Sans doute, la morale a toujours eu pour caractère d’être idéalisatrice,

de _s’éloigner des faits_, et même nous ne la _sentons_ comme quelque

chose à quoi nous sommes forcés de donner un nom qu’en tant qu’elle

s’éloigne des faits et veut énergiquement les dépasser; sans cela elle

s’appellerait la réalité ou la nature. Rien de plus certain; mais la

morale, quand on y regarde de près, ne s’éloigne pas des faits ambiants;

elle _semble s’en éloigner_. En fait cet «idéal» n’est que «la

projection» de la réalité sociale d’à présent, soit dans un passé

lointain, soit dans un avenir lointain aussi. C’est l’âge d’or de

derrière nous ou de devant nous. Mais il n’en reste pas moins que la

plus belle morale théorique est inspirée par les mœurs ambiantes, que,

seulement, elle transfigure. Les «Paradis» sont très instructifs à cet

égard. Ils sont la projection brillante des mœurs mêmes du peuple à qui

appartiennent ceux qui les rêvent. Le paradis de Virgile est un cap

Sunium ou un Tibur, un lieu où des sages conversent éternellement de

choses élevées et belles; le paradis de Dante est une église catholique

où les élus se repaissent de la connaissance de Dieu; le paradis de

Mahomet est un jardin d’Armide et le paradis d’Odin un merveilleux pays

de chasse. Voyez-vous Virgile décrivant un paradis où tous les élus

travailleraient dans la plus stricte égalité et, dans une égalité

pareille, recevraient chacun leur part des fruits recueillis? Non, ce

paradis-là n’aurait pu être peint que par un Jésuite du Paraguay ou ne

pourrait l’être que par M. Jaurès.

La morale la plus théorique n’est donc que le reflet en beau, mais un

reflet très exact, des mœurs qui environnent le théoricien.

Revenons et reprenons: ce que font inconsciemment les morales

théoriques, nous devons le faire méthodiquement et scientifiquement; et

elles-mêmes nous enseignent que nous n’avons pas autre chose à faire.

Ceci est-il--car nous voyons bien qu’on va nous en accuser--détruire la

morale courante, la morale qui nous entoure; les aspirations morales de

nos contemporains?

--Non, puisque c’est s’en inspirer, puisque c’est les consulter

constamment; non seulement les consulter, mais les prendre en mains tout

entières pour opérer sur elle une sorte de clivage méthodique,

scrupuleux, donc le plus respectueux du monde.

--Pardon! Ce n’est pas la _morale_ de vos contemporains que vous clivez;

ce sont leurs mœurs, et cela fait une différence.

--Les mœurs oui; mais la morale aussi; la morale pour nous fait partie

des mœurs; les aspirations morales les plus élevées font essentiellement

partie des mœurs; la foi morale d’un Kant, le monde comme volonté d’un

Schopenhauer, la volonté de puissance d’un Nietzsche, sont des faits

moraux d’une extrême importance et que nous mettons sur nos fiches; la

_métamorale_ fait partie des mœurs comme fait éthique; mais notre métier

de savant n’est que d’étudier _toutes les mœurs_ et de les ramener à

leurs lois générales ou à leur loi générale. Quelles sont les mœurs du

monde civilisé, _y compris_ ses rêveries éthologiques, au XXe siècle,

voilà ce que nous avons à savoir; à quelle pensée générale ou à quel

groupe de pensées générales peuvent-elles raisonnablement se ramener;

voilà ce que nous avons à chercher.

Cette morale science-des-mœurs a soulevé et soulève de nombreuses et

fortes objections. _Prévue_ par Renouvier, elle lui faisait dire, dans

sa _Science de la morale_: «L’inévitable considération de l’état de

moralité des autres pour décider de la possibilité des actes moraux de

chaque homme, supposé moral en principe, est une espèce de solidarité

humaine [rappel de la solidarité du mal que nous avons exposée plus

haut]... C’est pour cette raison que les moralistes les plus rigides

sont réduits à distinguer les devoirs en larges et stricts, parfaits et

imparfaits [d’où toute une casuistique]... Kant lui-même, concession et

faiblesse trop peu remarquées, admet des devoirs larges et ne sait

comment marquer la limite des devoirs stricts... [De là] une sorte de

coexistence de deux morales dans l’esprit de la plupart des hommes de

notre temps [et de tous les temps]. L’une de ces morales s’attache à un

_idéal_ de bonté, de pardon et de sacrifice à réaliser en chaque

personne... et prend la raison et la liberté pour les coefficients

uniques des actes moraux. Mais, à côté de celle-ci, on trouve une autre

morale qui parle de justice matériellement obligatoire, de devoirs

imposés par contrainte... On s’explique cela sans peine, une fois

remarqué, par l’influence d’une passion de l’homme qui _veut à la fois

envisager son idéal dans les faits_, se flatter de l’y retrouver et

_porter dans l’idéal, afin de le rendre mieux applicable, des maximes

des notions nées des faits mêmes où l’idéal se trouve renversé_.»

Réduire la morale à être le résumé, le ramassé et l’extrait des mœurs

contemporaines et environnantes, c’est se faire un idéal des notions

nées des faits mêmes où l’idéal est renversé; c’est, des deux morales,

l’une qui se fait un idéal elle-même et l’autre qui en cherche un dans

les faits qui le renversent, écarter la première et conserver

précieusement la seconde, écarter l’excellente et garder la médiocre.

Car enfin que m’apprendront les mœurs des hommes? Elles sont surtout

mauvaises. A être mauvais.

--Non, elles sont surtout médiocres.

--A être médiocre. On ne se trompera guère, dit Nietzsche, en attribuant

les petites actions à la peur, les moyennes à l’habitude et les grandes

à la vanité. Que m’enseignera le clivage? A vivre moitié selon la peur,

moitié selon la coutume; car les grandes actions, étant rares,

n’entreront pour ainsi dire point comme coefficient de la moyenne.

La morale science-des-mœurs est analogue à ce qu’on a dit de la morale

de La Fontaine: «La Fontaine est moral comme l’expérience.» Or ceci est

une sottise. Est-ce que l’expérience est morale? Elle est surtout

démoralisante.

La morale science-des-mœurs est analogue encore à la religion de

l’humanité de Comte: «Adorez l’humanité», dit Comte.

--Mais elle n’est pas adorable du tout. Elle est surtout méprisable.

Comment voulez-vous que je l’adore?

--Que faites-vous donc?

--J’adore Dieu.

--Mais ne voyez-vous pas que Dieu, c’est l’humanité projetée dans

l’infini, avec une transfiguration plus ou moins adroite?

--Il est possible; mais Dieu, c’est un idéal que je puis adorer, et

comme il me commande d’aimer les hommes, je les aime par ce détour qui,

je l’avoue, m’est nécessaire; Dieu me disant: «Aime les hommes», moi

répondant: «Ah! bien! oui!» Dieu me répliquant: «Je les aime bien, moi!»

et moi n’ayant plus rien à dire.

Oui il y a analogie entre une morale se passant d’idéal et tirant le

devoir de l’étude des hommes qui ne le pratiquent pas, et une religion

se passant de Dieu et commandant d’aimer les hommes qui ne le méritent

point.

Morale résultant de la science des mœurs! Je vis au XVIIe et je lis La

Bruyère. Voilà bien, avec de l’esprit tout autour, la science des mœurs.

Remarquez que La Bruyère peint très souvent les bonnes mœurs et ne se

borne pas à peindre les mauvaises. C’est un tableau complet du temps. Eh

bien! C’est d’après le résumé ou la moyenne de ces mœurs que je vais me

conduire? Je suis damné.

Comme je l’ai fait remarquer, dans ce traité ou dans un autre, la morale

science-des-mœurs a pour maxime fondamentale le critérium de Kant,

altéré, adultéré, tel qu’il serait s’il était mal compris. Kant dit:

«Agis toujours comme si _tu voulais_ que ton action _fût_ érigée en

règle universelle de conduite.» La morale science-des-mœurs dit, ou

semble bien dire: «Agis toujours selon ce qui _est érigé_ en règle

universelle de conduite.» C’est le critérium de Kant, _moins_ l’idéal,

l’idéalisme, l’élan vers le mieux, qui est contenu dans le conditionnel:

«ce que tu voudrais qui fût». Un ancien, d’après Kant, aurait pu

affranchir ses esclaves; d’après la morale science-des-mœurs il n’aurait

pas cru pouvoir le faire. Un patron, d’après Kant, peut admettre ses

ouvriers à la participation aux bénéfices; suivant la morale

science-des-mœurs il ne croira pas pouvoir le faire.

L’étude des mœurs, tendances, inclination des hommes, même non seulement

de notre temps, mais de tous les temps, ne peut, selon l’expression de

M. Delbos, qui me paraît excellente, que «décrire une volonté voulue,

non expliquer une volonté voulante» ni, à plus forte raison, «faire

vouloir». Je puis considérer toutes les actions des hommes, les

connaître toutes, et certes j’en serai plus éclairé; mais, quand il

s’agira de me décider, ce sera par un mouvement intérieur qui, soit

approuvera, soit désapprouvera la moyenne de ces actions, et dans les

deux cas ce n’est pas cette moyenne elle-même qui m’aura décidé.

--A moins que vous n’agissiez selon la coutume!

--Mais non pas même! Quand on agit sans réflexion, on agit par imitation

de la coutume, oui; mais muni de la science des mœurs et ayant réfléchi

sur elle, quand on agit par coutume on n’agit pas par coutume; on agit

par approbation de la coutume; et ceci même est un mouvement intérieur.

Donc, dans tous les cas, ce n’est pas la science des mœurs qui me fera

agir, mais quelque chose de moi qui s’y sera ajouté. Ce quelque chose de

moi, c’est mon idéal, et nous voilà ramenés à la morale théorique.

«La science objective des mœurs ne peut produire, dit encore M. Delbos,

aucune règle définie qui prescrive à la volonté des fins à

choisir--_sinon par addition arbitraire_.» Cette addition arbitraire,

c’est l’inspiration de mon idéal particulier. Je l’ajoute au _donné_ que

j’ai tiré de ma science des hommes; mais, sans cette addition, il n’y

aurait rien du tout de déterminant. Ma volonté s’appuie sur toute la

science éthique que je puis avoir, pour y trouver «le moment» où mon

action est opportune, «la matière» dont mon action sera remplie, la

manière aussi (je puis imiter un homme que j’approuve) dont mon action

sera faite, les «moyens» aussi de mon action; mais «de toute ma science

éthique ma volonté ne saurait tirer sa loi propre».

Singulier renversement des valeurs. Avec la science des mœurs c’est

l’homme libre, ce me semble, qui est immoral. Supposons forme actuelle

de la morale ce que Nietzsche assure avoir été la première forme de la

morale: «La moralité n’est pas autre chose que l’obéissance aux mœurs;

mais les mœurs c’est la façon traditionnelle d’agir... [Donc] l’homme

libre est immoral, puisque, en toutes choses, il veut dépendre de

lui-même et non d’un usage établi. _Mal_ est équivalent d’intellectuel,

de libre, d’arbitraire, d’imprévu... Si une action est exécutée, non

parce que la tradition le commande, mais pour d’autres raisons et même

pour les raisons mêmes qui ont autrefois établi la coutume, elle est

qualifiée d’immorale et considérée comme telle.»

Notez que, même de nos jours, il en est à peu près ainsi, à cause de

cette _sous-morale_ dont nous parlait si bien Renouvier. Mais enfin les

choses sont telles. En morale science-des-mœurs l’homme original est

immoral, l’homme individuel est immoral; la liberté est une immoralité.

La seule moralité est la moralité animale, et encore la moralité animale

élémentaire: se conformer au milieu. Pour une fourmi ou une abeille, la

moralité telle qu’elle apparaît dans la science des mœurs est--non pas

absolue; car encore un individu fourmi ou un individu abeille a de

l’initiative--mais tout près d’être absolue. Or, malgré tout le respect

que l’on doit à ces animaux prodigieusement doués de l’instinct social,

ne sent-on pas que l’homme tout au moins est constitué autrement et

né... pour beaucoup de choses, mais en particulier pour chercher

individuellement ses motifs d’agir.

Nietzsche semble avoir souvent rencontré sur le chemin de sa pensée la

morale science-des-mœurs ou quelque chose de bien approchant. Il dit un

jour: «_Digne de réflexion_--accepter une croyance simplement parce

qu’il est d’usage de l’accepter, ne serait-ce pas être de mauvaise foi

[envers soi-même], être lâche, être paresseux? Et donc la mauvaise foi,

la lâcheté, la paresse, seraient-elles donc la condition première de la

moralité?»

--Oui, ce semble, si la moralité, c’est connaître les mœurs et y

adhérer. Et ici revient le mot, que je ferai revenir encore, le mot

maître de la morale de Nietzsche: «Ne jamais songer à rabaisser nos

devoirs à être les devoirs de tout le monde.»

Remarquez: même les devoirs. Les devoirs ne sont pas la moyenne des

mœurs; ils en sont le meilleur; ils sont ce que nous avons tiré de la

science des mœurs en y ajoutant («addition arbitraire» de M. Delbos) en

y ajoutant de notre grâce, une _préférence_ à l’égard de telle ou telle

coutume parmi les cent mille; les devoirs sont telle action que nous

avons vu faire, érigée par nous en exemple, en modèle, en type de loi.

Or, même ces actions d’élite, même ces devoirs, quand nous songeons aux

nôtres, nous ne devons pas vouloir qu’ils soient des devoirs suffisants;

nous devons les dépasser, les surmonter, les laisser loin derrière nous

et nous privilégier dans le devoir.

Or ces devoirs supérieurs, ces _surdevoirs_, où en prendrons-nous

l’idée? Dans la science des mœurs, je le veux bien, mais--toujours--en y

ajoutant quelque chose. Quoi? Quelque chose qui, sans doute, ne nous

serait jamais venu à l’idée si nous ne connaissions pas les mœurs, mais

qui nous est inspiré, comme désir, comme aspiration, comme élan vers un

mieux, par un mouvement intérieur.

* * * * *

En tout cas, comme on l’a fait remarquer à M. Lévy-Bruhl, cette morale

tirée de la science des mœurs serait terriblement _conservatrice_. Elle

empêcherait, elle interdirait tout progrès. Si la moralité consiste à

connaître les mœurs de ses contemporains et à s’y conformer, on

n’inventera jamais une manière meilleure d’être moral; on piétinera

toujours; on tournera toujours dans le même cercle.

Mon Dieu, a répondu spirituellement M. Lévy-Bruhl, je ne sais à qui

entendre. Les uns me reprochent de détruire la morale, les autres me

reprochent de la trop conserver!

On peut lui répliquer: mais, précisément! Conserver la morale c’est la

détruire, puisqu’elle est en son essence un désir d’amélioration;

puisqu’elle est une aspiration vers un mieux; puisqu’elle contient

essentiellement non un être, mais un _devenir_. Je suis moral, surtout,

presque exclusivement, en ceci que je veux être _plus moral_. M’assigner

pour tâche seulement de ressembler à tout le monde, c’est me prescrire

d’être ce que je suis et non pas, comme Nietzsche, de devenir celui que

je suis; et non pas, comme la plupart des philosophes, de devenir autre

que je ne suis. On peut donc indifféremment vous reprocher de «démolir»

la morale et de la conserver; car, si ce n’est pas la même chose, ce

sont choses très analogues.

Votre doctrine conduit à une sorte d’obéissance apathique à la coutume,

à l’impossibilité «de procurer _ou même de concevoir_ aucun progrès

social, à moins que l’on ne compte sur la «_vis medicatrix naturæ_», sur

la nature faisant toute seule le progrès et l’amélioration, ce qui n’est

pas chose démontrée, ni très probable. Il ne peut pas ne pas y avoir un

certain fatalisme dans l’homme dominé par la science des mœurs. Il sera

toujours l’homme, assez répandu dans le monde, du reste, qui, quand on

lui dit: «Que faut-il faire?» répond: «Il y en a qui font ainsi,

d’autres de telle sorte.»

--Mais que faut-il faire?

--La plupart font comme ceci.

--Mais encore?

--Il y en a presque autant, du reste, qui font autrement.

--Ah! quel homme!» C’est l’homme de la science des mœurs.

* * * * *

On pense bien, si l’on connaît M. Lévy-Bruhl, qu’il a prévu _toutes_ les

objections que soulevait son système et qu’il y a répondu très

spécieusement. Il a commencé par répondre, même par avance: Remarquez

bien que je laisse intacte _toute la morale_. Cette morale telle que

vous la suivez, soit chrétienne, soit stoïcienne, soit kantienne, soit

sentimentale, elle reste tout entière; je serais du reste bien empêché à

la vouloir détruire; et elle continue à vous inspirer. Seulement, à côté

d’elle, loin d’elle, même, si vous voulez, j’institue une _science des

mœurs_ (et non pas _une morale_) comme il existe une physique pour

étudier la nature. Il n’y a pas substitution d’une chose à une autre, il

y a une chose nouvelle et qui manquait, qui est créée et qui en

elle-même est éminemment intéressante et qui pourra peut-être, un jour,

être utile à la première. La Bruyère ne se substitue pas à Bourdaloue,

ni n’en a la prétention. Il fait de la science des mœurs, pendant que

Bourdaloue fait de la morale.

M. Lévy-Bruhl a dit cela très souvent au cours de son volume; mais ici

il y a chez lui un peu de flottement. S’il dit cela et vingt fois, il

dit aussi: «La science des mœurs ne détruit pas les systèmes de

morale... mais elle les _remplace_»; il dit aussi: «Une science des

mœurs _substituée_ à la morale théorique...»--Et si la science des

mœurs, sans détruire la morale théorique, s’y substitue et la remplace,

je ne vois pas trop comment elle ne la détruit pas; elle ne la détruit

peut-être pas; mais ou elle l’élimine, ou elle l’absorbe, et l’on

conviendra que c’est à peu près détruire. Non, M. Lévy-Bruhl et ses

disciples ont bien dans l’idée que la science des mœurs jouera--au moins

un jour--le rôle que jusqu’ici la morale a joué et ils devraient tout

simplement en convenir. Un procureur de la République à Dijon, concluant

dans une affaire de publications pornographiques, disait, en 1907: «Les

bonnes mœurs sont les mœurs de l’époque où l’on vit.» (Voir _La Gangrène

pornographique_, 1908.) Voilà la morale science-des-mœurs.--Dans une

composition de candidate à un brevet pédagogique on a relevé la ligne

suivante: «La morale est ce qu’enseignent les mœurs générales d’une

époque.» Voilà la morale science-des-mœurs.

M. Lévy-Bruhl a si bien _et_ l’intention de fonder une morale, mettons

si vous voulez une règle des mœurs, sur la science des mœurs, _et_ de

répondre à l’objection qu’avec cette morale il n’y a pas d’amélioration

morale possible, que tout ce que nous venons d’exposer _n’est que la

moitié de son système_ et qu’il y a une seconde partie de sa tâche,

comme on dit, où il n’est pas moins brillant que dans la première et où

nous allons le suivre.

A la science des mœurs il y aura à ajouter, quand le temps en sera venu,

quand la science des mœurs sera assez sûre et assez riche, _un art de la

moralité_, et c’est cet art, fondé sur la science, éclairé par elle, qui

permettra et qui donnera les améliorations, le progrès dont on nous

parle tant et que l’on nous accuse si fort de ne pouvoir ni procurer ni

concevoir.

Cet _art_ qui sera un art _rationnel_, se servant des données de la

science des mœurs, comparera les mœurs entre elles, verra celles qui

sont bonnes et celles qui sont meilleures, «modifiera, par des procédés

rationnels, _la réalité morale donnée_, comme la mécanique et la

médecine interviennent, en vue de ces mêmes intérêts, dans les

phénomènes physiques et biologiques»; suscitera et imposera, au nom de

la science sûre où elle s’appuiera, des améliorations diverses et

constituera ainsi le progrès moral. «Un art rationnel sera substitué à

des pratiques plus ou moins empiriques et illusoires.» Peut-on douter

que si nous avions une connaissance scientifique de notre société,

c’est-à-dire, d’une part des lois qui régissent les rapports entre les

phénomènes, et d’autre part des conditions antérieures dont chacune des

séries de phénomènes est le résultat, si nous en possédions en un mot

les lois statiques et dynamiques; peut-on douter que cette science ne

nous permît de résoudre la plupart des conflits de conscience et d’agir,

de la façon la plus économique à la fois et la plus efficace sur la

réalité sociale où nous serons plongés?... Et grâce à cet art rationnel,

la réalité morale pourra être améliorée entre des limites qu’il est

impossible de fixer d’avance.»

Par cet «art de la moralité» ajouté à la «science des mœurs», M.

Lévy-Bruhl _remplit toute la place_ occupée autrefois par la morale

théorique. Il a inventé d’abord une science morale qui par elle-même ne

donnait rien, qui ne donnait rien qu’elle-même, c’est-à-dire une chose

intéressante, mais sans aucune utilité pratique. Mais dès qu’il y ajoute

l’art de la moralité, voilà que la morale théorique, avec tous les

préceptes qu’elle tirait de ses axiomes, est remplacée, cette fois elle

l’est; et _aussi_ la science sociale se trouve utilisable et utilisée

par les données certaines, par les matériaux sûrs et riches qu’elle

donnera à l’art de la moralité. La morale théorique n’a plus à arguer de

son utilité pour vouloir rester dans la place. Elle est éliminée parce

qu’elle est dûment remplacée; elle est éliminée parce que deux

personnages prennent son office, le remplissent tout entier et le

remplissent mieux. Grâce à cet auxiliaire qui s’appelle l’art de la

moralité, la morale science-des-mœurs a bataille gagnée. Blücher

apparaissant, de vaincu Wellington passe vainqueur.

A cela deux objections, la première de peu d’importance: Vous

reconnaissez vous-même que la science des mœurs est encore à faire et

qu’il se passera beaucoup de temps avant qu’elle soit à moitié faite.

Vous reconnaissez d’autre part que l’art de la moralité ne peut entrer

en fonctions que quand la science des mœurs sera faite, ou à très peu

près. D’ici ce temps éloigné, quelle sera la règle des mœurs ou quelles

seront les règles des mœurs? Nous voilà immobilisés en l’attente d’un

Messie. Heureux seront nos neveux: ils sauront ce qu’ils doivent faire;

malheureux nous sommes, qui savons seulement que d’autres sauront ce

qu’ils doivent faire.

Réponse: Ce serait déjà très beau, peut dire M. Lévy-Bruhl, de savoir

qu’en nous appliquant à la science des mœurs nous travaillons à

permettre à l’art moral de naître, qu’en nous appliquant à la science

des mœurs nous travaillons aux soubassements du «majestueux édifice

moral», comme dit Kant. Ensuite vous avez pour vous conduire la morale

telle qu’elle existe en ce moment et que l’on doit considérer comme une

morale provisoire: «Là où la science ne peut pas encore diriger notre

action et où la nécessité d’agir s’impose, il faut s’arrêter à la

décision qui paraît aujourd’hui la plus raisonnable d’après l’expérience

passée et l’ensemble de ce que nous savons... Nous ne vous disons pas:

«Abstenez-vous tant que la science ne sera pas faite», nous vous disons:

«Le mieux serait, ici comme ailleurs, de posséder la science de la

nature pour intervenir dans les phénomènes à coup sûr, quand il le faut

et dans la mesure où il faut; mais, jusqu’à ce que cet idéal soit

atteint, s’il doit jamais l’être, que chacun agisse selon les règles

provisoires les plus raisonnables possibles.»--Accordé.

Seconde objection: Nous sommes au XXXIIIe siècle. La science morale est

constituée, l’art moral a commencé à fonctionner. La science des mœurs

constate les mœurs, l’art moral les juge, les dirige et les améliore.

Mais _comment_ les juge-t-il pour les diriger et les améliorer? Dans

quel esprit? Avec quel critérium? Sur quel principe? Car la science des

mœurs ne lui fournit ni principe, ni critérium, ni esprit. Elle ne

connaît que des faits et des rapports entre les faits, et elle ne

fournit à l’art de la moralité que des faits et des rapports entre des

faits, absolument rien de plus. _Avec quoi_ l’art moral va-t-il juger

les mœurs pour les diriger et les faire meilleures? Même, comment

saura-t-il ce que c’est que le meilleur? Quel sens ce mot aura-t-il pour

lui? Ce mot n’aura un sens que si l’art moral _a en lui-même_, puisée en

lui-même, une notion du bon, du mauvais, du meilleur, du pire. Mais

alors il _a lui-même_ un esprit, un critérium, un principe! Mais alors

il est une morale théorique, tout simplement! Du moment que vous

instituez un art de la moralité, c’est une morale théorique que vous

instituez. Du moment que vous instituez _quelque chose_ qui estime, qui

juge, qui préfère, qui décide de la valeur des actes, qui couronne les

uns, qui condamne les autres, qui élimine les uns, qui conserve les

autres et qui, par cet ensemble d’opérations, améliore l’état général

des mœurs ou prétend l’améliorer, ce _quelque chose_, quelque nom que

vous lui donniez, et vous avez beau l’appeler art et non dogme, est une

morale théorique comme celle de Zénon ou d’Épicure, ou de Kant.

Et, comme la morale la plus authentiquement du monde morale théorique,

ce quelque chose est forcé d’avoir son principe, son idée générale

d’après laquelle il établit tous ses jugements particuliers, toutes ses

leçons, tous ses préceptes.

--Il ne donnera ni leçons, ni préceptes!

--La belle affaire! Qu’importe? Il ne prescrira pas, mais il proscrira.

Or proscrire c’est prescrire. Il ne dira pas: «il faut faire cela», mais

il décidera que telle coutume est mauvaise; c’est prescrire l’autre,

celle qui remplacera celle-là.

La démission de la morale · 第 11 / 18 段