mais avec beaucoup plus de passion que chez Guyau, c’est l’amour de la
vie intense, abondante, féconde, déployée, magnifique et de la beauté
qui réside dans cette magnificence et qui en résulte.
Le premier mot que Nietzsche eût écrit s’il avait eu accoutumé de mettre
un mot avant les autres, eût été sa parodie du texte évangélique: «Je
suis venu pour qu’ils aient la vie, pour qu’ils l’aient plus abondante.»
De là son amour effréné pour la Grèce antique, pour une Grèce antique
qu’il se forge du reste de toutes pièces et qui était Dionysiaque,
c’est-à-dire éperdue du désir de vivre et de manifester la vie
magnifique, ivre d’énergie créatrice et de beauté.
Or, ce qui constitue la vie et ce qui fait de la beauté, ce sont les
instincts puissants: volonté de puissance, de conquête et de domination,
volonté de force physique, volonté de santé, volonté d’allégresse,
volonté de travail, volonté de prodigalité, volonté d’audace contre le
malheur, résistance à la faiblesse, à la sensiblerie, à la pitié, à
l’esprit d’égalité et de justice, à tout ce qui _arrête l’élan_,
amollit, réprime ou déprime.
Or, de tous ces instincts puissants, depuis Socrate, si l’on veut une
date très éloignée, depuis Jésus si l’on en veut une plus rapprochée, la
morale traditionnelle est l’ennemie; elle s’oppose à eux, elle les
arrête, elle les refoule, elle en médit, elle les maudit et elle les
condamne comme des vices, ou comme des tendances criminelles.
Elle a fait un premier renversement des valeurs, condamnant et humiliant
tout ce qui élève, intronisant tout ce qui déprime, «_debellare superbos
et exaltare humiles_».
La morale n’est pas autre chose et donc c’est un crime de lèse-vie, de
lèse-beauté et de lèse-humanité. Elle est essentiellement contre-nature.
L’histoire naturelle et l’histoire humaine la démontrent fausse:
l’histoire naturelle où domine et triomphe la force, l’histoire humaine
où la force triomphe et domine; si bien, comme vous l’avez remarqué, que
les moralistes ne manquent pas, parce qu’ils y sont bien forcés, de dire
que la beauté de la morale est précisément de distinguer et séparer
l’homme de la nature et de changer le cours de l’histoire.
Cela étant donné, «il faut d’abord pendre tous les moralistes», car la
morale rend l’homme préjudiciable à lui-même et elle ment, elle est «la
forme la plus maligne de la volonté de mentir, la Circé de l’humanité»,
elle est, comme fait, ce fait épouvantable «que la contre-nature
elle-même a été vénérée, avec les plus grands honneurs, sous le nom de
morale et qu’elle est restée suspendue, comme une loi, au-dessus de
l’humanité».
Il n’est pas très difficile (et en effet cela est chose faite depuis les
propos des contradicteurs de Socrate dans Platon) de démontrer, pour
ainsi parler, le mécanisme intérieur de cette machine de guerre contre
_la plus grande humanité_, comme diraient les Anglais. Ceux qui ont
_exposé_ la morale l’ont montrée comme ce à quoi toutes les puissances
de l’homme doivent tendre comme à leur dernière fin; ils l’ont montrée
comme juge suprême de la connaissance, des arts, de l’action, politique,
administrative, belliqueuse et autre; et c’est-à-dire qu’ils ont
subordonné, asservi à la morale toutes les puissances de l’homme.
Ceux qui ont _inventé_ la morale, qui est-ce? Ceux qui avaient intérêt à
ce que toutes les puissances de l’homme fussent subordonnées et
asservies à la morale.
Qui est-ce? Le médiocre, que gênent ceux qui sont supérieurs et
exceptionnels; le souffrant, le déshérité, le disgracié que gênent et
irritent ceux qui sont heureux; la bête de troupeau que gênent, irritent
et exaspèrent ceux qui sont indépendants, autonomes, forts et glorieux.
La morale c’est donc la révolte du plébeianisme contre l’aristocratie;
mais contre l’aristocratie naturelle, celle de la force, de
l’intelligence, de la volonté, de l’énergie, de la persévérance, des
talents. C’est la révolte de la plèbe végétative contre la vie
puissante, féconde et riche; c’est la révolte de la plèbe contre
l’humanité qui a été organisée aristocratiquement par la nature et
contre la nature, laquelle a organisé aristocratiquement l’humanité.
Est-ce assez dire, encore une fois, que la morale est contre humanité et
contre nature? Et est-ce assez montrer (si l’on prend moralité dans le
sens de conservation de ce qui est vrai, bon et beau) que «la lutte de
la morale contre les instincts fondamentaux de l’humanité est la plus
grande immoralité qu’il y ait eue jusqu’à présent sur la terre?»
A le prendre ainsi, et c’est le bien prendre, on s’écrierait: «Je prie
la morale qu’elle me fasse quitter la morale», comme maître Eckardt
s’écriait: «Je prie Dieu qu’il me fasse quitte de Dieu.»
Du reste, cette morale immorale a ses séductions; elle a su se donner
des séductions. D’abord elle a su _intimider_ les résistances ou les
critiques; on n’a pas osé discuter cette autorité qui se faisait
elle-même et de sa grâce autorité suprême et même unique; ensuite elle a
su _enthousiasmer_ certains esprits et même un très grand nombre
d’esprits. Elle est devenue la «Circé des philosophes», de telle sorte
qu’ils ont construit leurs systèmes sous sa fascination, les uns pour
aboutir à elle, les autres, comme Kant, en partant d’elle et en
organisant tout selon ce qu’elle demandait, «postulait» et exigeait;
tous ayant au moins, de son côté, une préoccupation incessante et
obsédante.
C’est que, aurait pu dire Nietzsche, et c’est la vraie raison, le vrai,
le beau et le bien que la morale _combat_, elle a su adroitement _les
mettre apparemment en elle_, les faire voir en elle.--Elle a introduit
cette idée ou ce sentiment que le vrai est ce que pensent la plupart des
hommes, et nous avons vu que la plupart des hommes, médiocres,
souffrants, déshérités, disgraciés, bêtes de troupeau, croient à la
morale parce qu’ils l’ont inventée et l’ont inventée parce qu’elle leur
sert.--Elle a introduit cette idée ou ce sentiment que le bien ce n’est
pas la vie abondante et surabondante, mais la vie réglée, disciplinée,
contenue, réprimée, qui n’empiète pas, qui ne conquiert pas, qui ne fait
pas de bruit et qui marche à petits pas tranquilles. «Vertu, c’est se
tenir tranquilles dans le marécage.»
Elle a introduit cette idée ou ce sentiment, et ce fut sa plus grande
adresse, que cela même, qui semble à Nietzsche d’une laideur ineffable,
est d’une très grande _beauté_, que la lutte de l’homme contre ses
«instincts fondamentaux» pour les réprimer et les dompter, demande une
très grande énergie, et que cette énergie est tout ce qu’il y a de plus
beau au monde, que c’est un héroïsme aussi ou plutôt que là seulement
est l’héroïsme; que c’est une sainteté et que cette vaillance a autour
du front une auréole.
Ce sont les stoïciens qui ont inventé cela et les chrétiens qui l’ont
perfectionné; et écoutez le poète par excellence de la morale
traditionnelle, le sublime poète des idées communes; il s’écrie:
Eh bien, non! _Le sublime est en bas._ Le grand choix
Est de choisir l’affront. De même que parfois
La pourpre est déshonneur, souvent la fange est lustre.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_La laideur de l’épreuve en devient la beauté._
C’est Samson à Gaza, c’est Épictète à Rome.
L’abjection du sort fait la grandeur de l’homme.
Plus de brume ne fait que couvrir plus d’azur.
Ce que l’homme ici-bas peut avoir _de plus pur,
De plus beau, de plus noble_, en ce monde où l’on pleure,
C’est chute, abaissement, misère extérieure
Acceptés pour garder la grandeur du dedans.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Même quand Prométhée est là, Job, tu suffis
Pour faire le fumier plus haut que le Caucase._
Et du moment que la morale a su attirer à elle, mettre en elle ce qui,
avant elle, si l’on peut ainsi parler, était les grandes raisons de
vivre; du moment qu’elle a pipé l’homme en se donnant toutes les
apparences des nobles buts et des grandes fins de l’humanité, elle avait
partie gagnée.
Elle séduisait l’homme de tous côtés; elle flattait ses penchants à la
modération, à la médiocrité, à la paresse, ses instincts de bête de
troupeau, en donnant à tout cela de favorables noms; elle flattait ses
instincts de vaillance et de grandeur, ses sentiments du vrai, du beau
et du bien en lui persuadant que tous ces instincts d’animal d’élite
étaient en elle et susceptibles d’être satisfaits par l’obéissance qu’on
aurait pour elle; enfin elle tendait la main à l’hypocrisie, si
fréquente chez l’homme, et qui consiste à se donner toutes les
apparences de l’héroïsme quand on est un pleutre.
Sur ce dernier point remarquez ceci. La morale a pour principal office
et pour but principal de réprimer l’homme de vie intense et surabondante
et en même temps de le travestir aux yeux des hommes en le faisant
passer, quelques restes d’héroïsme qui restent en lui, pour un homme de
vie modérée et médiocre. Mais--et voyez comme elle rend des services, de
honteux services, à tout le monde--elle travestit aussi les croquants et
leur donne figure d’honnêtes gens, voire même, comme cela apparaissait
plus haut, de demi-héros et de demi-surhommes: «L’homme nu est
généralement un honteux spectacle, je veux parler de nous autres,
Européens. Supposons que les plus joyeux convives, par le tour de malice
d’un magicien, se voient soudain dévoilés et déshabillés, je crois que,
du coup, non seulement leur bonne humeur disparaîtrait, mais encore
l’appétit le plus féroce en serait découragé. Il paraît que nous autres
Européens nous ne pouvons pas absolument nous passer de cette mascarade
qui s’appelle l’habillement. Mais n’y aurait-il pas les mêmes bonnes
raisons à préconiser le déguisement des hommes moraux, à demander qu’ils
fussent enveloppés de formules morales et de notions de convenance et
que nos actes fussent favorablement cachés sous les idées du devoir, de
la vertu, du civisme, du désintéressement?»
Ce n’est pas la bête de proie qui se maroufle ainsi: «c’est en tant que
bêtes domestiques que nous sommes un spectacle honteux et que nous avons
besoin d’un travestissement moral. L’homme intérieur en Europe n’est pas
assez inquiétant pour pouvoir, à dessein d’être beau, se dévêtir. Tout
au contraire l’Européen se travestit avec la morale, parce qu’il est
devenu un animal infirme, malade, atrophié, estropié, un quasi-avorton.
Ce n’est pas la férocité de la bête de proie qui éprouve le besoin d’un
travestissement moral; mais la bête de troupeau avec sa médiocrité
profonde, et la peur et l’ennui qu’elle se cause à elle-même.»
Donc, dans tous les sens et quel qu’il soit, la morale séduit l’homme et
le séduit pour l’abâtardir et le caresse en le dégradant. «L’homme qui
pense est un animal dépravé», disait Rousseau; non; c’est l’homme moral
qui est un animal dégénéré.
Il y a cinq points saillants dans l’évolution historique de cette
morale. Socrate, qui, en donnant à toutes les choses humaines la morale
comme leur dernière fin, subordonne toutes choses humaines à la morale
et par conséquent les dégrade toutes;--Jésus, qui, en disant: «Aimez
votre prochain comme vous-même; aimez vos ennemis», ne veut qu’une
chose, détruire la volonté de puissance, déviriliser l’homme, supprimer
le héros;--le Stoïcisme, qui fait de l’homme un être qui s’abstient et
qui supporte, donc un être passif, un quasi-mort; lâcheté; car c’est
mourir par peur de la mort, accepter la mort pour ne pas mourir («Tu
t’éloignes toujours plus vite des vivants; bientôt ils vont te rayer de
leur liste!--C’est le seul moyen de participer aux prérogatives des
morts.--Quelles prérogatives?--Ne plus mourir.»);--la Réforme, qui fut
une révolte de la plèbe «en faveur des gens candides, intègres et
superficiels», contre les hommes graves, profonds, contemplatifs, à fond
pessimiste;--la Révolution française avec son Rousseau, cette «tarentule
morale», avec son Kant, disciple de Rousseau, et son «fanatisme moral»,
avec son Robespierre, disciple de Rousseau, et son dessein (discours du
7 juin 1794) «de fonder sur la terre l’empire de la sagesse, de la
justice et de la vertu»; la Révolution française qui plaça
définitivement et solennellement le sceptre dans la main de «l’homme bon
_id est_ de la brebis, de l’âne, de l’oie, et de tout ce qui est
incurablement plat et braillard, mûr pour la maison d’idiots des «_idées
modernes_».
Cette séduction de la morale sur l’homme, en tous les sens et quel qu’il
soit, Nietzsche lui-même, peut-être sans s’en douter, ce que du reste je
ne crois point, car il se doutait de tout, en offre un exemple. Il s’est
demandé un jour pourquoi nous cherchons la vérité, la vérité, cette
erreur, je veux dire cette chose qui est une erreur pratique, cette
chose qui le plus souvent, dans la pratique, nous détourne de l’action;
la vérité, «_cette forme la moins efficace de la connaissance_». Il
s’est demandé pourquoi nous cherchions la vérité, et il s’est répondu
que ce pourrait bien être _par moralité_.
Nous cherchons le vrai. Pourquoi? Sans doute pour ne pas nous tromper
nous-même ou pour ne pas tromper les autres. Dans le premier cas,
qu’est-ce bien? C’est la connaissance et la reconnaissance d’un devoir
envers nous-même: il y va de ma dignité de ne pas être dupe, de ne pas
me tromper moi-même; cela est essentiellement sentiment moral.
Dans le second cas, qu’est-ce bien? la connaissance et la reconnaissance
d’un devoir envers les autres: je ne dois pas mentir; quand j’ai trouvé
la vérité, je dois la dire; et c’est _déjà mentir_ que de ne pas
chercher la vérité, _de peur_, quand on l’aura trouvée, d’être obligé de
la publier: il n’y a que des devoirs dans toutes ces idées et rien n’est
plus nettement sentiment moral.
Voyez-vous cela, qui est du reste une merveilleuse page psychologique,
voyez-vous cette réduction, ce _ramènement_ du vrai au bien, de
l’instinct du vrai à l’instinct du bien? Nietzsche a subi,
volontairement sans doute et en se jouant, mais enfin il a subi, si vous
préférez il s’est permis à lui-même de subir un quart d’heure la
séduction de la morale, la fascination de la morale, les prestiges de la
morale. Il s’est dit: «quand je cherche le vrai, moi immoraliste, je
suis un être moral.» La morale lui a persuadé, l’espace d’un matin,
qu’il faisait acte de moralité en cherchant le vrai, ce qu’il faisait
toute sa vie.
Or ce n’est pas démontré. La recherche du vrai ne semble pas dépendre
d’un sentiment moral. La recherche du vrai se _propose_ à l’homme comme
un plaisir et _s’impose_ à lui comme un impératif.
Elle se propose à lui comme un plaisir, et ici je ne me donnerai pas
beaucoup de peine, puisque Nietzsche a dit lui-même que c’est une forme
de la volonté de puissance. «Qu’est-ce qui fait que la connaissance est
liée à du plaisir? D’abord avant tout c’est qu’on y prend conscience de
sa force, pour la même raison pour quoi les exercices gymnastiques, même
sans spectateurs, donnent du plaisir. Secondement, c’est qu’au cours de
la recherche on dépasse d’anciennes conceptions et leurs représentants
et l’on est vainqueur, ou au moins on croit l’être; troisièmement, c’est
que par une connaissance nouvelle, si petite qu’elle soit, nous nous
élevons au-dessus de tous et nous nous sentons les seuls qui sachions la
vérité sur ce point...»
D’autre part, la recherche du vrai s’impose à l’homme comme un impératif
dans le sens atténué, un peu atténué, que je donne à ce mot. Elle lui
dit un: «tu dois», un: «Δεῖ». Elle lui dit: «N’y trouverais-tu pas de
plaisir, et n’y trouverais-tu que de la peine, que des coups, il faut
chercher le vrai et le dire quand tu l’as trouvé.»
La preuve, c’est qu’on trouve le contraire honteux, la preuve c’est
qu’on trouve cynique le propos de Fontenelle: «Si j’avais la main pleine
de vérités, je la tiendrais fermée»; la preuve et celle-ci me semble
assez forte, c’est qu’on éprouve le besoin de mourir pour la vérité,
comme pour le devoir, tout aussi bien que pour le devoir.
Quelle est cette folie de mourir pour ce que l’on croit la vérité?
Nietzsche lui-même l’explique quelque part: «Nous ne nous ferions pas
brûler pour nos opinions, tant nous sommes peu sûrs d’elles; mais
peut-être pour le droit d’avoir nos opinions.» Et c’est à dire que nous
mourrions pour l’erreur, ou du moins pour affirmer le droit que nous
avons de nous tromper. Or ceci c’est l’affirmation de notre droit de
chercher la vérité, cette erreur qu’on nous reproche pouvant être la
vérité et ayant été atteinte quand c’était la vérité que nous
cherchions; et c’est aussi l’affirmation de notre _devoir_ de chercher
la vérité, puisque nous acceptons la mort plutôt que d’avouer que nous
avons eu tort de chercher le vrai. Le sacrifice est le criterium de
l’Impératif.
On voit donc bien que c’est à un impératif qu’ici nous avons affaire. Et
cela est si vrai, et sur ce qui suit Guyau et Nietzsche se
rencontreraient, que Nietzsche, ailleurs, proclame que la recherche de
la vérité, c’est tout simplement le sens de la vie, ce n’est rien de
moins que ce qui fait que la vie a un sens: «J’ai bondi de joie quand
j’ai découvert que la vie est un instrument de la connaissance, est
l’instrument de la connaissance»; et c’est alors qu’il a reconnu que la
vie est intelligible.
Devant cette double affirmation, qui semble bien être une double vérité,
que le vrai est le sens de la vie et que le vrai nous commande la mort,
Guyau serait bien contraint d’avouer, ce qui ne lui déplairait du reste
nullement, que l’appel du vrai est un «équivalent du devoir».
J’ai fait cette longue digression, du reste intéressante en soi,
peut-être, pour montrer que Nietzsche lui-même est très capable de subir
la fascination de la morale jusqu’à lui attribuer, dont elle doit être
tout heureuse, telle chose qui ne lui appartient vraiment pas, qui ne
ressortit pas à elle et qui est contenue dans un autre impératif que le
sien. Reprenons.
La morale en soi n’est donc qu’une méprisable adresse qu’ont inventée
les faibles pour paralyser les forts; c’est la tête de Méduse aux mains
des impuissants contre les bien doués et aux mains des quasi-morts
contre les vivants.
Nietzsche, contre la morale, cette dernière religion, use de la même
tactique que les philosophes du XVIIIe siècle (qu’il méprise tant)
contre la religion. Pour ceux-ci la religion a été inventée par des
puissants qui voulaient asservir les faibles, les rendre plus faibles
encore; pour Nietzsche, la morale a été inventée par les faibles contre
les puissants pour leur enlever leur force en leur ôtant la confiance
dans la légitimité de leur force. «Quand Zeus, dit Homère, fait d’un
homme un esclave, il lui enlève la moitié de son âme.» En faisant les
forts esclaves de la morale, les faibles leur ont enlevé leur âme tout
entière.
* * * * *
Au cours de son évolution, la morale s’est donné comme des organes de
sustentation et d’alimentation; elle a _postulé_ le libre arbitre et
elle a _postulé_ la sanction d’outre-tombe. Ce sont là des inventions
logiques et du reste, étant donnée la situation, des inventions
nécessaires; mais ce ne sont que des inventions ingénieuses. Le libre
arbitre n’existe pas. Il est, comme Spinoza l’a bien vu, l’illusion d’un
être qui se saisit comme cause et qui ne saisit pas comme effet.
Creusons ceci: ceci veut dire l’illusion d’un être qui ne saisit pas
dans ce qui le précède et qui se saisit dans ce qui le suit, qui ne
saisit pas dans ce qu’il était avant le moment actuel et qui se saisit
dans le passage de lui au moment présent à lui au moment d’après. Je me
saisis voulant éteindre la lampe et l’éteignant; non, ou très peu, comme
amené par un certain nombre de faits à vouloir éteindre ma lampe.
Mais pourquoi? Parce que nous sommes nés pour l’action et toujours jetés
en avant, tournés _du côté d’en avant_ et non retournés _du côté d’en
arrière_. Nous vivons en avançant, non en rétrogradant, et c’est ainsi
que l’illusion de la liberté n’est au fond que le sentiment de la vie et
c’est pour cela qu’il est si naturel. Nous nous saisissons, à la vérité,
dans ce qui précède, mais par effort de mémoire et de réflexion, ou
plutôt de mémoire réfléchissante; mais c’est un effort. L’homme qui
croit, sans une hésitation, à tous les moments de sa vie, à son libre
arbitre est un étourdi; mais l’homme qui croirait sans cesse à lui comme
déterminé, serait un être qui ne vivrait que de réflexion et ce serait
proprement un monstre.
Le libre arbitre est tellement bien une illusion que, remarquez bien,
nous n’y croyons pas du tout. Mais, non! nous n’y croyons pas! Nous n’y
croyons que chacun pour nous et pas du tout pour les autres. Nous disons
sans cesse: «un tel, étant donné son caractère, fera cela.» Et il le
fait; et quand il ne le fait pas, nous nous disons que: ou nous ne
connaissions pas tout son caractère, ou nous ne connaissions pas telle
ou telle circonstance qui ont dû peser sur sa détermination. Et c’est
très probable et en tout cas nous ne croyons pas à son libre arbitre. La
prétendue «preuve», tirée par les partisans du libre arbitre de la
croyance même, indéracinable, _indiscussible_, que nous aurions au libre
arbitre, s’évanouit.
Cela se voit bien par nos tractations avec les criminels en jugement.
Pour trouver un coupable innocent l’avocat n’a qu’à connaître sa vie: il
arrivera, par cette connaissance détaillée, à se convaincre absolument
lui-même que l’acte criminel était complètement nécessité par tous ses
antécédents et que toute culpabilité disparaît. Inversement le ministère
public n’a qu’à ne rien connaître de la vie du criminel et, se plaçant
devant le crime isolé, coupé de ses causes, il le trouvera ce qu’il est
exactement considéré ainsi, une monstruosité dont la nature n’offre pas
d’exemple.
Mais, même quand il s’agit des autres, à plus forte raison, ce que nous
avons expliqué, quand il s’agit de soi, il faut pour dissiper l’illusion
du libre arbitre être réfléchi. C’est ce qui faisait dire à
Schopenhauer, si bien: «La connaissance de la sévère nécessité des actes
humains est ce qui distingue les cerveaux philosophiques des autres».
Pour tout cerveau vraiment philosophique «nous sommes en prison», nous
ne pouvons que nous «rêver libres», et c’est ce que nous faisons tout le
temps; nous ne pouvons pas «nous faire libres».--Cela est dur à prendre;
mais il faut le prendre.
Cela est si dur que quelques-uns se retournent; et par une contorsion
étrange, un «geste horrible», et une affreuse «grimace logique», pensent
ainsi: «le mal est partout et personne n’est responsable; donc c’est
_tout_ qui est coupable et responsable; c’est Dieu qui est le pécheur».
Renversement des responsabilités; «Christianisme la tête en bas». Mais
pourquoi penser cela? Ni il n’est vrai que vous soyez responsables, ni
il n’est vrai qu’il faille pour cela que ce soit quelqu’un. Il n’y a pas
de responsabilité; il n’y a que de la nécessité, et la dernière
différence entre les cerveaux philosophiques et les autres c’est que
ceux-là ne veulent pas juger et disent comme le Christ: «Vous ne jugerez
pas!»
Et il n’y a pas plus de «sanction» qu’il n’y a de libre arbitre.
Singulière prétention des hommes, la récompense! «C’est de vous,
vertueux, que je riais aujourd’hui. _Ils veulent encore être payés!_
Vous voulez encore être payés, ô vertueux! Et maintenant vous m’en
voulez de ce que j’enseigne qu’il n’y a ni comptable ni rétributeur. Et
en vérité je n’enseigne pas même que la vertu soit sa propre récompense.
Que votre vertu soit identique à votre moi et non quelque chose
d’étranger, de surajouté, un épiderme ou un vêtement. Vous aimez votre
vertu comme une mère aime son enfant, soit; mais _quand donc a-t-on
entendu dire qu’une mère voulût être payée de son amour?_»
La morale ne _demande_ rien; donc, aussi, ne _postule_ rien. Différence
encore des cerveaux philosophiques et des autres: «l’incrédulité de
ceux-là pour ce qui est de _la signification métaphysique de la
morale_».
Voilà donc la morale détruite de fond en comble et rasée à pied-d’œuvre.
Nietzsche est bien ce qu’il a dit si souvent qu’il était, un pur et
simple immoraliste.
* * * * *