_Miss Agnès Lockwood à Madame Ferraris. _«J'ai promis, ma bonne
Émilie, de vous donner quelques détails sur le mariage de
M. Arthur Barville et de miss Haldane. Il a eu lieu il y a dix
jours. Mais j'ai eu tant à faire en l'absence du maître et de la
maîtresse de la maison, que je n'ai pu vous écrire qu'aujourd'hui.
» Les invitations n'ont été faites qu'aux membres de la famille du
mari et de la femme, en raison de la mauvaise santé de la tante de
miss Haldane. Du côté de la famille Montbarry, il y avait, outre
lord et lady Montbarry, sir Théodore et lady Barville,
Mme Narbury, la deuxième soeur de milord comme vous savez, Francis
et Henry Westwick. Les trois enfants et moi nous assistâmes à la
cérémonie en qualité de demoiselles d'honneur. Deux autres jeunes
filles fort gentilles, cousines de la mariée, se joignirent à
nous. Nos robes étaient blanches, avec des garnitures vertes en
honneur de l'Irlande. Le marié nous fit à toutes cadeau d'un joli
bracelet d'or. Si vous ajoutez aux personnes que je viens de
nommer les membres de la famille de Mme Carbury et les vieux
domestiques des deux maisons, à qui l'on avait permis de boire à
la santé des nouveaux mariés, à l'autre bout de la salle à manger,
vous aurez la liste complète des convives du déjeuner de noce.
» Le temps était magnifique et l'office en musique fut superbe.
Quant à la mariée, on ne saurait dire combien elle était belle et
combien elle fut charmante et candide pendant toute la cérémonie.
Nous fûmes très gais au déjeuner, et les discours ont été fort
bien tournés. C'est M. Henry Westwick qui parla le dernier et le
mieux de tous. Il termina en faisant une proposition qui va avant
peu changer complètement notre genre de vie.
«Si j'ai bonne mémoire, voici comment il s'exprima: «Nous sommes
tous d'accord, n'est-ce pas, pour regretter l'heure de la
séparation qui est proche maintenant, et nous serions tous fort
heureux de nous revoir. Pourquoi ne prendrions-nous pas un rendez-vous?
Voici l'automne, nous allons aller en vacances. Que diriez-vous,
si vous n'avez pas déjà d'autres engagements, bien entendu,
de nous retrouver avec les jeunes mariés avant la fin de leur
voyage de noce, et de recommencer le charmant déjeuner que nous
venons de faire par un festin en l'honneur de la lune de miel? Nos
jeunes amis passent par l'Allemagne et le Tyrol avant de se rendre
en Italie. Je propose que nous leur laissions un mois à rester
seuls, et que nous nous arrangions ensuite pour les retrouver dans
le nord de l'Italie, à Venise, par exemple.»
» On applaudit à cette idée, et les applaudissements se changèrent
en éclats de rire, grâce... à qui?... à ma chère vieille nourrice.
Au moment où M. Westwick prononça le nom de Venise, elle se leva
soudain à la table des domestiques, à l'autre bout de la pièce, et
cria de toutes ses forces: «Descendez à notre hôtel, mesdames et
messieurs! Nous touchons déjà six pour cent de notre argent; et si
vous voulez louer toutes les chambres libres et demander tout ce
qu'il y a de meilleur, ce sera dix pour cent dans nos poches en
moins de temps que rien. Demandez plutôt à M. Henry!»
» Ainsi mis en cause, M. Westwick ne put faire autrement que de
nous avouer qu'il était actionnaire d'une compagnie qui venait de
se former pour exploiter un hôtel à Venise, et qu'il y avait aussi
intéressé la nourrice, pour une petite somme, je pense.
» Aussitôt chacun voulut porter le même toast et l'on but: Au
succès de l'hôtel de la nourrice, et à une hausse rapide du
dividende!
» Peu à peu on en revint à la question plus importante du rendez-vous
projeté à Venise; les difficultés commencèrent alors: bien
entendu, plusieurs personnes avaient déjà accepté des invitations
pour l'automne.
» De la famille de Mme Carbury, deux parents seuls purent
s'engager à venir. De notre côté, nous étions plus libres. M,
Henry Westwick devait aller à Venise avant nous tous pour assister
à l'inauguration du nouvel hôtel. Mme Narbury et M. Francis
Westwick s'offrirent à l'accompagner; et après quelque hésitation,
lord et lady Montbarry s'arrêtèrent à un autre arrangement. Lord
Montbarry ne pouvait pas facilement prendre le temps d'aller
jusqu'à Venise, mais lui et sa femme consentirent à suivre
Mme Narbury et M. Francis jusqu'à Paris. Il y a cinq jours déjà
qu'ils sont partis avec leurs compagnons de voyage, laissant ici à
ma garde leurs trois petits enfants. Ils ont supplié bien fort,
les pauvres chérubins, pour partir avec papa et maman. Mais on a
pensé qu'il valait mieux ne pas interrompre les progrès de leurs
études et ne pas les exposer, surtout les deux plus jeunes, aux
fatigues du voyage.
» J'ai reçu ce matin de Cologne une lettre charmante de la mariée.
Vous ne pouvez vous figurer comme elle avoue gentiment et sans
détour qu'elle est heureuse. Il y a des personnes, comme on dit en
Irlande, nées sous une bonne étoile, et je crois qu'Arthur
Barville est de celles-là.
» La prochaine fois que vous m'écrirez, j'espère que vous serez en
meilleure santé et plus calme, et que votre emploi continuera à
vous plaire. Croyez-moi votre sincère amie.
» A. L.»
Agnès venait de terminer et de cacheter sa lettre quand l'aînée de
ses petites élèves entra dans la chambre annonçant que le
domestique de lord Montbarry venait d'arriver de Paris! Craignant
quelque malheur, elle sortit à la hâte.
Le domestique comprit qu'il l'avait effrayée.
«Il n'y a aucune mauvaise nouvelle, mademoiselle, sa hâta-t-il
de dire. Milord et milady sont fort bien à Paris. Ils désirent
seulement que vous et les jeunes demoiselles vous veniez les
retrouver.»
En même temps il tendait à Agnès une lettre de lady Montbarry.
«Ma chère Agnès,
» Je suis si heureuse de la vie que je mène ici,--il y a six
ans, ne l'oubliez pas, que je n'ai voyagé--que j'ai fait tous mes
efforts pour persuader à lord Montbarry d'aller à Venise. Et, ce
qui est bien plus important, j'en suis arrivée à mes fins! Il est
maintenant dans sa chambre en train d'écrire les lettres d'excuses
aux personnes dont il avait accepté des invitations. Je vous
souhaite, ma chère, d'avoir un aussi bon mari, quand le moment
viendra! En attendant, la seule chose qui me manque pour être tout
à fait heureuse, c'est de vous avoir ici avec mes bébés. Bien
qu'il ne le dise pas aussi franchement, Montbarry est tout aussi
malheureux que moi sans eux. Vous n'aurez aucun ennui. Louis vous
remettra ces quelques lignes écrites à la hâte, et prendra soin de
vous pendant le voyage jusqu'à Paris. Embrassez les enfants pour
moi mille et mille fois et ne vous occupez pas de leur éducation
pour le moment! Faites vos malles immédiatement, ma chérie, et je
ne vous en aimerai que mieux.
» Votre amie affectionnée,
» ADELA MONTBARRY.»
Toute troublée, Agnès replia la lettre, et pour se remettre, se
réfugia quelques minutes seule dans sa chambre.
Le premier moment de surprise passé, en rentrant en possession
d'elle-même, à l'idée d'aller à Venise, elle se souvint des
derniers mots prononcés chez elle par la veuve de Montbarry:
«_Nom nous reverrons, ici en Angleterre, ou là-bas à Venise, où
mon mari est mort, et nous nous reverrons pour la dernière fois.»_
C'était une coïncidence extraordinaire pour le moins, que la
marche des événements dût conduire ainsi, fatalement, Agnès à
Venise, surtout après ces paroles!
Cette femme aux grands yeux noirs, cette Cassandre, était-elle
toujours en Amérique? Ou bien la marche des événements l'avait
elle ramenée, elle aussi, fatalement, à Venise? Agnès se leva
honteuse d'avoir songé à tout cela, honteuse de s'être posé de
pareilles questions.
Elle sonna et envoya chercher les petites filles pour leur
annoncer qu'on allait rejoindre papa et maman. La joie bruyante
des enfants, la préoccupation des préparatifs d'un voyage décidé à
la hâte chassa de son esprit, comme elles le méritait, toutes ces
absurdes pensées qu'elles avait eues, Agnès se mit à la besogne
avec cette ardeur fébrile dont les femmes seules sont capables
quand elles font quelque chose qui leur plait. Le même tour, les
voyageurs arrivèrent à Dublin à temps pour prendre le bateau
d'Angleterre. Deux jours plus tard, ils avaient rejoint lord et
lady Montbarry à Paris.