Mais si l’on _constate_ cette antinomie, salutaire du reste, peut-être

nécessaire du reste, entre la morale et toutes nos autres facultés,

peut-on l’_expliquer_ un peu, soupçonner un peu pourquoi elle est? Il

n’est pas impossible. Cette antinomie de la morale et de nos autres

facultés, c’est une forme, c’est une face de l’antinomie de la destinée

de l’homme comme faisant partie d’une espèce. Individuellement l’homme

ne se sent obligé à rien; individuellement l’homme n’a pas de devoirs;

individuellement l’homme n’a pas de conscience. Supposez, ce qui, du

reste, est presque impossible, l’homme isolé, sans patrie, sans cité,

sans famille. Quel devoir voyez-vous qu’il ait? Absolument aucun. Ceux

qui ont parlé des devoirs envers soi-même n’ont pu en parler que parce

qu’ils considéraient l’homme en société, et qu’à cause de cela ils lui

voyaient des devoirs envers soi-même consistant à se conserver et à se

développer pour le service de la société, et qui par conséquent

n’étaient, en vérité, que des devoirs envers la société elle-même. Mais

supprimez cette considération de la société, il reste que l’homme n’a

aucun devoir envers lui-même et par conséquent n’a aucun devoir.

Direz-vous: «Si bien. Il a le devoir de ne pas se détruire et de se

conserver sain et fort.» Vous voulez dire qu’il est de son intérêt de ne

se point détruire et de se conserver sain et fort, et que s’il ne prend

pas ces soins, il est un imbécile. Mais ceci n’est pas un devoir, n’a

aucunement le caractère de devoir. L’homme individuellement n’est

nullement obligé d’être heureux. L’homme, individuellement, cherche

naturellement le bonheur; il le cherche plus ou moins intelligemment;

mais il n’est nullement obligé, il ne se sentira jamais obligé d’être

heureux. L’homme individuellement est donc un être qui simplement

cherche le bonheur, son bonheur. C’est toute sa loi. Ce serait un pur

non-sens que de lui en chercher un autre.

Mais dès que l’homme est en société, immédiatement il a des devoirs et

il a une conscience qui les lui impose. Il ne peut plus et il sait qu’il

ne doit plus chercher le bonheur, mais autre chose. L’impératif

catégorique s’impose. Il n’est plus libre, il ne se sent plus libre

d’agir à son gré. Le «fais ce que veux» disparaît. Il se sent des

obligations envers les autres; il se sent des obligations envers

soi-même, à cause des autres; il se sent même des obligations envers

Dieu, si, ramassant, en quelque sorte, l’humanité tout entière, laquelle

l’oblige, et l’objectivant en un être supérieur qui l’a créée, qui

l’aime et qui veut qu’on l’aime, il se sent obligé aussi envers cet être

qui a comme en ses mains les intérêts de l’humanité.

Donc à l’homme considéré individuellement point de devoirs; à l’homme

considéré comme membre d’une espèce des devoirs multiples.

Et voilà pourquoi l’individualisme est à base d’immoralité, comme le bon

sens le dit tout de suite; mais si le bon sens le pressent, l’analyse le

prouve. Voilà pourquoi tous les individualistes sont immoralistes ou sur

la pente de le devenir. L’individualisme n’est que la révolte plus ou

moins franche de l’homme fatigué de morale et des obligations que la

morale impose. L’individualisme est la doctrine plus ou moins précise de

l’homme qui est las de sacrifier éternellement son moi, son droit au

bonheur, ou son droit à la recherche libre du bonheur, de sacrifier tout

cela soit aux autres, soit à un Dieu lointain qui a des commandements

très rudes, soit à un Dieu intérieur dont on trouve rudes les exigences.

L’individualisme est immoral par cette raison bien simple que la

moralité est précisément l’homme ne se considérant pas comme individu.

Or, comme l’homme est à la fois un individu et un membre d’une espèce,

et comme il a toujours été cela et ne peut pas être autre chose, il y a

toujours une antinomie et par suite une lutte entre ce qu’il est comme

individu et ce qu’il est comme membre d’une espèce.

Comme individu, sa loi est la recherche du bonheur; comme membre d’une

espèce, sa loi est le renoncement au bonheur. Comme individu sa loi est

la persévérance dans l’être; comme membre d’une espèce, sa loi est le

sacrifice, partiel continuellement, total parfois, en certaines

occasions, de son être.

Cette antinomie dure toujours. Il s’ensuit que la morale est bien cette

ennemie éternelle que nous voyions que l’homme porte en lui; ennemie

salutaire, ennemie nécessaire, puisque l’homme, et il le sent, ne peut

vivre que comme membre d’une espèce; mais ennemie cependant, puisque

encore il reste un individu et ne peut pas cesser de l’être et de se

sentir tel. Ceux qui vivent en absolue moralité et qui ne sentent plus

cette antinomie et cette lutte dont nous parlons, ceux-là, s’ils

existent, sont des êtres qui ne sont plus des individus; ils sont

l’espèce même en un homme; ils sont, dirait un Aristophane, des statues

vivantes de l’humanité.

Remarquez que l’on n’en arrive pas là, personne; mais qu’on en approche.

Toutes les associations où l’homme ne respire que pour l’association et

en quelque sorte que par l’association, sont des essais, souvent très

beaux, d’abdication de l’individualité et par conséquent de moralité

pure. Encore est-il que cette association que nous envisageons en ce

moment, se sépare elle-même et se distingue de l’humanité, qu’elle

institue des devoirs qui, pour être des devoirs envers l’humanité, sont

surtout, tout compte fait, des devoirs envers elle, et que par

conséquent elle remplace l’individualisme personnel par une sorte

d’individualisme collectif, que par conséquent elle ne constitue pas

moralité pure. Mais elle en donne très bien l’image. L’homme absolument

moral, le saint, le Dieu-homme (puisqu’il serait la conscience faite

homme) serait celui qui ne ferait absolument rien que par obéissance à

sa conscience, c’est-à-dire qu’en considération de l’humanité, qui

aurait absolument aboli en lui tout individualisme, soit personnel, soit

même collectif, et en qui, pour ainsi parler, l’espèce même vivrait.

Mais, ceci étant l’idéal, chez tous les hommes il y a cette antinomie et

cette lutte dont nous parlons, et c’est ce qui explique l’antinomie de

la morale elle-même avec _tout le reste de notre être_. La morale est en

opposition et en lutte contre tout le reste de notre être, jusqu’à ce

qu’elle l’ait tellement vaincu qu’elle l’ait absorbé ou, pour mieux

dire, qu’elle se soit substituée à lui, ce qui, du reste, n’arrive

jamais. Donc lutter contre soi pour obéir à la morale, c’est la

moralité. N’avoir plus besoin de lutter contre soi, tant on se serait

vaincu, c’est où l’on arriverait si l’on était parvenu à la moralité

absolue, et alors, à force d’avoir été moral, on ne le serait plus du

tout, puisqu’il n’y aurait plus lutte; mais nous n’avons aucune crainte

à concevoir sur cette extinction de la moralité dans son triomphe; dans

l’état normal et nécessaire de l’humanité, la moralité, toujours

relative, c’est la lutte de nous-mêmes contre nous-mêmes pour la morale,

ou en d’autres termes, la lutte de nous-mêmes, espèce, contre

nous-mêmes, individus.

La morale ainsi conçue est impérative et non persuasive; normative et

non conseillère, science, du reste, avant d’être un art. Science de

quoi? science d’elle-même; analyse de ce qu’elle est, de la façon dont

elle se révèle à nous et de la façon dont elle s’impose à nous et nous

commande; et enfin elle ne s’appuie sur rien, ne se subordonne à rien et

ne se rattache à rien; elle n’est fondée ni sur une autre science, ni

sur l’ensemble des sciences, ni sur une religion; elle n’est fondée que

sur elle-même. Platon, ou, si l’on veut, Socrate rattachait, par des

fils ténus et subtils, exactement toutes choses à la morale _comme à

leur dernière fin_; nous, nous rattachons exactement toutes choses à la

morale _comme à leur base_ et aussi comme à leur dernière fin. C’est

_parce que_ la morale existe qu’il faut bien que le libre arbitre

existe; qu’il faut bien que l’âme soit immortelle; qu’il faut bien que

Dieu existe; et aussi c’est _pour que_ la morale soit que Dieu a créé

l’homme; car en Dieu, la moralité étant absolue, la morale n’est pas,

puisque l’acte moral est une lutte et que Dieu n’a pas à lutter; c’est

pour que la morale soit que l’homme est doué du libre arbitre; c’est

pour que la morale soit que le monde existe comme épreuve de l’homme,

comme tentation de l’homme et comme chose que l’homme doit comprendre

qu’il ne doit pas imiter et comme chose dont l’homme doit comprendre

qu’il doit se distinguer. Base de tout et fin de tout, la morale

enveloppe le monde comme d’un cercle et tout en part comme tout y

aboutit.

Cherchez-vous la certitude et ce qui ne se prouve pas et ce qui n’a pas

besoin d’être prouvé et ce qui prouve tout; vous ne trouvez cela que

dans la loi morale; cherchez-vous à quoi tout va et pour quoi et pour la

réalisation de quoi il semble bien que tout existe; vous ne trouvez cela

que dans la loi morale; et si elle est si impérieuse, c’est qu’elle est,

quoique si particulière et isolée en apparence, la voix du monde parlant

à l’homme, la lumière du monde entrant en lui, la loi du monde

l’obligeant.

* * * * *

Et maintenant cette loi morale, qu’est-ce qu’elle nous commande? Nous

nous sentons obligés; mais à quoi nous sentons-nous obligés? Nous nous

sentons obligés, c’est le fait moral en soi, très lumineux, très

sensible, absolument incontestable; mais à quoi nous sentons-nous

obligés? Ne répondez pas sommairement: à faire le bien. C’est répondre à

la question par la question. Faire le bien, cela veut dire faire ce à

quoi l’on se sent obligé; mais encore à quoi précisément nous oblige la

loi morale?

Il y en a qui disent que la loi morale renferme en soi _une matière_

qu’elle nous présente et que nous saisissons par intuition, directement

et immédiatement. Elle nous dit: «Il ne faut pas tuer, voler, être

intempérant, être égoïste, etc...» La loi morale, pour ceux-ci, est une

table de la loi où sont inscrits un certain nombre et un grand nombre de

commandements distincts, tous très directement accessibles, tous

présents, en quelque sorte, en notre âme. Il est bien vrai que c’est

ainsi que sont les choses, ou paraissent être, pour tous tant que nous

sommes, dans la vie ordinaire. Nous nous sommes fait ou on nous fait un

cadre moral, une liste des choses à faire et des choses à ne faire

point, et c’est à cette liste, en vérité, que nous obéissons. Il est

très vrai; mais prenez garde. Si vous prenez les choses ainsi; si vous

considérez la loi morale comme ayant un contenu matériel _et comme

constituée par ce contenu matériel lui-même_, vous risquez de ruiner, ou

d’exposer à être ruinée, la morale elle-même.

Car on vous répondra que cette liste dont nous parlions tout à l’heure

est extrêmement variable, que la variabilité des devoirs est la chose du

monde dont on est historiquement le plus sûr, que telle chose, devoir

pour un peuple, n’est pas devoir pour un autre, que telle chose, devoir

pour un temps, n’est pas devoir pour tel autre temps, que, même, telle

chose, crime pour un peuple, est devoir pour un autre, et que, par

conséquent, si la matière de la morale est la morale même, la matière de

la morale se contredisant, la morale se contredit et donc n’est pas une

loi et donc n’existe pas.

Exemple très net, cité par Guyau, d’un devoir qui est un crime. Les

naturels australiens, considérant que la mort de leurs parents est le

résultat de maléfices jetés sur eux par quelque homme ou femme d’une

tribu hostile, jugent que c’est un devoir envers leurs morts de tuer

quelqu’un de la tribu hostile. Un Australien ayant perdu sa femme

manifesta ses intentions au docteur Landor, qui le menaça de prison s’il

donnait suite à son projet. L’Australien se soumit; mais, rongé de

remords, il dépérissait de jour en jour. Enfin il disparut, puis revint

au bout d’un an en parfaite santé, ayant tué une femme de la tribu

ennemie. Il avait connu le commandement moral, puis le remords, puis la

satisfaction du devoir accompli. La _vendetta_ corse est un impératif

catégorique du même genre. Chaque peuple dresse sa «liste», dresse sa

table de la loi, qui s’impose à toute la race comme un impératif moral;

et cet impératif n’est pas du tout le même de peuple à peuple. Où est la

loi morale dans tout cela et que commande-t-elle universellement?

Ce qui est universel c’est de se sentir obligé; mais il n’y a que cela

qui le soit. L’Australien de tout à l’heure était aussi obligé que je le

suis; il était aussi obligé à tuer que moi à ne tuer point. Oui, se

sentir obligé est universel; mais ce à quoi l’on est obligé est

variable. Donc si la loi morale _est_ son contenu, elle n’est pas une

loi; elle est des coutumes; si la loi morale est son contenu, elle

n’existe pas. Gardez-vous donc de dire que la loi morale doit contenir

et contient sa matière. Si elle n’est pas vide, elle n’est point.

D’autres présentent les choses ainsi: la loi morale ne contient, à

proprement parler, rien; elle n’est pas une liste; mais elle est une

sorte de pierre de touche. Elle ne vous présente pas un certain nombre

d’actes à faire et d’actes à ne pas commettre; mais _à propos de chaque

acte_ dont vous avez l’idée et que vous êtes sur le point d’accomplir,

elle vous dit: «il est bon», ou: «il est mauvais»; elle vous dit: «tu

dois», ou: «tu ne dois pas». C’est exactement, comme on a si souvent

dit, un juge intérieur qui juge avant, pour prévenir, et qui, du reste,

juge aussi après.--Sans doute; et les choses se présentent parfaitement

ainsi dans la pratique journalière; mais les mêmes objections viennent

contre cette théorie et le même danger existe à l’admettre, et au fond

elle est exactement la même que la précédente. A chaque acte à commettre

intervient un jugement prémonitoire de la conscience; oui, mais chacun

de ces actes est comme marqué blanc ou noir d’avance par quelque chose

qui peut n’être pas la conscience, qui peut n’être pas la loi morale. En

présence d’un acte, la conscience dit: «fais-le», ou «ne le fais pas».

Ce n’est pas à dire qu’elle le juge, que ce soit elle qui le décrète

blanc ou noir; elle peut l’avoir reçu blanc ou noir de la tradition ou

de la coutume. En face de ce fait: sa femme à venger, l’Australien

recevait de sa conscience un _oui_ très énergique, que sa conscience

elle-même avait reçu de la coutume. Qu’on dise que la loi morale a sa

liste d’actes permis et d’actes interdits, ou qu’on dise qu’à chaque

acte elle met son visa de permis ou d’interdit, on dit la même chose, à

savoir que la loi morale a un contenu matériel, et comme ce contenu est

variable, on est amené à reconnaître que si la loi morale a un contenu

matériel, elle n’est qu’un greffier de la coutume. Donc, pour que la loi

morale soit morale, il faut qu’elle soit vide de matière, qu’elle soit

toute _formelle_, qu’elle ne soit qu’une idée générale, applicable sans

doute à une infinité de cas pratiques; mais seulement une idée générale.

Or quelle idée générale trouvons-nous, pour ainsi parler, impliquée dans

le fait moral universel, dans le _je dois_, dans le _je suis obligé_?

Pas d’autre au premier regard que le _je dois_, lui-même, que le _je

suis obligé_ lui-même; et dès que, du _je suis obligé_, je veux passer

au _à quoi_, il semble bien que c’est en face d’un fait que je vais me

trouver; or nous avons reconnu la nécessité d’écarter les faits de

l’énoncé de la loi morale pour qu’elle fût morale et ne risquât pas

d’être le contraire.

Cependant faites attention à ceci: du _je dois_ lui-même, de l’essence

même du _je dois_ on peut tirer, ce nous semble, une idée générale,

toute pure, non mêlée de faits, mais qui, peut-être, sera applicable aux

faits. Qu’est-ce que c’est que le _je dois_? C’est un fait de conscience

qui se présente avec le caractère d’une loi. Qu’est-ce qu’une loi? C’est

une maxime universelle. Le _je dois_, dès qu’il est reconnu comme loi,

et il se fait connaître comme tel dès qu’il existe ou dès qu’il parle, a

donc un caractère d’universalité, est donc une maxime universelle. Eh

bien, sans aller plus loin, voilà précisément l’idée générale que nous

cherchons. La morale, par cela seul qu’elle est loi, nous commande

d’agir _universellement_.--Qu’est-ce qu’agir _universellement_? C’est

agir de telle façon que l’on voudrait que la maxime qui nous fait agir

fût une loi universelle. Et voilà justement ce que le _Je dois_ nous

commande par cela seul qu’il est une loi, et voilà ce qu’il nous

commande sans nous commander aucun acte, et voilà cependant une formule

trouvée qui peut s’appliquer à tous les actes du monde et nous éclairer

sur eux tous. La définition de la morale en sa pureté absolue sera donc:

«_agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même

temps qu’elle soit une loi universelle._»

Remarquez que cette formule, d’abord élimine tout égoïsme, cela va sans

dire, et devant chaque acte à faire nous commandera de ne nous traiter

que comme nous voudrions que tous fussent traités, et nous commandera de

traiter les autres comme nous voudrions être traités nous-mêmes, et par

conséquent enveloppe en même temps et la charité et la justice, et le

«ne fais à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te soit fait» et le

«fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fît», etc.;--mais remarquez

de plus que cette formule _permet de rectifier la coutume_, qui tout à

l’heure pesait sur la loi morale de telle sorte qu’on se demandait avec

inquiétude si elle n’était pas la morale elle-même. La formule kantienne

est précisément le creuset de la coutume et qui n’en laisse subsister

que ce qu’elle a, par aventure, de vraiment moral.

A l’homme qui aura fait de la vengeance un des articles de son _credo_

moral et chez qui, en vérité, la _vendetta_ sera une partie de la

conscience et la partie la plus sensible de la conscience, il suffirait

de dire: «Voudriez-vous que l’humanité tout entière vécût éternellement

d’après cette règle?» pour que, non pas il fût converti tout de suite;

car soyez sûr que d’abord il répondra: «oui!»; mais pour que la suite

des réflexions et la méditation prolongée de cette seule maxime l’amène,

en un temps donné, à répondre: «non!»

A l’homme qui aura pris pour règle, consciemment ou inconsciemment, la

recherche du bonheur, la chasse au bonheur, comme dit Stendhal, ce qui,

certes, est la «coutume» la plus répandue dans l’humanité, il suffira de

dire: «Voudriez-vous que tous les hommes sans exception s’appliquassent

uniquement et exclusivement à la _recherche du bonheur_?» pour que, tout

au moins, il hésite sur la réponse et se demande si la recherche

exclusive du bonheur personnel pratiquée par tous, si intelligemment

pratiquée qu’elle pût être, ne serait pas la ruine de l’humanité.

Ainsi de suite. La formule kantienne rectifie la coutume et par

conséquent elle constitue une morale qui semble bien, elle, ne rien

recevoir de la coutume, ou du moins ne pas recevoir tout d’elle,

puisqu’elle est au-dessus et puisqu’elle permet de la corriger.

Remarquez encore que la formule kantienne, non seulement rectifie la

coutume, mais en quelque manière rectifie la nature, ce qui veut dire,

comme on pense bien, qu’elle rectifie en nous les sentiments et

tendances que le spectacle de la nature nous pourrait inspirer. Quand

nous trouvons la nature immorale, nous pouvons nous laisser aller à

l’imiter pour raison d’acquiescement à l’ordre universel, ou sous ombre

d’acquiescement à l’ordre universel. La formule kantienne, avec une

modification qui n’est qu’une légère généralisation, nous arrêtera.

Voudriez-vous agir comme agit trop souvent la nature et que sa règle, ou

une de ses règles, et non pas la moindre, fût la règle de l’humanité?

Votre conscience dit «non». En disant, «non», ce qu’elle commande c’est

ceci: «_agis comme si la maxime de ton action devait, par ta volonté,

être érigée en loi universelle de la nature_». Cette nouvelle formule

n’est pas autre chose que la première très peu modifiée, et même non

modifiée, mais tournée, pour ainsi parler, du côté de la nature, comme

la première était tournée du côté du genre humain.

Par la formule kantienne, donc, l’homme se donne en quelque sorte des

armes contre lui-même, contre la coutume humaine en ce qu’elle a de

mauvais, et contre la nature en ce qu’elle a de non exemplaire. Comme

cette formule est l’expression d’une morale absolument indépendante, de

même aussi elle a en elle comme une vertu d’indépendance et elle rend

l’homme indépendant de la nature, indépendant de la coutume, s’il se

peut indépendant de soi-même, pour ne le faire dépendre que de la morale

seule.

* * * * *

Telle est, en ses grandes lignes, la morale kantienne. Elle est

certainement la nouveauté la plus extraordinaire en doctrines morales et

même en doctrines religieuses que le monde ait connue. Elle dépasse la

révolution socratique elle-même; car la révolution socratique ramenait

tout à la morale, et en lui subordonnant tout, et en faisant tout

aboutir à elle; mais la révolution kantienne ramène tout à la morale, et

en faisant tout aboutir à elle, et _en faisant tout sortir d’elle_. Elle

est chez Kant cause active et cause finale. C’est elle qui crée toute la

métaphysique; c’est elle qui crée le monde. C’est parce qu’il y a une

morale qu’il faut qu’il y ait un libre arbitre, et qu’il faut que l’âme

humaine soit immortelle, et qu’il faut qu’il y ait un Dieu rémunérateur

et vengeur, et qu’il faut qu’il y ait une nature contre laquelle l’homme

lutte et contre les suggestions de laquelle il se dresse comme être

autonome et indépendant.

Le monde entier, matériel et spirituel, est créé par la morale, en ce

sens qu’il est ce qu’il est parce que la morale existe et qu’il n’est ce

qu’il est que parce que la morale existe avec le caractère que l’on voit

qu’elle a.

Je dis même que c’est une révolution religieuse incomparable à toute

autre, même au Christianisme, puisqu’elle fait un Dieu qui dépend de la

morale; qui existe parce que la morale existe; qui n’existerait pas, qui

n’aurait pas lieu d’exister si la morale n’avait pas besoin de lui.

Dieu, dans Kant, est postulé par la morale comme le libre arbitre; et,

par un renversement de méthodes très intéressant, comme Descartes

prouvait tout parce que Dieu existe et ne peut pas nous tromper, Kant

prouve tout et Dieu lui-même et Dieu surtout, parce que la morale existe

et ne peut pas nous mettre en erreur.

Il est assez clair, par conséquent, que pour Kant, qu’il l’ait vu

distinctement ou non, la morale est une religion et le Devoir un Dieu.

Le Devoir est un Dieu. Il en a tous les caractères: il est infaillible,

il est indiscutable, il commande sans avoir de raison à donner de ses

commandements, il est absolu--_et il a tout créé_. Le Devoir est le

dernier des Dieux et il n’a plus dans l’Infini qu’un double de lui-même

qui le confirme.

On a voulu fonder la morale sur la religion; on a voulu la fonder sur

une science ou sur les sciences; on la fonde maintenant sur elle-même;

mais en la fondant sur elle-même on fait de sa loi une divinité et

d’elle-même une religion.

Inutile de dire que si elle est une religion, c’est qu’elle est, telle

qu’on nous la présente et telle qu’on la sent, un reste des religions

qui ont précédé, un résidu théologique, comme dirait Comte. La morale de

Kant est un Christianisme retourné ou un Christianisme rectifié, selon

la manière dont on considère le Christianisme lui-même. Si l’on

considère le Christianisme comme fondé sur la religion, ainsi que nous

le faisions au commencement de cette étude, le kantisme est un

Christianisme retourné, faisant sortir la religion de la morale, au lieu

de faire sortir la morale de la religion. Si l’on considère le

Christianisme comme étant surtout une morale, comme étant en son fond

une morale, qui seulement, s’est _associé_ à la religion régnant dans le

temps et dans les lieux où lui-même est né, alors le kantisme est un

Christianisme rectifié, ou a voulu être tel, en ce sens que, étant en

son fond une morale, il ne s’associe pas à la religion qu’il rencontre,

mais fait sortir la religion de son propre sein.

La démission de la morale · 第 3 / 18 段