Cette morale pour Nietzsche est nauséabonde; mais, non seulement il

convient qu’elle sied à la majorité des hommes, mais il affirme qu’ils

_doivent_ la pratiquer. L’impératif de la plupart des hommes c’est la

_volonté d’impuissance_. L’impératif de la plupart des hommes c’est un

_stoïcisme passif_. Écoutez le «pédant moraliste» que Nietzsche met en

scène et qui n’est autre, révérence parler, que lui-même. Il vous

enseignera _qu’il est moral qu’il ait plusieurs morales_ et tout au

moins qu’il y en ait deux; que les morales, en quelque nombre qu’elles

soient, doivent s’accommoder de la _hiérarchie_, et c’est-à-dire non pas

de la hiérarchie sociale, mais de la hiérarchie naturelle; que,

puisqu’il y a plusieurs natures humaines, contrairement à l’opinion de

ces philosophes qui ont connu l’_homme_ au singulier, ce qui faisait

rire de Maistre, lequel avait connu des hommes, mais l’homme jamais, il

faut aussi qu’il y ait plusieurs morales, c’est-à-dire plusieurs règles

de conduite appropriées à la pluralité des natures; que, puisque,

malheureusement peut-être, la nature a organisé l’humanité

aristocratiquement, faisant des hommes forts et des hommes faibles et

des intelligents et des imbéciles, il est expédient qu’il y ait une

règle pour les uns, très respectable, et une règle pour les autres,

respectable également:

«En un mot, disait un pédant moraliste, marchand de futilités... il

s’agit toujours de savoir qui est celui-ci et qui est celui-là. Pour

celui, par exemple, qui aurait été destiné et créé en vue du

commandement, l’humble effacement et l’abnégation ne seraient pas des

vertus, mais seraient, à ce qu’il me sembla, le gaspillage d’une vertu.

Toute morale exterminatrice de l’égoïsme qui se croit absolue et

s’applique à tout le monde ne pèche pas seulement contre le bon goût;

elle est une excitation aux péchés d’omission et un dommage à l’égard

des hommes supérieurs, rares et privilégiés. Il faut contraindre les

morales à s’incliner tout d’abord devant la hiérarchie, il faut les

faire réfléchir sur leur impertinence jusqu’à ce qu’elles comprennent

enfin qu’_il est immoral de dire: Ce qui est juste pour l’un l’est aussi

pour l’autre_. Ainsi parlait mon bonhomme de pédant moraliste.

Méritait-il qu’on se moquât de lui lorsqu’ainsi il rappelait les morales

à la moralité?»

Ainsi une morale pour le «_servum pecus_» et une autre pour les animaux

supérieurs de l’humanité.

--Cela ressemble bien au mot de Voltaire, si souvent répété depuis: «Il

faut une religion pour le peuple.»

--Point du tout, s’il vous plaît; car, par son: «Il faut une religion

pour le peuple», Voltaire entend qu’il faut une contrainte métaphysique

pour brider les volontés de puissance du peuple. Au contraire, ou

presque au contraire, Nietzsche veut que le peuple, en obéissant à la

morale qu’il lui assigne, obéisse à sa nature même, se conforme à

l’idéal de ses désirs, et, seulement, ne prétende pas y asservir ceux

qui sont d’une autre nature que lui.

Cette part faite aux petits et aux médiocres, Nietzsche institue pour

les autres une morale qui n’est point du tout celle d’un immoraliste,

quelque sotte affectation qu’il ait toujours mise à se donner ce titre,

qui n’est point du tout le contraire de la morale qu’il assigne aux

petits, qui est _autre chose_, qui est d’un autre degré, d’une autre

nature, et d’une autre destination. C’est la morale des forts, c’est la

morale de ceux qui, à cause de leur force, ont _plus_ de droits, mais

_beaucoup plus_ de devoirs que les faibles et des devoirs proportionnés

à leurs forces.

Cette morale, il est curieux de voir Nietzsche d’abord l’élaborant pour

lui-même exactement comme un Marc-Aurèle. Il y a un _eis eauton_ de

Nietzsche, qu’il est extrêmement intéressant de reconstituer d’après ses

notes et carnets[9], quoiqu’il ne soit aucunement cohérent et encore

moins systématique, mais parce qu’il indique les tendances profondes et

aussi parce qu’il montre que Nietzsche, tout en _posant_ toujours deux

morales, en _voyait_ certainement toujours d’autres, intermédiaires

entre les deux qu’il posait. En 1876 (trente-deux ans) il écrivait pour

lui: «Tu ne dois aimer ni haïr le peuple.--Tu ne dois point t’occuper de

politique.--Tu ne dois être ni riche ni indigent.--Tu dois éviter le

chemin de ceux qui sont illustres et puissants.--Tu dois prendre femme

en dehors de ton peuple.--Tu dois laisser à tes amis le soin d’élever

tes enfants.--Tu dois n’accepter aucune des cérémonies de

l’Église.»--Morale (on plutôt quelques traits de morale parmi une foule

d’autres non consignés ce jour-là) s’appliquant, non aux grands, non aux

petits, plutôt aux petits qu’aux grands, mais surtout à un homme de

moyen état qui serait philosophe. _Abstention_ à l’égard de la

puissance, de la richesse, de l’ambition (morale des petits); libre

pensée (morale de supérieur indépendant et de philosophe), mariage avec

une étrangère (morale de supérieur qui veut assurer par le mélange du

sang la force et la distinction de sa race); enfants élevés par autres

que soi, mais par d’autres dont on est sûr (morale de supérieur, qui, se

défiant de la faiblesse paternelle, veut greffer sa race sur des

intelligences et des volontés étrangères, mais du reste amies).

[9] Voir surtout la _Vie de Frédéric Nietzsche_, par Daniel Halévy.

En 1880 il écrivait pour lui: «Une indépendance qui n’offusque personne;

un orgueil doux, voilé, qui ne gêne pas les autres, n’enviant pas les

hommes ni leurs bonheurs et s’abstenant de moquerie; un sommeil léger,

une allure libre et paisible, pas d’alcool, pas d’amitiés illustres ni

princières, pas de femmes ni de journaux, pas d’honneurs, pas de

société, si ce n’est avec les esprits supérieurs; à leur défaut le petit

peuple, dont on ne peut se passer non plus que de contempler une

végétation puissante et saine; les mets les plus aisément prêts, autant

que possible les préparer soi-même.»--Morale (ou plutôt quelques traits

de morale) s’appliquant, non aux grands, non aux petits, mais à un homme

supérieur de moyen état social. _Abstention_ à l’égard de la puissance,

de la vanité, de la gourmandise, de la curiosité, de la sensualité, de

la causticité (morale de petits); indépendance, fierté, solitude,

commerce seulement avec l’élite intellectuelle et morale dont on est;

et--d’étude et de contemplation--avec cette autre force, mais physique

et physiologique, le peuple (morale des forts).

Complétez ceci par cette confidence philosophique qu’il a imprimée

(_Vol. de puiss._ II): «Se faire objectif. Indifférence à l’égard de

soi-même, [indifférence à l’égard des conséquences favorables ou fatales

de ses pensées], une profonde indifférence à l’égard de moi-même; je ne

veux pas tirer avantage de mes recherches de la connaissance ni échapper

aux préjudices qu’elles me peuvent causer. Parmi ceux-ci, il y a ce que

l’on pourrait appeler l’altération du caractère; j’envisage froidement

cette perspective; je me tire hors de mon caractère, mais je ne songe

pas à le comprendre ni à le changer... On se ferme les portes de la

connaissance dès que l’on s’intéresse à son cas particulier, ou même au

salut de son âme...» (Morale des forts, le philosophe étant placé parmi

les forts et ayant pour devoir d’obéir à l’Impératif du vrai, et avec

désintéressement, et en sacrifiant au vrai ses intérêts matériels et

même _moraux_.)

Enfin, sans songer plus à lui, même pour s’avertir qu’il se faut

oublier, Nietzsche trace la morale des forts, des supérieurs, des êtres

d’élite.

D’abord (quoi qu’il en ait dit) cette morale, sa morale, la morale, il

affirme qu’elle existe: «Je ne nie pas, ainsi qu’il va de soi, en

admettant que je ne suis pas fou, qu’il faut éviter et combattre

beaucoup d’actions que l’on dit immorales, de même qu’il faut faire et

qu’il faut encourager beaucoup de celles que l’on dit morales; mais je

crois qu’il faut faire l’une et l’autre chose pour _d’autres raisons_

qu’on a fait jusqu’à présent. Il faut que nous changions notre façon de

voir pour arriver enfin, peut-être très tard, à changer notre façon de

sentir.»--Donc il a une morale, autre seulement que la traditionnelle.

Voyons-la; nous sommes autorisés à la chercher chez lui. Voyons sa

nouvelle façon de voir et sa nouvelle façon de sentir.

Cette nouvelle morale, bien entendu applicable seulement aux forts, a

trois maximes fondamentales, trois impératifs, si l’on veut: Il faut _se

surmonter_; il faut _devenir ce que nous sommes_; il faut _vivre

dangereusement_.

Il faut se surmonter. On a remarqué partout «qu’on ne risque guère de se

tromper en attribuant les petites actions à la peur, les moyennes à

l’habitude et les grandes à la vanité.» Voilà une indication. Qu’est-ce

que la vanité? Une tendance à surmonter la peur, condition primitive de

l’homme, et l’habitude, sa condition sociale, en les sacrifiant à une

certaine soif de considération. L’homme, dans la vanité, surmonte déjà

son bas étage et sa moyenne. Qu’il poursuive. Il en viendra à surmonter

peur, habitude et vanité aussi, en les sacrifiant à une certaine soif de

considération de soi-même.

En 1885, à Venise, Nietzsche a démêlé l’essence des sentiments

aristocratiques: maîtrise de soi-même, dissimulation des sentiments

intimes, politesse, gaîté, exactitude dans l’obéissance et le

commandement, déférence et exigence du respect, goût des

responsabilités, et des périls.»--Maîtrise de soi, pudeur,

respectabilité, non-familiarité--nous verrons le reste plus tard--voilà

des pratiques qui en leur fond consistent à se résister, à réprimer la

tendance à l’abandon, à ne pas _se livrer_; c’est surmonter le moi

impulsif, le moi confiant, le moi mou, c’est se surmonter, c’est se

dépasser déjà.

Mais, quand nous essayons de nous surpasser ainsi, qui nous retient? Un

certain nombre de passions que nous connaissons bien, amour, ambition,

avidité des biens appréciés par la foule, gourmandise, sensualité,

paresse, goût du confort... Se surmonter c’est dompter tout cela. C’est

ici que la fameuse «lutte contre les passions» reprend ses droits et

reprend place avec un nouveau sens. La morale est, en sa partie

réprimante, qui est nécessaire, une «contrainte prolongée», par

opposition au laisser-aller et par conséquent «une sorte de tyrannie

contre la nature et aussi [partiellement] contre la raison. Mais ceci

n’est pas une objection contre elle, à moins que l’on ne veuille

décréter, de par une autre morale, que toute espèce de tyrannie et de

déraison est interdite.»

Cette contrainte, ce _obéir longtemps_, vous le trouvez partout, en art,

en discipline sociale, pour aboutir à quelque chose qui vaille la peine

de vivre sur la terre. En morale c’est la première _condition_.

La souffrance «volontaire» est la même chose à un degré de plus. C’est

un exercice de la volonté et un exercice du sacrifice, c’est un exercice

de la volonté de se surmonter. Voici Dühring qui, dans sa «Valeur de la

vie», écrit: «L’ascétisme est maladif et la suite d’une erreur.»--«Mais

non, écrit Nietzsche sur son carnet en 1875, l’ascétisme est un instinct

que les plus nobles, les plus forts d’entre les hommes ont senti; c’est

un fait, il faut en tenir compte si on veut apprécier la valeur de la

vie...» C’est le fait de l’homme qui sent le besoin de se dompter

pour...; mais qui peut-être ne sait pour quelle fin, comme quelquefois

les héros de Corneille broient leurs passions pour le plaisir de les

broyer, et alors c’est une erreur; mais cette erreur même est un signe,

a un sens, révèle une tendance dont, seulement, certains, qui l’ont, ne

comprennent pas le but.

«Il y a une bravade de soi-même aux manifestations les plus sublimes de

laquelle appartiennent nombre des formes de l’ascétisme. Certains hommes

ont en effet un besoin si grand d’_exercer leur force_ et leur tendance

à la domination, qu’à défaut d’autres objets ils tombent enfin à

tyranniser certaines parties de leur être propre... Plus d’un penseur

[il songe sans doute à lui] professe des doctrines qui visiblement ne

servent pas à accroître ou améliorer sa réputation; plus d’un évoque

expressément la déconsidération des autres sur lui, tandis qu’il lui

serait aisé de rester par le silence un homme honoré; d’autres

rappellent des opinions antérieures et ne s’effraient pas d’être

convaincus de contradiction; au contraire ils s’y efforcent. Cette

torture de soi-même est proprement un très haut degré de vanité...

L’homme éprouve une véritable volupté à se faire violence par des

exigences excessives et à déifier ensuite ce quelque chose qui commande

tyranniquement dans son âme...»

Sans aller jusqu’à l’ascétisme, ou plutôt en allant jusqu’à lui, mais en

sachant pourquoi, en sachant que c’est pour développer en soi la volonté

de puissance, on devra livrer aux passions une guerre à la fois rude et

habile. Nietzsche, comme aurait fait un philosophe grec, se plaît à

tracer une méthode pour combattre les passions. Il ne «trouve pas

moins»--et je crois qu’il aurait pu en trouver davantage--de six

procédés sensiblement différents pour lutter contre la violence d’un

instinct.

Premièrement «on peut se faire une loi d’un ordre sévère et régulier

dans l’asservissement de ses appétits; on les soumet ainsi à une règle,

on circonscrit leur flux dans des limites stables, pour gagner sur eux

les intervalles pendant lesquels ils vous laissent tranquilles.»

Deuxièmement--ce qui peut venir à la suite de ce qui précède--on peut

comme «dessécher cet instinct en s’abstenant de le satisfaire pendant

des périodes _de plus en plus longues_.»

Troisièmement «on peut s’abandonner avec intention à la satisfaction

d’un instinct sauvage et effréné jusqu’à en avoir le dégoût pour

obtenir, par ce dégoût, domination sur cet instinct», procédé que

Nietzsche a considéré comme pouvant réussir quelquefois puisqu’il l’a

inscrit, mais où il n’a pas grande confiance puisqu’il ajoute: «en

admettant que l’on ne fasse pas comme le cavalier qui, en voulant

éreinter son cheval, se casse le cou, _ce qui est malheureusement la

règle_ en pareilles tentatives.»

Quatrièmement: «associer à l’idée de satisfaction une idée pénible (le

chrétien qui, caressant une femme, songe au ricanement du diable; songer

au mépris des gens dont on aime à être estimé quand on est sur le point

de commettre un vol; songer à ceci qu’en satisfaisant un appétit on lui

_obéit_, chose humiliante: «Je ne veux pas, disait Byron, être l’esclave

d’un appétit quelconque».)

Cinquièmement: «entreprendre une sorte de dislocation de ses puissances

instinctives» en les combattant, soit par le travail (s’imposer une

tâche), soit les unes par les autres, celle qui est lésée par la

triomphante obtenant de vous encouragement et faveur.

Ici il aurait fallu des exemples. J’en connais surtout un: favoriser la

paresse, à qui toutes les passions font tort. La paresse a été donnée à

l’homme comme un auxiliaire contre les passions, lequel, bien dirigé,

les énerve toutes.

Sixièmement: affaiblir et déprimer _toute_ son organisation physique et

psychique, pour affaiblir un ou plusieurs instincts violents, et c’est

l’ascétisme, moyen dangereux, dont il faut être sûr de bien savoir user.

Ne vous dissimulez pas du reste que quand vous combattez un instinct

c’est toujours un autre instinct qui _en vous_ combat celui-là.

Seulement cet instinct peut être un instinct très différent de ce qui

s’appelle instincts dans la langue de toute l’humanité. Ce peut être la

volonté de puissance sous forme de volonté de puissance sur soi-même.

Les hommes qui combattent leurs passions sont des hommes chez qui la

volonté de puissance se plaint des autres instincts et vous sollicite à

les combattre ou plutôt les combat elle-même. Comme je le dis si

souvent, l’art de la morale consiste à faire de la volonté une passion,

s’il est vrai que cela nous soit donné, et de ne conserver de passion

que la passion qui a horreur des passions.--Telle est la loi de se

surmonter et tel est l’art de se surmonter.

_Mais_ il y a sagesse, intelligence, bon goût aussi, comme aime à dire

Nietzsche, qui, sans faire rentrer la morale dans l’esthétique, se plaît

à faire entrer de l’esthétique dans la morale; il y a bon goût,

intelligence et sagesse à ne pas dompter complètement les passions et à

n’être pas tout à fait maître de soi. La maîtrise de soi, prenez garde,

c’est l’emprisonnement de soi par soi-même, et un prisonnier est un être

bien morose, surtout quand il est à la fois prisonnier et geôlier. «Ces

professeurs de morale qui recommandent d’abord et avant tout à l’homme

de se posséder soi-même, le gratifient ainsi d’une maladie bien

singulière, je veux dire une irritabilité constante devant toutes les

impulsions et les penchants naturels et en quelque sorte une espèce de

démangeaison. Quoi qu’il leur advienne du dedans ou du dehors, une

pensée, une attraction, une incitation, toujours cet homme irritable

s’imagine que maintenant son empire sur soi-même peut être en danger...

Il fait sans cesse un geste contre lui-même, l’œil perçant et méfiant,

lui qui s’est institué l’éternel gardien de sa tour. Oui, avec cela il

peut être _grand_. Mais combien il est devenu insupportable pour les

autres, difficile à supporter; et par lui-même, comme il s’est appauvri

et éliminé des plus beaux hasards de l’âme! Car il faut savoir _se

perdre pour un temps_, si l’on veut apprendre quelque chose des êtres

qui ne sont pas nous-mêmes.»--«Je voudrais être ce monsieur qui passe»,

dit Fantasio. L’absolu geôlier de soi-même ne sera jamais ce monsieur

qui passe et n’aura même jamais la moindre communication avec lui.

Que faire donc? «Ne pas extirper les passions, ne pas même les affaiblir

à proprement parler; les _dominer_.» Ce que l’ascète ou le stoïcien doit

chercher en domptant ses passions, ce n’est pas leur affaiblissement,

c’est sa force. Elles ne doivent pas être affaiblies en elles-mêmes,

elles doivent être affaiblies par rapport à lui; ce n’est pas elles qui

doivent être brisées, c’est lui qui doit devenir assez fort pour

_pouvoir_ les briser. Mais précisément parce qu’il le peut, il n’a plus

besoin de le faire, et il ne le fera pas. Au contraire. «Plus est grande

la maîtrise de la volonté, plus on peut accorder de liberté aux

passions. Un grand homme est grand par le jeu qu’il laisse à ses désirs»

et par sa puissance à les arrêter juste où il lui plaît. Un ambitieux ne

doit pas tuer en lui l’ambition; il doit être sûr de pouvoir la tuer, de

telle manière qu’il la laisse agir de tout son élan tant qu’elle lui

paraît bonne ou pour ce qui est des fins poursuivies, ou même comme jeu;

et qu’il l’arrête net, soit comme mauvaise en ses fins, soit comme

fastidieuse. Les puissances du désir doivent être conservées, non

respectées; gardées intactes, mais subalternisées. «Possédez-les,

seigneur, sans qu’elles vous possèdent», et l’exercice du dompteur des

passions doit être seulement l’effort pour qu’elles soient dessous et

lui dessus.

Voilà, ce me semble, ce que Nietzsche entend par sa maxime fameuse, tant

de fois répétée: «l’homme est un être qui est fait pour se surmonter.»

Jusqu’ici il n’est qu’un stoïcien à peu près pur et simple, avec cette

différence assez légère qu’il veut que les passions subsistent, mais

seulement que l’on en soit maître. Or, comme elles subsistent toujours

et que le stoïcien ne songe guère à autre chose qu’à les dominer,

Nietzsche jusqu’ici n’est guère qu’un stoïcien pur et simple.

Mais il ajoute: «Nous voulons devenir ce que nous sommes.--Sais-tu ce

que te dit ta conscience? Elle te dit: deviens celui que tu es.» Ceci

c’est proprement l’Impératif de Nietzsche et il a trouvé, du même coup,

l’impératif de l’individualiste. Il faut se surmonter; mais pourquoi?

Non pas pour se quitter, non pas pour donner sa démission de soi-même,

mais pour être davantage, pour être au maximum ce que l’on est.

Par parenthèse, il est étrange qu’ayant cette idée, Nietzsche ait

quelque part déclaré absurde la maxime: «Connais-toi toi-même», qui est

absolument impliquée dans celle-ci: «Deviens ce que tu es»; car pour se

faire ce qu’on est, il faut d’abord se bien connaître.--Quoi qu’il en

soit, voilà l’Impératif: se développer dans le sens de sa nature, se

faire en réalisation tout ce qu’on est en puissance. Il convient de

remarquer que c’est encore ici du stoïcisme avec une nuance. C’est le

«vivre conformément à sa nature», avec cette correction: non pas

simplement _vivre_ conformément à sa nature; mais _se développer_

conformément à sa nature; mais _s’agrandir_ conformément à sa nature;

vivre sa vie, mais la vivre d’une vie plus abondante.--On a exagéré

quand on a dit du stoïcisme que son idéal était de rapprocher autant que

possible le vivant d’un mort, quand on a dit--Nietzsche lui-même--: ils

se tuent pour avoir cette prérogative des morts qui est de ne plus

mourir. Il faut reconnaître qu’ils veulent qu’on vive; mais enfin ils

veulent _seulement_ qu’on vive, non pas qu’on vive abondamment, non pas

qu’on vive de façon intense. Or c’est précisément cela qui est le

devoir: se connaître, se mesurer, voir de quelle nature on est et

quelles sont les puissances de cette nature et se développer dans ce

sens.

--Mais alors c’est dans le sens de nos passions!

--Certainement, mais bien comprises. Pourquoi ne comprendrait-on pas

bien ses passions? Pourquoi n’aurait-on pas l’intelligence de ses

passions comme on a l’intelligence de ses muscles, de leur destination

et de la mesure dans laquelle on peut les développer? Comprendre ses

passions; et parce qu’on les comprend les diriger; c’est là tout l’homme

qui commence à être supérieur.

Or toutes les passions sont des forces qui sont des faiblesses. Elles

sont des forces, puisqu’elles sont des impulsions vigoureuses qui nous

poussent en avant, au dehors, à une possession, à une conquête. Elles

sont des faiblesses en ce sens qu’elles rompent et font basculer notre

équilibre; en ce sens aussi qu’elles ont toutes une manière lâche de se

satisfaire: l’amour peut se repaître de rêveries énervantes et

amollissantes; l’ambition, de petites victoires de clocher et de conseil

municipal; le jeu (cette passion si belle puisqu’elle est l’amour du

risque), des émotions de baccara ou du bridge; l’orgueil, des

satisfactions ridicules de la vanité, etc. Se développer, s’agrandir

dans le sens de ce qu’on est, c’est, d’après ce qui précède: 1º

_dominer_ ses passions de manière qu’elles ne rompent jamais notre

équilibre: 2º les considérer, les prendre, les saisir en tant que forces

et non en tant que faiblesses et en quelque sorte ne pas les reconnaître

quand elles se présentent à nous sous leur aspect de faiblesse.

Nous nous sommes connus comme ambitieux: il faut nous développer dans ce

sens en nous disant que, parce que nous sommes ambitieux, rien n’est

plus indigne de nous, rien n’est plus contre nous-mêmes qu’une ambition

de sous-préfecture. Nous nous sommes connus comme amoureux; il faut nous

développer dans ce sens en nous disant que, parce que nous sommes

amoureux, rien n’est plus indigne de nous, rien n’est plus contre

nous-mêmes que les frêles amours élégiaques et que nous devons sentir

ces «belles passions» généreuses qui font «l’honnête homme» et qui

inspirent une foule de sentiments nobles et magnanimes. Ainsi de suite.

Vouloir devenir ce que l’on est, formule essentiellement optimiste,

c’est croire la nature humaine très bonne en son fond, ce qui est

possible; et croire qu’en allant au fond de nous-mêmes nous trouverons

quelque chose d’excellent; et croire enfin qu’en développant chacun ce

fond de nous-mêmes nous ne pouvons arriver qu’à un état qui tend au

parfait.

Mais si ce fond de moi était mauvais, comme, aussi, il est possible? Je

ne crois pas mal interpréter Nietzsche en lui faisant répondre: «Encore

vaudrait-il mieux, étant mauvais, devenir ce que vous êtes, c’est-à-dire

devenir plus mauvais.» Le fond--sentimental, non intellectuel--de

Nietzsche, c’est l’horreur de la médiocrité, de l’état moyen, de l’état

neutre, de l’état petit bourgeois, du «marais» ou du «marécage», de

sorte qu’il n’est pas loin de sa pensée, ou plutôt de ses sentiments,

d’estimer que mieux vaut se développer en mauvais, en méchant, en

malfaisant, que ne point se développer du tout. L’humanité est peut-être

faite pour lui de ceux qui deviennent ce qu’ils sont et de ceux qui sont

sans jamais rien devenir. Et parmi ceux qui deviennent ce qu’ils sont il

y a ceux qui se développent en beauté et en grandeur, et il y a ceux qui

se développent en laideur et en atrocité; mais ceux-ci pouvaient se

développer autrement; ils ont bien fait, en tout cas et à tout risque,

de se développer; et il n’y a de méprisables que ceux du milieu, que

ceux qui n’ont pas fait un pas, que les stagnants.

Quoi qu’il en soit, devenir celui qu’on est, c’est-à-dire se connaître,

prendre conscience de soi, prendre direction de soi et se promouvoir

dans le sens de sa nature, voilà la seconde maxime.

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La démission de la morale · 第 9 / 18 段