--Je ne suis qu'une femme, Olivier, c'est à vous de voir, d'aviser. Quoi

que vous décidiez, je vous obéirai sans hésitation, dussé-je être perdue

après. Doutez-vous encore de mon amour? Mais adieu, mon absence pourrait

être remarquée; adieu... et à demain....

Et elle s'éloigna, laissant Olivier foudroyé.

--Voir, aviser, se disait-il, quel parti prendre? Aviser à quoi? Que

puis-je, moi, faible, isolé, sans amis?...

Dans ces perplexités, il résolut de consulter Cosimo. Après lui avoir

fait jurer un secret absolu, il lui raconta l'histoire de ses amours.

Le vieux domestique sourit; depuis très longtemps il savait aussi bien

que son jeune maître ce grand secret que lui arrachait la douleur.

--Et maintenant, fit Olivier en terminant, que me conseilles-tu de

faire?

--Par ma foi, monsieur, la chose ne demande pas grande réflexion.

--Comment cela?

--Nous avons de l'or ici, n'est-il pas vrai? une somme assez forte, à ce

point que souvent la peur des voleurs me prend. Eh bien, envoyez le

vieux Cosimo vous acheter une bonne voiture; mettez de l'or dans vos

poches, des pistolets dans vos fontes, une bonne lame dans votre

fourreau, et....

--L'enlever!...

--Vous l'avez dit, monsieur.

--Et après?...

--Comment, après? Ah! j'en ai beaucoup vu des enlèvements, mais je n'ai

jamais vu les amoureux embarrassés après; avant, je ne dis pas.

--Mais où la conduire?

--Le monde est grand, monsieur.

--Non! s'écria Olivier avec violence, non! tu me conseilles une méchante

action. Jamais je ne saurais me résoudre à perdre d'honneur celle que

j'aime; jamais!...

--Alors, monsieur, laissez-la épouser l'autre.

--Tais-toi, malheureux! vociféra Olivier furieux, tais-toi!

Et il courut chez messire de Mondeluit, pensant y trouver un bon

conseil.

Le magistrat travaillait dans son cabinet lorsque se présenta le jeune

homme.

--Je viens vous prier, mon maître, lui dit-il d'un ton solennel, de

bien vouloir m'entendre et me prêter votre assistance; il s'agit d'un

acte qui doit influer sur ma vie entière, et je me reprocherais d'avoir

pris une détermination sans vous consulter.

M. de Mondeluit parut extrêmement surpris de ce solennel exorde; il

repoussa vivement les papiers amoncelés devant lui et, attirant un

fauteuil au coin de sa cheminée:

--Parlez, dit-il, je vous écoute.

Le malheureux amant recommença le récit de ses amours et de ses

malheurs.

Mais, à mesure qu'il parlait, le front de son auditeur se faisait froid

et sévère; par instant même, il haussait les épaules.

C'est qu'en effet le digne magistrat ne comprenait rien à ce qu'il

entendait. C'était assurément le meilleur et le plus honnête des hommes,

mais le mot amour avait toujours été pour lui vide de sens.

Même, il n'était pas fort éloigné de croire que tous les sentiments dont

il avait entendu parler quelquefois étaient une pure invention des

poètes.

Lorsqu'il avait eu vingt-cinq ans, son père, qui avait quatorze bonnes

mille livres de rentes, lui avait présenté la fille d'un de ses

collègues, qui possédait, de son côté, dix-huit mille livres de revenus.

La jeune fille n'était ni laide ni jolie: elle passait pour une

excellente femme de ménage; le jeune homme jouissait d'une excellente

réputation; les préliminaires ne furent pas longs.

On leur mit la main dans la main, on les conduisit à l'église, et ils

furent mari et femme. Le soir, il y eut grand dîner, et voilà...

De ce premier jour de noce le souvenir qui était resté le plus présent à

l'esprit de M. de Mondeluit était celui de ses souliers.

Qu'y faire? Il avait mis ce jour-là de magnifiques escarpins à boucles

d'or tout flambant neufs, et ils lui meurtrirent horriblement les pieds

toute la journée.

Aussi, avec quelle impatience il attendit le soir pour retirer les

chaussures maudites!...

Depuis, il avait aimé sa femme fidèlement, loyalement; il en avait eu

deux enfants, une fille et un garçon, et il ne pensait pas que personne

pût aimer autrement que lui.

L'histoire que lui racontait son secrétaire lui semblait donc la plus

invraisemblable, la plus folle, la plus grotesque du monde. A part soi

il pensa que le jeune homme avait l'esprit légèrement détraqué. Autant

eût valu essayer lui faire traduire le Koran.

Lorsque Olivier eut fini:

--Mon cher enfant, dit-il, avez-vous fait bien attention aux conclusions

du procès que je vous confiai hier soir?

--Mais, monsieur, dit Olivier, de grâce, donnez-moi votre avis...

--Je pense que ces conclusions sont d'autant plus remarquables...

--Oh! monsieur! pouvez-vous vous jouer ainsi de mon malheur!....

--Quoi! mon enfant, quel malheur!

--Mais celle que j'aime, monsieur, mademoiselle Hanyvel.

--Eh bien?

--A quoi me déterminer?

--Mais, dit sévèrement le magistrat, à l'engager à épouser celui que son

père lui a choisi pour elle: je ne pense pas que vous avez des

prétentions à sa main?

--Pourtant, monsieur...

--En auriez-vous, par hasard? Alors allez trouver messire Hanyvel de

Saint-Laurent et faites votre demande. Il vous mettra à la porte,

j'imagine, et raison il aura. Qu'en pensez-vous?...

--Mais je l'aime, monsieur! s'écria le pauvre Olivier; je l'aime à en

mourir, et, à tout prix...

--Prenez-y garde, continua le magistrat en élevant la voix, ne vous

mettez pas la cervelle à l'envers et ne faites pas d'imprudence; il me

serait pénible, ajouta-t-il, d'être réduit à aller vous rendre visite en

prison.

Ce chemin-là ne conduit pas au parlement. Et maintenant, adieu; j'ai à

travailler, et vous m'avez l'air trop mal disposé pour être en état de

m'aider. Surtout, n'oubliez pas les conclusions.

Olivier sortit désespéré. Il songeait à adopter le parti proposé par

Cosimo, lorsqu'il se souvint d'un jeune lieutenant aux gardes, le

chevalier de Tancarvel, avec lequel il avait fait, dans le temps, plus

d'une partie de paume, et dont il aimait le caractère.

--Celui-là, au moins, pensait-il, ne se moquera pas de moi comme ce

mécréant de conseiller.

Il se dirigeait donc vers le Louvre, pour savoir, des soldats de garde,

l'adresse de son ami, lorsqu'il eut le bonheur de le rencontrer devant

Saint-Germain-l'Auxerrois.

Le chevalier, qui l'avait aperçu le premier, courut vers lui, les bras

ouverts:

--Eh! palsambleu, cher ami, dit-il en l'embrassant, quelle heureuse

rencontre! Vous vous faites, savez-vous, diablement rare depuis quelques

mois. Si encore on avait su où se trouve votre logis.

--Merci, chevalier, commença Olivier, croyez...

--Mais, corbleu! mon cher, plus je vous regarde et plus il me semble...

mais, vraiment, vous avez une mine de catafalque. Ah ça! il vous est

donc arrivé malheur?...

--Un grand malheur! chevalier, c'est pour cela que je suis venu vous

trouver...

--Et vous m'en voyez ravi; merci, cher ami, d'avoir fait fonds de moi.

Que vous faut-il? Ma bourse, mon épée...

--Hélas, non!

--Quoi donc, alors? demanda le chevalier, surpris qu'on pût désirer

autre chose.

--Je voudrais un conseil...

--Pardieu! cela tombe bien! Mon sac aux expédients est plus plein que

mon sac aux pistoles; donc, vous disiez...

Et le chevalier prit une pose commode, comme un homme qui se prépare à

écouter longtemps avec attention.

Pour la troisième fois depuis le commencement de la soirée, Olivier

reprit le roman de ses amours, en ayant soin, cette fois, d'omettre

certains détails et de dénaturer les noms.

Le chevalier ne le laissa pas finir: la phrase qu'il commença

ressemblait étrangement à celle de Cosimo.

--Avez-vous de l'or, cher ami? Alors, envoyez votre ami le chevalier de

Tancarvel acheter une voiture...

--Je ne veux pas d'un enlèvement, dit Olivier, parce que je ne veux pas

déshonorer celle que j'aime; et c'est pour trouver autre chose que je me

suis adressé à vous, homme de ressource.

--Soit; cherchons, cher ami, dit le chevalier. Mais ne pensez-vous pas

que nous chercherions tout aussi bien ailleurs qu'ici, dans certain

petit cabaret, par exemple, que je connais, à deux pas d'ici? C'est

étonnant comme le vin d'Anjou me donne des idées!

--Allons, soupira Olivier.

Il avait trouvé le magistrat trop austère, il craignait que son nouveau

confident ne prît les choses trop légèrement.

Lorsque les deux jeunes gens furent attablés et qu'une bouteille eut été

aux trois quarts vidée:

--Je crois, cher ami, commença le chevalier, que je tiens votre moyen.

--Oh! parlez, parlez vite, je vous en prie.

--L'enlèvement vous chagrine à cause du scandale?

--Je l'avoue.

--Cependant vous ne seriez pas fâché de soustraire votre amie à

l'autorité paternelle.

--C'est précisément là la situation.

--Eh bien! cher ami, il ne faut pas enlever votre jeune fille, il faut

simplement l'aider à quitter la maison de son père.

--Mais c'est, il me semble, la même chose.

--Oh! que non, comme vous allez voir. Votre maîtresse peut-elle sortir

quand elle veut?

--Par la porte, non. Mais le jardin est fermé en un endroit par des

planches; on peut en scier deux.

--Très bien. Supposez que demain votre beauté se tienne ce

raisonnement: La maison de mon père est mondaine; j'y compromets mon âme

et mon salut. Y rester davantage serait un péché; il est de mon devoir

de me retirer dans un couvent. Mais si je demande l'autorisation de mon

père, dans son amour aveugle, il me la refusera; je vais donc la

prendre.

--Oh! quelle idée!...

--Attendez donc... Que fait votre maîtresse alors? Elle fait un tout

petit paquet de ce qu'elle veut emporter et se dirige vers la clôture de

planches, elle en scie deux: la voilà dehors.

Par hasard, à deux pas se trouve le carrosse de deux gentilshommes, de

vous et de moi, par exemple. Ils ont donné ordre au cocher de les

attendre.

Votre jeune fille va droit au cocher et lui propose de la conduire en

tel couvent.

Le cocher refuse, elle lui donne un louis; il refuse encore; elle lui en

donne deux, trois, quatre, dix, vingt, jusqu'à ce qu'il accepte.

Peut-être consentira-t-il dès le premier.

Arrivée au couvent, elle demande la supérieure, lui déclare qu'elle est

riche et qu'elle a fui la maison paternelle pour entrer en religion dans

sa communauté qu'elle veut enrichir de ses vertus et de sa fortune; on

la reçoit à bras ouverts...

Et son père, fût-il prince du sang, ne l'en tirerait pas si elle ne

voulait pas. Or, son père n'est pas prince du sang.

--Pas le moins du monde, répondit Olivier qui se sentait renaître.

--Alors elle restera au couvent tant qu'elle voudra. Elle s'y ennuiera

peut-être un peu, mais en menant rondement le siège du père on aura vite

son consentement pour votre union.

--Mon ami, s'écria Olivier, en sautant au cou de M. de Tancarvel, vous

me sauvez la vie! Demain, votre plan sera exécuté. Je compte sur vous

pour m'aider....

--Comment donc! à la vie et à la mort! A propos, vous êtes gentilhomme?

--Hélas! murmura Olivier déconcerté et rougissant jusqu'aux yeux, je ne

suis qu'un enfant trouvé.

--Tout au mieux alors: enfant trouvé! mais vous pouvez être le fils de

S. M. Louis XIV. Mais, dites-moi, nous allons aller souper, je pense?

Olivier ne pouvait faire autrement que d'inviter son confident intime,

son sauveur. Il fit bruire gaiement les pièces d'or dont, à tout hasard,

il avait empli ses poches.

--Vous êtes un ami divin, dit le chevalier. Çà, suivez-moi et

préparez-vous à passer une joyeuse nuit en attendant l'aventure de

demain; aventure incomplète pourtant.

--Et en quoi, mon cher chevalier?

--C'est qu'en vérité j'ai beau chercher, je n'y vois aucune chance de

donner ou de recevoir un coup d'épée. Il faudrait pour cela un grand

hasard.

IX

CATASTROPHE

Olivier ne tarda pas à se repentir d'avoir suivi son nouveau conseiller.

Du moment, en effet, où le chevalier eut mit sa main dans la main du

jeune amoureux, en lui disant: «A demain les affaires sérieuses,» il

sembla n'avoir plus qu'un souci: tuer le temps d'une façon joyeuse, en

attendant l'heure décisive.

Successivement le chevalier conduisit son jeune ami souper dans un

cabaret à la mode; puis, jouer chez des marquises de contrebande, qui

vivaient autant du tapis vert que de l'amour.

La tête basse, le cœur bien gros, l'esprit inquiet, Olivier se

laissait entraîner; il devenait plus triste, à mesure que la joie et la

bonne humeur du chevalier augmentait.

M. de Tancarvel semblait ne se pas sentir d'aise. Au souper tous les

mets avaient été de son goût, et il avait fêté les vins outre mesure.

Au jeu, l'ange gardien de la chance était venu s'asseoir près de son

fauteuil, et chaque coup de cartes augmentait le tas d'or amoncelé

devant lui.

--Vous me portez bonheur, très cher, disait-il à Olivier, et désormais,

je le déclare, je ne vous quitte plus; cette heureuse veine nous promet

la meilleure chance pour demain; rassurez-vous donc et quittez cet air

lugubre.

Mais Olivier ne se rassurait pas. Le jour se levait, faisant pâlir la

lueur des bougies et M. de Tancarvel ne semblait nullement disposé à

quitter la table de jeu.

--Chevalier, dit le jeune homme, de guerre lasse, je me retire, vous

semblez avoir complètement oublié le service que vous deviez me rendre

aujourd'hui.

--Eh quoi! cher ami, répondit M. de Tancarvel d'un air surpris, vous

voudriez partir déjà! Notre expédition est pour ce soir à la nuit, et à

peine le jour se lève.

Songez-vous que nous avons encore douze heures devant nous, une journée

entière! Savez-vous où dépenser le temps plus agréablement qu'ici?

Nous allons quitter le jeu, j'y consens, mais pour aller déjeuner, et,

vive Dieu! je suis l'amphitryon: qui m'aime me suive!

Ce disant, le chevalier empocha une forte somme amassée devant lui, et,

ceignant une épée, sortit en entraînant une partie de la compagnie.

Le jeune amoureux se résigna, et si bien qu'à quatre heures de

l'après-midi il était encore à table près du chevalier. Cette journée

lui avait semblé mortelle, il accusait le temps de rester en chemin.

Mais si la tristesse et l'inquiétude d'Olivier s'étaient accrues, en

revanche la gaieté de son conseiller ne connaissait plus de bornes, même

il était à peu près ivre, et n'avait, en apparence, conservé aucune

conscience de son état.

Déjà Olivier maudissait sa faiblesse; il se repentit amèrement de

n'avoir pas agi seul.

--Qu'avais-je besoin, se disait-il, de l'assistance de ce fou? Me

fallait-il donc un aide pour mener à bonne fin le plan qu'il m'a

indiqué? J'ai passé une nuit et une journée atroces, à quoi bon? Voici

que mon conseiller et soi-disant ami peut à peine se tenir debout.

Avant une demi-heure il va se laisser glisser sous la table, si on ne le

porte à son lit.

Allons, n'hésitons plus, partons.

Mais comme il se levait, le chevalier en fit autant.

Au hasard, il prit une bouteille, et, remplissant son verre:

--Cette santé est la dernière, dit-il, je bois aux amours de mon jeune

ami; qui refuserait de me faire raison?

Personne ne refusa.

Les verres se remplirent et se choquèrent.

--Et à présent, continua M. de Tancarvel en prenant son épée, au revoir,

messieurs, et à bientôt!

Puis, appelant l'hôte, il régla la dépense avec le plus grand

sang-froid. Il avait demandé de l'eau, il se lava la figure et les

mains, rajusta ses dentelles, frisa sa moustache, et du ton le plus

dégagé du monde:

--Maintenant, cher ami, dit-il à son compagnon, je suis tout à vous,

hâtons, si nous voulons arriver à temps.

Le vertueux et sage secrétaire de M. de Mondeluit ne revenait pas de sa

surprise. Il ne comprenait rien à cette subite transformation. Sa

stupéfaction se lisait si bien dans ses yeux, que, tout en descendant

l'escalier, le chevalier ne put s'empêcher de lui en faire la remarque.

--Ah ça! lui dit-il, vous supposiez donc que j'étais ivre et que je vous

avais oublié?

--Ma foi, je dois vous avouer que vous avez deviné.

--Allons, mon cher compagnon, vous êtes jeune encore, sachez que, nous

autres soldats, nous savons faire la part du plaisir et la part du

devoir: je m'étais dit: Je puis boire et tout oublier jusqu'à quatre

heures sans le moindre inconvénient; il est quatre heures, j'ai repris

tout mon sang-froid et me voici prêt à vous servir.

Moins de deux heures après, les deux amis s'étaient procuré une voiture

et en descendaient à quelque distance de la brèche du jardin de Hanyvel.

Alors une dernière fois ils convinrent de leurs faits.

Olivier voulait mettre le cocher dans la confidence et lui dire que dans

quelques instants une jeune fille viendrait sans doute lui demander le

carrosse; le chevalier s'y opposa.

--Le cocher pourrait nous trahir, dit-il, si jamais on faisait une

enquête; puisque nous sommes parfaitement certains que quelques louis

triompheront de tous ses scrupules, à quoi bon nous exposer à son

indiscrétion ou à sa bêtise?

Olivier dut convenir que son ami avait raison, et tous deux, ayant donné

l'ordre au cocher de les attendre, s'approchèrent de la palissade qui

fermait la brèche.

En un instant, le chevalier eut examiné la disposition des lieux.

--Une évasion est la chose du monde la plus facile, prononça-t-il alors,

et si vous êtes sûr de la bonne volonté de votre maîtresse...

--Elle m'a dit que, pour la sauver d'un mariage qui faisait son

désespoir, elle s'en remettait entièrement à moi.

--Alors tout est pour le mieux. Mais comme il ne faut pas s'exposer à

lui faire perdre une minute, nous allons tout préparer pour sa fuite

rapide. Vous avez apporté quelque outil, je présume?

--Le voici.

--Très bien, cher ami. Maintenant, faites le guet, afin que je ne puisse

être surpris; je vais couper adroitement les planches, de façon qu'au

dernier moment nous n'aurons qu'à y donner un coup de pied pour ouvrir

un passage.

Olivier obéit. Au bout de quelques minutes son compagnon le rappela.

--Tout est fini, lui dit-il.

Alors il fut convenu que lorsque la jeune fille paraîtrait, le chevalier

se retirerait afin de ne pas augmenter sa confusion.

Il devait même se cacher et ne se montrer que si quelque danger pressant

menaçait la fugitive.

Tous deux s'assirent alors sur une grosse pierre qui touchait presque le

mur, et ils attendirent.

Mais les heures s'écoulaient et rien n'annonçait la présence

d'Henriette.

La nuit était venue depuis longtemps, le couvre-feu ne pouvait tarder à

sonner.

Durant cette longue attente, le chevalier n'avait pas donné le moindre

signe d'impatience; au contraire, il s'était efforcé de calmer les

douloureuses inquiétudes de son ami.

--C'en est fait, chevalier, disait le pauvre Olivier en se tordant les

mains de désespoir, à cette heure elle appartient à un autre, au dernier

moment elle n'aura pas eu la force de résister.

--Voyons, répondit le chevalier, ne vous désolez pas ainsi, que diable!

On ne se marie pas à cette heure, elle est retenue sans doute près de sa

famille et ne s'inquiète pas moins que vous, attendons...

Enfin, n'y tenant plus:

--Je veux en avoir le cœur net, dit Olivier.

Et sans écouter les remontrances de son ami, au risque de se blesser aux

verres qui hérissaient la crête du mur, Olivier s'élança dans le jardin.

Le chevalier se hissa à son tour sur le mur, prêt à voler au secours de

son compagnon.

Sans doute il s'était dirigé vers la maison dont on apercevait les

lumières au travers des arbres, car M. de Tancarvel eut beau prêter

l'oreille, il n'entendit plus même le bruit de ses pas. Il allait, lui

aussi, sauter dans le jardin, lorsque Olivier reparut.

Sans prononcer une parole, avec une agitation fébrile, il franchit de

nouveau le mur, tendit la main au chevalier pour l'aider à descendre, et

lui prenant le bras:

--Mon ami, lui dit-il, courons vite, il se passe quelque chose

d'extraordinaire.

--Qu'avez-vous? vous êtes pâle, ému...

--Je n'ai rien vu qui puisse donner raison à mes craintes; mais, j'en

suis sûr, mes pressentiments ne me trompent pas. Je serais entré dans la

maison, par malheur les portes et les fenêtres donnant sur le jardin

sont fermées.

Mais j'ai prêté l'oreille, j'ai entendu des bruits confus, des cris, des

sanglots, des voix épouvantées, un horrible malheur est arrivé,

croyez-moi.

Puis, j'ai regardé aux fenêtres des étages supérieurs, j'ai vu des

lumières aller, venir; on courait, on montait, on descendait; elle aura

résisté, chevalier; son père aura voulu la contraindre, employer la

violence, et dans l'égarement de son amour pour moi, elle aura attenté à

ses jours.

A cette heure peut-être, ma pauvre Henriette n'est plus.

Ainsi parlait Olivier, tout en entraînant son ami vers la rue où

s'ouvrait la porte de l'hôtel d'Hanyvel; le chevalier, qui n'avait

jamais vu désespoir pareil, avait peine à le suivre.

Il n'essayait, du reste, aucune consolation. Il comprenait qu'il avait

sous les yeux une de ces douleurs immenses qui, lorsqu'elles ne tuent

pas, n'ont que le temps pour remède.

Sans s'en rendre compte, et tant est grande l'influence contagieuse d'un

sentiment profond et vrai, le chevalier avait fini par partager les

craintes de son ami. Il était plus ému certainement qu'il ne l'avait

jamais été pour son propre compte.

Comme pour donner raison aux pressentiments d'Olivier, la porte de

l'hôtel d'Hanyvel était ouverte à deux battants.

Sous le vestibule, resplendissant de lumières comme pour une fête, on

n'apercevait pas un seul valet, la porte du suisse était ouverte

également, mais la loge était déserte.

--Vous le voyez, dit Olivier d'une voix éteinte, je ne me trompais pas.

--Et personne à interroger....

--A quoi bon? je ne sais que trop la nouvelle que je vais apprendre.

--A tout hasard, entrez, conseilla M. de Tancarvel, peut-être

trouverez-vous quelqu'un dans l'escalier, je vais vous attendre ici.

--Quand je devrais de vive force pénétrer dans le cabinet d'Hanyvel, je

saurai....

Et Olivier s'élança dans le vestibule, puis dans l'escalier.

Mais il n'avait pas franchi dix marches, qu'une femme se soutenant à

peine, vint presque tomber près de lui.

Instinctivement Olivier ouvrit les bras pour la retenir, il y réussit.

Elle était à demi évanouie. Il put la regarder un instant: elle semblait

avoir de trente-cinq à trente-six ans, elle était petite, admirablement

jolie encore; sa robe, de riche étoffe, laissait voir de ravissantes

épaules...

Elle murmurait des paroles incohérentes, comme poursuivie par la vue

d'une scène qui l'aurait terriblement effrayée.

--Quel malheur!... Ah! c'est horrible!... mourir ainsi...

Olivier n'était guère moins agité que l'inconnue, les paroles qu'il

entendait ne répondaient que trop aux horribles pressentiments qui

déchiraient son âme.

Il eût donné un an de sa vie pour une parole de cette femme.

Enfin elle sembla revenir à elle. Elle leva sur Olivier ses yeux égarés,

fit un violent effort pour rappeler ses souvenirs; puis tout à coup:

--Qui êtes-vous, monsieur? demanda-t-elle, et comment vous trouvez-vous

ici me soutenant?

En deux mots Olivier lui dit ce qui venait de se passer.

--Ah! c'est vrai, dit-elle, malheureuse! j'oubliais, ah! c'est

horrible.... Monsieur, soyez assez bon pour me conduire à mon carrosse,

qui doit m'attendre au détour de cette rue.

--Madame, au nom du ciel! interrogea Olivier en lui offrant son bras, de

quel malheur parlez-vous, qu'est-il arrivé?...

--Ah! une horrible catastrophe.... répondit l'inconnue, et elle se tut.

Parvenus au vestibule, Olivier aperçut le chevalier appuyé contre un des

battants de la porte; il marcha rapidement vers lui, et se dégageant du

bras de l'inconnue:

--Mon ami, lui dit-il, je te confie madame, qui s'est confiée à moi.

Et il s'éloigna, mais non si rapidement qu'il ne pût voir M. de

Tancarvel s'incliner courtoisement devant la jeune femme, la saluer

comme une personne de connaissance et lui offrir son bras.

Cependant Olivier avait repris l'escalier, devant lui toutes les portes

étaient ouvertes, les appartements étaient resplendissants de lumières,

mais pas un convive, pas un valet.

Un silence de mort régnait dans l'immense hôtel et succédait au tumulte

que le jeune homme avait cru entendre lorsqu'il avait pénétré dans le

jardin.

Et pourtant il avait dû y avoir une fête, de nombreux invités; mille

témoignages irrécusables étaient là pour le prouver.

Un instant, Olivier s'arrêta dans une antichambre; pour mieux écouter,

il retint sa respiration: rien, il n'entendait que les battements

insensés de son cœur.

Il traversa alors rapidement un salon d'attente, mais une indicible

horreur le cloua sur le seuil de la pièce qui suivait.

C'était la salle à manger. Là éclatait, terrible, le témoignage de

quelque affreux accident.

Les amours d'une empoisonneuse · 第 9 / 14 段