit la doctrine à n’être

que l’intronisation pure et simple de la science des mœurs pure et

seule. Le livre de M. Lévy-Bruhl est intitulé _la Morale ET la science

des mœurs_; et ce _et_ est bien important; tout le monde a traduit par

la _morale-science-des-mœurs_ ou par morale = science des mœurs. C’est

un contresens; mais le contresens était facile. Il était même plus

facile après avoir lu le livre qu’après avoir lu le titre. Le livre par

l’importance, je ne dis pas exagérée, mais prédominante, qu’il donne à

la science des mœurs et surtout par son impuissance à montrer l’art

moral comme capable de remplacer, même dans un avenir éloigné, les

morales théoriques, menait le lecteur à cette conclusion à accepter ou à

rejeter: il n’y a que la science des mœurs; et par conséquent la morale

réelle c’est la morale tirée de la réalité, connaître les mœurs, en

noter la moyenne et se conformer à cette moyenne.

C’est _aussi peu que possible_ l’opinion de l’auteur; mais son livre mal

compris y mène et il ne pouvait guère être que mal compris.

Et c’est ainsi qu’une doctrine pleine de respect pour la morale telle

qu’elle existe sous ses différentes formes, _et_ pleine d’aspirations à

une morale plus élevée et plus parfaite, a paru généralement une

démission de la morale. Elle n’est qu’une façon de comprendre la morale

qui prête à douter qu’il soit possible de la constituer solide, vivace,

efficace et féconde.

CHAPITRE VII

LA MORALE DE L’HONNEUR

Telles sont, depuis Kant, les principales philosophies morales qui se

sont proposées aux hommes pour leur apprendre en quel sens ils doivent

diriger leur activité ou en quel sens il est bon qu’ils la dirigent.

Elles sont toutes en réaction plus ou moins vive, plus ou moins

respectueuse ou irrespectueuse contre la doctrine de Kant. Toutes elles

ont trouvé cette doctrine ou trop dure ou trop mystique.

Les néo-kantiens, pour commencer par ceux qui sont le moins réacteurs,

ont voulu adoucir la rigidité de l’impératif kantien en faisant entrer

en lui ou en y ajoutant des mobiles de sensibilité.

Les pragmatistes ont fait appel aux faits pour juger de la doctrine et

par conséquent ont réduit la doctrine, l’ont circonscrite, lui ont ôté

sa vertu indéfiniment productrice et féconde.

Les penseurs de l’école de Guyau, en confondant la morale avec _toute la

vie_, l’ont diluée et comme noyée; pour avoir trouvé que Kant l’isolait

trop, ils l’ont étendue et dispersée de manière à la rendre indistincte

et insaisissable, et c’est pour eux probablement que M. Delbos a écrit:

«Il y a _un élément proprement moral_ des actions humaines qui doit être

défini pour lui-même; faute de cette définition rigoureuse, on risque

d’_élargir confusément_ et d’altérer le sens de la moralité, de prendre

pour elle ce qui n’en est que l’accompagnement plus ou moins accidentel,

la suite extérieure, de mal représenter la direction de la volonté dans

laquelle elle consiste.»

Nietzsche a poursuivi impitoyablement dans Kant l’esprit religieux,

l’esprit mystique, l’esprit de commandement pour rien, l’esprit de

prescription absolue et sacrée; et aussi ce qui lui a semblé un

stoïcisme sec, condamnant l’expansion de la vie ardente et fière; digne

pourtant, lui, de comprendre Kant et qui plutôt n’a pas voulu l’entendre

qu’il ne l’a pas entendu; digne de comprendre que «tu dois te surmonter»

est une formule aussi mystique que l’impératif kantien et contient au

fond le même sens qui est celui-ci: il y a un idéal où tu dois te

hausser coûte que coûte.--Et pourquoi?--Parce qu’il y a un idéal.

Les penseurs qui ont conçu ou renouvelé la doctrine de la morale

science-des-mœurs ont été encore plus blessés du mysticisme kantien et,

pour avoir une morale «positive», ont cherché à la tirer des faits

eux-mêmes sans théorie préalable, se réservant d’améliorer les faits et

par conséquent de donner eux aussi une règle de conduite, mais par des

idées tirées elles-mêmes, ce qu’ils croient possible, des faits

eux-mêmes.

J’ai fait la critique aussi vigoureuse que j’ai pu la faire, aussi

impartiale aussi qu’il m’a été donné de la faire, de ces différentes

conceptions. Il me reste à dire brièvement comment j’essaye d’entendre

moi-même la position du problème moral.

Il est incontestable, et exactement tous les philosophes modernes le

reconnaissent, même Nietzsche confusément, que, comme fait, l’impératif,

le Δεῖ, est une vérité. C’est un fait psychologique vrai. En nous

quelque chose nous dit: «Il y a une façon d’agir qui est bonne, et tu

dois agir de cette façon-là.»

La démission de la morale · 第 12 / 18 段