grand, le vrai, l’essentiel et définitif signe de noblesse. C’est
d’abord n’avoir pas peur, et la peur est un rétrécissement au lieu d’un
agrandissement de la personnalité: elle est donc exactement le contraire
du «devenir ce que nous sommes»; elle est ensuite une «tristesse, comme
dit Spinoza, née de l’image d’une chose douteuse». Or l’image d’une
chose douteuse, le risque, exalte l’âme généreuse et la rend joyeuse au
lieu de la rendre triste. «Je me rappelle toujours, dit Charlemagne à un
de ses compagnons:
L’air joyeux qui parut dans ton œil hasardeux,
Un jour que nous étions en marche, seuls tous deux,
Et que nous entendions dans les plaines voisines
Le cliquetis confus des lances sarrasines.
Vivre dangereusement c’est ensuite être noble, parce que c’est s’offrir
à la sélection: c’est la vie dangereuse qui sépare les forts des faibles
en écrasant ceux-ci et en mettant à part ceux-là; c’est donc s’offrir à
la sélection que d’adopter la vie dangereuse; or, s’offrir à la
sélection c’est montrer qu’au moins on est digne d’être choisi. Celui-là
seul tente le sort qui mérite que le sort le favorise. Si je ne suis pas
le plus fort, du moins j’ai été fort en tentant d’être le plus fort; et
le respect du vainqueur pour le vaincu héroïque n’est pas autre chose,
chez le vainqueur, que le sentiment que, quoi qu’il soit arrivé, il se
trouve devant un égal.
Et enfin dans la vie dangereuse il y a cette autre égalité ou
quasi-égalité, que le chagrin d’échouer est un plaisir qui égale à peu
près le plaisir de réussir. Celui qui a dit «qu’au jeu il y a deux
plaisirs, dont le premier est de gagner et le second de perdre», était
un fin psychologue. Nietzsche dit exactement la même chose: «Vraiment
cet homme s’entend à l’improvisation de la vie et étonne même les
observateurs les plus experts; car il semble qu’il ne se méprenne
jamais, quoiqu’il joue toujours aux jeux dangereux... Voici un tout
autre homme: il fait manquer en somme tout ce qu’il entreprend...
Croyez-vous qu’il soit malheureux? Il y a longtemps qu’il a décidé à
part soi de ne pas prendre autrement au sérieux des désirs et des
projets personnels: «Si ceci ne me réussit pas, se dit-il à lui-même,
cela me réussira peut-être et au fond je ne sais pas si je dois avoir
plus de reconnaissance à l’égard de mes insuccès ou à l’égard de mes
réussites. Ce qui fait pour moi la valeur et le résultat de la vie se
trouve ailleurs: ma fierté, ainsi que ma misère, se trouvent ailleurs.
_Je connais davantage la vie parce que j’ai été si souvent sur le point
de la perdre; voilà pourquoi la vie me procure plus de joie qu’à vous
tous._»
Se surmonter, se développer en beauté--dernière beauté, le danger--voilà
toute la morale de Nietzsche. C’est un stoïcisme qui commence par être
le stoïcisme connu, à très peu près, et qui finit par être un stoïcisme
supérieur. Du stoïcisme surtout passif, tel qu’il était chez les
anciens, Nietzsche fait un stoïcisme actif. Le stoïcisme nous exhortait
à nous dompter et à être maîtres de nous-mêmes. Pourquoi? Pour cela.
Nietzsche nous exhorte à nous dominer et à être maîtres de nous-mêmes
pour nous jeter dans l’action énergique, hardie et aventureuse et pour
en goûter les âpres et violentes jouissances. C’est un stoïcisme
héroïque, c’est un stoïcisme dionysiaque. C’est un stoïcisme qui ferait
l’homme si fort, s’il était possible, que l’homme ne dirait pas: «J’ai
dompté mes passions»; mais: «je les ai laissées vivre pour le plaisir de
les dominer toujours et de les faire servir à leurs plus belles fins»;
et que l’homme ne dirait pas au malheur: «Tu n’es pas un mal»; mais: «Tu
es un bien, puisque tu me donnes l’occasion de déployer mon énergie; et
vive le malheur où j’ai tout l’emploi de ma force!»
Et c’est ainsi que se trace d’elle-même dans l’esprit de Nietzsche
l’image du héros ou du «surhomme» ou du candidat à la surhumanité.
Signes de noblesse: maîtrise de soi-même, pudeur relativement à la
révélation de ses sentiments intimes; politesse; ne pas vouloir renoncer
à sa propre responsabilité et ne pas vouloir la partager; compter ses
privilèges et leurs exercices au nombre de ses devoirs (je suis plus
fort qu’un autre; c’est un devoir de plus); _ne jamais songer à
rabaisser ses devoir à être les devoirs de tout le monde_; respect des
vieillards, ce qui est respect de la tradition, goût du péril.
* * * * *
Ces vertus pourraient être pratiquées par un petit nombre d’hommes qui
se sentiraient la force de les pratiquer et qui voudraient devenir de
plus en plus ce qu’ils seraient. Ils les cultiveraient chez leurs
enfants par une éducation qui serait juste à l’inverse de l’éducation
ordinaire. L’éducation ordinaire se donne pour but «d’étouffer
l’exceptionnel en faveur de la règle», de diriger les esprits «loin de
l’exception, du côté de la moyenne». L’éducation des supérieurs, «tenant
à son service un excédent de forces», serait une «serre chaude pour la
culture du luxe, de l’exception, de la nuance, de la tentative, du
danger».
Ils seraient très durs pour eux-mêmes, comme ces «prêtres», ces
«jésuites» même, que Nietzsche n’aime point, mais dont il fait remarquer
que, si indulgente que puisse être leur morale pour les autres, elle est
terrible pour eux-mêmes: «Aucune puissance ne peut se soutenir si elle
n’a pour représentants que des hypocrites; l’Église catholique a beau
posséder encore bien des éléments _séculiers_, sa force réside dans ces
natures de prêtres, encore nombreuses aujourd’hui, qui se font une vie
pénible et de portée profonde et dont l’aspect et le corps miné parlent
de veilles, de jeûnes, de prières ardentes, peut-être même de
flagellations; ce sont ces natures qui ébranlent les hommes et leur
causent une inquiétude: «Eh! quoi? S’il était nécessaire de vivre de la
sorte!» telle est l’affreuse question que leur vue met sur la langue. En
répandant ce doute, ils ne cessent d’établir de nouveaux appuis de leur
puissance. Même les libres penseurs n’osent pas répliquer à un de ces
détachés d’eux-mêmes avec un rude sens de la vérité et lui dire: «Pauvre
dupe, ne cherche pas à duper.» Seule la différence des points de vue les
sépare de lui, nullement une différence morale, de bonté ou de
méchanceté; mais ce que l’on n’aime pas, on a coutume aussi de le
traiter sans justice. C’est ainsi qu’on parle de la malice et de l’art
exécrable des Jésuites, sans considérer quelle violence contre soi-même
s’impose individuellement chaque jésuite et que la pratique de vie
aisée, prêchée par les manuels jésuitiques, doit être considérée comme
s’appliquant, non à eux, mais à la société laïque».
Ces surhommes peuvent être au moins «préparés» par des hommes qui
mettent au-dessus de tout _la vaillance, l’intrépidité_: «Je salue tous
les indices [ne lui demandez pas trop où il les voit] de la venue d’une
époque plus virile et plus grossière, qui mettra de nouveau en honneur
_la bravoure avant tout_... Pour cela il faut, dès maintenant, des
hommes vaillants qui préparent le terrain, hommes qui ne pourront
certainement pas sortir du sable et de l’écume de la civilisation
d’aujourd’hui et de l’éducation des grandes villes; des hommes qui,
silencieux et solitaires et décidés, s’entendent à se contenter de
l’activité invisible qu’ils poursuivent; des hommes qui, avec une
disposition à la vie intérieure, cherchent, pour toutes choses, ce qu’il
y a à surmonter en elles; des hommes qui aient en propre la sérénité, la
patience, la simplicité et la mépris des grandes vanités, tout aussi
bien que la générosité dans la victoire et l’indulgence à l’égard des
petites vanités de tous les vaincus; des hommes qui aient un jugement
précis et libre sur toutes les victoires et sur la part de hasard qu’il
y a dans toute victoire et dans toute gloire; des hommes qui aient leurs
propres fêtes, leurs propres jours de travail et de deuil, habitués à
commander avec la sûreté du commandement, également prêts à obéir
lorsque cela est nécessaire, également fiers dans l’un comme dans
l’autre cas, comme s’ils suivaient leur propre cause; des hommes _plus
exposés, plus terribles, plus heureux_. Car, croyez-m’en, le secret pour
moissonner l’existence la plus féconde et la plus grande jouissance de
la vie, c’est de vivre dangereusement. Envoyez vos vaisseaux dans les
mers inexplorées! Construisez vos villes auprès du Vésuve!...»
Et nous voilà bien au point: Nietzsche a toujours l’idée d’une société
où une élite; un peu dans son intérêt, un peu et beaucoup parce que
telle est la nature des choses, à laquelle il faut bien se conformer,
_laisserait_ aux bêtes de troupeau leur morale, une morale douce,
facile, point mauvaise, mais point vigoureuse, prendrait même quelque
soin d’encourager cette morale; _aurait_ pour elle-même une morale
virile, stoïque, ascétique, héroïque, décuplant l’énergie naturelle.
«Même on peut se demander, si nous, les amis des lumières, dans une
tactique et une organisation _toute semblable_ [celle qu’il rêve], nous
ferions d’aussi bons instruments, aussi admirables, de victoire sur
nous-mêmes, d’infatigabilité, de dévouement» [que les prêtres et les
jésuites cités plus haut].
Les hommes de la haute morale seraient donc très impérieux pour les
autres, quoique beaucoup moins que pour eux, et ils en auraient le
droit, ne se ménageant point eux-mêmes, et on leur en reconnaîtrait le
droit, en voyant bien qu’ils aiment le prochain comme ils s’aiment et
même avec plus de condescendance; ils seraient d’une loyauté absolue et
d’une solidarité absolue entre eux, et grâce à cette cohésion, ils
gouverneraient l’humanité, reconnaissante ou soumise, et c’est un
souvenir, chez un antiplatonicien, de la République de Platon.
* * * * *
Cette morale que Nietzsche n’a pas achevée; car il se cherchait encore
au moment où il a sombré (voir sa _Vie_ par M. Daniel Halévy) et il se
préparait à se contredire une fois de plus; cette morale est bien une
morale. C’est humeur batailleuse et paradoxale et désir de scandaliser
qui ont fait si souvent dire à Nietzsche qu’il était un immoraliste. Il
l’a bien senti quand il a écrit sur son carnet: «J’ai dit que je me
place au delà du bien et du mal. Est-ce à dire que je veuille
m’affranchir de toute catégorie morale? Non pas! Je repousse ceux qui
exaltent la douceur en l’appelant le bien et ceux qui diffament
l’énergie en l’appelant le mal [c’est bien son fond]; mais l’histoire de
la conscience humaine nous découvre une multitude d’autres valeurs
morales, d’autres manières d’être bons, d’autres manières d’être
mauvais.»
Nietzsche est donc bien un moraliste, et qui a voulu l’être, et sa
morale, quoique inachevée, comme il le reconnaît, est bien une morale.
Elle est même très haute, puisque j’ai cru montrer qu’elle est un
stoïcisme dépassé. Mais elle est sombre, désespérante et, si éloigné que
je sois, en morale, d’approuver la manière douce, elle est trop rude
pour le commun et même pour la moyenne honorable des hommes. On voit
trop qu’elle est inspirée constamment par une pensée violemment
aristocratique, et si je crois qu’une morale doit tendre à
l’aristocratisme, je ne crois pas qu’il soit très bon qu’elle _en
vienne_. Il est trop certain que Nietzsche n’espère rien des bêtes de
troupeau et leur laisse leur morale médiocre et tenue par lui pour une
immoralité, au lieu de chercher une morale qui conviendrait aux forts et
aussi aux faibles, aux supérieurs et aussi aux humbles.
Et je n’entends point par là une morale moyenne et à mi-côte et
d’entre-sol, de quoi précisément j’ai horreur, mais une morale assez
embrassante, au contraire, et compréhensive, pour susciter et encourager
toute la force des forts et le peu de force des faibles; et j’entends
non pas qu’on trouve l’entre-deux, mais que l’on comble l’entre-deux.
Il était bien sur la voie, puisque, quand, pour un moment, il n’est plus
féru de son antithèse des deux morales aux antipodes l’une de l’autre,
il en indique sept ou huit qui vont du plus bas au plus haut. Ceci est,
non seulement très pratique, mais fondé en bonne raison, et il y aura
toujours nécessairement une demi-douzaine de morales parmi les hommes;
mais restait à trouver un principe général inspirant plus ou moins, mais
inspirant toutes, ces morales différentes, plus intense chez l’une,
moins chez l’autre, présent dans toutes et qui ferait en somme de toutes
ces morales une seule à différents degrés.
Et cela aurait répondu à ces deux idées contradictoires et très vraies
toutes deux, qu’il y a plusieurs morales et qu’il n’y en a qu’une; qu’on
ne peut exiger de l’un ce qu’on exige de l’autre et qu’on doit exiger du
plus bas un peu de ce qu’on exige du plus haut; et cela aurait respecté
et affirmé, au lieu de la briser ou de la nier, l’unité, relative, mais
réelle, de l’humanité.
Et ce principe commun était-il si difficile à trouver? Je ne crois pas.
Quant aux questions d’école, cette morale est-elle normative ou
hypothétique, impérative ou persuasive? Il est évident qu’elle est
persuasive seulement, puisqu’elle n’est pas une religion et puisqu’elle
ne fait pas du devoir une religion. Elle dit à l’homme: sois tel et tel;
fais ceci et cela; _autrement_ tu seras une bête de troupeau, tu seras
très vil. Par ce seul «autrement»--Nietzsche a raisonné ainsi quelque
part--tout impératif est détruit. Mais, comme la morale de Guyau du
reste, cette morale est bien dans le sens de la vie. Elle prend pour
mobile, elle prend pour levier, non pas, comme Guyau, le goût de vivre
lui-même, mais _une_ des raisons de vivre les plus fortes, la volonté de
puissance sur les autres et sur soi-même; et si la vie n’est pas
seulement volonté de puissance, il faut convenir qu’elle est cela plus
que tout autre chose.
La morale de Nietzsche dit à l’homme: veux-tu être fort? Si tu n’y tiens
pas, je n’ai rien à te dire et il y a pour toi d’autres guides. Si tu
veux l’être, sois tel et tel; fais ceci et cela. Or la volonté de
puissance est partout dans la nature et elle existe chez l’homme à un
degré extraordinaire en raison même de sa faiblesse primitive qui a
exigé de lui un déploiement formidable d’énergie. Nietzsche lui-même a
bien senti cela par lui-même: faible, chétif, toujours malade, il a dit
que sa philosophie lui avait été inspirée par son état et que plus il a
été terrassé, plus l’énergie «surhumaine» lui est apparue et comme le
remède et comme la vérité; et l’optimisme-bravade comme la solution. La
morale de Nietzsche est une sombre leçon d’énergie donnée par un débile
et d’optimisme donnée par un malheureux. Ne fût-elle que cela, elle est
d’abord un beau spectacle et ensuite elle est un cordial, un tonique et
un viatique.
Sa racine profonde et aussi le but où elle tend toujours, à travers tant
de détours et aussi d’erreurs, c’est le sentiment du beau. C’est _parce_
que Nietzsche est un artiste dilettante, dans le sens le plus élevé du
mot, qu’il a admiré avec frénésie la beauté dans tous les arts et dans
tous les aspects de la nature et qu’il a admiré avec fanatisme cette
beauté humaine, la force; c’est parce qu’il est un artiste dilettante
qu’il a détesté tout ce qui fait l’homme laid, tout ce qui le déprime et
le refoule, tout ce qui le rapetisse, la timidité, la crainte, le
scrupule, la modération, l’abstinence, la tempérance et la morale des
petits et des moyens, qui recommande toutes ces vertus des moyens et des
petits. C’est pour cela qu’élevé dans le pessimisme et pessimiste en son
fond par son tempérament et son caractère, il a fait comme un
«rétablissement», de tous ses muscles, pour se jeter à corps perdu dans
un ultra-optimisme, dans un optimisme par delà la confiance et l’espoir,
par delà l’acceptation, en pleine affirmation du bien, même dans le mal,
et du bonheur, même dans le malheur. Pourquoi? Parce que le pessimisme
fait l’homme petit, faible, mince, ramassé et rétréci en lui-même, laid;
et parce que l’attitude dionysiaque en face du monde accepté tout
entier, du bonheur accueilli, du malheur bravé, est très belle, très
imposante, très radieuse, et met l’homme, comme dit son cher Corneille,
«en posture d’un Dieu».
Et c’est parce que Nietzsche est un artiste actif, parce qu’il veut
sculpter l’humanité en beauté, qu’il a dit à l’homme: sois fort, fort de
tout ton courage, de toute ta résistance, de toute ton endurance, de
toute ton audace; sois véritablement _audax Iapeti genus_; dépasse-toi,
surmonte-toi, vis dangereusement, pour arriver au mépris du danger,
c’est-à-dire de toute faiblesse; tire de toi tous les éléments de force
que tu contiens pour devenir tout ce que tu es et pour ainsi dire plus
encore; car, comme a dit La Rochefoucauld: «Nous avons plus de force que
de volonté et c’est souvent pour nous excuser à nous-mêmes que nous nous
imaginons que les choses sont impossibles», et comme il a dit encore:
«Rien n’est impossible; il y a des voies qui conduisent à toutes choses,
et si nous avions assez de volonté nous aurions toujours assez de
moyens»; et comme il a dit encore: _Il s’en faut bien que nous
connaissions toutes nos volontés._» Agis d’après ces maximes et tu seras
beau, ce qui est le souverain bien, tant cherché. C’est ainsi que tu
comprendras toi-même et que tu comprendras le monde; car _le «monde et
l’existence ne peuvent paraître justifiés_», n’ont un sens, ne cessent
d’être incriminables «_qu’en tant que phénomène esthétique_» et dessein
esthétique, volonté de beau.--Ceci est le fond et presque le tout de
Nietzsche. Il y a trois impératifs: du bien, du vrai et du beau.
Nietzsche a senti fortement l’impératif du vrai, profondément celui du
beau; et la conception du bien où il est arrivé a été postulée en son
esprit par l’impératif du vrai et surtout par l’impératif du beau.
Mais, par suite de sotte démangeaison de scandaliser, par suite d’humeur
provocatrice, par suite de lourd antiphilistinisme et c’est-à-dire de
philistinisme à rebours, il a tant affecté l’immoralisme, tant répété,
lui le très grand moraliste et très pur, l’éloge du «crime», du «vice»,
de la «méchanceté», de la «cruauté», comme s’il eût été un vulgaire
Stendhal, qu’il s’est ruiné comme moraliste, qu’il n’aura aucune
autorité parmi les hommes, et que sa haute morale ne sera accessible et
profitable qu’à ceux, évidemment rares, qui sauront la dégager
patiemment de toutes ses scories, qui sont propos querelleurs, boutades,
incartades et paradoxes.
CHAPITRE VI
LA MORALE SCIENCE-DES-MŒURS
D’autres moralistes, parmi lesquels comme précurseurs on peut et l’on
doit compter Hobbes, Saint-Simon et aussi Auguste Comte, en ce sens
qu’il a voulu faire rentrer la morale dans la sociologie, à la tête
desquels on doit mettre M. Lévy-Bruhl, pour son livre, d’un incomparable
talent, intitulé _la Morale et la science des mœurs_, se sont demandé
ceci: la morale ne serait-elle pas, comme la physique, _tout simplement
une science_?
Qu’est-ce qu’une science? C’est: 1º la _connaissance_ d’un certain
nombre de faits; 2º le ramènement de ces faits à un petit nombre de
_lois_ ou à une seule loi. La morale ne serait-elle pas la science des
faits moraux à telle date, dans telle civilisation, et la réduction de
ces faits à un certain nombre de lois générales ou à une seule loi?
Est-ce que, la _morale_, ce ne serait pas _les mœurs_, les mœurs
étudiées avec précision et avec plénitude, et puis ramenées à quelques
formules indiquant leur état général et le sens dans lequel elles se
dirigent?
Ce serait étudier la «_réalité morale_». Remarquez qu’il n’y a que cela
de scientifique, et c’est à dire qu’il n’y a que cela qui soit sûr.
Remarquez que toute formule de morale théorique et normative est une
imagination, une construction idéale, une œuvre, si l’on veut, de la
raison spontanée; et raison spontanée ne veut rien dire que raison
intuitive, donc une révélation dans une extase; et il n’y a rien là de
scientifique, la science ne s’appuyant que sur des faits et ne voulant
et ne devant partir que des faits.
Les «révélateurs» nous diront: «Mais nous aussi nous partons au moins
_d’un fait_; nous partons du fait moral, du «tu dois» que la conscience
dit à chaque homme; et cela est bien un fait.
--Oui; mais un fait qui ne contient rien, un fait qui ne contient pas de
faits, un fait qui ne contient que lui, et que, en tant que fait, nous
ne pouvons enregistrer que comme une impulsion. Nous en tiendrons
compte; mais nous disons qu’il n’est pas scientifique de fonder quoi que
ce soit sur un seul fait, fût-il universel, qui n’est qu’une tendance de
l’âme humaine et qui ne renseigne pas sur la morale, qui ne donne
d’autre renseignement sur la morale que ceci que l’âme humaine tend à ce
qu’il y en ait une.
Remarquez de plus que ce qui vient d’être dit _n’est pas vrai_; que les
morales théoriques, normatives, qui révèlent et qui commandent, au fond
ne font pas autre chose que ce que nous voulons qu’on fasse, ne font pas
autre chose que rationaliser la pratique morale existante, que mettre en
une loi ce qu’elles observent comme _faits moraux_ autour d’elles.
D’où vient, en effet, que ces morales théoriques divergent par leurs
théories et convergent admirablement par les préceptes qu’elles
enseignent, une fois qu’elles en arrivent à ces préceptes? Le fait n’est
pas niable. Épicure et Zénon sont aux antipodes pour ce qui est des
théories; ils s’accordent si bien pour ce qui est des préceptes que
Sénèque emprunte indifféremment ses formules à Épicure et à Zénon.
Leibniz montrait sans difficulté que sa morale, toute rationnelle, était
parfaitement d’accord en ses conclusions avec la morale religieuse. John
Stuart Mill fait remarquer que sa morale, tout utilitaire, finit
parfaitement par se confondre avec le fond même de l’Évangile: «Aime ton
prochain comme toi-même». Et c’est ce qui faisait dire, très
spirituellement, à Schopenhauer: «Il est difficile de fonder la morale,
il est aisé de la prêcher.»
Que conclure de cette coïncidence qui ne peut pas être fortuite? Que les
théoriciens de la morale ont, quoi qu’ils en aient, les yeux fixés sur
la moralité commune et y conforment leurs préceptes; qu’ils ne peuvent
pas «s’écarter de la conscience commune de leur temps»; qu’ils ne
déduisent pas, quoi qu’ils en puissent croire, leur pratique de la
théorie, mais qu’ils déduisent leur théorie de la pratique. Bon gré, mal
gré, la théorie est «assujettie à rationaliser la pratique existante».
Seulement ce qu’ils font là, ils le font inconsciemment, machinalement,
subissant la pression des entours, et avec cette erreur qu’ils croient
tirer de leurs principes leurs préceptes, alors qu’ils accommodent leurs
préceptes, inspirés par la morale courante, aux principes d’où ils sont
partis, ce qui, pour des hommes ingénieux, et du reste en toute bonne
foi, est toujours possible.
Or, ce qu’ils font inconsciemment, faisons-le en nous en rendant compte,
méthodiquement, scientifiquement, réellement. Étudions la réalité
morale, c’est-à-dire les mœurs qui nous entourent, et les classant, les
ramassant, les formulant, ramenons-les à des lois générales.
Ces lois générales seront la morale, la _morale réelle_, de notre temps.
C’est tout ce qu’un esprit scientifique peut faire et doit faire.