L'été s'avançait et la transformation du palais vénitien en hôtel
moderne touchait à sa fin.
Tout l'extérieur de l'édifice, avec sa belle façade donnant sur le
canal, avait été intelligemment conservé. À l'extérieur toutes les
pièces avaient été refaites, ou plutôt on en avait diminué les
dimensions. Les larges corridors de l'étage supérieur servirent à
faire des chambres pour les domestiques ou les voyageurs désireux
de dépenser peu d'argent. Il ne resta de l'ancien aménagement que
les parquets en losanges et les plafonds délicatement sculptés, en
parfait état de conservation; ils n'avaient besoin que d'un
nettoyage. On les redora en outre un peu par-ci par-là pour
augmenter l'attrait des meilleures chambres de l'hôtel. À
l'extrémité du palais, on laissa les pièces qui s'y trouvaient
telles quelles.
C'étaient relativement de petites chambres, mais si élégamment
décorées qu'on n'y changea rien. On ne sut que plus tard que ces
pièces formaient les appartements occupés par lord et lady
Montbarry et le baron Rivar. La chambre où Montbarry mourut était
encore meublée comme une chambre à coucher; elle portait le n° 14.
La chambre située au-dessus, dans laquelle le baron s'était
installé, avait sur le registre de l'hôtel le n° 38. Avec leurs
peintures toutes fraîches, leurs plafonds nettoyés à neuf, une
fois les vieux lits, les chaises et les tables remplacés par de
jolis meubles, neufs et brillants, ces deux chambres promettaient
d'être les plus charmantes et les plus confortables de l'hôtel.
Quant au rez-de-chaussée, autrefois triste et désert, on en avait
fait de splendides salles à manger, des salons de lecture des
salles de billard, des fumoirs, véritablement royaux. Les caveaux,
semblables à des prisons, étaient maintenant aérés et éclairés
comme les constructions les plus récentes; ils étalent changés,
comme par le coup de baguette d'une fée, en cuisines, en offices,
en glacières et en caves, dignes des hôtels les plus grandioses
qu'on rencontrait autrefois en Italie, il y a près de vingt ans.
Un mois avant la fin de ces travaux entrepris à Venise, dans
l'hôtel du Palais, Mme Rolland avait déjà sa place chez
Mme Carbury, en Irlande; la jolie miss Haldane, un véritable César
féminin, était venue, avait vu et avait vaincu dès sa première
visite chez le nouveau lord Montbarry.
Milady et miss Agnès firent autant de compliments d'elle qu'Arthur
Barville. Lord Montbarry déclara que c'était la seule jolie femme
qu'il ait jamais vue. La vieille dit qu'elle avait l'air d'avoir
été peinte par un grand artiste, et qu'elle n'avait besoin que
d'un beau cadre autour d'elle pour la rendre parfaite. Miss
Haldane, de son côté, était sortie enchantée de sa première
entrevue avec les Montbarry, adorant ses nouvelles connaissances.
Le même jour, un peu plus tard, Arthur passa chez elle avec des
fruits et des fleurs pour Mme Carbury, sous prétexte de savoir si
la vieille dame serait assez bien portante pour recevoir le
lendemain lord et lady Montbarry ainsi que miss Lockwood.
En moins d'une semaine, les deux maisons en étaient aux termes les
plus amicaux.
Mme Carbury, clouée sur son canapé par une maladie de l'épine
dorsale, devait à sa nièce un de ses rares plaisirs, la lecture
des romans nouveaux dès leur apparition. Arthur s'aperçut bientôt
de ce détail; aussi s'offrit-il volontairement à suppléer miss
Haldane. Il avait quelques notions de mécanique, et il
perfectionna la chaise articulée sur laquelle reposait
Mme Carbury; il inventa différents moyens de la transporter du
salon à sa chambre sans la faire souffrir, ce qui rendit la pauvre
dame toute gaie. Avec les droits qu'il se créait à la
reconnaissance de la tante, bien de sa personne comme il était,
Arthur avança rapidement dans les bonnes grâces de la charmante
nièce. Quoiqu'il eût soigneusement gardé son secret, elle savait
parfaitement--est-il nécessaire de le dire?--qu'il était
amoureux d'elle; mais elle, n'avait pas aussi vite découvert ses
propres sentiments à son égard. Observant les deux jeunes gens
comme elle pouvait le faire, puisqu'elle n'avait aucune autre
préoccupation, la pauvre malade découvrit en miss Haldane des
signes non équivoques de sympathie pour Arthur, sympathie qu'elle
n'avait encore montrée à aucun de ses nombreux admirateurs. Une
fois fixée, Mme Carbury saisit la première occasion favorable pour
parler d'Arthur.
«Je ne sais vraiment pas ce que je ferai, dit-elle, quand Arthur
s'en ira.»
Miss Haldane leva tranquillement la tête de son ouvrage. «Il ne
va pas nous quitter! s'écria-t-elle.
--Mais, ma chérie, il est déjà resté chez son oncle un mois de
plus qu'il ne devait. Son père et sa mère ont naturellement envie
de le revoir.»
Miss Haldane répondit aussitôt par une idée qui ne pouvait
évidemment germer que dans un esprit troublé par la passion.
«Pourquoi son père et sa mère ne viendraient-ils pas chez lord
Montbarry? La résidence de sir Théodore Barville n'est pas à plus
de trente milles d'ici, et lady Barville est la soeur de lord
Montbarry. Ils n'ont pas besoin de faire de cérémonie entre eux.
--Ils peuvent être retenus chez eux, reprit Mme Carbury.
--Mais, ma chère tante, qu'est-ce qui vous le prouve? Supposons
que vous en parliez à Arthur!
--Supposons que _tu _lui en parles, _toi?»_
Miss Haldane baissa aussitôt la tête sur son ouvrage. Mais sa
tante avait eu le temps de voir son visage, et son visage l'avait
trahie.
Lorsque Arthur vint le lendemain, Mme Carbury le prit à part et
causa avec lui, pendant que sa nièce était au jardin. Le roman
nouveau attendait sur la table. Arthur n'en fit pas la lecture à
la vieille dame et alla trouver miss Haldane dans le jardin.
Le jour suivant, il écrivit chez lui, et mit dans sa lettre une
photographie de miss Haldane. À la fin de la semaine, sir Théodore
et lady Barville arrivèrent chez lord Montbarry et purent
s'assurer que le portrait qu'on leur envoyé n'avait pas flatté
l'original. Ils s'étaient mariés jeunes et, chose étrange, ils
n'étaient pas opposés à ce qu'on suivît leur exemple. La question
d'âge étant ainsi écartée, les amoureux ne devaient plus
rencontrer aucun obstacle. Miss Haldane était fille unique et
possédait une belle fortune. Arthur avait fait de bonnes études et
s'était conquis un certain renom à l'Université; mais cela ne
suffisait pas pour gagner sa vie. Comme fils aîné de sir Théodore,
sa position était déjà du reste assurée. Il était âgé de vingt-deux
ans, la jeune fille en avait dix-huit. Il n'y avait aucune
raison pour faire attendre ces enfants et rien ne devait apporter
d'obstacle à la célébration du mariage, qui pouvait avoir lieu
vers la première semaine de septembre. Pendant que les jeunes
époux feraient à l'étranger l'inévitable voyage de noce, une soeur
de Mme Carbury avait offert de rester avec elle. Le jeune couple
aussitôt la lune de miel finie, devait revenir en Irlande et
s'installer dans la grande et confortable maison de Mme Carbury.
Tout cela fut décidé au commencement du mois d'août. Vers la même
date, les derniers travaux étaient terminés dans le vieux palais à
Venise. On sécha les chambres à la vapeur, les caves furent
remplies de bon vin, le gérant réunit une armée de domestiques, et
on annonça pour le mois d'octobre, dans l'Europe entière,
l'ouverture du nouvel hôtel.