En définitive il est un Christianisme philosophique, un monothéisme

philosophique, dernier aboutissement de la Réforme; mais il est une

religion très précisément. Il a une base véritablement mystique. Il

commande d’obéir sans démonstration des raisons d’obéir; il fait donc

appel au seul sentiment mystique de l’obéissance. Il fait de

l’obéissance un dogme. Il dresse un Dieu dans le cœur de l’homme et il

offre tout à ce Dieu qu’il n’ose discuter et qui s’appelle précisément

l’Indiscutable.

Il est plus mystique même, j’oserai dire, que tout mysticisme connu; car

il fait _adorer par simple adoration_, non pas un Dieu concret dans une

certaine mesure, non pas un Dieu qui a une histoire, qui a créé le

monde, qui a parlé aux hommes, qui s’est montré à eux ou à quelques-uns

d’entre eux; mais un Dieu abstrait, un Dieu caché, un Dieu dont on ne

connaît que les oracles, comme dans l’antre de Trophonius; Dieu

redoutable du reste, qui a des ordres absolus et terribles et qui

approuve et félicite; mais aussi qui tourmente, qui torture et qui

ravage et qui nous demande le sacrifice humain, le sacrifice sanglant de

notre propre vie.

Le kantisme est la religion la plus religieuse, la religion la plus

religion qui me soit connue; je veux dire la religion où il n’y a que

l’essence même de la religion, la religion où il n’y a que de la

religion. Il ne pouvait naître qu’après un très long stade de religion

de plus en plus concentrée et aussi de religion de plus en plus

individualisée, de religion que l’individu se fait à lui-même

(luthéranisme) et qui place l’individu en face de lui-même en lui

faisant remarquer--et qu’il en tremble!--qu’il y a en lui un Dieu. Kant

a fondé la _foi morale_.

CHAPITRE III

LE NÉO-KANTISME

Le kantisme, surtout comme religion morale, a eu un succès merveilleux

en Europe et particulièrement en France pendant un siècle. Il flattait

deux sentiments qui ne sont contraires qu’en apparence: le désir d’une

morale indépendante des religions, le besoin d’une religion; ces deux

désirs étaient dans le kantisme, conciliés par l’apparition d’une morale

qui était une religion elle-même.

Les néo-kantistes français, qu’on aurait dû appeler simplement les

kantistes, car ils n’ont vraiment point renouvelé Kant, s’appliquèrent

surtout à deux choses: 1º élargir et attendrir un peu la doctrine

kantienne; 2º lui donner un caractère plus pratique, en lui trouvant un

criterium nouveau, ou plutôt en démêlant plus précisément et en

affirmant plus énergiquement le criterium qu’elle contenait.

Ils ont élargi et attendri un peu la doctrine morale de Kant. Celle-ci

se réduisait et se restreignait strictement à l’affirmation de

l’obligation morale. Les néo-kantiens ont affirmé de tout leur cœur

cette obligation; ils ont eu «la foi morale» et ils ont affirmé le plus

chaudement du monde qu’il fallait l’avoir; mais ils n’ont pas repoussé

les appuis et les apports que pouvaient donner à cette foi les

considérations sentimentales et les considérations esthétiques.

Renouvier fait comme des concessions à la morale sentimentale, disons

mieux, il la prend comme une alliée ou comme une servante précieuse de

la morale du devoir. Elle sera comme Marthe autour de Jésus: «C’est un

fait psychologique véritable que la présence de la sympathie au nombre

des éléments qui portent l’homme à des actes favorables au bonheur

d’autrui... [La sympathie] fournit un mobile du bien commun et vient à

l’appui de la loi morale, de quelque façon qu’on la définisse. Pour nier

cela, il faut, ou mutiler la nature sensible, ou admettre que certains

éléments fondamentaux de cette nature n’interviennent pas ou _devraient_

ne pas intervenir là précisément où la place en est marquée dans l’ordre

mental. _Devraient ne pas intervenir_ dans l’acte vraiment moral, c’est

la thèse de Kant, qui... juge que les passions même les plus nobles, en

se joignant au mobile rationnel, abaisseraient la vertu. _Rien n’était

mieux fait pour nuire à la diffusion des principes de Kant_ que de

demander, si inutilement pour le fond de sa théorie, si vainement

vis-à-vis de l’homme comme il est... que l’action moralement bonne fût

absolument exempte de passion... Dès qu’un acte est fait par raison et

par devoir, si la bienveillance et la sympathie existent aussi, il

_doit_ se faire _aussi_ par bienveillance et sympathie... Et dès qu’un

acte est fait par bienveillance et sympathie, la raison et le devoir

étant présents... il ne doit se faire aussi que si la raison et le

devoir l’autorisent... En ce sens l’action moralement bonne se fait

certainement par devoir et au fond on pourrait aller jusqu’à dire, avec

Kant, qu’elle se fait _uniquement par devoir_, s’il était permis

d’entendre par là que, se faisant _aussi_ par passion, _elle ne se

ferait pourtant pas dans le cas où il y aurait devoir contraire._»

Donc agissez par devoir _ou_ par passion bonne; mais, quand vous agissez

par devoir soyez tranquilles et assurés de ne point errer; quand vous

agissez par passion bonne, assurez-vous bien que le devoir approuve. Le

Devoir sera tantôt agent de votre acte, tantôt contrôleur de votre acte

et toujours il sera _présent_, et il est nécessaire, mais il suffit, que

toujours il soit présent.

C’est ce que j’appelle un élargissement et un adoucissement de la morale

de Kant, qui emprisonne dans le devoir. Dans la prison kantienne

Renouvier ouvre une fenêtre qui au moins laisse entrer les brises tièdes

qui viennent du cœur.

C’est de quoi Renouvier se croit autorisé pour définir le _sens_ moral:

«une combinaison naturelle de la sympathie et du penchant social, qui en

est la suite, avec la raison.»

_Mais_--et c’est ici la pensée la plus neuve que je rencontre dans cette

_Science de la morale_, qui serait du reste un des chefs-d’œuvre de

l’esprit humain si le manque de composition n’en faisait un fourré

exaspérant--_mais_ la sympathie a pour triste contre-partie la

nécessité, pour vivre avec nos semblables, ce que la sympathie commande,

d’être méchants, ce que la sympathie déplore avec désespoir. Il y a une

«solidarité du mal». Elle apparaît dès que l’homme sort de sa caverne et

même, souvent, quand il y reste, dès qu’il est en contact avec les

animaux. En effet, «les animaux, par le fait qu’établit entre eux la loi

naturelle, ne tendent pas seulement à nous faire perdre le respect de la

nature; la fatalité de leur lutte pour la vie, cette loi de la

dévoration mutuelle des vivants, la douleur prodiguée, les fins

multipliées, contraires, en apparence manquées, ne sont pas seulement

pour nous l’exemple du désordre, l’incitation au mal et le scandale de

la raison; mais notre propre conservation matérielle et par suite nos

fins les plus élevées se trouvent en jeu dans la guerre universelle.

Attenter à la vie des animaux, ce n’est que faire ce qu’ils se font et

qu’ils nous font, et c’est souvent une nécessité de défense.»

Cette solidarité du mal, nous la retrouvons dans la société humaine.

Nous sommes très vite convaincus par des exemples indiscutables qu’être

bons, non seulement c’est être dupes, mais c’est créer le mal en

l’encourageant et que par suite nous devons faire le mal en nous

défendant et quelquefois même nous défendre d’avance, pour n’être pas

attaqués au moment de notre plus faible possibilité de défense. Nous

sommes donc méchants parce qu’il y a des méchants et nous devons l’être.

Nous sommes solidaires; et, parce que nous sommes solidaires, nous

devons faire le bien et, parce que nous sommes solidaires, nous devons

faire aussi le mal; et il y a une solidarité inévitable du mal, comme il

y a une solidarité obligatoire du bien, et nous ne pouvons pas agir

selon la formule kantienne: «agir toujours de telle sorte que notre acte

pût être érigé en règle universelle de conduite»; car si nous agissions

ainsi nous serions écrasés, même par une minorité, et par conséquent non

seulement agir ainsi serait un suicide, mais encore ce serait détruire,

en nous détruisant, les agents du bien et supprimer le bien lui-même,

acte de suprême immoralité.

Agissez donc maintenant selon la morale sentimentale et _même_ selon le

criterium de la morale du devoir!

Mais ici la morale du devoir intervient en son fond même, quitte à

modifier son criterium, et nous dit qu’il faut pratiquer la bonté

jusqu’au point où «la nécessité manifeste» de notre existence et de

notre établissement sur la terre et dans la société ne nous force pas

d’y déroger. Le devoir d’être méchant s’impose dans les limites où la

méchanceté n’est que contre-méchanceté indispensable; et le criterium

célèbre se modifie ainsi: «Agis toujours de telle façon que ton acte pût

être érigé en règle universelle de la société telle qu’elle est

organisée autour de toi.» Et il est certain qu’il faudrait que dans la

société où nous sommes placés il n’y eût de mal que contre le mal,

moyennant quoi le mal n’existerait pas du tout.

Les néo-kantiens n’ont pas repoussé non plus les appuis et les apports

que peuvent donner à la foi morale les considérations esthétiques. Ils

ne vont point, comme ont fait certains, jusqu’à penser que l’attrait du

devoir est sa beauté même, que l’impératif est une séduction, que la

morale nous impose par le beau qu’elle contient et que la morale rentre

en définitive dans l’esthétique; mais ils considèrent que le beau

moralise, selon la théorie d’Aristote, qu’il «purge de leurs parties

peccantes» les passions qu’il représente, qu’en un mot il épure la

sensibilité en même temps qu’il l’excite et qu’il la satisfait.

Par exemple, les passions de l’amour, non éprouvées _réellement_ par

nous, mais vues par nous sur le théâtre, éprouvées artistiquement par

nous, ne nous laisseront que la pitié pour ceux qui les éprouvent devant

nos yeux, ne nous laisseront que la sensibilité sympathique, laquelle

peut être et doit être un bon auxiliaire de la loi morale.

Ainsi la sensibilité aide la loi morale; et l’art, en purifiant la

sensibilité, fait la sensibilité plus propre à aider la loi morale, aide

la sensibilité à aider le devoir.

Si parfaitement convaincu que je sois de l’erreur de cette doctrine, il

ne m’était guère permis de ne pas la noter comme une partie importante

de l’enseignement néo-kantien, comme une marque de la tendance de cette

école à adoucir l’austérité de la religion d’où elle dérive.

Plus essentiel à mes yeux et aux siens sans doute est le _tour_--car ce

n’est que cela--que l’école néo-kantienne a donné à la pensée du maître.

Il consiste, comme Guyau l’a très bien démêlé, en trois _affirmations_,

comme il est naturel quand il s’agit d’une foi:

Affirmation du devoir, comme d’une chose qui n’est pas à démontrer, qui

ne peut pas être démontrée et qui ne doit pas être démontrée, ce qui

prétendrait la démontrer ne pouvant que l’affaiblir et elle-même étant

ce qui démontre tout et par conséquent ce qui n’est démontré par rien.

Et ceci est le pur kantisme et nous n’y reviendrons pas.

Affirmation qu’il est moralement meilleur de croire cette chose que de

croire autre chose ou de ne rien croire, et que d’une façon générale, le

vrai est _ce qu’il est bon de croire pour notre développement moral_.

Affirmation que cette foi morale est au-dessus de toute discussion,

puisqu’il y aurait immoralité à discuter ce qui nous sert précisément à

distinguer le vrai du faux, puisque c’est le bon qui est criterium du

vrai et puisque, par conséquent, ce n’est pas l’évidence de vérité qui

va être juge de l’évidence de moralité, alors qu’il est posé en principe

que c’est l’évidence de moralité qui est juge de l’évidence du vrai.

Ces deux dernières affirmations ont fondé ce qu’on a appelé depuis _le

pragmatisme_. Le pragmatisme consiste à assurer énergiquement qu’une

idée est vraie si elle est bonne et qu’on voit si elle bonne par ses

résultats;--qu’une idée vraie, si elle n’est pas bonne, n’a pas le droit

d’être vraie, et pour parler mieux, n’est pas vraie, ne contient qu’une

apparence de vérité.

Car enfin qu’est-ce que le vrai? C’est ce qui est évident. Qu’est-ce qui

est évident pour l’homme, si ce n’est que ce qui lui est funeste doit

être repoussé par lui? Le vrai et le bien se confondent donc absolument

pour l’homme. Le vrai sera ce qu’il vaudra hors de l’humanité; mais le

_vrai humain_ c’est le bien et ce ne peut pas être autre chose.

Remarquez-vous une habitude du parler populaire? Il dit, par exemple:

«L’honnêteté, il n’y a que cela de vrai.» Il dit: «que cela de vrai». Il

confond vérité et excellence morale; ou il confond vérité avec bonheur

individuel et bonheur social et bonheur humain. Il a parfaitement

raison: la vérité humaine c’est ce qui comporte le bonheur de l’homme.

Voyez encore comme nous agissons. Nous agissons avec une pleine

conviction de notre libre arbitre. Est-ce une vérité? Rien n’est plus

douteux. Rationnellement bien des choses démontreraient plutôt que c’est

une erreur. Nous agissons pourtant comme sous la contrainte d’une vérité

indiscutable, puisque _nous nous croirions fous_ si nous ne croyions pas

agir comme nous voulons.

Qu’est-ce à dire? Que le libre arbitre est une _vérité humaine_. Partout

ailleurs que chez nous il peut être une erreur, chez nous il est une

vérité; il est _notre_ vérité. Le philosophe qui n’y croit pas, y croit

dès qu’il délibère. Cela veut dire que comme philosophe il n’y croit

pas; mais que comme homme il y croit absolument. Vérité humaine. Erreur

si l’on veut, mais disons comme Nietzsche: «Quelles sont en dernière

analyse les vérités de l’homme? Ce sont _ses erreurs irréfutables_.»

Nous appellerons vérités humaines les erreurs par lesquelles l’homme vit

et sans lesquelles il ne peut vivre, et à parler sans raffinement, ce

sont bien là des vérités, puisque c’est non seulement ce qu’on ne réfute

pas, mais _ce qui ne trompe pas_, tandis que le reste trompe.

--Ne cherchera-t-on donc pas la vérité en soi?--On la cherchera tant

qu’on voudra si l’on veut se donner le plaisir tout esthétique d’idées

qui se tiennent, qui font corps et dont les unes ne détruisent pas et ne

combattent pas les autres. C’est plaisir d’artiste. Mais quand on voudra

une philosophie pratique (d’où le mot _pragmatisme_), on partira de

notre principe qui est en même temps un criterium: le vrai c’est le

bien, et ce qui indique la vérité d’une idée c’est le bien qu’elle

contient.

Du reste, nous ne savons pas--et vous, savez-vous bien?--ce que c’est

qu’une vérité en soi. Une vérité n’est vérité que quand, d’abord

s’imposant par l’évidence qu’elle porte en elle, de plus elle n’est

contredite victorieusement ou gravement par rien.

Or votre vérité, que vous avez trouvée par l’instrument de votre raison,

de deux choses l’une: _ou_ son évidence rationnelle est d’accord avec

l’évidence morale, et alors est-elle vôtre, ou est-elle nôtre? Elle est

à nous deux, et ni ce n’est son évidence rationnelle qui la constitue à

l’état de vérité, ni ce n’est son évidence morale; c’est toutes les

deux; c’est l’accord même entre ces deux évidences.--_Ou_, évidente

rationnellement, elle est contredite par l’évidence morale, et alors

elle est une vérité contredite; elle est une vérité _contre laquelle il

y a quelque chose de vrai_; et elle n’est plus une vérité.

Nous sommes donc autorisés à chercher le criterium du vrai dans le bien;

tout au moins le criterium du vrai humain, et c’est tout ce qui importe

à des hommes.

--Autrement dit, vous biffez net toute philosophie et, comme l’a dit

l’un des vôtres, le «pragmatisme n’est pas une philosophie, il est une

preuve qu’il ne faut pas philosopher»; ou vous pouvez vous appliquer le

mot de Pascal: «se moquer de la philosophie c’est vraiment philosopher».

--En quoi cela? Nous bâtissons une philosophie autour d’autre chose que

ce autour de quoi les philosophes depuis Platon bâtissaient les leurs,

et voilà tout ce que nous faisons. Ils cherchaient ce qui ne se trompe

pas et ils croyaient que c’est la raison, et autour de ce qu’elle

donnait ils construisaient un système. Nous cherchons ce qui ne se

trompe pas et nous voyons que c’est le sens du bien; et autour de ce

qu’il donne nous bâtissons très rationnellement toute une philosophie:

liberté, immortalité de l’âme, peines et récompenses d’outre-tombe,

Dieu.

Il n’y a là qu’un renversement des valeurs et un renversement des plans.

Renversement des valeurs: notre première valeur c’est le sens moral, et

la seconde c’est la raison venant travailler sur les données du sens

moral.

Renversement des plans: on commençait par des axiomes rationnels, le

_cogito_ par exemple; et l’on aboutissait à la morale; nous commençons

par des axiomes moraux: «il doit y avoir un bien pour l’homme», par

exemple; et nous aboutissons à tout le reste. Nous n’avons que remplacé

une première lumière, jugée par nous tremblante, par une autre première

lumière, jugée par nous sûre, et une méthode jugée par nous décevante

par une autre méthode jugée par nous certaine.

Peut-être même dirions-nous, si on nous poussait, que la supériorité de

notre philosophie sur toutes les autres est que toutes les autres

devraient s’arrêter à la morale et n’y pas entrer. Elles y aboutissent

toutes, nous le savons, et tiennent à y aboutir, la morale les

_séduisant_ et étant «la Circé des philosophes», et aussi la morale

étant estimée par eux Celle qui les juge et dont ils craignent le

jugement et de qui ils veulent prouver que le jugement leur est

favorable.

Ils y aboutissent donc tous, nous le savons; mais nous savons aussi par

quelles terribles contorsions, souvent et détours et retours de régions

lointaines. C’est qu’en vérité rien n’_aboutit_ à la morale, ni la

contemplation de l’histoire humaine où nous voyons l’immoralité

triompher si souvent, ni la contemplation de la nature où il n’y a pas

un atome de moralité, ni la contemplation de Dieu, du Dieu rationnel, du

Dieu cause qui a créé l’humanité immorale, partiellement au moins, et la

nature immorale totalement.

Comment donc veut-on aboutir à la morale en partant de telles choses?

Tout au moins on y aboutit mal. Nous, nous partons de la morale, pour

plus de sûreté, si vous voulez, d’y aboutir. Persuadés que tout est

immoral excepté la morale elle-même, nous nous installons dans la

morale, avant tout, sûrs d’y revenir et décidés à y revenir comme le

soldat qui se replie sur le soutien; puis nous nous aventurons au dehors

et nous cherchons à prouver que l’histoire humaine ne contient pas

beaucoup de moralité, il est vrai, mais qu’elle contient cette leçon

qu’elle eût été incomparablement meilleure si elle eût été guidée par le

sens moral, ce qui est contenir de la moralité en puissance;--que la

nature (ou plutôt, et seule, la biologie) est foncièrement immorale,

mais qu’elle est peut-être un effort sourd vers la moralité, nulle

moralité perceptible n’existant chez les végétaux ni les animaux

inférieurs, des traces de moralité existant chez les animaux supérieurs,

la moralité s’épanouissant enfin, péniblement, mais enfin cherchant à

s’épanouir dans l’homme;--que Dieu enfin, qui a voulu ou permis

l’immoralité de l’Univers, ne peut pas être immoral, puisque la moralité

existe en nous et demande quelque part quelqu’un qui la confirme et

sanctionne comme loi bonne et qui la récompense d’être ou d’avoir été;

puisque la moralité humaine postule et exige la moralité divine.

--Oui... l’humanité oblige Dieu!

--Pourquoi non? Du moins elle exige rationnellement que Dieu soit moral.

Voilà ce que nous faisons comme expéditions aventureuses en dehors de

notre principe.

Et qu’on ne dise point que ce renversement des valeurs n’est qu’un

renversement d’argumentations d’école et par conséquent peu de chose de

plus qu’une tautologie; que si, partis de la morale, nous trouvons de la

morale dans l’histoire, dans la nature et en Dieu, c’est que tout aussi

bien on pourrait trouver une intention morale dans l’histoire, dans la

nature et en Dieu et _aboutir à la morale_ en disant à l’homme: «fais ce

qui est indiqué comme la loi par ton histoire, par l’histoire naturelle

et par l’histoire divine.» Qu’on ne dise pas cela; car, ce sens moral,

jamais je ne l’aurais trouvé nulle part si je ne l’avais trouvé d’abord

en moi; c’est parce qu’il était en moi que je l’ai cherché ailleurs et

que je l’y ai cru trouver; je l’ai projeté du moi au non-moi, loin que

je l’aie attiré du non-moi au moi-même, et le bien peut me dire,

conformément au mot de Pascal: «Tu ne m’aurais pas cherché si tu ne

m’avais pas d’abord trouvé, trouvé en toi.»

Voilà comment le seul moyen d’aboutir à la morale c’est d’en partir pour

y revenir ensuite. Et voilà la randonnée que nous faisons à travers la

connaissance; voilà notre expédition au dehors de nous.

Mais, cela fait, si nous ne réussissons pas, si nous n’avons pas réussi

dans cette expédition au dehors, voulez-vous que je dise: Cela nous est

égal; et nous nous ramenons à la philosophie de la vérité humaine,

c’est-à-dire à la pure et simple philosophie morale comme nécessaire et

suffisante à l’homme.

Ce qu’il y a d’indécis dans l’analyse que je viens de faire du

pragmatisme est une fidélité; car il est bien figuratif de cette

doctrine, les pragmatistes hésitant toujours entre déclarer que leur

doctrine est exclusive de philosophie et déclarer qu’elle en est une.

C’est une de leurs faiblesses.

Il y en a une autre, un peu plus grave: c’est que leur dogmatisme,

qu’ils croient à l’abri du scepticisme bien autrement, bien plus que le

dogmatisme des rationalistes, n’est pas moins à découvert que celui-ci.

Ils pensent: du vrai on peut toujours douter; du bien on ne peut pas

douter; il s’impose avec une évidence autrement contraignante que celle

du vrai, et c’est pour cela que nous remplaçons l’évidence du vrai par

l’évidence du bien.

Je crois que c’est une erreur. L’évidence du bien consiste en ceci que

quelque chose en nous nous dit de le faire; oui, il faut accorder cela;

mais l’évidence du bien s’arrête précisément là, et sur chaque chose

bonne nous pouvons hésiter et nous demander précisément si elle est

bonne, et sur chaque idée «vraie parce qu’elle est bonne», c’est-à-dire

féconde en résultats bons, nous pouvons hésiter et nous demander si elle

est en effet féconde en résultats bons, si sont bons les résultats dont

elle est grosse.

Quand les pragmatistes nous disent que l’immortalité de l’âme est une

idée vraie parce qu’elle est bonne, bonne parce qu’elle fait bien agir,

je ne dis pas qu’ils se trompent; je dis qu’ils n’en savent rien, qu’ils

prennent sur eux de le dire et qu’il n’est aucunement certain que les

actes bons de l’humanité aient cette cause, aucunement certain qu’ils

n’en aient pas une autre.

Quand ils nous disent que l’idée du libre arbitre est une idée vraie

parce qu’elle est bonne, je ne dis pas qu’ils se trompent; je dis qu’ils

n’en savent rien et que des fatalistes et des prédestinataires ont été

très honnêtes gens, probablement parce qu’il était dans leur fatalité

d’être tels.

Cela, c’est l’hésitation très rationnellement permise sur les idées;

mais sur les actes mêmes, on sait assez qu’on peut hésiter sans cesse et

qu’on hésite et que l’humanité a hésité de tout temps; que tel acte bon

de l’avis général en tel temps est mauvais de l’avis universel en tel

autre, que tel acte bon de l’avis général en tel lieu est mauvais de

l’avis universel en tel autre; que par conséquent ce n’est pas de la

bonté, toujours douteuse, du fait que l’on peut conclure à la

bonté-vérité de l’idée qui le contient ou qui est censée le contenir. En

un mot, nous avons ce malheur que nous ne savons rien du bien excepté

qu’il faut le faire.

Et à cet égard, et c’est à quoi je voulais venir, le vrai et le bien

sont égaux. Nous ne savons rien du bien excepté qu’il faut le faire,

nous ne savons rien du vrai excepté qu’il faut le chercher.

--Différence, me dira-t-on: l’impératif catégorique, le bien, nous crie

qu’il est le devoir; le vrai ne nous crie pas qu’il est le devoir.

--Mais, en vérité, si bien! Il y a un impératif catégorique du vrai.

J’assure, et combien d’autres plus grands que moi ont affirmé, qu’ils

sentent le devoir de dire le vrai et de le chercher ou plutôt de

chercher et de le dire. Tranchons le mot, nous le sentons tous, du plus

grand au plus petit.

Peut-être, comme Nietzsche, bien finement, se l’est demandé et l’a

examiné, cet impératif catégorique du vrai se ramène-t-il encore à

l’impératif catégorique du bien; peut-être sentons-nous qu’il faut

chercher le vrai pour ne pas nous tromper, ce qui serait une mauvaise

_action_ envers nous-mêmes, et pour ne pas tromper les autres, ce qui

serait une mauvaise action envers autrui.

La démission de la morale · 第 4 / 18 段