Faire passer de l’inconscient au conscient est donc dangereux si le mal

était déjà plus qu’à moitié fait, avantageux si le mal n’existait pas ou

était faible. Que l’idée de la foi morale fût née chez Kant de la

conviction que de son temps l’instinct moral était très faible et par

conséquent ne pouvait que perdre à être analysé, cela ne m’étonnerait

point et je dirai même que moralement j’en suis sûr.

* * * * *

Guyau, lui, soit qu’il estime que l’instinct moral est assez fort pour

ne pas courir de risques à être analysé, soit simplement, comme il le

dit, parce qu’il est philosophe et que pour le philosophe il ne doit

rien y avoir dont la pensée ne cherche à se rendre compte et que le

philosophe _ne doit pas avoir de foi_, Guyau veut analyser l’instinct

moral et c’est-à-dire lui demander ses raisons, lui dire: pourquoi? et

ne pas se contenter de la réponse célèbre: «le pourquoi, c’est qu’il n’y

a pas de pourquoi».

Un _credo_, comme Nietzsche le dit souvent, est toujours un _credo quia

absurdum_, puisque, s’il n’était pas cela, il n’y aurait pas besoin de

_credo_. Guyau ne veut pas d’_absurdum_, même implicite, et il fait

l’analyse de ce qu’il croit voir dans l’idée du devoir.

Il y voit avant tout _la vie elle-même_, la vie s’affirmant comme

puissante et féconde. Le devoir c’est le pouvoir. Pouvoir, vouloir et

devoir c’est la même chose sous différents mots, parce que c’est même

chose sous différents aspects. Quelque chose en nous, qui n’est pas

autre chose que notre vie même sentie par nous, nous dit: tu peux, donc

tu veux, donc tu dois.

Tu peux, donc tu veux: car si, pouvant, tu ne veux pas, tu sens que tu

te diminues, que tu te rétrécis, que tu te refoules.

Tu veux, donc tu dois: car si, pouvant et voulant, tu n’agis pas, tu

sens encore une diminution, un rétrécissement, une stérilisation de ton

être; et c’est ce sentiment que dans la langue courante on appelle le

remords préalable ou le remords proprement dit, le remords de ne pas

faire ou le remords de n’avoir pas fait; et la voix du devoir n’est pas

autre chose que le remords qui commence, devant l’acte à faire qu’on ne

fait pas.

Ce qu’on appelle devoir c’est donc puissance, fécondité, expansion qui

veut être, qui vous réjouit si elle est et qui vous gêne si elle n’est

pas.

Le plaisir que vous éprouvez à faire ce qu’on appelle couramment le

devoir, c’est le plaisir de la puissance en acte; la peine que vous

éprouvez quand vous vous dérobez à ce qu’on appelle le devoir, c’est

votre moi diminué, c’est votre vie, que quelque chose que vous sentez

qui dépendait de vous, restreint.

Pouvoir, vouloir et devoir, cela veut dire être porté par sa nature même

à agir; s’opposer à son pouvoir, vouloir et devoir, c’est commencer de

se tuer. Qui dit je vis, dit je peux, je veux, je dois, et je ne

contrarie ma vie sous aucun de ses aspects.

--Fort bien; mais sans aller plus loin, cette analyse, qui du reste est

plutôt une synthèse, doit être incomplète, puisque nous n’y trouvons pas

un atome de ce qu’on appelle couramment le moral. La voix intérieure ne

nous dit pas, ce nous semble: «tu peux, tu veux, agis»; elle nous dit:

«tu peux _du bien_, veux _du bien_, fais _du bien_.» Le devoir tel qu’il

est défini par vous, expansion de la vie, est accompli aussi bien par le

grand bandit que par le saint. Tous les deux peuvent, veulent, agissent,

tous les deux font expansion.

Votre «équivalent du devoir» est simplement la morale courante de

Nietzsche: soyez fort et agissez dans toute l’étendue de votre force. Et

cette formule n’est pas immorale, mais elle est amorale; elle est

indifférente à ce que les hommes appellent le bien et le mal, elle se

réalise indifféremment dans l’écrasement des faibles ou dans le fait de

les aider.

--Première réponse de Guyau: En faisant ce que tout le monde appelle le

mal, je ne m’étends pas, je me refoule, je m’appauvris. Je supprime

«toute la partie sympathique et intellectuelle de mon être». De plus, si

je rencontre une résistance, il y a refoulement très sensible et

douloureux; si je n’en rencontre pas, il y a désorganisation de ma

volonté, déséquilibrement, ataxie (cas des despotes), ce qui revient à

une «impuissance subjective» qui est bien le contraire même du

«pouvoir-vouloir».

--Je réplique: On ne voit pas bien que le grand bandit supprime la

partie intellectuelle de son être; cela n’a pas de sens; il ne supprime

même pas sa partie sympathique; car il peut avoir toutes les sympathies

du monde par ses amis. D’autre part, s’il est refoulé par le monde

extérieur, il ne l’est ni plus ni moins que le saint qui éprouve

toujours, on le sait, tant de difficultés à faire le bien; et enfin la

désorganisation intérieure de celui qui ne rencontre pas de résistance

extérieure n’est que le fait des imbéciles, n’existe pas chez les

intelligents et n’a, en tout cas, aucun rapport avec la morale ni avec

l’immoralité, c’est une simple maladie.

--Seconde réponse de Guyau, beaucoup meilleure: L’homme n’est pas un

être isolé; il est un être social. La _vie_ dont je parle et dont il

faut que tous nous parlions quand nous employons ce mot, c’est la vie

sociale vécue par un et qu’il ne peut pas s’empêcher de vivre. Donc

quand je dis expansion de la vie, j’entends et je ne puis pas ne pas

entendre expansion, hors d’un homme, de la vie sociale qu’il contient en

lui, et ce que j’entends par équivalent de devoir c’est cette impulsion

qui nous porte à agir pour faire de la vie sociale.

Le tempérament humain, remarquez-le, simple tempérament, tend, de

personnel, à devenir collectif et, de solitaire, à devenir solidaire. Le

voleur souvent cité qui trouvait du plaisir à voler gratuitement et qui,

millionnaire, aurait volé, est un phénomène d’atavisme. Nous nous

acheminons tellement à vivre d’une vie qui dans _un_ reflète _tous_, que

nous tendons à réaliser en nous le type de l’homme _normal_, le type de

l’homme qui sera reconnu par tous comme incontestablement un homme, qui

_n’étonnera pas les autres_.

Or ce que je disais tout à l’heure, pour commencer par le plus simple,

de la vie en nous, de la vie sans épithète, entendez-le de la vie

sociale en nous et voyez bien que les exigences et les impulsions de la

vie sociale en nous, ce qu’elle sollicite de notre pouvoir et de notre

vouloir, c’est bien précisément ce que l’impératif de Kant commande:

faire des choses que l’on voudrait qui fussent érigées en loi

universelle de vie. Voilà la loi morale réintégrée.

--Je dis: oui bien; avec cette réserve pourtant que la vie sociale en

nous ne nous conseille guère, ce me semble, que de vivre comme tout le

monde, normalement, comme vous dites très bien, et non pas _mieux_ que

tout le monde, non pas d’une façon supérieure, non pas d’une façon

héroïque. Or une morale doit contenir l’héroïsme en la partie

d’elle-même la plus élevée; l’héroïsme doit y entrer, ressortir à elle,

être indiqué par elle, non seulement comme ce qu’elle admet, mais, tout

compte fait, comme ce à quoi, en définitive, elle tend. Je ne vois pas

encore cela dans vos équivalents de devoir. Il est possible que nous y

venions.

* * * * *

Poursuivant cette analyse de ce que l’instinct profond de la vie nous

conseille et presque nous commande de faire, Guyau remarque que

l’instinct de la vie nous pousse (indépendamment des suggestions de la

vie sociale) à _lutter_ et à _risquer_. L’homme a vécu longtemps dans

une telle nécessité de lutte contre mille ennemis qu’il lui est resté un

besoin de lutter toujours (comme je l’ai fait remarquer bien des fois,

parce qu’il a fallu qu’il inventât pour pouvoir vivre, il lui est resté

le besoin de changer sans cesse, même quand le changement ne comportait

plus nécessairement progrès). Donc l’homme lutte encore, et par exemple

il lutte contre ses passions, instinctivement; partie, il est bien vrai,

parce qu’il sent que ses passions sont aussi des fauves ou reptiles

dangereux; partie, et c’est cela qui est instinctif, parce que

simplement elles sont fortes.

Ceci c’est le _courage_. Il a l’air ici de combattre contre la vie,

puisque les passions aussi sont la vie, mais il est bien, au moins lui

aussi, la vie, puisqu’il est un pouvoir qui se sent devenir vouloir et

qui se donne le nom de devoir; et l’on sait que la sensation de vivre

est intense dans tous les cas où le courage a à se déployer et se

déploie, ne fût-ce que contre nous-mêmes.

Guyau aurait pu citer le joli mot de Doudan: «L’homme ne se sent vivre

que quand il se contrarie.»

Cette idée est si connue que je n’y insisterai pas. Je n’avais qu’à

montrer comment Guyau l’avait _rattachée_ à son système et à son

principe, à l’idée d’expansion de la vie, à l’idée de la vie voulant

s’étendre.

L’instinct de la vie nous pousse, de plus, et ce n’est guère qu’un autre

aspect de la même idée, à _risquer_. Il y a plaisir à risquer. Pascal,

dit Guyau, dans son pari, n’a envisagé que la crainte du risque, il n’a

pas considéré le plaisir de risquer[5]. Il y a plaisir à risquer, tout

le monde le sent à cette sorte d’élargissement qui se fait en nous quand

nous risquons; et aussi, pour ainsi dire, hors de nous (phénomène de

projection du moi sur le non-moi), le monde nous paraissant plus vaste

quand nous risquons quelque chose.

[5] Si; ailleurs, et très bien: «Travailler pour l’incertain»--«Saint

Augustin a vu qu’on travaille pour l’incertain, sur mer, en

batailles; il n’a pas vu la règle des partis qui démontre qu’on le

doit.»--«S’il ne fallait rien faire que pour le certain, on ne

devrait rien faire pour la religion; car elle n’est pas certaine;

mais combien de choses fait-on pour l’incertain, les voyages sur

mer, les batailles... Quand on travaille pour demain et pour

l’incertain, on agit avec raison. Car on doit travailler pour

l’incertain, par la règle des partis, qui est démontrée.»--Il n’a

pas parlé précisément du _plaisir_ du risque, mais il n’a pas parlé

uniquement de la _peur_ du risque et il a parlé de la _raison_ de

risquer, qui est un _plaisir_ intellectuel.

La raison de ce sentiment, qui est presque une sensation, c’est que nous

nous sentons plus grands, nous mettant nous-mêmes aux prises avec plus

de choses. Ce plaisir du risque est une des suggestions de la puissance

de la vie en nous, de la fécondité de la vie en nous, de la surabondance

de la vie et de l’avidité qu’a la vie d’être surabondante.

Par parenthèse--et cette parenthèse est chez Guyau un chapitre qui est

digne de Platon--c’est ce même amour du risque qui est toute la

métaphysique. La métaphysique est toujours une hypothèse hardie où nous

risquons l’erreur et la confusion. Personne plus que le métaphysicien ne

travaille pour l’incertain. Il y travaille cependant de tout son cœur et

il sent que son œuvre est bonne et qu’elle est noble. Erreur peut-être,

mais l’erreur eût été plus grande (erreur morale) à estimer puérile la

recherche de cette erreur. De même que la vie proprement dite conseille

le risque comme une condition d’élargissement de notre être, de même la

vie intellectuelle conseille le risque métaphysique comme condition

d’agrandissement de notre être intellectuel.

Notez que le brave homme qui consacre sa vie à la réalisation d’un idéal

est un métaphysicien pratique aussi vénérable et plus encore que le

métaphysicien proprement dit de tout à l’heure. Au fond, savez-vous ce

qu’il fait? Il travaille pour l’incertain, _afin_ de le faire certain

dans son cœur. Son besoin de certitude le porte, lui homme d’action, à

accumuler les actions conformes à l’idéal, comme son besoin de certitude

porte le philosophe à accumuler les arguments qui le démontrent. C’est

sa manière de le prouver. Il le prouve en le créant. La vie lui dit par

la bouche de Guyau, qui est très éloquente: «Je ne vous demande pas de

croire aveuglément à un idéal, mais de travailler à le réaliser.--Sans y

croire?--Pour y croire! Vous y croirez quand vous aurez travaillé à le

produire.»

Tel saint prouve Dieu sans argument, mieux qu’un argument. Il remplit

d’une réalité qui est lui ce qui n’était qu’une idée. Dieu se construit

avec du divin.

Telle est la théorie de la lutte et du risque dans la doctrine morale de

Guyau. Ici Guyau rejoint Nietzsche qu’il ne connaissait pas, mais qui le

connaissait et qui a pu profiter de lui dans une certaine mesure[6]. Ce

que nous venons de voir est le «vivre dangereusement», qui est le point

capital de la morale nietzschéenne. Vivre dangereusement c’est lutter et

risquer, en vue précisément de la lutte et du risque et pour la beauté

de l’une et de l’autre; et c’est la marque même des âmes nobles.

[6] Voir Fouillée, _Nietzsche et l’Immoralisme_.

Mais encore on voit bien, à la rigueur, comment la vie intense et

extensive, «la vie féconde» peut conduire jusqu’à l’amour de la lutte et

du risque. Ceci est travailler pour l’incertain, pour le très incertain;

mais ce n’est travailler que pour l’incertain. Comment cet «équivalent

du devoir» que vous avez trouvé peut-il conduire au sacrifice absolu, à

l’acceptation de la mort certaine? Car ici, selon vos données, c’est la

vie se tournant contre la vie; c’est la vie se détruisant pour

s’étendre, c’est la vie poussant la passion de la vie jusqu’au suicide;

c’est une collection d’absurdités.

C’est ici, ce semble, que, pour commander le sacrifice et non pas moins

pour l’expliquer, pour expliquer qu’il ait lieu, il faut bien une foi,

soit la foi religieuse, soit la foi morale, la foi kantienne.

Guyau répond à cela d’abord, loyalement et modestement, qu’il ne s’est

pas engagé à répondre à tout et que ce problème-ci «n’a peut-être pas de

solution rationnelle et scientifique».--Il répond ensuite que ce

sacrifice est encore amour de la vie en ce sens que c’est préférer une

minute de vie intense, supérieure et magnifique à une vie plate, morne

et triste. «Il y a des heures où il est possible de dire à la fois: je

vis, j’ai vécu... On peut concentrer une vie dans un moment d’amour et

de sacrifice.»

Voilà qui est bien; mais la raison qui fait que la vie se sacrifie

ainsi, la raison qui persuade à la vie de se préférer infiniment courte

et infiniment intense à elle-même longue et médiocre, voilà ce qui n’est

pas indiqué clairement.

--Je le dis, c’est «l’amour» de quelque chose.

--Donc, ce n’est pas la vie elle-même, et vous abandonnez votre

principe.

--C’est la vie transformée en vie sociale, transformée en vie

sentimentale, transformée en vie passionnée, transformée en vie

dangereuse et qui s’aime dangereuse; c’est tout cela poussé à un tel

degré que, non pas la mort, mais la vie magnifique en une minute

mortelle est acceptée.

--Oui, en somme c’est l’égoïsme transformé en altruisme absolu. C’est

cette transformation, quelque longue qu’en soit la préparation et

l’évolution (héréditaire, séculaire, millénaire), qui sera toujours très

difficile à comprendre. Dans le système de Guyau, les actes d’héroïsme

restent toujours ce que Schopenhauer, d’un mot admirable, disait qu’ils

sont, «des miracles, c’est-à-dire des choses impossibles et pourtant

réelles.» J’ajoute que dans tous les systèmes, plus ou moins

précisément, ils restent cela; mais dans celui de Guyau ils restent cela

d’une manière en quelque sorte plus paradoxale et plus provocante.

A la considérer en sa généralité, la morale de Guyau a, sans doute, ce

beau mérite d’être un grand effort pour _substituer une réalité_ à

quelque chose qui pourrait bien être une illusion, une illusion

salutaire, une illusion, même, nécessaire pour un temps, mais qui

pourrait se dissiper, auquel cas il ne resterait plus rien pour diriger

l’homme. Qui sait, en effet, si la morale telle que les hommes l’ont

envisagée jusqu’à présent _n’est pas un art_, un art subtil--de qui? on

ne sait: du Dieu intérieur, ou de la nature poursuivant ses fins, ou de

la société poursuivant ses fins aussi--mais un art qui nous séduit, qui

nous trompe en nous charmant, qui nous fascine par sa beauté pour nous

faire faire quelque chose que nous ne ferions pas de nous-mêmes?

N’est-il pas vrai, en effet, que nous sommes trompés de tous les côtés?

L’art nous trompe, la société est artificielle, la nature se joue de

nous, les yeux nous trompent, les oreilles nous trompent...

Ainsi parlait Guyau en 1884. Vers 1868 Richard Wagner, dans un petit

traité de métaphysique qu’il fit lire à Nietzsche et qui sans doute eut

sur celui-ci une grande influence, et que Guyau ne connaissait pas,

disait, rajeunissant Schopenhauer: «La nature trompe ses créatures. Elle

met en elles l’espérance d’un bonheur immuable et toujours différé. Elle

leur donne des instincts qui obligent les plus humbles bêtes aux longs

sacrifices, aux peines volontaires. Elle crée le dévouement de la mère à

l’enfant, de l’individu au troupeau. Elle enveloppe d’illusions tous les

vivants et leur persuade ainsi de lutter et de souffrir. La société doit

être entretenue par des artifices tout semblables...»

La morale, envisagée comme les hommes l’ont envisagée jusqu’à présent,

pourrait donc être un art séduisant et fascinateur, une subtile et

imposante duperie.

Or, si les hommes s’apercevaient un jour de cette tromperie dont ils

sont l’objet, ils pourraient se révolter et secouer l’illusion, comme

Diderot le leur conseillait, comme Nietzsche va le leur conseiller

demain.

Mais si à cette illusion je substitue une réalité, et quelle réalité! la

vie elle-même; si je montre que la morale, c’est la vie elle-même, que

la vie c’est la morale, que c’est la vie qui nous pousse de toutes les

façons, en tant que vie proprement dite, individuelle, en tant que vie

sociale, en tant que vie intellectuelle, en tant que vie métaphysique,

si l’on peut dire ainsi, précisément à cela que l’on a appelé jusqu’à

présent le devoir; si je montre que désobéir à la morale c’est renoncer

sa vie elle-même et commettre une espèce de suicide plus ou moins court,

plus ou moins lent; alors j’ai rattaché l’homme à la morale par des

liens non seulement d’airain, mais de chair et qui sont indestructibles

et qui seront éternels.

Ainsi raisonnait Guyau et cette idée au moins contenait un livre

admirable. Seulement elle était trop vaste pour être très pertinente.

Considérer l’instinct même de la vie comme étant la morale, c’est

étendre tellement la morale qu’elle devient indistincte à force d’être

compréhensive. Que me conseille l’instinct de la vie? _Il me conseille

tout._ Il me conseille d’être exubérant, d’être surabondant, de

m’étendre, de me répandre.

Il me conseille de mettre en liberté et en jeu toutes mes passions; car

en toutes je me sens vivre et très énergiquement.

Il me conseille l’amour, l’ambition, l’avidité, la conquête, le vol, le

meurtre, ceci peut-être surtout; car c’est là qu’il y a le plus de

danger et le plus de risque, et vous me montrez fort bien que c’est

surtout dans le danger et le risque qu’on se sent vivre.

Il me conseille la pitié, la miséricorde, la charité, le dévouement, le

sacrifice; car là aussi je me sens vivre et là aussi il y a danger et

risque.

Il me conseille la prudence, l’abnégation, le retour à soi et en soi, le

«_abstine, sustine_», l’égoïsme médiocre et mesquin, les vertus de

troupeau et de bête battue; car là aussi je me sens vivre, puisque là

sont les moyens de conserver la vie.

Il me conseille la recherche des plaisirs modérés, délicats et gracieux,

sans danger, non sans charme; l’Épicurisme intelligent, l’Eudémonisme

bien compris; car cela aussi c’est vivre, goûter la vie, la savourer, la

prolonger, et «_carpe diem_»; et voilà que _nunc et Aristippi docte

præcepta relabor_.

Tout compte fait, l’instinct de la vie a une morale qui consiste à

conseiller toutes les façons de vivre. Ce n’est pas une morale précise.

C’est une morale qui a du talent et qui trouve la formule d’elle-même où

elle aura tout son talent et pourra le déployer tout entier; ce n’est

pas une morale qui ait la précision qu’on demande à une morale; ce qu’on

demande à une morale étant généralement quelle raison de vivre on doit

choisir entre les innombrables raisons de vivre.

L’effort de Guyau, souvent dissimulé par son génie, apparent

quelquefois, cependant, et sensible, a été précisément de montrer que,

parmi les innombrables raisons de vivre, celle _surtout_ que l’instinct

de la vie conseille, c’est celle qu’a toujours conseillée la morale

traditionnelle; et je le veux bien; mais il ne le prouve pas beaucoup;

et particulièrement il ne prouve point du tout, il ne peut pas prouver,

qu’elle _ne_ conseille _que_ celle-là.

Aussi facile qu’il a été à Guyau de prouver que l’instinct de la vie se

confond avec la morale; aussi facile il serait, plus peut-être, de

montrer que la morale est contre la vie et que, sinon tout ce que la vie

conseille, la morale en dissuade, du moins la plupart des choses que la

vie conseille, la morale supplie de ne pas les faire.

L’éternel cri des femmes dans le théâtre français de 1880-1910: «Je veux

_vivre_!» c’est-à-dire: «Je veux avoir des amants», est certainement une

des aspirations de la vie intense et extensive.

--Elle en a d’autres!

--Je n’en doute point; mais la différence entre celle-ci et les autres

et la raison de préférer les autres à celle-ci, c’est ce qui ne ressort

pas expressément de l’admirable livre de Guyau et ce qui ne pouvait pas

en sortir.

Se rendant compte, comme du reste c’est son dessein, qu’il efface

l’impératif catégorique, la foi morale, de l’esprit de l’homme, et qu’il

le remplace par _toute la vie_ et qu’il met ainsi à la place d’un

_riqidum quid_, quelque chose de souple et de multiforme, Guyau déclare

avec fermeté: «Nous acceptons, pour notre compte, cette disparition, et

au lieu de regretter [de déplorer] la _variabilité morale_ qui en

résulte dans certaines limites [et l’on ne voit pas ces limites], nous

la considérons au contraire comme la caractéristique de la morale

future; celle-ci, sur certains points [et l’on ne voit pas ces points

particuliers, et il semble bien que ce soit sur tous], ne sera pas

seulement _autonomos_, mais _anomos_.»

Il me paraît bien que c’est cela même. Elle sera anarchique. Selon les

natures d’hommes, selon les caractères, elle conseillera ceci, cela et

autre chose, ce qu’on a appelé jusqu’ici le bien, ce qu’on a appelé

jusqu’ici le mal et l’intermédiaire et tous les intermédiaires.

_Anomos_, c’est bien cela. Dans la morale les hommes cherchaient une

loi; la morale _naturiste_ n’enlève à la morale que son caractère de

loi; le gouvernement des hommes reste tout ce qu’il était excepté un

gouvernement. Cette fois la morale, de l’aveu et de l’avis même de

l’auteur, a bien donné sa démission.

CHAPITRE V

LA MORALE DE NIETZSCHE

On sait qu’il est difficile de ramener à un système soit Nietzsche tout

entier, soit une partie importante, quelle qu’elle soit, de la pensée de

Nietzsche, puisqu’il fut le penseur le plus indépendant, même de

lui-même. On sait comment il travaillait, tout au moins à partir de la

trentième année. Exactement comme un journaliste qui aurait du génie. Il

lisait, réfléchissait, se promenait et chaque matin écrivait un article

bref ou long, c’est-à-dire rédigeait la pensée qui l’avait le plus

intéressé la veille. Quand il y en avait de trois cents à six cents,

mais la valeur d’un volume, il ramassait les feuillets, les relisait,

leur donnait un titre général qui, quelquefois, répondait à l’objet le

plus souvent visé dans ces écritures, faisait un court avant-propos pour

justifier approximativement le titre; et publiait. Il a fait ses livres

comme Montaigne a fait le sien.

Il en résulte qu’il s’est souvent contredit et Dieu merci, car s’il

avait tenu à éviter de se contredire, il aurait retranché ou n’aurait

pas rédigé une foule de pensées admirables ou intéressantes; qu’il s’est

souvent promené loin de lui-même; qu’il s’est souvent fui; qu’il s’est

souvent dépassé et que ce qu’il était précisément n’est pas aisé à

savoir, et que ce qu’il a pensé précisément n’est pas facile à saisir.

Toutefois, étant donné qu’on n’est jamais uniquement ce qu’on est

surtout, mais qu’on est surtout ce qu’on est d’ordinaire, et qu’il n’y a

pas de faculté maîtresse, excepté chez les bornés, mais qu’il y a le

plus souvent une faculté prédominante; et qu’il n’y a pas d’idée

souveraine, excepté quand il y a idée fixe, mais qu’il y a le plus

souvent une idée «soutien», une idée port d’attache, à laquelle on se

ramène toujours après les explorations, les reconnaissances et les

algarades; on peut très bien, pour Nietzsche, comme pour Montaigne ou

Renan, chercher, non à déterminer le système, mais à démêler le groupe

des principales pensées habituelles et par conséquent dirigeantes.

La démission de la morale · 第 6 / 18 段