XIII

Au printemps de l'année 1861, Agnès était installée dans la maison

de campagne de ses deux amis, devenus, par suite de la mort du

premier lord, décédé sans enfants, _lord et lady Montbarry. _La

vieille nourrice n'avait pas quitté sa maîtresse. On lui avait

trouvé une place convenable à son âge. Elle était parfaitement

heureuse dans ses nouvelles fonctions, la preuve, c'est qu'elle

avait prodigué le premier semestre de ses revenus de la _Venice

Hotel Company, _en cadeaux extravagants pour les enfants.

Dans les premiers mois de l'année, les directeurs des bureaux

d'assurances sur la vie se soumirent aux circonstances, et

payèrent les dix taille livres sterling. Immédiatement après, la

veuve du premier lord Montbarry, autrement dit la douairière

Montbarry, quitta l'Angleterre, avec le baron Rivar, pour se

rendre aux États-unis. Les journaux scientifiques avaient annoncé

que le baron partait pour se rendre compte des progrès que la

chimie avait faits dans la grande République américaine. Sa soeur

répondit à ceux de ses amis qui lui demandaient si elle

l'accompagnait, qu'elle le suivait dans l'espoir de trouver dans

ce voyage une distraction au malheur qui l'avait frappée. Agnès

apprit cette nouvelle par Henry Westwick, qui était venu faire une

visite à son frère, elle en éprouva pour ainsi dire une sorte de

soulagement.

«Avec l'Atlantique entre nous, se dit-elle, j'en ai sûrement fini

avec cette terrible femme!»

Une semaine s'était à peine écoulée, qu'un événement inattendu

vint rappeler une fois de plus cette terrible femme au souvenir

d'Agnès.

Ce jour-là, Henry était parti pour Londres. Le matin de son

départ, il avait tenté de presser encore Agnès: et les enfants,

comme il l'avait craint, avaient été d'innocents obstacles à

l'exécution de son projet, mais il s'était fait secrètement une

fidèle alliée de sa belle-soeur.

«Ayez un peu de patience, lui avait-elle dit, et laissez-moi me

servir de l'influence des enfants. S'ils peuvent la persuader de

vous écouter, ils le feront.»

Les deux dames avaient accompagné, à la gare du chemin de fer,

Henry et d'autres invités qui s'en allaient en même temps, elles

venaient de rentrer à la maison en voiture, quand le domestique

annonça qu'une personne du nom de Rolland attendait pour voir

milady.

«Est-ce une femme?

--Oui, madame.»

La jeune lady Montbarry se tourna vers Agnès,

«C'est la personne que votre notaire aurait voulu voir, quand il a

cherché à découvrir les traces du courrier.

--Vous voulez dire la femme de chambre anglaise qui était avec

lady Montbarry à Venise?

--Je vous en supplie, ma chère amie! Ne me parlez jamais de

l'horrible veuve de Montbarry en la désignant par le nom que _je

_porte maintenant. Stephen et moi nous avons résolu de lui donner

désormais le titre qu'elle portait avant d'être mariée. Je suis

lady Montbarry: elle, elle est _la comtesse. _De cette façon, il

n'y aura pas de confusion possible. Mme Rolland était à mon

service avant d'entrer chez la comtesse: c'était une véritable

femme de confiance, mais elle avait un défaut qui me força à la

renvoyer, un caractère insupportable dont on se plaignait

continuellement à l'office. Voulez-vous la voir?»

Agnès accepta, espérant en tirer quelque renseignement pour la

femme du courrier. L'inutilité de tous les efforts faits pour

découvrir les traces de l'homme disparu avait complètement

découragé Mme Ferraris, qui s'était résignée peu à peu. Elle avait

pris des vêtements de deuil et gagnait sa vie dans une place, que

l'inépuisable bonté d'Agnès lui avait procurée à Londres. La

dernière chance qu'on eût de pénétrer le mystère de la disparition

de Ferraris reposait maintenant tout entière sur ce que la femme

qui avait servi en même temps que le courrier allait dire. Pleine

d'espérance, Agnès suivit lady Montbarry dans la pièce où

attendait Mme Rolland.

C'était une grande femme osseuse, arrivée à l'automne de la vie,

avec des yeux enfoncés, des yeux gris-fer. Elle se leva de sa

chaise avec une raideur d'automate, et salua les deux dames avec

un air de soumission absolue dès qu'elles parurent. On voyait du

premier coup d'oeil que Mme Rolland devait avoir sa réputation

intacte; elle avait d'épais et larges sourcils, une voix profonde

et pleine de solennité, des gestes raides et secs et, dans sa

figure, pas la moindre ligne courbe caractéristique de son sexe:

tout était anguleux; en un mot la vertu, dans cette excellente

personne, se montrait sous son aspect le moins engageant. Et quand

on la voyait pour la première fois, on se demandait pourquoi elle

n'était pas un homme. «Cela va-t-il bien, madame Rolland?

--Pour mon âge, aussi bien que possible.

--Puis-je quelque chose pour vous?

--Madame peut me faire une grande faveur, en disant comment je

l'ai servie tant que j'ai été chez elle. On m'offre une place

auprès d'une dame malade qui depuis ces derniers jours est venue

demeurer dans le voisinage.

--Ah, ouf, j'en ai entendu parler. Une Mme Carbury, avec sa nièce,

une jolie jeune fille, à ce que l'on m'a dit. Mais, madame

Rolland, vous m'avez quittée il y a quelque temps déjà, et

Mme Carbury voudra sans doute avoir ses renseignements de la

dernière maîtresse que vous avez servie.»

Un éclair de vertueuse indignation illumina soudain les yeux

enfoncés de Mme Rolland. Elle toussa avant de répondre, comme si

le souvenir de sa dernière maîtresse l'étreignait à la gorge.

«J'ai dit à Mme Carbury que la personne que j'ai servie en dernier

--réellement je ne puis pas lui donner son titre, en votre

présence, madame,--a quitté l'Angleterre pour l'Amérique.

Mme Carbury sait que je suis partie de chez cette personne de mon

plein gré, elle sait aussi pour quelle raison et elle approuve ma

conduite. Un mot de vous, madame, sera largement suffisant pour me

procurer cette place.

--Très bien! Madame Rolland, je n'ai aucune raison pour ne pas

vous recommander en cette circonstance. Mme Carbury me trouvera

demain chez moi jusqu'à deux heures.

--Mme Carbury n'est pas assez bien portante pour sortir, madame.

Sa nièce, miss Haldane, viendra à sa place si vous le permettez.

--Mais parfaitement. Cette jeune fille est sûre d'être la

bienvenue. Attendez un peu, madame Rolland. Cette dame est miss

Lockwood, la cousine de mon mari et mon amie. Elle désire vous

parler du courrier qui était au service de feu lord Montbarry à_

_Venise.»

Les sourcils épais de Mme Rolland se froncèrent en signe de

mécontentement.

«Je le regrette, madame, fut tout ce qu'elle répondit.

--Vous ne savez peut-être pas ce qui s'est passé après votre

départ de Venise? reprit Agnès. Ferraris a quitté le palais

secrètement, et l'on n'a plus jamais entendu parler de lui.»

Mme Rolland ferma mystérieusement les yeux comme pour chasser une

vision terrible pour une femme respectable, celle du courrier

perdu.

«Rien de ce que M. Ferraris a pu faire ne me surprendra, répondit-elle

avec un ton de basse profonde,

--Vous êtes sévère pour lui,» dit Agnès. Mme Rolland ouvrit

soudain les yeux.

«Je ne parle sévèrement de personne sans raison. M. Ferraris s'est

conduit envers moi, miss Lockwood, comme aucun homme ne l'a jamais

fait, ni avant, ni depuis.

--Qu'a-t-il donc fait?

--Ce qu'il a fait? reprit Mme Rolland avec un geste d'horreur; il

s'est permis des libertés avec moi!»

La jeune lady Montbarry se détourna et mit son mouchoir sur sa

bouche pour étouffer un éclat de rire.

Mme Rolland continua, paraissant fort étrangement surprise de

l'effet que sa réponse avait produit sur Agnès.

«Et quand j'ai insisté pour des excuses, il a eu l'audace,

mademoiselle, de me répondre que la vie qu'il menait au palais

était horriblement triste et qu'il n'avait pas trouvé d'autre

moyen de s'amuser!

--Vous ne m'avez probablement pas bien comprise, dit Agnès.

Ferraris ne m'intéresse pas du tout, mais savez-vous qu'il est

marié?

--Je plains sa femme, reprit Mme Rolland.

--Naturellement elle est inquiète de lui, continua Agnès.

--Elle devrait remercier Dieu d'en être débarrassée,» interrompit

Mme Rolland.

Agnès continua.

«Je connais Mme Ferraris depuis son enfance et je désire

sincèrement lui être utile en cette circonstance. Avez-vous

remarqué quelque chose pendant que vous étiez à Venise, qui

explique la disparition si extraordinaire de son mari? Dans quels

termes, par exemple vivait-il avec son maître et sa maîtresse?

--En termes excellents avec sa maîtresse, répondit Mme Rolland, si

excellents, qu'ils en étaient tout bonnement répugnants pour une

respectable servante anglaise. Elle le poussait à lui raconter

toutes ses affaires: comment il vivait avec sa femme, s'il avait

besoin d'argent, et autres choses semblables, tout comme s'ils

étaient égaux. C'était répugnant! Cela n'a pas d'autre nom!

--Et son maître? reprit Agnès. En quels termes était Ferraris avec

lord Montbarry?

--Milord vivait constamment enfermé avec ses études et ses peines,

répondit Mme Rolland, avec une expression de respect solennel pour

la mémoire du lord. M. Ferraris recevait son argent quand il en

avait à toucher, et ne se souciait pas d'autre chose. «Si mes

moyens me le permettaient, je m'en irais aussi; mais mes moyens ne

me le permettent pas.» Ce furent les dernières paroles qu'il me

dit le matin de mon départ. Je ne lui répondis même pas. Après ce

qui s'était passé entre nous, je n'étais naturellement pas en fort

bons termes avec lui.

-Vous ne pouvez donc rien me dire d'intéressant sur cette affaire?

--Rien, répondit Mme Rolland, semblant heureuse de voir Agnès

désappointée.

--Mais il y avait encore une autre personne dans le palais, reprit

miss Lockwood, résolue de tirer l'énigme au clair, tandis qu'elle

en avait l'occasion. Il y avait le baron Rivar.»

Mme Rolland leva au ciel ses grandes mains, recouvertes de gants

noirs fanés, en signe d'horreur.

«Savez-vous bien, mademoiselle, reprit-elle, que j'ai quitté ma

place à cause de ce que j'ai vu...?»

Agnès l'arrêta.

«Je veux seulement savoir si le baron Rivar a fait quelque chose

qui puisse expliquer l'étrange conduite de Ferraris?

--Il n'a rien fait que je sache, reprit Mme Rolland. Le baron et

M. Ferraris se valaient, s'il m'est permis de le dire; en un mot,

ils étaient sans scrupules l'un et l'autre. Je suis une femme

éminemment juste et je vais vous en donner la preuve. Le jour même

où j'ai quitté le palais, j'ai entendu, en traversant un corridor,

le baron dire de sa chambre, dont la porte était entr'ouverte, à

Ferraris: «J'ai besoin de mille livres sterling. Que feriez-vous

pour mille livres, vous?» Et Ferraris répondit: «N'importe quoi,

monsieur, du moment où on ne le saurait pas.» Ce fut tout; le

baron et le domestique partirent ensuite d'un éclat de rire. Jugez

par vous-même, mademoiselle.»

Agnès réfléchit un instant. Mille livres, c'était justement la

somme qu'on avait envoyée à Mme Ferraris dans la lettre anonyme.

Ces mille livres avaient-elles un rapport quelconque avec la

conversation du baron et de Ferraris? Il était inutile de presser

davantage Mme Rolland. Elle ne pouvait donner aucun autre

renseignement de la moindre importance. On n'avait donc plus qu'à

la laisser se retirer. C'était une tentative de plus, faite

inutilement pour retrouver le courrier disparu.

Il y avait un dîner de famille le soir de ce jour-là dans la

maison, mais un seul invité, un neveu du nouveau lord Montbarry,

fils aîné de sa soeur lady Barville. Lady Montbarry ne put

résister au désir de raconter l'histoire du premier et dernier

assaut tenté sur la vertu de Mme Rolland, en imitant d'une façon

fort comique et fort exacte la voix profonde et criarde tout à la

fois de Mme Rolland.

Son mari lui demanda pourquoi cette créature phénoménale était

venue à la maison. Elle le lui dit, et annonça, bien entendu, la

prochaine visite de miss Haldane, Arthur Barville qui, depuis le

commencement du dîner était, contre son habitude, silencieux et

préoccupé, prit aussitôt part à la conversation avec des éclats

d'enthousiasme.

«Miss Haldane est la plus charmante fille de toute l'Irlande! Je

l'ai aperçue hier par-dessus le mur de son jardin, en passant à

cheval. À quelle heure vient-elle demain.

--Avant deux heures?

--Je viendrai dans le salon par hasard. Je meurs d'envie de lui

être présenté!»

Agnès se mit à rire.

«Êtes-vous donc déjà amoureux de miss Haldane?»

Arthur répondit gravement:

«Il n'y a rien de drôle à cela. J'ai passé toute ma journée le

long du mur de son jardin à l'attendre. Miss Haldane me rendra le

plus heureux ou le plus malheureux des hommes.

--Comment pouvez-vous dire une folie pareille?» C'était une folie,

sans doute. Mais qu'aurait pensé Agnès si elle avait pu se douter

que cette réponse la poussait sur le chemin de Venise?

L'hôtel hanté · 第 17 / 36 题