Je le veux bien et je le crois assez; mais qu’à une certaine profondeur

l’impératif du bien et l’impératif du vrai se confondent, cela n’empêche

point qu’ils n’existent tous les deux et qu’ils ne soient aussi

impérieux l’un que l’autre et qu’ils ne se présentent l’un autant que

l’autre avec figure sacrée. Donc égalité ou quasi-égalité.

Donc, si sont égaux ou quasi-égaux le vrai et le bien, et par le

caractère impératif qu’ils ont tous les deux, (c’est leur force), et par

ceci qu’ils sont tous deux formels et non réels et nous disent qu’ils

sont, non ce qu’ils sont (c’est leur faiblesse); de quel droit et pour

quelle raison préférez-vous l’un à l’autre, sacrifiez-vous l’autre à

l’un?

La vérité est probablement qu’il faut les chercher tous les deux, et non

pas s’acharner à faire sortir celui-ci de celui-là ou celui-là de

celui-ci; mais voir, essayer de voir en quoi c’est qu’il les faut l’un à

l’autre accorder.

--Et s’ils ne s’accordent pas? Resterai-je dans l’abstention? Je ne puis

pas; il faut que j’agisse.

--S’ils ne s’accordent pas, agissez, certainement, dans le sens de celui

des deux qui préside évidemment à l’action, dans le sens du bien, de ce

que vous considérez comme le bien, je n’hésite pas à vous le dire; mais

ne croyez pas être dans le vrai, croyez simplement être d’accord avec

votre nature, comme disaient les stoïciens, ce qui du reste est

peut-être ce qu’on a trouvé de mieux pour se conduire.

Je reconnais très bien que pour un lieu donné et un temps donné, cette

méthode d’évidence morale peut donner des résultats très satisfaisants.

Le pragmatisme est sécularisme. J’entends par là ceci: nous sommes

d’accord, au XXe siècle, pour trouver _bons_, pour juger _bons_ un

certain nombre de faits; nous prenons pour philosophie les idées

générales qui, selon notre tournure d’esprit, s’accordent

vraisemblablement avec ces faits. Pour mieux dire, nous enveloppons ces

faits dans un système d’idées générales qui, parce que nous les y

enveloppons, semblent les contenir et les produire. Cela est «commode»,

comme dit M. Poincaré des «vérités» mathématiques; cela est plus que

commode, cela _nous aide_; car nous sommes ainsi faits que nous aimons

l’accord entre nos idées et nos actes et que dans cet accord nous sommes

plus décidés, peut-être plus forts. Ainsi pour un temps, nous aurons une

conduite qui aura au moins ceci pour elle qu’elle sera suivie, cohérente

et ordonnée.

Mais ne prenons pas cette philosophie pour vraie parce qu’elle est

bonne, et c’est-à-dire parce qu’elle s’accorde à des faits jugés bons

pour le moment. N’éliminons pas le vrai, la recherche du vrai pour le

vrai. Il y aurait à cela un très grand inconvénient, c’est que tout

progrès serait enrayé. Quand les faits dictent les idées--et n’est-ce

pas le cas?--quand les faits approuvés dictent les idées à croire, on

tourne indéfiniment dans le même cercle; car on approuve les faits

habituels, on se fait sur eux les idées qui les confirment, on n’en

approuve les faits que davantage et ainsi de suite.

Pour tous les philosophes de l’antiquité l’esclavage était un fait bon.

Une philosophie qui n’aurait jamais cherché que les idées approbatrices

des faits jugés bons et qui n’aurait pris pour criterium de sa vérité et

pour mesure de sa vérité que son aptitude à conduire aux faits jugés

bons--n’est-ce pas le cas du pragmatisme?--aurait indéfiniment consacré

l’esclavage et aurait donné à l’esclavagisme l’autorité émanant d’une

philosophie respectée.

Par parenthèse, cet exemple montre combien il y a de pragmatisme dans

toute philosophie morale, puisque les plus grands sages de l’antiquité

ont été esclavagistes; mais il montre encore mieux le danger d’une

philosophie qui, en se jugeant elle-même d’après les faits où elle

conduit, au fond se soumet aux faits existants qui peuvent être des

préjugés.

Qu’a-t-il fallu pour que l’esclavage disparût? Il a fallu qu’une

philosophie--ou religion--s’élevant au-dessus des faits approuvés et ne

se jugeant pas d’après sa puissance à y pousser les hommes, mais d’après

une vérité supérieure, trouvât ceci: tous les hommes sont frères, ce

qu’aucun fait de l’antiquité ne _donnait_.

Excellente méthode pour ajuster les hommes à la civilisation qui les

entoure--ce qui du reste est bon--le pragmatisme ne la perfectionnerait

pas.

Il était intéressant de montrer comment de l’admirable doctrine

kantienne, par une série de dérivations assez logiques, avait pu sortir

une doctrine très respectable, mais un peu terre à terre et fermée, ou

qui peut assez facilement se fermer du côté du progrès humain.

Suite des dérivations: il y a dans le bien une vérité plus contraignante

que dans le vrai.--C’est le bien qui fonde le vrai.--La vérité d’une

doctrine est dans les conséquences bonnes qu’elle contient.--La plus

vraie sera celle qui rendra compte du plus grand nombre de faits jugés

bons et qui y conduira.--Les faits seront donc juges de la

doctrine.--C’est donc eux qui produiront la doctrine et _il n’y aura

pas_ de doctrine pour en produire.

La morale la plus intransigeante a abouti à une demi-démission de la

morale.

CHAPITRE IV

LA MORALE SANS OBLIGATION NI SANCTION

Et maintenant réaction contre Kant. Elle s’est marquée par beaucoup de

manifestations intellectuelles en Angleterre, en France et en Allemagne,

depuis 1850 environ. La plus forte et la plus intéressante pour le

penseur est celle que l’on trouve dans le livre de Guyau (1785) _La

morale sans obligation ni sanction_, une des plus grandes œuvres

philosophiques que l’humanité ait produites et qui fait date et qui

serait complètement satisfaisante, si l’auteur, ayant le beau défaut

d’être un poète, ne mettait pas _toujours_ une image à côté d’une idée

et un mythe à côté d’un raisonnement, au risque, et l’on dirait avec le

dessein, d’affaiblir ou de compromettre l’une par le voisinage de

l’autre.

Voici, dépouillées de leurs splendeurs, les idées principales de Guyau,

mêlées de celles qu’il me donne.

D’abord, comme relativement moins important, ce qu’il faut penser de la

sanction de la morale, peines et récompenses d’outre-tombe.

La sanction de la morale a pour grave inconvénient qu’elle la détruit.

Si vous comptez être récompensé de votre bonne action, elle n’est plus

bonne; elle n’est plus qu’utile; elle n’est plus qu’une chose qui vous

est utile. Vous faites, et voilà tout, un bon placement. Le poète a dit:

«Qui donne au pauvre prête à Dieu.» Il ne pouvait pas mieux, par la

netteté même et la crudité concise de sa formule, montrer que la bonne

action est le comble même de l’égoïsme. L’idée de mérite est

destructrice du mérite même. Vous n’avez aucun mérite si vous agissez

pour mériter et avec la pleine certitude que vous méritez et que vous

méritez à l’égard d’un être qui paye toujours ses dettes. Il n’y a de

mérite que si le mérite est méconnu. Et il faut qu’il le soit partout,

aussi bien dans le ciel que sur la terre. La suprême immoralité est de

croire que la moralité est profitable. On peut dire du croyant qui en

même temps est satisfait de sa bonne action et sûr qu’un bienfait n’est

jamais perdu:

Ce mélange de gloire et de bien m’importune.

Cet homme est prêt à dire et il le dit dans son for intérieur: «Quel

intérêt aurais-je à être un juste s’il ne m’en revenait rien?» et donc

il n’a pas l’ombre de désintéressement.

L’idée du mérite et du démérite consiste à faire remonter son égoïsme à

sa source la plus élevée et à lui donner aussi sa fin la plus élevée, et

ce n’est pas autre chose que l’étendre jusqu’à l’infini. Plaisante

morale que celle d’un prêteur qui prête un jour pour être remboursé

éternellement!

* * * * *

On peut répondre que ceci serait très vrai si l’on était absolument sûr

des peines et des récompenses d’outre-tombe. Mais on n’en est jamais

absolument sûr et la distance qu’il y a entre l’absolue certitude du

sacrifice que l’on fait pour le bien et la certitude relative des

récompenses qui nous attendent, c’est ce qui constitue le mérite, c’est

là où il se place et où il a une place encore très large.

--Réplique: mais le croyant, soit qu’il soit chrétien, soit qu’il soit

kantiste, est _absolument sûr_.

--Je l’admets; mais la distance entre l’actuel et le lointain équivaut

parfaitement à la distance entre le certain et l’hypothétique. Ce qui

est actuel, le sacrifice à faire, agit sur la sensibilité avec une force

qui est incomparablement plus grande que la force avec laquelle agit

l’espérance, cette espérance fût-elle certaine. Tout ce qui est futur

est flottant, fût-il certain; tout ce qui est lointain est indécis,

fût-il réel. Et, pour la sensibilité, indécis égale douteux. La distance

qu’il y a, je ne dis plus entre le certain et l’hypothétique, mais entre

l’actuel et le lointain, et au point de vue de la sensibilité, je dis la

même chose, c’est ce qui constitue le mérite, c’est où il se place et où

il a une place encore très large.

Le croyant reste moral, quelque croyant qu’il soit et fait un acte

moral, quelque certain qu’il soit qu’il en aura récompense. Son mérite

diminue seulement à mesure qu’il croit davantage; mais sa croyance, si

forte qu’elle soit, ne peut jamais épuiser la distance qu’il y a entre

l’actuel et le lointain, entre le tangible et l’indécis, et ne peut

jamais même diminuer cette distance que d’une manière insensible.

Ajoutez que dans l’imprécision inévitable, salutaire, du reste, des

pensées métaphysiques dans l’esprit de l’homme simple, de l’homme moyen,

de l’homme qui n’analyse pas, la pensée du mérite et du démérite se

confond avec l’idée même du bien, avec l’idée pure du bien. Elle se

ramène à ceci: le bien est divin; le bien est approuvé de Dieu; le bien

fait corps avec Dieu; le bien est consubstantiel avec Dieu et je suis

avec Dieu en le faisant et c’est ce qu’il ferait à ma place.

Et, dans cette imprécision, cette pensée est absolument morale.

Il en est de ceci comme de l’amour de Dieu, et au fond c’est exactement

la même question. Les uns disent comme François de Sales (confusément)

et comme Fénelon: il faut aimer Dieu pour lui-même, sinon vous ne

l’aimez pas; si vous l’aimez par crainte ou par espérance, c’est vous,

non lui, que vous aimez. Les autres répondent: l’aimer uniquement par

crainte ou espérance, c’est un effet du paganisme; mais l’aimer avec un

mélange d’amour de lui, c’est-à-dire d’amour de la perfection, et

d’espérance et de crainte, c’est l’aimer encore et c’est l’aimer autant

sans doute que la faiblesse humaine peut le permettre et que les forces

humaines peuvent le soutenir; d’autant plus que mon espérance et ma

crainte elles-mêmes sont une forme de ma croyance en Dieu, en sa

justice, en sa bonté, en son excellence, en sa divinité, et que cette

croyance, étant adhésion à lui, est encore amour de lui, est mêlée au

moins d’amour de lui.

Celui qui a donné la formule la plus solide de ces justes tempéraments,

c’est _Fénelon lui-même_ quand il écrit: «Le désintéressement du pur

amour ne peut jamais exclure la volonté d’aimer Dieu sans bornes ni pour

le degré ni pour la durée de l’amour; [mais] il ne peut jamais exclure

la conformité au bon plaisir de Dieu qui veut notre salut et qui veut

que nous le voulions avec lui pour sa gloire.»--En langage

philosophique: Il faut aimer le bien d’une manière désintéressée, sans

bornes ni de degré ni de temps; mais il entre dans l’idée du bien qu’il

soit un mérite; et la volonté du bien, pour ainsi parler, est que nous

ne souffrions pas à cause de lui et que nous soyons heureux tôt ou tard

à cause de lui; et accepter l’idée du bien avec cette considération, ce

n’est pas cesser de l’aimer pour lui-même et c’est l’aimer en tout

lui-même.

--Contre-réplique: En tout cas l’idée de sanction détruit l’impératif

catégorique. L’impératif catégorique c’est: «fais le bien, je le

commande; je ne donne pas de raisons de cet ordre». Or, si à l’impératif

catégorique vous ajoutez, à quelque moment que vous l’ajoutiez: «du

reste, vous serez récompensé d’avoir fait le bien», l’impératif n’est

plus catégorique; il est conditionné; et l’impératif n’est plus

impératif; il est persuasif; il se ramène à dire: «_si_ vous faites le

bien, vous serez récompensés; _donc_ faites le bien;--faites le bien,

_autrement_ vous serez punis; _donc_ faites le bien;--faites le bien,

_moyennant_ quoi vous serez heureux;--_voulez-vous être heureux?_ faites

le bien.» L’impératif n’est plus celui qui ne donne pas de raisons; il

prodigue les raisons et les motifs et les mobiles; il est aussi

persuasif que la morale épicurienne disant: voulez-vous être heureux?

soyez vertueux; il est beaucoup plus persuasif que la morale

épicurienne, qui, comme récompense de la vertu, ne promettait qu’un

bonheur éphémère, tandis que lui promet un bonheur éternel.

--Contre ceci je ne m’élèverai pas; je le tiens pour incontestable.

Toute morale qui parle de sanction est persuasive et n’est impérative

qu’en apparence. Elle aura beau--ce sera son adresse--écarter, éloigner,

tant qu’elle pourra, son impératif de son persuasif, se bien donner de

garde de mettre dans la même page ou dans le même volume le texte où,

hautaine, elle commande, et le texte où, câline, elle vous dit que dans

votre intérêt vous ferez mieux de faire comme ceci, il n’en sera pas

moins qu’elle dit les deux et que, disant le second, elle détruit

radicalement le premier.

Cela, je l’accorde absolument. _Il n’y a pas_ d’impératif catégorique

dans Kant, du moment qu’il admet la sanction de la morale; _il n’y a

pas_ d’impératif catégorique dans Kant, du moment que l’idée des peines

et récompenses _y est_.

De sorte que l’homme qu’on s’attendrait à voir le plus enragé contre

l’idée de sanction ce serait un homme qui serait fanatique de

l’impératif, ce serait un kantiste intransigeant, un kantiste

enthousiaste, un ultra-kantiste, un kantiste plus kantiste que Kant.

Guyau n’était pas du tout cet homme-là; et si, d’une part il repoussait

l’idée de sanction, d’autre part il repoussait l’idée d’impératif,

l’idée d’obligation. L’idée d’obligation, l’idée de devoir, l’idée «tu

dois» lui paraissent un «préjugé». Il recueillait avec complaisance ce

mot, très pénétrant du reste, de Vinet: «le but de l’éducation est de

donner à l’homme _le préjugé du bien_», et, se rebellant, il disait: Eh

bien, non! «il ne doit pas y avoir dans la conduite un seul élément

_dont la pensée ne cherche à se rendre compte_, une obligation _qui ne

s’explique pas_, un devoir _qui ne donne pas ses raisons_». Par question

préalable l’impératif était éliminé. Contre ce miracle psychologique

Guyau commençait par protester, d’entrée en matière protestait, comme

les philosophes contre les miracles proprement dits, interventions du

surnaturel à travers la nature; et son effort fut de dissoudre

l’impératif en l’analysant, de montrer ce qu’il y a dans l’impératif

apparent et de faire voir que ce qu’il y a en lui quand on l’ouvre, ce

sont précisément des raisons.

Il reconnaît d’abord que l’impératif catégorique est vrai

psychologiquement, c’est-à-dire est vrai comme donnée immédiate de la

conscience, tout de même que le libre arbitre. Il est incontestable que

nous entendons une voix intérieure qui nous dit: «tu dois», et qui ne

donne pas ses raisons. «La théorie de l’impératif catégorique est

psychologiquement exacte et profonde comme expression d’un fait de

conscience», comme le libre arbitre est incontestablement exact comme

affirmation énergique et permanente du sens intérieur.

_Seulement_, n’y a-t-il que l’impératif--et le libre arbitre--qui soient

des proclamations du sens intime? Point du tout! J’ai fait remarquer

moi-même plus haut que le vrai a son impératif catégorique très net, que

chercher le vrai et le dire est commandé par le moi au moi. J’ai fait

remarquer, ici ou dans un autre essai, que le Beau a son impératif

encore fort net et que réaliser le beau, tout au moins ne pas faire du

laid par négligence, par désordre, par paresse, sur soi, chez soi, dans

la rue, est commandé par le moi au moi, faire du beau étant commandé à

l’artiste, ne pas faire du laid étant commandé à tout le monde.

Guyau va plus loin, un peu trop loin à mon gré. Selon lui, «les

penchants naturels et la loi et la coutume» ont leurs impératifs

catégoriques. Ils commandent sans donner de raisons. La coutume, comme

le disait Pascal, est respectée et suivie «par cette seule raison

qu’elle est reçue»; l’autorité de la loi est parfois toute ramassée en

soi, sans se rattacher à aucun principe, et la loi est loi et rien

davantage».

C’est aller trop loin, parce que ces impératifs sont des impulsions ou

des contraintes. Les penchants naturels nous poussent et ne nous

commandent pas; ils ont de la force et non de l’autorité et nous sentons

bien la différence.

La loi, la coutume sont des contraintes; nous obéissons à la loi parce

que nous ne pouvons pas faire autrement et à la coutume parce que nous

ne pouvons guère faire autrement, sous peine de mille désagréments à

souffrir parmi nos semblables. Le signe, très net, de la différence

entre ces impulsions et contraintes d’une part et les impératifs d’autre

part, c’est qu’à désobéir aux penchants naturels et aux contraintes nous

éprouvons des regrets et non point des remords: nous n’avons aucun

remords d’avoir désobéi au penchant sexuel; nous n’éprouvons aucun

remords, fussions-nous en prison, d’avoir désobéi à une loi que nous

trouvions injuste, et au contraire; nous n’éprouvons aucun remords,

fussions-nous mis au ban de la société polie, d’être contrevenus à une

coutume que nous jugions stupide[4]. Au contraire, le remords nous point

si nous avons fait une faute morale; encore si nous n’avons pas cherché

la vérité; même si nous n’avons pas réalisé le beau que nous pouvions

créer ou point respecté le beau que nous pouvions respecter (hiérarchie

des impératifs, question qu’il sera intéressant de creuser).

[4] C’est précisément ce que je viens de faire. La coutume veut que

l’on dise «j’ai contrevenu»; j’écris «je suis contrevenu»; et je

n’en éprouve aucun remords, parce que je tiens la coutume pour

stupide.

Donc Guyau va trop loin; mais on sent qu’il a parfaitement raison de

prétendre que, de ce que l’impératif moral est un fait incontestable,

Kant n’est pas autorisé «à considérer cet impératif comme

transcendantal», c’est-à-dire à le tenir pour une chose au-dessus de

toute discussion et impénétrable à toute analyse.

La vérité, selon moi, est, d’abord, il convient de le reconnaître, que

l’impératif moral est de tous les impératifs vrais ou supposés le plus

net et le plus énergique: «Convenez, me disait un ami, que c’est lui qui

a la plus grosse voix.» Convenons-en, et que cela est certainement à

considérer.

La vérité est ensuite que Kant, timide devant la morale, comme presque

tous les philosophes, a, inconsciemment sans doute, _eu peur_ d’analyser

l’impératif et a voulu le laisser à l’état de mystère, pour que le culte

qu’on aurait pour lui fût mystique, pour que le respect qu’on aurait à

son égard fût une foi.

Il croyait savoir que tout instinct qu’on analyse tend à se détruire, ce

qui veut dire que tout instinct qui devient conscient tend à se ruiner.

On n’aime bien qu’aveuglément; même on n’aime bien qu’en aimant sans

savoir que l’on aime. «S’il y a un amour pur et exempt du mélange de nos

autres passions, c’est celui qui est caché au fond du cœur et que nous

ignorons nous-mêmes.»--Ainsi parlait La Rochefoucauld.

M. Gustave Le Bon, qui ne se plaindra pas du rapprochement, a une bonne

formule sur l’éducation; elle consiste, suivant lui, «à faire passer le

conscient dans l’inconscient», à inspirer, par exemple, l’amour du

travail et à y habituer de telle sorte que se jeter au travail et y

rester devienne machinal et n’exige plus aucun effort; à inspirer

l’amour de la patrie et à y habituer de telle sorte qu’on finisse par

l’aimer aveuglément et sans se faire de raisonnement à cet égard;

s’éduquer c’est devenir impulsif; l’éducation achevée, c’est une

impulsivité acquise, etc.

Or, si l’homme a une impulsivité naturelle qui est excellente, celle de

faire le bien (et supposez, si vous voulez, que cette impulsivité dite

naturelle soit une impulsivité acquise par l’hérédité, cela nous sera

égal), il faut bien se garder d’analyser cette impulsion et de la faire

passer de l’inconscient dans le conscient; ce serait une éducation à

rebours. Ce qui était force énorme parce qu’il était inconscient, nous

l’énerverions peu à peu en le rendant conscient, et nous n’aurions

réussi qu’à l’empêcher d’être impulsif.

Kant savait ou sentait cela. _Seulement ce n’est peut-être pas vrai._

C’est vrai et le contraire est vrai aussi. Nous affaiblissons un

sentiment en l’analysant quand il est déjà faible; nous le fortifions en

l’analysant quand il est encore assez fort. L’amoureux qui n’est déjà

plus amoureux se demande pourquoi il est amoureux, passe en revue les

motifs et les trouve peu nombreux, pèse les motifs et les trouve légers.

L’amoureux qui est encore assez amoureux fait de même et trouve les

motifs nombreux et forts, et alors il ajoute à la force du sentiment la

force de l’idée-force.

Une idée-force n’est jamais qu’une idée qui est devenue sentiment ou qui

est née d’un sentiment; mais à cette condition, elle est bien une force

et une force qui pèse de plus en plus, parce qu’il est de sa nature

d’insister sur elle-même, de se _développer_ (sens de la langue de

rhétorique et tous les sens) et de devenir idée fixe, de devenir

_entretien_ continuel de notre esprit.

Le patriote qui est encore patriote, s’il analyse l’idée de patrie,

trouve toutes les raisons d’aimer son pays qui étaient contenues dans

son sentiment, et parce qu’elles deviennent claires elles ne deviennent

pas inconsistantes; elles répondent, seulement, aux objections, aux

attaques; nos idées sont les gardes avancées de nos sentiments;

impuissantes sans eux, quand ils y sont, elles les rendent plus sûrs.

Éternellement les croyants se demanderont si mieux ne vaut pas la foi

toute seule et croire sans raisons, ou si mieux vaut ajouter à la foi

les «raisons de croire». La question n’est pas susceptible d’une réponse

catégorique; car, selon le plus ou moins de foi, les raisons

confirmeront la foi ou détruiront ce qui en reste. De celui qui commence

à analyser sa foi on est toujours dans le doute s’il s’achemine à

l’augmenter ou s’il prend le chemin de la perdre.

Toujours est-il que les plus grands croyants ont passé leur vie entière

à analyser leur croyance et ne se sont pas contentés de crier: «Je

crois, je crois, je crois, je crois éperdument.»

--Mais l’idée seule d’examiner un de ses instincts n’est-elle pas un

signe que déjà il n’est plus en nous à l’état d’instinct? Qui diantre

s’est avisé de se donner à soi-même des raisons de respirer? On ne se

donne des raisons de vivre que quand on songe, au moins un peu, au

suicide.

--N’ai-je pas répondu tout à l’heure par l’exemple des grands croyants

qui analysent leur foi et qui la confirment par leur foi?

--Oh! pas le moins du monde; car ce n’est pas eux que les grands

croyants ont voulu convaincre, mais ceux qui ne croyaient pas. A eux,

leur foi suffisait; pour d’autres ils collectionnaient les raisons de

croire.

--En êtes-vous bien sûrs et qu’ils n’eussent pas autant le désir de se

confirmer dans leur foi que celui d’y attirer les autres? Certainement

l’homme «se raisonne», comme dit si bien le peuple, pour s’assurer dans

un sentiment qu’il croit juste ou pour s’écarter d’un sentiment qu’il

estime faux; et il ne fait en cela que «céder au sentiment», comme dit

Pascal, et par conséquent il faut que le sentiment existe; mais encore,

en cédant au sentiment, il l’excite et il l’avive.

La lecture, cette autre méditation, a exactement les mêmes effets. On

cherche, par une lecture, à se confirmer dans un sentiment que l’on a;

et les idées que l’on trouve dans l’auteur, fussent-elles faibles,

fortifient ce sentiment si on l’a en effet, fussent-elles fortes,

achèvent de le détruire s’il était bien en train de s’en aller.

La démission de la morale · 第 5 / 18 段