De tous côtés, une inexprimable confusion: les meubles dispersés, les

fauteuils renversés, les tentures arrachées et déchirées.

Sur la table, dressée au milieu de la pièce, le désordre était

incroyable et plus éloquent encore.

Les cristaux précieux, les porcelaines, les pièces de vermeil, tout

était renversé pêle-mêle, les candélabres, chargés de bougies, avaient

été jetés bas; quelques bougies brûlaient encore: l'une d'elles avait

mis le feu à la nappe, qui se consumait lentement.

A terre, mille débris divers, de porcelaines mises en pièces, de

bouteilles brisées...

Tandis qu'Olivier, le front mouillé de terreur et d'anxiété, considérait

ce spectacle étrange, il entendit un bruit de pas précipités. Il entra

dans la salle pour laisser le passage libre. Un valet parut, qui courut

à lui.

--Monsieur, lui dit cet homme, sur votre vie, hâtez-vous, venez...

--Comment, moi!... Savez-vous à qui vous parlez?...

--Quoi!... vous n'êtes pas le chirurgien?

Olivier secoua négativement la tête...

--Eh! que ne le disiez-vous tout de suite! s'écria le domestique, et il

disparut en courant.

Les derniers mots que put entendre le jeune homme furent ceux-ci: «Il

sera trop tard.»

Le désespoir de l'infortuné était alors à son comble, mais l'excès même

de sa douleur lui rendit quelques forces et un peu de courage.

--Allons, se dit-il, mon sort est décidé maintenant, elle est morte.

Morte, et c'est mon amour qui l'aura tuée. Moi aussi, je puis dire

comme ce laquais, trop tard! trop tard! mais, au moins, je veux la

revoir une dernière fois.

Je veux encore coller ma lèvre contre sa main raidie par le trépas. Sans

doute ses parents, en me voyant paraître, me demanderont qui je suis, de

quel droit je viens troubler leur douleur, mêler mes larmes à leurs

larmes, peut-être ils voudront me faire chasser...

Cette pensée le fit hésiter un instant.

--Mais non, reprit-il, après une douloureuse réflexion, il faut que je

la voie encore.

--Qu'ai-je à craindre d'ailleurs? Est-ce que la vie m'est quelque chose!

Oui, je veux m'agenouiller près d'elle, lui dire un dernier adieu et

mourir aussi... Et malheur à qui viendrait m'arrêter!...

Et saisissant un couteau de table, il s'avança vers la porte qui donnait

dans les appartements intérieurs, lentement, automatiquement, tout d'une

pièce, comme un cadavre.

Il était terrible à voir ainsi, mais tels étaient la préoccupation et le

désordre de tous en ce moment, que trois ou quatre laquais qui passèrent

en courant près de lui ne le remarquèrent même pas.

Cependant il avançait toujours, mais à mesure qu'il traversait les

nombreuses pièces qui s'ouvraient les unes sur les autres, il lui

semblait que ce morne silence qui l'épouvantait tant était enfin

troublé.

Il entendait maintenant distinctement des voix confuses, puis des

gémissements, et, dominant ce sourd murmure, quelques sanglots

déchirants.

Le même domestique qui l'avait interrogé quelques minutes avant dans

l'antichambre reparut, il était suivi de gens qu'Olivier reconnut pour

des médecins.

Il allait s'élancer sur leurs pas, lorsque la lourde tapisserie de la

porte se souleva de nouveau, et dans l'encadrement apparut celle qu'il

croyait morte.

Oui, c'était bien Henriette, pâle, échevelée, les habits en désordre,

mais c'était elle, elle vivait!...

Il voulut s'élancer vers elle, tomber à ses genoux, mais ses forces le

trahirent. C'était plus d'émotions qu'il n'en pouvait supporter.

Il chancela, tourna deux fois sur lui-même comme un homme frappé d'une

balle au cœur, sa main inerte lâcha le couteau dont il s'était

emparé, ses bras battirent l'air, un gémissement douloureux souleva sa

poitrine, et, inanimé, il tomba sur le parquet, presque aux pieds

d'Henriette.

Mais bientôt la douce pression d'une main qui serrait la sienne, une

tiède haleine qui effleurait ses lèvres le rappelèrent à la vie.

Il ouvrit les yeux.

N'était-ce pas une divine, mais décevante illusion, un de ces adorables

mensonges qui parfois bercent le désespoir?... Il se le demanda.

Henriette était là, près de lui, agenouillée, penchée sur son visage.

D'une main, elle soutenait la tête de son amant; de l'autre, elle

interrogeait ce cœur qui ne battait que pour elle.

Après tant d'angoisses poignantes, de si épouvantables commotions, ce

fut pour Olivier un instant délicieux. Il aurait pu parler, il ne le

voulut pas.

Une parole pouvait faire envoler le rêve, et si ce n'était pas un songe,

faire cesser cette scène si douce à son cœur.

Il referma les yeux, bénissant Dieu et lui demandant de prolonger cette

extase.

Mais, tandis qu'un sentiment intime de bonheur infini, de ravissement

céleste, rafraîchissait son âme, il sentit sur son front tomber de

grosses larmes, larmes brûlantes et silencieuses, larmes de désespoir.

Il se souleva à demi et, portant à ses lèvres la main d'Henriette:

--Pardonne, ô mon amie, murmura-t-il, pardonne à l'égoïsme de mon amour.

Hélas! je te croyais à tout jamais perdue pour moi; et rassuré

maintenant sur ta vie, je m'oublie dans mon bonheur, sans songer à te

demander quel chagrin cruel fait couler tes larmes...

La jeune fille se releva à ces paroles, et, cachant son visage entre ses

mains:

--Olivier, mon ami, mon frère, s'écria-t-elle, je suis bien malheureuse,

oh! bien malheureuse!

Puis sa voix s'éteignit dans les sanglots.

Saisi d'une douleur nouvelle, Olivier était debout déjà.

--N'ai-je donc pas le droit, dit-il, de partager ta douleur! Parle,

réponds-moi, qu'est-il arrivé?

--Oh! mon père!... mon pauvre père!... Olivier, me voici seule au

monde!...

Et, abîmée dans sa douleur, oubliant tout, s'oubliant elle-même, elle

laissa tomber sa tête si belle sur la tête de son amant.

Tandis qu'elle sanglotait éperdue, Olivier s'adressait les plus

sanglants reproches.

Cette douleur de celle qu'il aimait, il la partageait certes; elle

remuait en lui toutes les fibres de la sensibilité, et cependant, malgré

lui, il se sentait inondé de joie.

Il l'avait crue morte, cette femme adorée, il la retrouvait; pour la

première fois il pouvait appuyer ses lèvres sur ces beaux cheveux

blonds, plus fins que les fils de la vierge; n'était-ce pas à égarer la

raison?

Aussi, il n'osait pas parler, il craignait que sa voix ne le trahît.

Il se tenait debout, immobile, n'osant faire un mouvement, lorsque tout

à coup Henriette le repoussa avec violence:

--Malheureuse que je suis! s'écria-t-elle, là, à deux pas de nous, mon

père est sur son lit de mort, et moi, impie, je m'abandonne au bonheur

de pleurer entre les bras de celui que j'aime!... Fuyez, Olivier, fuyez

cette maison; nos amours ont été une faute, votre présence en cette

maison est presque un crime.

Une exaltation sombre éclatait dans ses yeux, son maintien, son geste

annonçaient l'égarement. Olivier fut épouvanté.

--Vous me repoussez, dit-il, vous me chassez... Henriette!... Je suis

bien malheureux, vous ne m'aimez plus...

--Ne plus vous aimer, reprit-elle d'un ton plus calme, est-ce donc en

mon pouvoir, lors même que je le voudrais? Mais ces mots prononcés ici,

à côté du lit de mort, ne sont-ils pas une impiété?...

Pauvre père!... Et moi qui voulais te quitter. Oh! cette idée me suit

comme un remords.

Que serait-ce donc, s'il eût été frappé au lendemain de ma fuite et si

j'en étais réduite à me dire: J'ai été une des causes de sa mort...

Olivier essaya de balbutier quelques paroles.

--Eloignez-vous, mon ami, je vous en conjure, continua Henriette. Et ne

cherchez plus à me revoir. Votre cœur souffrira, mais songez que je

serai aussi malheureuse que vous.

Le coup terrible qui me frappe me dessille les yeux et me montre la

profondeur de l'abîme où nous courions ensemble; si je dois être unie à

vous, Olivier, ce ne sera que du consentement de ma mère. Peut-être

entendra-t-elle ma voix, lorsque je lui dirai que pour elle vous seriez

un bon fils; mais, quoi qu'elle décide, je lui obéirai. Séparons-nous

donc, mon ami, mon frère... Sachons espérer et nous résigner.

Alors elle tendit son front à son amant; Olivier, fou de douleur, y

déposa un chaste baiser.

--Adieu, frère, dit-elle encore.

Puis il la vit s'éloigner avant d'avoir pu trouver une parole pour la

conjurer de revenir sur sa résolution.

Décidé à lui obéir, pourtant, il songea à quitter cette maison dont un

effroyable malheur lui avait ouvert les portes; mais il ne voulut pas

s'éloigner, pour toujours peut-être, sans savoir au moins quelques

détails du coup qui venait de l'atteindre si cruellement en frappant son

amie.

Il résolut, en conséquence, d'attendre dans une des antichambres

quelques laquais; mais il voulut avant aller remercier le chevalier de

Tancarvel, le rassurer et lui rendre la liberté.

Il le trouva fidèlement debout au même endroit.

--Merci, mon ami, lui dit-il, de votre aide loyale; mais si je suis bien

désespéré, au moins je suis rassuré sur les jours de celle que j'aime

plus que ma vie.

--Oui, je sais, répondit le chevalier, ce pauvre Hanyvel!...

--Quoi! vous savez...

--Je puis même vous donner les moindres détails de cette catastrophe.

--Oh! je vous en prie.

--Ce ne sera pas long, mais je ne vois rien qui vous retienne ici.

--Je ne voulais que connaître les circonstances de ce fatal événement,

et je comptais interroger un laquais.

--Grâce à moi, ce sera inutile; permettez-moi donc de vous reconduire

jusqu'à votre logis.

Olivier fit un signe d'assentiment, son ami passa son bras sous le sien,

et tous deux s'éloignèrent.

--Donc, reprit tout en marchant le chevalier de Tancarvel,

imaginez-vous, cher ami, que jamais on ne vit rien de plus subit.

Le malheureux Hanyvel donnait aujourd'hui même un grand repas; plus de

trente convives étaient assis à la table, on venait de servir le

dessert, tout le monde était d'une gaieté folle.

Tout à coup, après une santé au gendre futur de sa fille, Hanyvel porte

son verre à sa bouche, y trempe à peine les lèvres et tombe...

--Il était mort?

--C'est-à-dire foudroyé. Quelque coup de sang, j'imagine; il était fort

replet, ce pauvre financier. Ce que c'est que de nous pourtant! conclut

philosophiquement le chevalier.

--Ce que vous me dites là, je l'avais deviné. Mais les convives, les

invités?

--Enfin, mon cher, chacun, vous le comprenez, a tiré de son côté, les

hommes épouvantés, les femmes poussant des cris. Tout le monde a perdu

la tête, si bien que lorsqu'un chirurgien a pu être appelé il n'est

arrivé que pour constater la mort.

--J'ai cependant vu entrer des médecins.

--Inutile empressement des médecins. Puis, vous le savez, on conserve

toujours quelque espérance; il est de ces malheurs qu'on se refuse à

croire; c'est ce que me disait la marquise.

--Quelle marquise? demanda Olivier surpris.

--Eh! la dame qui vous prit le bras dans l'escalier. Elle était au

nombre des convives. Pauvre femme, toute cette scène l'avait si

terriblement bouleversée qu'elle n'a pu s'enfuir avec les autres; il lui

a fallu plus d'une heure avant de se remettre assez pour pouvoir faire

un pas.

--C'est d'elle alors que vous tenez tous ces détails?

--Parfaitement.

--Comment, c'est à vous, un inconnu...

--Mais, mon cher, je ne suis pas un inconnu pour elle; je l'ai

rencontrée fort souvent chez madame de Sarremont, ma sœur; son mari

même est fort de mes amis.

C'est une femme vraiment charmante, douce, spirituelle, et qui n'a qu'un

tort, à mon avis; elle est un peu dévote et écoute trop son directeur.

Vous ne la connaissez donc pas?

--Je l'ai vue ce soir pour la première fois, hélas! en de telles

circonstances, que je ne l'oublierai de ma vie. Mais, dites-moi, mon

ami, quelle est cette dame?

--Elle s'appelle madame la marquise de Brinvilliers.

X

UN JOUR DE BONHEUR

Rentré chez lui, Olivier eut toutes les peines du monde à renvoyer son

compagnon; M. de Tancarvel voulait s'installer près de lui.

--Vous me paraissez trop affligé, lui répondit l'insoucieux officier,

pour que je songe même à m'éloigner; la solitude, voyez-vous, est

mauvaise conseillère, la douleur est une maladie qui a son remède comme

toutes les autres.

Laissez-moi être votre médecin. A quoi bon rester seul ici, à attiser

votre infortune. Ferez-vous que ce qui est ne soit pas?

Olivier gardait toujours un obstiné silence.

--Allons, continua le chevalier, prenez mon bras et sortons ensemble. Il

y a de bons vins encore à Paris; allons souper; le vin est le baume

souverain de toutes les blessures du cœur, croyez-moi.

Si le bon Dieu a fait pousser la vigne, c'est qu'il savait que les

hommes auraient souvent des soucis à noyer.

--De grâce! chevalier, n'insistez pas, j'ai besoin d'être seul.

--Soit, vous le voulez, je vais partir; mais avant, raisonnons un peu.

Vous vous affligez de quoi? De la mort d'Hanyvel, que vous ne connaissez

pas. Il y a deux heures vous ne songiez qu'à lui enlever sa fille. Que

vous était-il?...

--Ah! c'était le père d'Henriette, et pour vous dire vrai, là n'est pas

ma douleur. Mais Henriette m'a repoussé, elle ne veut plus me permettre

de la voir.

--N'est-ce que cela, cher ami, séchez vos pleurs; avant qu'il soit huit

jours, vous serez rappelé...

Serrant alors la main de son ami, le chevalier sortit en promettant de

revenir bientôt chercher de ses nouvelles.

--C'est un excellent compagnon, cet Olivier, se disait-il à part lui en

descendant l'escalier, mais sentimental en diable! Cœur chaud, mais

tête faible, brr... il m'a véritablement affligé.

A voir couler ses larmes, je sentais mon cœur se fendre; il eût

attendri un rocher, comme dit M. Quinault.

Seul enfin, libre de se livrer sans témoin aux mille sentiments qui

l'agitaient, Olivier put envisager de sang-froid sa situation.

De lui-même il en arriva bien vite à se rendre aux raisons invoquées

quelques heures avant par M. de Tancarvel.

En réalité, loin de lui être fatale, la mort du financier pouvait lever

bien des obstacles et aplanir la route de son bonheur. Remis de la

terrible angoisse à laquelle il avait failli succomber, il dut bien

s'avouer qu'il ne ressentait pas de cette mort autant de douleur qu'il

en avait laissé paraître devant son ami.

Là n'étaient plus son inquiétude et son chagrin.

Restait le serment fait par Henriette de ne le plus revoir qu'avec

l'autorisation de sa mère, restait ce serment d'obéissance aveugle, ce

vœu filial de briser son cœur à elle-même plutôt que de causer à

sa mère le moindre déplaisir.

A la réflexion, cependant, ces promesses l'inquiétèrent moins. Il se

sentait prêt à devenir mille fois parjure pour un seul regard de celle

qu'il aimait.

Henriette aurait-elle moins d'amour et plus de courage? Il ne le croyait

pas. Il espéra donc que bientôt, grâce à sa prière, elle violerait un

serment arraché par une cruelle douleur.

Il prit la résolution de s'en remettre au temps, ce maître souverain des

destinées humaines, et de ne pas chercher, au moins pour le présent, à

revoir sa maîtresse.

Sa vie reprit alors son cours accoutumé.

Comme autrefois, il s'absorba dans ses travaux, heureux d'y trouver à la

fois l'oubli et la certitude d'acquérir quelques titres non à l'amour,

mais à la main de la jeune fille.

Aux heures de loisir il parlait d'elle. A qui eût-il pu songer? Il avait

constitué Cosimo son confident ordinaire; et le digne serviteur écoutait

sans sourciller les intarissables divagations de son jeune maître.

Pour Olivier, Cosimo était un autre lui-même; il avait avec lui cette

franchise de l'homme qui, dans la solitude et la réflexion, interroge sa

conscience.

Écho fidèle des doutes, des pensées, des espérances du jeune homme, le

vieillard répondait toujours comme il souhaitait qu'il répondît. Le

pauvre amoureux était calme, sinon heureux.

Ainsi des jours, des semaines, des mois s'écoulèrent sans qu'Olivier

reçût la moindre nouvelle d'Henriette, sans que par le moindre signe

elle se fût manifestée à lui. Il chercha à la revoir, en vain. Comme

jadis, sous le porche de l'église, souvent il alla l'attendre, et elle

ne vint pas.

Et cependant elle était là, à deux pas de lui, le jardin seul le

séparait d'elle, de sa fenêtre il pouvait voir les fenêtres de sa

bien-aimée; car l'hiver était venu, et les feuilles qui lui dérobaient

la vue de la maison étaient tombées.

Il lui eût été facile de pénétrer dans le jardin, mais il n'osait

désobéir aux ordres de celle qui avait toute puissance sur son cœur.

Avec le temps, le doute, le doute affreux, déchirant, pénétra dans son

âme.

--Si elle ne m'aimait plus! se disait-il.

En cette extrémité, il se décida à écrire à Henriette; d'un mot ne

pouvait-elle pas faire cesser toutes ses incertitudes! Elle lui

répondit:

«Mon ami, disait-elle dans un billet bien court, hélas! ne plus

vous voir est une cruelle, mais juste punition de ma faiblesse

passée, de la faute que nous avons failli commettre. Vous êtes

malheureux, dites-vous; croyez-vous donc, Olivier, que le bonheur

soit pour moi, loin de vous? Au nom de votre amour, du mien, ne

manquez pas de courage. Le jour qui doit nous réunir n'est

peut-être pas éloigné.»

Cette lettre fut pour Olivier comme une rosée céleste qui lui rendait la

vie. Mille et mille fois il baisa ces caractères chéris, tracés par une

main adorée. Il ne comprenait pas comment il avait pu douter d'elle, il

se le reprochait comme un crime.

--Oh! avec une lettre pareille, se disait-il, n'attendrais-je pas avec

patience durant toute l'éternité?

Cette éternité, heureusement, ne fut pas de longue durée.

Moins de huit jours après l'envoi de cette lettre, messagère de bonheur

et d'espoir, un valet en grand deuil parut chez Olivier.

Il était envoyé par la veuve de messire Hanyvel et venait prier le jeune

homme de vouloir bien passer à l'hôtel le jour même.

Presque sur les pas du laquais, Olivier voulait s'élancer.

--Elle m'attend! s'écria-t-il, perdre une minute, retarder mon bonheur,

serait un crime, une folie!

Cosimo le retint.

--Songez, monsieur, que cet empressement, qui charmerait sans doute

mademoiselle Henriette, pourrait être mal interprété par sa mère.

--Tu crois, mon vieil ami?

--J'en suis certain, monsieur, la fille unique d'un financier si riche

doit avoir une dot énorme, et pour le moment votre fortune n'est pas

tout à fait en rapport avec la sienne.

Dans votre amour si profond et si pur, qui vous dit que les malveillants

et les envieux ne voudront pas voir ambition et avidité? Car maintenant

vous allez être introduit dans la maison, et tous ceux qui y allaient

avant vous vont devenir jaloux, et feront leurs efforts pour renverser

vos espérances et vous faire évincer s'il est possible.

Cette idée consterna Olivier.

Dans la naïveté de son cœur, dans son ignorance profonde du monde,

jamais il n'avait entrevu la possibilité d'un soupçon sur son amour. Les

paroles de Cosimo ouvrirent devant ses yeux comme un monde nouveau. Un

instant il hésita, mais il était trop véritablement épris pour

s'arrêter longtemps à ces considérations odieuses.

--Eh! qu'importe ce que dira le monde! s'écria-t-il, si sa mère

m'accorde sa main, je refuserai sa dot; mon travail, sans compter les

bienfaits du marquis, mon second père, suffiront largement à nos

modestes désirs.

Oui, je refuserai tout, et ainsi on ne m'accusera pas de l'avoir aimée

seulement à cause de sa fortune.

Alors, sans plus écouter les représentations de Cosimo, après avoir

donné un coup d'œil à sa toilette, il sortit, et, quelques minutes

plus tard, un laquais l'introduisait dans un des splendides salons de

l'hôtel Hanyvel.

Près du foyer, à demi couchée sur une chaise longue, était la veuve du

riche financier.

Olivier se souvenait de l'avoir entrevue quelques mois auparavant; c'est

à peine s'il la reconnut, tant la douleur avait changé ses traits. Ses

cheveux avaient blanchi, ses joues s'étaient creusées, ses yeux rouges

et gonflés disaient les larmes de ses nuits.

Henriette, plus belle, plus ravissante que jamais sous les vêtements de

deuil de l'orpheline, était assise sur un petit tabouret aux pieds de

sa mère.

Lorsque le laquais annonça le jeune homme, les deux femmes se levèrent,

le saluant gracieusement comme un hôte attendu.

Madame Hanyvel lui montra silencieusement du doigt un fauteuil que

venait d'avancer un laquais, tandis qu'Henriette s'approchait d'une

fenêtre et feignait de regarder très attentivement dans le jardin, sans

doute pour cacher la rougeur qui empourprait son visage.

Les prévisions de Cosimo ne se réalisaient pas.

Non seulement Olivier s'aperçut que son empressement ne déplaisait pas,

mais encore il comprit, au triste sourire qui plissa la lèvre de madame

Hanyvel, qu'on y avait compté.

Cette conviction lui rendit quelque peu d'assurance, il en avait besoin.

Jamais encore il ne s'était trouvé dans une circonstance aussi

solennelle; le bonheur de sa vie se jouait, il le comprenait, et, malgré

cela, ou plutôt à cause de cela, telle était son émotion qu'il se

sentait incapable de prononcer une seule parole.

Il s'était assis, cependant, rouge et confus sous le regard de madame

Hanyvel, qui interrogeait sa physionomie et semblait vouloir lire au

plus profond de son cœur.

Le silence se prolongeait et l'embarras d'Olivier croissait d'autant,

lorsque enfin, madame Hanyvel, satisfaite sans doute de son examen et

prenant en pitié la timidité du pauvre amant, lui vint en aide la

première.

--Une chose bien grave, monsieur, dit-elle, m'a fait désirer votre

présence; une chose bien grave pour une mère, le bonheur de ma fille...

Olivier voulut répondre; la parole expira sur ses lèvres; l'attention

d'Henriette pour ce qui se passa dans le jardin redoubla; un triste

sourire éclaira un instant le visage de la vieille dame.

--Mon Henriette, continua-t-elle, s'est enfin souvenue de moi. Après le

terrible malheur qui vient de nous frapper et dont je ne me relèverai

jamais, elle a compris qu'une mère est la meilleure amie qu'ait en ce

monde une jeune fille; elle m'a tout confié...

Olivier s'attendait à quelques reproches; cette triste résignation le

surprit douloureusement; la douleur de cette femme si à plaindre, sa

douceur, son intelligence le touchèrent profondément, un sanglot remua

sa poitrine, des larmes jaillirent de ses yeux.

--Pauvres enfants! continua madame Hanyvel, ah! vous avez failli

commettre une faute qui eût pesée sur toute votre existence...

--Ma mère, ma bonne mère! murmura Henriette qui s'était rapprochée.

--Oui, ma fille, une faute terrible, l'enfant rebelle paie tôt ou tard

sa rébellion. Ton père croyait assurer ton bonheur lorsqu'il te

choisissait un époux. Tu refusais celui qu'il voulait te donner, mais tu

manquais de courage, et lorsque ton père le disait: celui-ci te rendra

heureuse, pourquoi, au lieu de résister, ne lui disais-tu pas ces

simples paroles qui eussent touché son cœur comme elles ont touché le

mien; j'en aime un autre!

Rougissante et confuse, Henriette cacha sa tête si charmante dans le

sein de sa mère; madame Hanyvel essuya les larmes que lui arrachait le

souvenir des jours plus heureux; puis, continuant à s'adresser à

Olivier:

--Je crois ma fille, monsieur, lorsqu'elle m'assure que vous êtes digne

d'elle. Je le crois, parce que s'il en était autrement, votre

physionomie, vos regards seraient d'abominables mensonges. Mais avant de

prendre aucune décision, avant même de me demander si je dois mettre

entre vos mains mon plus précieux, ou plutôt mon seul trésor, il est un

aveu que ma loyauté m'oblige à vous faire aujourd'hui même.

Olivier s'inclina en signe d'assentiment.

--Peut-être, dit lentement la mère d'Henriette, en regardant Olivier

finement, comme si elle eût voulu chercher sa pensée dans les replis les

plus profonds de sa conscience, peut-être ce que je vais vous dire

changera-t-il vos intentions.

Il est possible qu'après m'avoir entendue vous découvriez que votre

amour pour ma fille est moins grand que vous le pensez vous-même.

--La mort seule, croyez-le... commença Olivier.

--Eh bien! monsieur, sachez-le, ma fille et moi sommes complètement

ruinées.

--Ruinées! exclama Olivier en se dressant comme mû par un ressort,

ruinées...

Et ses yeux allaient d'Henriette à madame Hanyvel, comme si, se refusant

à croire ce qu'il venait d'entendre, il eût besoin d'une confirmation.

--Oui, monsieur, ruinées.

--Nous sommes pauvres comme les plus pauvres, ajouta Henriette.

Les amours d'une empoisonneuse · 第 10 / 14 段