analyser les différentes morales, marque qu’au moins il y voit autre
chose qu’un effronté mensonge dont il suffirait d’avoir montré qu’il est
mensonge;--2º parce qu’il s’occupe souvent, plus ou moins formellement,
mais il s’y occupe, à établir une hiérarchie des différentes morales
selon leur degré de noblesse, et c’est peut-être ici la clef de
Nietzsche;--3º parce qu’enfin il admet comme pratique et nécessaire
_une_ certaine morale; et en trace _une autre_ que, personnellement, il
admire, qu’il vénère et dont il est enthousiaste.
Il s’occupe sans cesse à analyser les différentes morales; c’est la
partie _critique_ et non plus seulement _discriminatrice_ de son œuvre,
et à cela il a une curiosité infatigable.--Il s’aperçoit que tous les
hommes «croient avoir quelque part à la vertu» et que pour le moins
«tous veulent se connaître en bien et en mal».
Il y a la morale des enfants et par conséquent des temps primitifs de
l’humanité; elle est toute dans l’idée de punition et de récompense. Ils
veulent être payés et ils veulent que ceux qui n’exécutent pas le
commandement ne soient pas payés et payent.
Il y a la morale des paresseux, des nonchalants, des «âmes en bouillie»,
comme dit le président Roosevelt. Ils appellent vertu «l’indolence de
leur vice» trop faible pour agir; «quand leur haine et leur jalousie
s’étirent les membres [ont une velléité d’agir], leur justice se
réveille [pour les arrêter] et se frotte les yeux pleins de sommeil».
C’est la morale des «bêtes de marécage». Au fond c’est la morale
générale, telle que, depuis Socrate, les faibles la prêchent aux forts
et l’attachent aux forts comme un remords. La Rochefoucauld a fait de la
paresse une analyse à ce point de vue, si juste qu’une «bête de
troupeau» trouvera certainement que cette paresse-là est toute une
morale, et excellente.
Il y a une morale qui est coutume, habitude. «Il en est qui sont
semblables à des pendules qu’on remonte: ils font leur tic-tac et ils
veulent qu’on appelle le tic-tac vertu.»--Au fond ceci est la morale
sociale: l’individu reçoit le mouvement de la société qui l’environne,
il est remonté tous les jours par l’exemple, les conversations et les
convenances; «en toutes choses il est de l’avis qu’on lui donne»; et il
est très régulier. C’est une bonne montre.
Il est d’autres hommes pour qui la vertu est une «contrainte prolongée»,
une répression continuelle. «Il en est qui s’avancent lourdement et en
grinçant comme des chariots qui portent des pierres vers la vallée...
ils disent: nous ne mordons personne et nous évitons celui qui veut
mordre; ils parlent beaucoup de dignité et de vertu. C’est leur frein
qu’ils appellent vertu.»--Ceux-ci, je pense ne point me tromper, sont
les stoïciens. _Abstine, sustine._ Dignité humaine, le moins d’action
possible.
Il y a une morale de peur et de tremblement, d’humilité mêlée de
terreur: «Il en est de qui la vertu s’appelle un spasme sous le coup de
fouet... Ils disent: «Tout ce que je ne suis pas est pour moi Dieu et
vertu.»--C’est la morale des religions étroites et de toutes les
religions entendues étroitement. L’être humain y est comme écrasé sous
son indignité et sous la terreur, et sa vertu est la conviction où il
est qu’il lui est impossible d’avoir une vertu.
A l’inverse il y a une morale d’orgueil: «D’autres sont fiers d’une
parcelle de justice; et à cause de cette parcelle ils blasphèment toutes
choses. Quand ils disent: je suis juste, cela sonne toujours comme: je
suis vengé. Ils veulent crever les yeux de leurs ennemis avec leur vertu
et ils ne s’élèvent que pour abaisser les autres.»--Morale des
Pharisiens de tous les temps, dont la vertu se ravive de la
contemplation et du mépris du vice des autres, si bien que sans ce vice
elle ne serait point, qu’elle se nourrit du vice même et qu’elle a
besoin de la criminalité générale et qu’elle _postule_ la perversité
universelle. Un humoriste dirait: «Il faut bien que je sois vicieux;
quel plaisir auraient les vertueux sur la terre, et quelle récompense,
si je ne l’étais pas?»
Il y a une morale, non pas même sociale, mais politique, la morale
sociale s’inspirant au moins du bien ou du correct qu’elle voit autour
d’elle, la morale politique ne voyant dans la morale qu’une mesure
générale de bonne administration et de bon ordre: «Il en est encore qui
croient qu’il est vertueux de dire: «la vertu est nécessaire»; mais au
fond ils ne croient qu’une chose, c’est que la police est
nécessaire.»--Ceci est la morale de Voltaire et des Voltairiens, qui
savent bien qu’il n’y a jamais assez de gendarmes ici-bas et qui
postulent un Dieu vertueux, rémunérateur et vengeur pour compléter la
maréchaussée.
* * * * *
Ailleurs, considérant les morales en face des passions, Nietzsche
caractérise chacune selon sa manière propre de combattre les passions ou
de composer avec elles. Les morales ne sont alors que des «conseils»,
mêlés de «sagacité et de bêtise», donnés à l’individu «par rapport au
degré de péril où l’individu vit avec lui-même».
Et voici la morale stoïcienne, qui «inocule comme un remède» une
«froideur de marbre opposée à l’impétuosité des appétits». Sorte de
suggestion procurant une raideur cataleptique.
Voici la morale spinoziste, qui veut procurer «un état sans rire et sans
larmes», une sorte d’ataraxie «en détruisant les passions par l’analyse
et la vivisection» qu’on en fait. Grande «naïveté», dit Nietzsche, qui
ne laisse pas d’avoir tort partiellement; car c’est du moins _quelque
chose_, pour émousser les passions, que de les manier, pour les
domestiquer que de les regarder en face et, sans tant de métaphores, que
de les analyser pour se donner du sang-froid. Le sang-froid acquis, il y
aurait bataille gagnée. Incliner au sang-froid en donnant le goût de
l’analyse est très adroit. On sait que celui qui s’observe au moment
même où il cède à la passion n’a pas à en redouter les grands désastres.
Le mot populaire: «observez-vous», est d’une psychologie excellente.
Voici la morale aristotélique--à vrai dire je ne reconnais pas très bien
Aristote dans cette morale-là; c’est ma faute sans doute--qui consiste à
«abaisser les passions à un niveau inoffensif où elles pourront être
satisfaites sans inconvénient.»
Voici la morale--bien plus aristotélique celle-ci, ce me semble, mais
peu importe--qui consiste à _jouir des passions_ en les transposant, en
les «spiritualisant», en jouissant, par exemple, de l’amour dans «la
musique», de la pitié et de la crainte dans la tragédie, de l’amour dans
«l’amour de Dieu» ou dans «l’amour des hommes par amour de Dieu».
Voici la morale plus qu’épicurienne, aristippique peut-être, celle de
d’«Hafiz», d’Horace et de «Gœthe» qui veut qu’on jouisse vraiment,
«spirituellement et corporellement des passions»--à l’usage seulement de
ces «vieux originaux», ivres et sages, chez qui les dangers ne sont plus
guère dangereux».
Tout cela du reste ne «vaut pas grand’chose», ne vaut que par le talent
qu’on met à en discourir et n’est guère, avec différents aspects, que
«la morale sous forme de timidité.»
* * * * *
La morale chrétienne est bien autre chose. Sans doute elle est en son
fond, comme la morale socratique, la révolte insidieuse des faibles
contre les forts, le désarmement des forts par les faibles persuadant
aux forts d’être comme les faibles, tant, devenus tels, ils seront
beaux; et comme vous voudrez selon votre humeur, c’est «_eritis sicut
Dii_», ou c’est, mais qui réussirait, le renard ayant la queue coupée.
Ceci est ce qu’il y a de commun à toutes les morales; mais, par un
«affinement du regard psychologique», le Christianisme a bien compris la
vanité des instincts bons que la morale jusqu’à lui, et autour de lui,
attribuait à l’homme. La morale niait la bonté des instincts égoïstes,
empiétants, conquérants, dominateurs; elle proclamait et clamait la
bonté des instincts altruistes, doux, modérés, modestes et charitables.
Le Christianisme a déclaré que, depuis la chute, l’homme est mauvais
_tout entier_, que ses instincts égoïstes sont mauvais, mais que ses
instincts altruistes sont faux; que l’acte désintéressé n’est pas
possible; que par conséquent, en dernière analyse, tout se vaut. «Le
Christianisme a compris l’identité complète des actions humaines et leur
égalité de valeur dans les grandes lignes: elles sont toutes immorales.»
Nietzsche ici voit juste; mais incomplètement; il aurait fallu qu’il
ajoutât: et, à cause de cela, le Christianisme a senti la nécessité de
la grâce; il a senti que l’homme, étant tout mauvais, ne pouvait avoir
de bon que le désir d’être bon, qu’à ce désir répond le secours de Dieu,
qu’avec ce secours l’homme échappe au mal; et que ceci, bien plus que
l’impératif catégorique postulant Dieu, établit entre Dieu et l’homme le
lien étroit, toujours cherché. La signification métaphysique de la
morale pour le chrétien, c’est ceci: incapable de bien et désirant le
bien, je conclus de cela même que quelqu’un, qui m’a donné le désir du
bien, m’aidera à en être capable, et quand j’en suis capable, parce que
c’est un miracle, je sais bien à qui je dois d’en être capable.
* * * * *
Quand il se place en face du sens moral considéré comme morale sociale,
Nietzsche le considère comme un apparent désintéressement, dont la
genèse doit être celle-ci: deux peuplades sont en guerre perpétuelle;
une tierce puissance qui semble n’avoir rien à craindre des deux
premières, en laissant à entendre à chacune de celles-ci qu’elle se
mettra du côté de la première qui romprait la paix, les fait vivre en
paix toutes les deux; les deux peuplades autrefois belliqueuses retirent
de la paix des avantages immenses; elles en sont reconnaissantes à la
tierce puissance et l’admirent de ce qu’elle a fait du bien sans
intérêt; elle avait un très grand intérêt à la chose, mais inapparent,
parce qu’il était éloigné; et c’est cet intérêt inapparent qui est un
désintéressement apparent. Or ce qu’on suppose comme s’étant passé entre
trois peuplades, peut être supposé comme s’étant passé entre trois
parties d’une cité. La morale sociale c’est la pratique d’un égoïsme
élargi et d’un égoïsme à long terme, qui, parce qu’il est élargi et à
long terme, ne paraît pas et s’appelle désintéressement. Je suis bon
citoyen, c’est-à-dire je sacrifie tous les jours quelque chose de mon
intérêt actuel en vue d’un très grand intérêt futur qu’on ne voit pas
parce qu’il est loin; mais que je vois parce que je suis intelligent.
Autre genèse, très analogue à la précédente et qui s’est toujours
confondue avec elle: la morale est d’abord et uniquement le moyen de
conserver la communauté et de la conserver à un certain degré de
cohésion et de force qu’elle a atteint. Pour cela espérance et crainte,
espérance du ciel, crainte de l’enfer; plus tard surélévation du
gouvernement de la cité, superposition, au gouvernement de la cité, d’un
gouvernement céleste, Dieu ou Dieux, qui commande ou qui commandent ceci
et cela.--Plus tard (simple transposition) commandements d’un Dieu
intérieur qui est la conscience («tu dois») avec accord, si l’on y
tient, de ce Dieu intérieur avec le Dieu céleste.--_Peuvent venir_
ensuite, affinements et probablement aussi alanguissements des
conceptions précédentes, une morale de _penchant_ et de _goût_, d’où
l’idée de commandement a disparu; et enfin «parfum du vase vide», dirait
Renan, une morale d’_intelligence_, c’est-à-dire l’état d’un homme qui
«est au dessus» [ou qui est dégagé] «des motifs illusionnaires de la
morale, mais qui s’est rendu compte que longtemps il n’a pas été
possible à l’humanité d’en avoir d’autres»; et qui, par respect de la
portion de l’humanité qui les a encore, fait comme s’il les avait et se
conduit exactement comme s’ils l’inspiraient, ce qui est une manière,
dans la pratique, de leur obéir.
Tout cela, sous des formes si diverses et des aspects si différents,
c’est toujours le désintéressement apparent, l’intérêt de la cité
s’imposant à l’individu et lui montrant plus ou moins brutalement, plus
ou moins délicatement, qu’il est le sien; l’intérêt de la cité senti par
l’individu comme intérêt personnel.
* * * * *
Voilà ce que j’appelais Nietzsche analysant objectivement les
différentes morales. Il est déjà évidemment moins objectif quand il
_hiérarchise_ les morales et c’est ce qu’il fait très souvent; c’est
déjà ce qu’il s’acheminait à faire dans la dernière analyse que nous
avons rapportée de lui; c’est ce que nous allons le voir faire très
nettement.
Tout au bas il y a la morale des animaux. Les animaux ont une morale
très nette et assez complexe. En quoi consiste la morale élémentaire? Se
connaître pour se conduire. Se conduire, qu’est-ce? Ne pas vivre dans le
moment présent; calculer ce que l’acte ou le non-acte d’à présent aura
de conséquences pour tout à l’heure et moments suivants, pour demain et
jours suivants. «Gouverner c’est prévoir», disent les hommes d’État;
_se_ gouverner c’est prévoir, dit le moraliste. Or les animaux se
connaissent pour se conduire et se conduisent avec calcul. «L’animal
observe les effets qu’il exerce sur l’imagination des autres animaux et
apprend ainsi à faire un retour sur lui-même, _à se considérer
objectivement_, à posséder en une certaine mesure la connaissance du
moi.»--Qu’est-ce (par suite) que la morale élémentaire? C’est ne pas se
laisser tromper par soi-même, c’est lutter contre soi-même en vue de la
sécurité, c’est se dominer. L’animal connaît cela: «ne pas se laisser
égarer par soi-même, écouter avec méfiance les incitations de ses
appétits, demeurer méfiant à l’égard de soi, [comme un stoïcien], tirer
la domination de soi du sens de la réalité, ce qui est la sagesse même,
tout cela l’animal l’entend à l’égal de l’homme».
Qu’est-ce que la morale sociale élémentaire et même plus qu’élémentaire?
S’ajuster, s’accommoder au milieu, s’assimiler aux entours. Pourquoi?
Pour ne pas heurter et c’est-à-dire pour ne pas se heurter. L’animal le
fait: «ils apprennent à se dominer et à se déguiser, au point que
certains d’entre eux parviennent à assimiler leur couleur à la couleur
de leur entourage, à simuler la mort, à adopter les formes et les
couleurs d’autres animaux, ou encore l’aspect du sable, des feuilles,
des lichens ou des éponges...» Morale sociale, et poussée très loin.
Et Nietzsche ne parle que des animaux qui ne vivent pas en sociétés
animales. Chez ceux qui vivent en société, on trouve non seulement des
instincts moraux, mais des vertus. Et il ne parle pas des animaux
domestiques qui, non seulement s’adaptent à une société _qui n’est pas
la leur_, mais encore acquièrent, et à l’égard d’une espèce qui n’est
pas la leur, des vertus extraordinaires.
Donc au bas la morale des animaux, esquisse déjà précise de toute une
grande partie de la morale de l’homme.
Plus haut est cette morale humaine, qui consiste--la remarque est très
fine--simplement à se considérer comme supérieur aux animaux. Elle est
vague, elle est flottante; elle est forte cependant et est peut-être
l’origine et le germe de toute morale humaine. «La bête qui est en nous»
a besoin d’être trompée; la morale est un mensonge nécessaire pour que
nous ne soyons pas déchirés par elle. Sans les erreurs qui résident dans
les données de la morale, l’homme serait resté animal [ou plutôt s’il
n’y avait pas d’animaux l’homme serait un animal]. Mais de cette façon
il s’est pris pour quelque chose de supérieur et s’est imposé des lois
plus sévères.» En un mot, l’animalité est une condition de la moralité
humaine.
Il est regrettable que Nietzsche n’ait nulle part, à ma connaissance,
déployé toute cette idée qui est d’une importance incomparable.
Sont représentants parmi nous de cette première moralité élémentaire
qu’on pourrait appeler l’extra-bestialité, les hommes violents, cruels,
mais susceptibles d’avoir honte quelquefois de leur violence et de leur
cruauté, ceux dont Nietzsche dit qu’ils sont «des gradins des
civilisations antérieures qui ont subsisté, des arriérés, qui nous
montrent ce que nous fûmes tous» et de quoi nous sommes partis.
Au-dessus de la morale qui n’est qu’extra-bestialité, vient la morale
qui consiste à sacrifier le moment présent au moment futur et prévu et à
se gouverner en conséquence: «Le premier signe que l’animal est devenu
homme est quand ses actes ne se rapportent plus au bien-être momentané,
mais à des choses durables, lorsque par conséquent l’homme recherche
l’utilité [générale], l’appropriation à une fin; c’est la première
éclosion du libre gouvernement de la raison[7].»
[7] Nietzsche écrit ceci en 1877 (_Humain, trop humain_). Quelques
années plus tard, en 1880 (_Aurore_), il écrit ce que nous avons
cité plus haut, que les animaux _eux-mêmes_ ont cette morale; et il
est bien plus dans le vrai. Mais sa _gradation_ reste d’ailleurs la
même: il suffit de lire ici: «le premier signe que l’animal tend
vers l’homme...»
A un degré supérieur nous trouvons la morale qui consiste à agir selon
les séductions de l’honorabilité: «L’homme veut être honoré, et il
honore et c’est-à-dire qu’il conçoit l’utile [d’autrui] comme dépendant
de son opinion sur autrui et [l’utile sien comme dépendant] de l’opinion
d’autrui sur lui.» Dans cette pensée «il se discipline»; il «se soumet à
des sentiments communs», non seulement il s’adapte au milieu, mais il le
considère comme un juge dont il veut être estimé et il se considère
comme juge qui doit être tel que les autres tiennent à être estimés par
lui. Il y a une sorte de mutualité de recherche de l’estime. En cet état
commence ce que les hommes appellent désintéressement, c’est-à-dire
l’acte par lequel l’homme fait remonter son intérêt à une source très
élevée, l’acte par lequel l’homme voit son intérêt _en retour_: je
sacrifie mon plaisir au plaisir qui me reviendra de l’estime que me
montreront les hommes pour avoir sacrifié mon plaisir.
Au-dessus encore il y a, par certitude acquise de l’honnête, suppression
de la considération de l’estime publique. L’homme moral «agit d’après
_sa_ propre mesure des choses»; c’est lui qui «décide ce qui est
honorable et ce qui est utile»; il est une sorte de «législateur»
moral[8]. Au fond il s’est substitué à la cité et il la sent et il la
porte en lui. Ce que la société posait en maxime, c’est lui qui le pose.
Il vit et agit «en individu collectif». Son degré de désintéressement
(n’y ayant pas de désintéressement absolu) est très haut. Lui aussi voit
son intérêt en retour; mais par un court circuit: je sacrifie mon
plaisir au plaisir de sacrifier mon plaisir.
[8] Nietzsche a-t-il su que ceci est de l’Aristote? «Si un citoyen a
une telle supériorité de mérite qu’on ne le puisse comparer à
personne il ne faudra plus le regarder comme faisant partie de la
cité... On voit bien que les lois ne sont nécessaires que pour les
hommes égaux par leur naissance et leurs facultés; pour ceux qui
s’élèvent à ce point au-dessus des autres, il n’y a point de loi;
ils sont eux-mêmes leur propre loi» (_Politique_, III, 8).
Enfin plus haut encore se placerait une morale _sans intention_, qui ne
se raisonnerait pas et qui n’aurait pas conscience d’elle-même.
Trois stades dans l’évolution de la morale: _Il y a eu_ une morale qui
jugeait les actes par leurs conséquences. Était _bien_ ce qui avait eu
un bon résultat, quelle qu’eût été l’intention de cet acte; effet
rétroactif du succès ou de l’insuccès sur le jugement à porter et porté
sur l’action.
_Il y a_--«renversement de la perspective»--une morale qui juge des
actes, non en eux-mêmes, non par leur effet, mais par leur origine, par
l’intention d’où il paraît qu’ils sont sortis.
_Il y aura_ peut-être une morale qui ne tiendra compte ni de l’effet ni
de l’intention, considérant l’intention comme un signe qui ne signifie
rien.
Qui ne signifie rien, parce qu’il a un trop grand nombre de sens, et
différents, tous susceptibles d’interprétations multiples et douteuses.
Qui ne signifie rien, aussi, peut-être, parce que dans intention il y a
toujours espérance et que ce qui est intentionnel ne peut pas être
désintéressé.
On s’apercevra peut-être que l’acte intentionnel est un acte
essentiellement conscient et que l’acte conscient n’est pas d’une
moralité pure. Tout ce qui est intentionnel, tout ce qui est «prémédité,
tout ce qui dans l’acte est sensible, vu, su, tout ce qui en vient à la
conscience, fait encore partie de la surface, de sa peau, qui, comme
toute peau, cache bien plus de choses qu’elle n’en révèle». On
soupçonnera que «c’est justement ce qu’il y a de non intentionnel», de
naïf, d’ingénu, de spontané dans l’acte «qui lui prête une valeur
décisive», qui lui laisse sa valeur pure. Ce par-delà la morale, cette
morale dépassée et surmontée va peut-être être demain la vraie morale,
celle où s’adonneront «les consciences les plus loyales et les plus
délicates».
Il est très curieux que Nietzsche ici, dans une des plus belles pages
qu’il ait écrites et des plus profondes, rejoint Kant, à moins que je
n’entende rien du tout, ce qui est possible, à ce passage. Car enfin
l’acte moral spontané, naïf, ingénu, non intentionnel, l’acte moral
impulsif, l’impulsivité morale, qu’est-ce autre chose que la morale qui
ne donne pas ses raisons et qui n’en demande pas, qu’est-ce autre chose
que le «Tu dois»? L’acte moral inspiré par le «Tu dois» est conscient,
je le reconnais; mais il n’est conscient qu’à se reconnaître naïf,
ingénu et impulsif. Il n’est conscient qu’à se reconnaître spontané. Il
n’est conscient qu’à se voir jaillir de l’inconscient. Il ne sait pas et
il ne veut pas savoir ses _pourquoi_, ses _de quoi_, ses _comment_ et
ses _en vue de quoi_. Il est parce qu’il est et parce qu’il doit être.
C’est bien l’acte à qui précisément son non intentionnel et son non
délibéré prêtent, donnent sa valeur. C’est bien l’acte surmoral de
Nietzsche. L’impératif en lui-même (sans tenir compte de la sanction que
Kant a dit plus tard qu’il postule) est exactement, ou, l’on en
conviendra, à bien peu près, le surmoral de Nietzsche. Celui-ci en
conviendrait sans doute et que c’est ce qui fait que l’invention éthique
de Kant est à une très grande hauteur et le commencement au moins du
troisième stade. _Il y a eu, il y a, il y aura..._ Kant tout au moins a
inauguré le _Il y aura_.
Toujours est-il que Nietzsche, à le considérer seulement quand il
esquisse, ici ou là, une hiérarchie des morales, semble rêver une morale
_sans obligation_, _sans sanction_ et _sans intention_.
* * * * *
Et enfin Nietzsche, d’une façon malheureusement très incomplète, a tracé
le plan d’une morale à deux étages en quelque sorte, il a indiqué deux
morales, dont il abandonne l’une à ceux qui ne peuvent pas se hausser
jusqu’à l’autre, celle-ci restant évidemment la sienne.
La morale du rez-de-chaussée, c’est précisément cette morale
traditionnelle depuis Socrate, qu’il a criblée de tant d’épigrammes et
qu’il a écrasée de tant de mépris; c’est la morale des «esclaves», la
morale des «bêtes de troupeau», la morale des «tarentules»; c’est la
morale de la modération dans les désirs, de la patience, de la douceur,
de la résignation, de l’acceptation, de la tranquillité, du labeur
régulier et mou; c’est la morale de l’engourdissement de toutes les
passions vives; c’est la morale du «marécage», moins la grenouille qui
se veut faire aussi grosse que le bœuf.