Tout ce qui prétendrait le justifier l’affaiblirait. Si on le rattache à

une religion, on a à prouver cette religion qui est toujours moins

claire que lui; si on le rattache à une science, on a à établir et à

achever cette science qui n’est jamais guère établie et qui n’est jamais

achevée, tandis que lui est définitif dès qu’il existe. Reste à ne le

rattacher qu’à lui, à ne le fonder que sur lui, ou plutôt à ne pas le

fonder, à le prendre tel qu’il est, à reconnaître qu’il est et à le

vénérer. Le fait moral est un roi absolu qui est indiscutable et qui

doit être indiscuté.

--Mais pourquoi, à lui seul au monde, attribuer ce caractère singulier;

pourquoi discuter tout, prouver tout, rattacher tout à quelque chose et

réduire tout à quelque chose, excepté le fait moral, qui,

vraisemblablement, est un fait comme un autre?

--Mais je n’attribue pas ce caractère au fait moral; je le lui

reconnais, parce qu’il l’a. C’est comme cela qu’il se présente à nous.

Nous pouvons douter de tout, ou, si l’on veut et ce qui est la même

chose, sentir le besoin de prouver tout, excepté le fait moral. Toutes

les autres choses se présentent à nous comme matière de connaissance; le

fait moral se présente à nous comme connaissance; toutes les autres

choses se présentent à nous comme chose à connaître; le fait moral se

présente à nous comme chose connue. Nous disons: «Il y a peut-être un

monde extérieur et il faut nous donner des raisons de croire qu’il

existe ou qu’il n’existe pas; il y a peut-être des lois générales du

monde et il faut les chercher; il y a peut-être un auteur unique ou

plusieurs auteurs des choses qui existent et il faut chercher s’il

existe ou s’ils existent.» Nous ne disons pas: «Il y a peut-être quelque

chose en nous qui nous commande de bien agir.» Nous sentons cette

chose-là directement, immédiatement, comme de plein contact, et nous la

sentons continuellement. Elle seule ne passe pas par quelque chose pour

arriver à nous et n’a pas besoin d’être cherchée pour être trouvée. Nous

avons cette sensation qu’elle est si près de nous et en nous qu’elle est

nous-même. Pourquoi ne pas prendre pour le plus clair des faits celui

qui est en effet le plus clair, pour le plus manifeste celui qui est le

plus manifeste, pour le seul indiscutable, celui que nous avons le plus

de tendance à accepter sans discussion? Pourquoi vouloir expliquer le

fait le plus clair par d’autres plus incertains, prouver par des choses

douteuses la chose qui se présente comme n’ayant pas besoin d’être

prouvée, et arriver par des chemins détournés à cette morale que nous

atteignons du premier coup?

Qui sait même, et c’est mon sentiment, nous dira Kant, si, étant donné

qu’il faut aller, comme on peut, du connu à l’inconnu, ce n’est point du

fait moral qu’il faut partir pour essayer de connaître et de prouver

tout le reste? Qui sait si, loin d’être fondé sur la métaphysique, ce

n’est pas le fait moral qui la fonde? Qui sait si ce n’est pas le fait

moral qui prouve le libre arbitre, qui prouve l’immortalité de l’âme et

qui prouve Dieu? Qui sait si, par un renversement des méthodes, il ne

faut pas, après avoir prouvé que la métaphysique s’écroule sur elle-même

quand elle se fonde sur elle-même, la reconstruire, et peut-être assez

facilement, sur la morale, une fois qu’il a été jugé que la morale est

la chose solide, l’inébranlable et l’_inconcussum_?

Mais revenons, pour ne nous occuper que de la morale elle-même. Le fait

moral est donc le plus clair, le plus incontestable et le plus

directement saisissable de tous ies faits, intérieurs ou extérieurs.

C’est le fait moral qui est l’évidence, qui est cette évidence première,

cette évidence initiale tant cherchée par les philosophes. Ils ont dit:

à travers tant de choses douteuses, quelle est celle, s’il en est une,

dont on ne doit pas, dont on ne peut pas douter? Ils ont répondu: c’est

la vie, le sentiment de l’existence, le sentiment que l’on existe. Ils

ont répondu: c’est la pensée, la certitude où l’on est que l’on pense.

Je réponds, moi: ce qu’il y a de moins douteux, c’est que je me sens

obligé, c’est que quelque chose en moi me dit: tu dois! Pourquoi est-ce

cela qui est le moins douteux? Mais, parce que, quand à cette voix

intérieure je n’obéis pas; quand à cette voix intérieure je désobéis;

alors je souffre, alors j’ai des remords, alors j’ai de l’humiliation,

alors je suis dans un état douloureux. Qu’est-ce à dire? C’est à dire

que je viens de contrarier le fond même de ma nature; c’est à dire que

je viens de me nier, de me heurter et de me combattre moi-même.

Remarquez que ce phénomène ne se produit pas à propos des autres choses

auxquelles j’ai tendance à croire. Je puis douter du monde extérieur

sans avoir remords, humiliation, mépris de moi-même, torture intime;

rien de tout cela. Je puis douter de mon existence et me croire une

illusion et un rêve, sans me faire de reproche et sans que rien en moi

me fasse des reproches. Je puis douter de ma pensée, je veux dire douter

que je pense, et ne pas me sentir humilié et dégradé, et dégradé par ma

faute. Il n’y a pas de remords intellectuel, et ceci est bien à

considérer.

On pourrait dire, je le sais, qu’il y a une espèce de remords

intellectuel ou quelque chose qui y ressemble. Quand nous doutons d’une

chose très évidente aux yeux du bon sens, par exemple quand nous doutons

que nous vivions ou que nous pensions, nous nous reprochons très

sensiblement quelque chose. Nous nous reprochons de nous faire violence,

de fausser en nous les ressorts naturels de notre entendement ou de

demander à ses ressorts un effort qui dépasse les forces que la nature

leur a assignées.--Ceci est très vrai. Mais remarquez deux choses. La

première que le remords intellectuel est d’un caractère si différent du

remords moral qu’on ne peut guère que par un abus de mot lui donner le

même nom. Le remords intellectuel ne tourmente pas et n’humilie pas; il

trouble. Quand nous doutons ou essayons de douter des choses qui sont

d’évidence intellectuelle, nous ne nous sentons pas torturés et honteux;

nous nous sentons égarés. Nous nous sentons en bateau sans gouvernail ou

en ballon sans soupape. Plutôt, nous nous sentons aux approches d’une

espèce de suicide. Nous nous disons: «C’est à mon intelligence elle-même

que je me dérobe et que je dis adieu; si je doute de ceci, je ne puis

plus faire aucun usage de mon entendement; je ne puis, décidément,

douter de ceci encore sans un suicide intellectuel.»

Voilà le caractère du remords intellectuel. Il est une crainte beaucoup

plus qu’un remords; il est un trouble, un effroi et une épouvante.

Et la seconde chose à remarquer est celle-ci: c’est que le remords

intellectuel torture aussi quelquefois et humilie, il faut le

reconnaître; mais quand il nous inquiète sur la passion qui nous anime à

nier quelque évidence, ou sur les conséquences que cette négation peut

avoir. Nous nous reprochons de douter de telle vérité quand nous nous

disons que c’est peut-être par orgueil, ou par vanité et désir de

briller, ou par goût du sophisme, c’est-à-dire de la mystification,

c’est-à-dire du mensonge, que nous en doutons;--et nous nous le

reprochons encore quand nous nous disons que la vérité dont nous doutons

est peut-être profondément utile à l’humanité et que, rien qu’à en

douter personnellement et intérieurement, nous commençons à faire du mal

et nous nous acheminons à en faire. Mais qui ne voit que dans ces deux

cas le remords intellectuel n’est pas autre chose qu’un remords moral;

que le remords que nous éprouvons est un remords moral se rapportant à

des opérations intellectuelles, mais en tant qu’elles ont des rapports

avec la moralité, en d’autres termes un remords moral pur et simple?

Donc le remords intellectuel ne torture pas et n’humilie pas; et quand

il semble qu’il torture et qu’il humilie, c’est qu’il n’est pas le

remords intellectuel, mais le remords moral; ou, ce qui revient au même,

le remords intellectuel n’est remords que dans la mesure où il se

complique de remords moral. Donc il n’y a qu’une chose qui nous fasse

souffrir: c’est la révolte contre une voix intime qui nous dit: tu dois,

tu es obligé; il n’y a qu’une vérité dont la négation nous fasse

souffrir et nous dégrade à nos propres yeux, c’est la vérité morale.

N’est-ce pas un signe? Et n’est-il pas très rationnel de conclure de là

que _la vérité_, tout au moins la vérité essentielle, que _l’évidence_,

tout au moins l’évidence essentielle et peut-être fondatrice ou au moins

vérificatrice et justificatrice de toutes les autres, est l’évidence

morale?

Acceptons cela. La morale, le fait moral, est ce qui n’a pas besoin

d’être prouvé, ce qui se tient debout en soi et par soi, ce qui est

irréductible à autre chose, ce qui est indépendant et insubordonné;

c’est l’_axiome humain_.

Si l’on a erré jusqu’à ce jour, c’est qu’on a voulu prouver l’axiome et

rattacher à quelque chose ce à quoi, plutôt, tout se rattache, et

subordonner à ceci ou à cela, ce à quoi plutôt, tout se subordonne.

* * * * *

Maintenant, ce fait moral, il faut, non le prouver, certes, non

l’expliquer même, à proprement parler, mais l’analyser. Le fait moral se

présente ainsi. Quelque chose, en nous, nous dit: tu dois agir et tu

dois agir bien; il y a des choses qu’il faut faire et il y en a qu’il ne

faut pas faire; _il y a des choses_ telles que, si tu les fais, tu sens

que tu es digne de toi, conforme à toi; _il y a des choses_ telles que,

si tu les fais, il vaudrait mieux, et tu le sens, que tu ne fusses pas

né ou que tu fusses mort avant de les faire.

--Mais ces choses que je dois faire, les puis-je faire; et ces choses

que je ne dois point faire, puis-je ne les faire point?

--Oui, sans aucun doute; tu es libre absolument. Tu n’es pas limité dans

ta volonté; tu es limité dans l’exercice de ta volonté et tu ne peux pas

faire ce dont tes forces physiques sont incapables et ce que les

circonstances t’empêchent d’accomplir; mais tu es libre de prendre ta

décision et d’aller dans l’exécution jusque-là où une force plus

puissante que ta force t’arrête. Jean Valjean n’est pas libre d’aller

jusqu’au tribunal où il veut se dénoncer, s’il ne trouve pas de moyens

de transport; mais il est libre absolument de prendre la résolution d’y

aller et de pousser l’exécution de ce dessein aussi loin que les

possibilités matérielles le permettront.

--Est-il si certain que je sois libre?

--Non seulement ce n’est pas douteux; mais tu n’en doutes pas; tu n’en

doutes à aucun moment de ta vie; c’est en te croyant libre et parce que

tu te crois libre que tu fais tout ce que tu fais; et aurais-tu des

remords si tu ne croyais que tu as été libre de ne pas commettre la

mauvaise action que tu as commise? Et ne sens-tu pas que, quand tu

essayes de douter que tu es libre, tu commets déjà une mauvaise action,

en ce sens que tu cherches une excuse aux mauvaises actions que tu

pourras commettre? Ne le sens-tu pas? La négation du libre arbitre a son

remords qu’elle porte avec elle, preuve qu’elle est déjà en soi un acte

mauvais.

Ainsi parle la «conscience», comme on dit et comme on dit très bien; car

ce que nous venons de faire parler n’est pas autre chose que le savoir

instinctif que l’homme a de lui-même. Et elle parle ainsi

_impérativement_. Entendez par ce mot qu’elle ne subordonne à rien et

qu’elle ne conditionne pas son commandement. Elle ne dit pas: «agissez

bien _si_ vous voulez le bonheur»; elle ne dit pas: «agissez bien _si_

vous voulez être en paix avec vous-même»; elle ne dit pas: «agissez bien

_si_ vous voulez obéir à votre nature, laquelle est organisée pour le

bien et se contrarie elle-même, se blesse elle-même quand elle agit

mal.» Non, elle ne donne pas de commandements ayant ce caractère. De

tels commandements sont, si l’on veut, des commandements, sont, si l’on

veut, des impératifs, mais ce sont des impératifs toujours

_hypothétiques_; ils se subordonnent toujours à une condition: «si vous

voulez telle chose, agissez bien». Le commandement de la conscience est

impératif comme l’ordre d’un tyran. Il est parce qu’il est. Il est

despotique. Jamais le vers fameux n’a été plus applicable:

_Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas._

Et cela est littéralement exact; car ici c’est bien la volonté

contraignante qui se met à la place de la raison qui délibère.

Et qu’on ne s’étonne point, qu’on n’admire point qu’il puisse y avoir

quelque chose en nous qui ne ressortisse pas à la raison, qui ne résulte

point de motifs pesés, comparés, discutés par l’entendement. Il ne

s’agit pas de s’étonner; il s’agit de constater. Est-il vrai, est-ce un

fait que la conscience commande ainsi? Est-il vrai, est-ce un fait qu’en

même temps qu’elle nous commande elle nous interdit de discuter? Est-il

vrai, est-ce un fait qu’elle nous dit, très durement: «Si tu discutes,

tu es déjà coupable?» La loi-devoir enlève à notre appréciation, met

énergiquement en dehors de notre appréciation, de notre délibération, de

notre examen, un certain nombre de choses, et ces choses, ce sont nos

actes. Elle nous permet de penser comme nous voudrons, de croire comme

nous voudrons, d’imaginer comme nous voudrons. Dans ces cas-là nous

n’entendons pas sa voix; quand il s’agit d’agir, sa voix s’élève tout à

coup, soudain, avec une autorité souveraine. N’est-ce pas significatif?

Ne devons-nous pas reconnaître qu’il y a en nous quelque chose qui est

différent de tout le reste, qui nous impose un respect profond, à quoi

nous ne pouvons pas désobéir sans nous sentir désorganisés et qui

commande sans admettre qu’on discute et sans donner de raisons de son

ordre, _ce qui serait se discuter soi-même_?

_L’indiscussion_ absolue c’est le caractère essentiel et substantiel de

la loi morale. L’être moral est celui à qui l’on dit: «Pourquoi fais-tu

cela?» et qui répond: «Je n’en sais rien. Je ne puis pas faire

autrement; quelqu’un me commande.» S’il est en dehors de cette formule,

d’une façon ou d’une autre, il n’est pas moral, il n’est pas vertueux.

--Cependant, s’il fait le bien dans l’espoir de récompenses, non pas

terrestres (car dans ce cas il serait simplement un homme adroit), mais

dans l’espoir de récompenses d’outre-tombe, n’est-il plus moral?

--Certainement il ne l’est plus. Je crois, moi Kant, aux récompenses et

aux châtiments d’outre-tombe, parce que je crois au mérite et au

démérite, à un ordre universel qui veut que justice, en définitive, soit

faite; mais je dis que si l’homme a fait le bien en seule vue de la

récompense, il n’est pas moral le moins du monde. Il n’est qu’un homme

qui fait un marché, et un bon marché. Il n’y a aucune moralité dans cet

acte-là.

--_Donc l’espoir en Dieu est immoral!_

--_L’espoir_ en Dieu n’est pas immoral; mais la parfaite conviction que

Dieu nous récompensera exactement selon nos mérites est immorale. Faire

le bien _pour_ être payé par Dieu, prêter à Dieu _pour_ qu’il nous

rende, est un acte usuraire parfaitement étranger et même contraire à

toute moralité. Il faut faire le bien pour lui-même; _et puis_, il n’est

pas interdit d’espérer que quelqu’un existe qui nous en tiendra compte.

Le mélange même de ces deux sentiments n’est pas d’une moralité pure,

parce qu’on ne voit pas clair dans ce mélange et que l’on n’est pas sûr

que tous les deux sentiments soient réels; et parce qu’il est possible

que l’un des deux soit réel et l’autre seulement une illusion que nous

nous faisons et que nous caressons pour nous rassurer. Il y a quatre

degrés: 1º le marché: je fais le bien parce que je sais que Dieu me le

rendra au centuple; ceci est du paganisme le plus grossier: c’est un

acte purement immoral;--2º le mélange de marché et de conscience: je

fais le bien pour obéir à quelque chose en moi qui me dit de le faire,

et aussi pour _mériter_; ceci est un acte relativement estimable, à la

condition qu’il soit bien certain que ces deux états d’âme existent

concurremment; et cela n’est jamais certain;--3º l’obéissance à la

conscience, avec, _mais à d’autres moments et non pas quand on fait

l’acte_, un espoir, peu sûr du reste, que l’on pourra être récompensé;

ceci est d’une très haute moralité;--4º l’obéissance à la conscience et

la parfaite conviction que l’on ne sera jamais récompensé: ceci est

l’acte moral absolu.

--Donc l’athée qui est vertueux est l’être le plus moral qui puisse

être.

--S’il existe, certainement. Obéir à la conscience par pur et simple

respect de la conscience, c’est l’acte moral pur.

Mais,--autre point de vue de la question--sans aucune espérance de

récompense, faire le bien parce qu’on éprouve de la satisfaction à le

faire et par conséquent _pour_ se procurer ce plaisir ne sera sans doute

pas un acte moral, puisque l’acte moral consiste à faire le bien

uniquement par obéissance à la loi et sans mélange aucun d’intérêt

personnel? «J’ai du plaisir à faire le bien; cela m’inquiète[2].» Le

plaisir que j’ai à faire le bien m’ôte tout mérite, évidemment, et, de

plus, va jusqu’à ôter tout caractère moral à mon acte, si bon qu’il

soit, selon la façon commune de parler. L’homme qui est charitable avec

délices n’a pas plus de moralité dans cet acte que le gourmand qui

savoure un mets favori?

[2] Résumé d’une épigramme de Schiller que je donne plus loin.

--Certainement, répondra Kant. L’acte moral qui n’est pas complètement

désintéressé n’est pas moral; on peut même dire que l’acte moral qui

n’est pas accompli avec une certaine répugnance, avec une certaine

victoire sur soi-même, n’est pas moral. Il faut savoir, il est vrai, que

l’homme qui éprouve du plaisir à faire du bien, n’a pas toujours eu du

plaisir à en faire, qu’il a dû, pour prendre cette habitude et pour

goûter ce plaisir, qui est artificiel et acquis, triompher très souvent,

très longtemps, de lui-même; que par conséquent si son action de

maintenant n’est pas morale, il est moral, lui, profondément; et même

que si son action de maintenant n’est pas morale en soi, elle l’est par

tous ses antécédents, toutes ses origines et, pour ainsi parler, toutes

ses racines; et voilà pourquoi vous pouvez vénérer sans scrupule l’homme

de bien qui fait le bien par plaisir; mais encore, mais enfin, il est

très vrai que l’acte bon accompli par goût du bien n’est pas moral.

L’homme de bien travaille, sans le savoir, à s’enlever le mérite. Il

s’enlève le mérite à mesure qu’il fait du devoir une habitude et une

habitude agréable. Ses premiers actes bons sont moraux, étant des

victoires et achetées chèrement; les suivants sont moins moraux,

comportant moins d’efforts; et quand ils sont devenus une habitude et

une source de jouissances, ils ne sont plus moraux du tout. Heureux, du

reste, et vénérable, pour la raison que nous avons dite, l’homme qui n’a

plus aucune difficulté, ni aucun mérite à faire le bien. La fin de la

vertu, mais aussi son comble est d’être devenue une manie.

--Soit; mais insistons encore. Un homme n’espère de récompenses pour ses

vertus, ni ici-bas ni ailleurs; d’autre part, il n’éprouve point de

plaisir à faire le bien et il ne le fait qu’avec un effort douloureux.

Et il le fait cependant. Voilà le pur homme de bien, selon vous. Je n’en

suis pas sûr; car, s’il est très vrai qu’il ne fait le bien que par

devoir, il éprouve, tout le monde le sait, un très grand plaisir dans le

devoir accompli et, même en l’accomplissant, dans la lutte qu’il

soutient contre lui-même. Donc ici-même, il y a intervention du plaisir

et par conséquent de mobile intéressé.

En considérant le plaisir du devoir accompli nous dirons que l’acte

vertueux touche sa récompense dès qu’il est fait; que, par conséquent,

seul le premier acte bon a été fait par devoir; mais le second déjà a pu

être fait pour goûter ce plaisir que l’accomplissement du premier avait

révélé.

Et en considérant le plaisir de la lutte contre soi-même nous dirons que

le premier acte bon a été intéressé lui-même, puisqu’on trouvait du

plaisir à le faire dès le premier moment où l’on commençait à

l’accomplir. Où est donc, en dernière analyse, l’acte moral pur?--Je

reconnais, répondra Kant, que depuis le commencement du monde il n’y a

pas eu, peut-être, un seul acte de vertu pure, un seul acte absolument

désintéressé. Mais que faisons-nous ici? Nous décrassons l’acte moral,

successivement, de toutes les scories dont il peut être enveloppé, nous

le démêlons de sa gangue pour montrer en quoi il consiste, pour montrer

ce qu’il est en soi. Dans la pratique, quelque relativement pur qu’il

soit, il sera toujours mêlé. Mais on saura s’il l’est plus ou moins, on

saura à quel degré il l’est; on saura s’il est si mêlé qu’en vérité il

n’existe plus, ou s’il est si légèrement adultéré qu’il est assez près

d’être pur. Pour savoir tout cela, il fallait d’abord savoir ce qu’il

est en soi. Et nous voyons bien maintenant ce qu’il est en soi. Il est

une bataille; il est une lutte que l’homme soutient pour échapper à la

nature. «La vertu n’est pas l’éclosion de la nature; elle est une

conquête sur la nature[3].» C’est en quoi les stoïciens se sont trompés.

L’homme ne vit ni en conformité avec _la_ nature, ni en conformité avec

_sa_ nature quand il est vertueux. Il vit en révolte contre _la_ nature,

qu’il n’est pas besoin de démontrer une fois de plus qui est immorale;

et il vit en révolte contre _sa_ nature qui lui persuaderait, s’il

l’écoutait, de vivre d’une façon naturelle, et c’est-à-dire égoïste. La

morale est contre nature, il faut le dire sans hésiter.

[3] André Cresson: _la Morale de Kant_.

Évidemment il faut bien que la morale soit elle-même dans la nature

humaine pour que nous la trouvions en nous; évidemment; mais la morale

est un élément de notre être qui contrarie ce que nous avons de commun

avec la nature des autres êtres créés; c’est une force, en nous-mêmes,

de révolte contre nous-mêmes; c’est quelque chose en nous qui nous

invite et nous oblige à nous vaincre et à nous dépasser. Quand

Nietzsche, plus tard, donnera sa fameuse définition de l’homme: «l’homme

est un être qui est né pour se surmonter», il donnera, lui si

contempteur de Kant, une formule essentiellement kantienne. La morale

apporte, reconnaissons-le vaillamment, la guerre et non la paix dans

l’être humain. Sans elle il serait en paix; sans elle il ne se livrerait

pas de combats; sans elle il ne tendrait pas violemment sa volonté vers

des fins presque inaccessibles ou véritablement inaccessibles. La morale

est en vérité une étrangère en nous.

C’est bien pour cela que ni elle n’emprunte la voix de la raison pour

nous parler, mais nous parle avec la sienne; ni, quand elle est pure,

elle ne demande aucun secours à la sensibilité et ne veut d’elle ni

comme introductrice ni comme compagne. Vous voyez: elle est étrangère à

tout notre être; elle est étrangère, en notre être, à tout ce qui n’est

pas elle. «Qui donc es-tu, pourrions-nous lui dire, toi qui n’es ni la

raison qui me persuade patiemment, ni la sensibilité qui me pousse et

qui m’entraîne; ni l’habitude qui m’enchaîne peu à peu et m’asservit

lentement; ni l’imitation qui m’engage à prendre pour modèles les êtres

qui m’entourent; mais, solitaire et dédaigneuse de tout ce qui habite en

moi, une visiteuse qui intervient pour me donner un ordre sévère, sans

explication et qui doit être sans réplique; et qui rentre dans le

silence et dans l’ombre en me laissant d’elle une sorte de terreur

mystérieuse et comme une nécessité inexplicable de lui obéir?»

Elle répondrait: «Il est vrai, je suis l’étrangère; je suis étrangère au

monde entier; je n’apparais et ne me manifeste qu’en toi, et encore en

toi je suis étrangère à tout ce dont tu as connaissance et conscience;

et je te trouble et je t’effraie et je te torture; mais tu sens bien et

tu sentiras toujours que tu as besoin de ce trouble, de cet effroi et de

ce tourment; que tu as besoin de moi; que sans moi tu te mépriserais

profondément; que sans moi aussi tu périrais, toi et ta race, toi et ton

espèce. Tu es un être particulier. Quelqu’un t’a créé tel que tu ne

puisses vivre sans te combattre et sans te vaincre, et il m’a inventée

pour te donner matière à te combattre et à te vaincre et pour qu’à te

combattre et à te vaincre tu vécusses. Or c’est toi-même qui m’as créée

du besoin même que tu avais de moi, de sorte que l’étrangère et la

visiteuse est cependant ce qu’il y a de plus intime et de plus profond

en toi et a jailli, une fois pour l’éternité, de la substance même de

ton être.»

La démission de la morale · 第 2 / 18 段