n'aurons peut-être pas un abri, demain le pain peut nous manquer.
--Mais c'est impossible! répétait Olivier, c'est un songe, une illusion,
vous pauvres, vous réduites à la misère!
--Vous l'avez dit, monsieur, à la misère.
Tel était l'accent de madame Hanyvel, que cette fois il n'y avait pas à
douter.
--O mon Dieu! s'écria Olivier en levant ses mains jointes vers le ciel,
enfin, tu me donnes donc ma part de bonheur en ce monde, et si grande
que je n'avais jamais osé la rêver telle, et que maintenant il ne me
reste plus rien à désirer, mais bien à te bénir, ô mon Dieu! pour le
reste de mes jours. Pauvre, elle est pauvre!
Muettes, surprises, la mère et la fille ne comprenaient rien aux
exclamations du jeune homme. Il s'aperçut de leur étonnement.
--Oh! pardon, madame, continua-t-il en osant porter à ses lèvres la main
de madame Hanyvel, pardon d'être si peu maître de moi, de me laisser
dominer par mon émotion, mais c'est mon cœur qui parle, et je ne puis
imposer silence à sa voix.
Pardon de me réjouir ainsi en présence du nouveau malheur qui vous
frappe; mais cette ruine qui vous afflige n'assure-t-elle pas à tout
jamais mon bonheur et mon repos?
--Olivier, balbutia Henriette, je ne vous comprends pas...
--Oh! mon amie! c'est que jamais, comme moi, vous n'aviez mesuré l'abîme
qui nous séparait. Ce malheur le comble, cet abîme.
Ce matin encore, vous voyant si riche, moi si pauvre, je tremblais et je
me désolais. Daignât-elle abaisser les yeux sur moi, me disais-je; sa
mère voulût-elle me donner ce nom de fils, si doux pour tous, plus
précieux pour moi, qui n'ai jamais eu de mère, aurai-je le courage
d'accepter?
Un vieil et fidèle ami avait éveillé en moi cette triste pensée:
lorsqu'on me verra, moi, déshérité, moi, sans soutien, sans fortune,
obtenir la main de cette riche héritière, croira-t-on que jamais mon
cœur n'aura songé à sa dot? Et cette idée me rendait le plus
malheureux des hommes, et je portais en rougissant ma médiocrité. Tandis
que maintenant...
--C'est d'elle que vous allez rougir.
--Rougir d'elle, moi! Oh! madame, vous raillez. Jamais roi ne fut plus
fier de sa puissance que je ne le serai de son amour.
Rougir d'elle! mais ne sera-t-elle pas la gloire de ma vie! Je n'ai pas
d'ambition, moi; jusqu'ici la fortune ne me semblait pas valoir un
mouvement d'envie; mais maintenant, pour elle, je me sens le courage de
désirer tous les trésors et de les conquérir.
Pour cette fortune perdue, Henriette, je veux vous refaire dix fortunes.
Je vous devrai tout le bonheur de ma vie, pourrai-je jamais m'acquitter?
Et vous, madame, continua Olivier en se laissant glisser aux genoux de
madame Hanyvel, permettez-moi de vous appeler, dès aujourd'hui, ma mère,
je suis digne, croyez-moi, de vous donner ce nom...
La vieille dame pressa Olivier sur son cœur; et prenant la main de sa
fille et celle du jeune homme, elle les réunit.
--J'ai peu de jours à vivre, mes enfants, dit-elle; puissé-je vous voir
heureux avant d'aller rejoindre, là-haut, le père de ma bien-aimée
Henriette.
Ni Olivier, ni la jeune fille ne pouvaient croire à tant de bonheur;
désespérés quelques heures avant, ils voyaient tout à coup, devant eux,
s'entr'ouvrir les portes du ciel.
Certes, en mandant Olivier, pour se rendre aux désirs de sa fille, afin
de l'étudier avec son cœur et ses instincts de mère, qui trompent si
rarement, madame Hanyvel ne s'attendait pas à ce dénouement si prompt.
C'est qu'elle ne croyait guère, non plus, trouver en l'homme choisi par
sa fille cette noblesse de sentiments, cette pureté de pensées.
Tous les hommes qu'elle avait vus jusqu'alors affichaient bien pour
l'argent ce dédain superbe qui de tout temps a été de grand ton; mais
elle savait bien qu'aucun d'eux n'était capable de mettre en action ses
principes, qu'aucun d'eux surtout, n'eût poussé l'héroïsme jusqu'à se
réjouir de la perte d'une immense fortune.
En un moment, la noble exaltation l'avait décidée.
Cette journée s'écoula rapide, en longues causeries, en projets
ravissants, et c'est en se disant: à demain! que l'on se sépara.
Lorsque Olivier rentra, jamais Cosimo ne l'avait vu si radieux.
--Elle est ruinée, disait-il en prenant les mains de son vieux
serviteur, elle est plus pauvre que moi encore; c'est à moi qu'elle
devra tout.
Quatre ou cinq jours après cette scène, madame Hanyvel annonça à Olivier
qu'elle allait se mettre en quête de quelque logement bien modeste, pour
y cacher cette infortune que les deux jeunes gens appelaient le bonheur.
Les créanciers, troupe avide et impitoyable, vautours du malheur,
avaient fondu sur la maison; partout le séquestre avait été mis; rien
dans ce riche hôtel n'appartenait plus aux deux femmes.
A peine leur avait-on laissé les objets les plus indispensables et elles
étaient réduites à se servir elles-mêmes.
Tous les domestiques s'étaient enfuis, effrayés de la ruine, semblables
aux rats voraces qui abandonnent le vaisseau près de sombrer.
De cette armée de valets qui encombraient les cuisines, les vestibules,
les écuries, les antichambres, il ne restait plus personne.
Personne, et à la place du suisse, dans la loge, dormait, insoucieux et
insolent, lugubre fantôme du malheur, l'homme des huissiers et des
créanciers, le gardien des scellés.
Toujours habituée au luxe, au faste, à l'opulence, la veuve du riche
financier ne supportait pas sans chagrin ce changement aux habitudes de
toute sa vie.
Vainement Olivier s'efforçait de la consoler, de la rassurer sur
l'avenir; vainement Henriette se joignait à lui, la vieille dame
protestait qu'elle ne s'en relèverait pas.
Olivier avait mis à sa disposition toutes ses ressources, celles que son
protecteur avait mises entre ses mains; mais toute cette petite fortune
paraissait bien peu de chose à la femme qui avait partagé l'opulence
d'un des hommes les plus riches du temps.
C'est alors qu'Olivier eut l'idée de se faire rendre un compte exact des
affaires de Hanyvel. Il pensa que les créanciers profitaient peut-être
un peu de l'inexpérience des deux femmes et que peut-être lui, plus
expérimenté, rompu aux affaires, il parviendrait à sauver quelque chose
de ce grand naufrage.
Les quelques détails que put lui donner madame Hanyvel ne firent que
confirmer ses présomptions, et, après un examen assez superficiel, il
put se convaincre qu'il ne se trompait pas.
Vivant, Hanyvel était colossalement riche; d'où venait donc que, mort,
sa fortune se réduisait à rien? C'est ce qu'eut bientôt compris le
secrétaire de M. de Mondeluit.
Homme d'initiative, le financier s'était lancé dans des entreprises qui,
aujourd'hui, sembleraient des jeux d'enfants, mais qui alors
paraissaient fort compliquées et surtout fort chanceuses.
Un des premiers en France, où nous sommes toujours, sous ce rapport, en
retard de deux siècles sur l'Angleterre, il avait compris toutes les
ressources du crédit et n'avait pas hésité à ouvrir sa caisse à
l'industrie.
L'instant était propice.
Les ministres de Louis XIV essayaient alors de soustraire la France aux
ruineux tributs qu'elle payait aux nations étrangères, et de tous côtés
des manufactures s'étaient élevées, sources faibles encore de fortune,
qui devaient plus tard devenir les grands fleuves de la richesse du
pays.
Or, c'est à tous les hardis novateurs d'alors que Hanyvel avait ouvert
sa caisse.
Les rentrées étaient sûres, les bénéfices énormes et certains, mais non
réalisables de suite. Si peu réalisables, même, que tous les créanciers
de Hanyvel considéraient ces avances comme autant de créances perdues.
Cependant il fallait payer les sommes considérables exigibles par le
fait de la mort du financier, sommes que celui-ci, vivant, n'aurait eu à
rembourser que plus tard, et qu'il eût remboursées sans difficulté, soit
avec le bénéfice de ses opérations journalières, soit avec les rentrées
que ne devait pas tarder à lui fournir l'industrie.
Mais il fallait payer de suite, et les valeurs disponibles étaient loin
d'atteindre le chiffre des dettes, et les créanciers étaient pressants.
Parmi les plus pressants de tous se trouvait le sieur Penautier de
Saint-Laurent, ancien ami d'Hanyvel, depuis longtemps en rapports
d'affaires et d'amitié avec lui, mais qui se prétendait lui-même fort
gêné dans ses affaires et qui, à titre de remboursement, comptait
s'emparer de la charge de Hanyvel, qui était receveur général du clergé.
Telle était, que le lecteur nous pardonne cette longue digression
financière, telle était, disons-nous, la situation de «_la succession
Hanyvel_», pour parler comme les gens de justice et d'affaires.
Pour Olivier, rien ne sembla perdu. Il se plongea courageusement dans
les comptes, compulsa les livres, les papiers, les dossiers, fit mille
démarches, vit les juges, aidé dans tous ses travaux par son maître, M.
de Mondeluit.
Et enfin se démena tant et si bien qu'au bout de moins de quinze jours,
il put annoncer à madame Hanyvel qu'il sauverait au moins un quart de
l'immense fortune. Ce devait être encore une grande opulence.
Tout entier à son amour, et aux affaires qui étaient encore une part de
son amour, Olivier vivait à mille lieues des choses de ce monde;
l'univers, pour lui, c'était cet hôtel qu'habitait encore Henriette et
qu'il espérait bien lui faire restituer.
Aucun orage ne troublait donc son horizon, lorsque un soir, comme il
était en conférence avec des hommes d'affaires à l'hôtel Hanyvel, Cosimo
vint le prévenir qu'une vieille femme demandait à lui parler.
--Je ne puis m'éloigner d'ici, répondit Olivier; si elle vient pour
solliciter quelque service, tâche, mon bon Cosimo, de me remplacer.
--Monsieur, votre présence est indispensable.
--Je ne puis.
--Pourtant, monsieur...
--Je te dis que m'éloigner est impossible.
--Au moins, monsieur, reprit le vieux serviteur avec une obstination
incompréhensible chez lui, permettez que je vous parle un instant en
particulier.
Tout en maugréant de cette étrange instance, Olivier suivit son
domestique dans une pièce voisine.
--Monsieur, lui dit-il, encore, hâtez-vous; cette femme n'aurait qu'à
s'impatienter d'attendre et à s'éloigner.
--Quoi! encore? dit durement Olivier en frappant du pied.
--Monsieur, mon cher maître, murmura Cosimo, c'est de la part du
marquis.
Olivier pâlit à ces mots, comme à l'annonce de quelque douloureux
événement. Un pressentiment vague, incompréhensible, mais terrible
pourtant, lui serra le cœur.
Cependant il n'hésita pas une minute.
--Cours à la maison, dit-il à Cosimo, fais attendre cette femme, je te
rejoins à l'instant.
Il se hâta alors de rentrer dans l'appartement où se tenait la
conférence, fit agréer ses excuses, prit avec les hommes d'affaires
rendez-vous pour un autre jour, et se hâta de regagner son logis.
Comme il entrait chez lui, une femme mise comme les ouvrières aisées,
et qui se tenait dans la première pièce, se leva.
--Ma bonne femme, lui dit Cosimo, voici mon jeune maître, messire
Olivier, vous pouvez maintenant remplir votre commission.
La femme tira alors de la poche de son tablier un mince rouleau et le
donnant à Olivier:
--On m'a chargé de vous remettre ceci en mains propres, monsieur, en me
recommandant de vous prévenir comme j'ai prévenu votre domestique, que
c'était de la part du marquis.
Olivier remercia la commissionnaire, lui donna, en la congédiant,
quelques pièces de monnaie, et, après avoir soigneusement fermé la
porte, il défit le rouleau avec une fébrile agitation.
Dans le rouleau il trouva une petite fiole pleine d'une liqueur rouge.
A cette vue, Cosimo poussa une douloureuse exclamation.
--Qu'as-tu donc, mon ami? demanda Olivier inquiet; tu as pâli...
--Rien, monsieur, rien, balbutia Cosimo en essayant en vain de se
remettre d'une grande émotion; ne vous inquiétez pas de moi; mais,
lisez, je vous prie, plutôt cette longue lettre jointe à cette fiole.
Olivier n'insista pas davantage. Lui aussi, il avait hâte de connaître
le contenu de la lettre de son père adoptif; il lut donc à haute voix:
«Mon fils,
»Pénètre-toi bien de cette lettre. De ta ponctualité à exécuter mes
ordres dépend mon existence.
»Demain mardi, une heure avant le coucher du soleil, rends-toi au
cimetière de la paroisse de la Bastille.
»Vers l'endroit où l'on entasse pêle-mêle la dépouille mortelle des
indigents, tu trouveras une fosse fraîchement ouverte et attendant
son cadavre.
»Cache-toi non loin de cette fosse et attends.
»A la tombée de la nuit, deux hommes, deux guichetiers de la
Bastille, arriveront portant une bière. Ils la jetteront à la hâte
dans la fosse,--Dieu veuille qu'ils ne la recouvrent que de peu de
terre!--puis ils s'éloigneront.
»Épie leur sortie du cimetière.
»Alors, sans perdre une seconde, cours à la fosse, enlève la terre,
tire le cercueil et décloue-le. Ne va pas trembler ni te troubler.
»Il faut, la bière ouverte, desserrer les dents du cadavre qu'elle
renferme et faire glisser entre les dents trois gouttes de la
liqueur rouge de la fiole que je t'envoie.
»Après quelques minutes d'attente, renouvelle la même expérience.
»Si, après un quart d'heure, le corps était toujours inerte,
n'hésite pas à verser dans sa bouche le reste du contenu de la
fiole.
»Ainsi, peut-être, tu me rendras la vie.
»Car c'est moi, Olivier, qui, las de ma prison, tente ce suprême et
terrible moyen de recouvrer ma liberté.
»Un mot encore. En même temps que toi peut-être, prenant des
précautions pour ne pas être vu, tu apercevras, au cimetière, un
gentilhomme, grand et de noble figure.
»Si, les guichetiers funèbres partis, il court à la fosse,
laisse-le faire, ne parais pas. S'il s'éloigne avec les
guichetiers, agis alors, mais prends garde à lui, ce serait, dans
ce dernier cas, mon plus mortel ennemi. Sois armé, et au besoin....
»Tu peux te fier à Cosimo, l'emmener même. Courage et espoir.»
Lorsque Olivier eut achevé la lecture de cette lettre étrange, il était
plus pâle que le cadavre qu'il devait aller, le lendemain, arracher à la
tombe.
Les dents de Cosimo claquèrent de terreur.
--Oh! monsieur, dit-il enfin, mes cheveux se dressent sur ma tête
lorsque je songe aux terribles souffrances qu'a dû endurer mon pauvre
maître avant d'arriver à cette idée effroyable.
--Mais quel moyen emploiera-t-il pour faire croire à sa mort!...
--Ah! monsieur, répondit Cosimo, frissonnant comme à un terrible
souvenir, il est bien puissant, monseigneur le marquis, bien puissant.
La voix tremblante du vieux domestique, son effroi, remuèrent dans le
cœur d'Olivier les plus étranges soupçons; ses pressentiments
commençaient à prendre de la réalité. Il eut honte d'interroger
cependant, et ce fut Cosimo qui, le premier, rompit le silence:
--Savez-vous, monsieur, dit-il, que nous risquerons demain trois ou
quatre fois la potence, sans parler de l'épée de l'homme qui sera là!
Violation de sépulture, sacrilège, prisonnier d'État... Enfin! nous
exécuterons les ordres du marquis, n'est-ce pas?
--En doutes-tu? s'écria Olivier avec feu; hésiter seulement serait un
crime horrible. Me demanderait-il la vie, je la donnerais sans
réflexion, sans murmure. Et cependant, reprit-il après une pause, la vie
m'est bien chère en ce moment!...
XI
LE CIMETIÈRE DE LA BASTILLE
Les derniers feux du soleil couchant empourpraient l'horizon, lorsque
Cosimo et Olivier, tous deux armés jusqu'aux dents, dépassèrent les
remparts ténébreux de la Bastille, se dirigeant vers l'humble cimetière
où on enterrait alors les prisonniers morts dans la forteresse royale.
Le champ de repos où le terrible arbitraire du roi de France cachait ses
victimes, parfois après les avoir hideusement défigurées, pour que la
tombe, comme la prison, gardât un éternel secret, était situé dans un
recoin complètement désert, bien que fort voisin de la porte
Saint-Antoine, à droite de la grande route qui conduisait au château de
Vincennes.
Dès le matin de ce jour, après une nuit enfiévrée des rêves les plus
atroces, suffisamment expliqués par la lettre si étrange du marquis,
Olivier avait voulu se mettre en route.
Pour justifier son impatience et amener à son avis Cosimo qui voulait
attendre, le jeune homme s'obstinait à voir dans ses songes de la nuit
de sombres avertissements.
--J'entendais, disait-il à chaque instant, comme une voix étouffée
partant de dessous terre. Olivier, me disait cette voix, Olivier, le
poids de cette terre écrase ma poitrine, hâte-toi, l'air me manque; un
instant encore, et tu ne trouveras plus qu'un cadavre que tes soins ne
ranimeront pas.
--Vaines imaginations de la fièvre, monsieur, répondait Cosimo, qui,
pour rassurer son maître, trouvait encore la force de commander à ses
propres inquiétudes, vous eussiez mieux fait d'agir comme moi, qui n'ai
pas clos l'œil, et de ne point essayer de dormir.
--Mais, réfléchis donc, mon vieil ami, reprenait Olivier, réfléchis donc
à la terrible responsabilité qui pèse sur nous; la vie de l'homme que
nous aimons le mieux au monde dépend de notre empressement. Si l'heure
avait été avancée?
Si, au moment où nous discutons ici froidement, on le descendait dans la
fosse? Tiens, à cette idée, mes cheveux se hérissent d'horreur. Car,
enfin, on peut avancer l'heure...
--Impossible, monsieur, ce n'est pas en plein jour qu'on enterre les
prisonniers de la Bastille.
--Tu le crois, mon ami, tu le dis; mais si tu te trompais! Si
aujourd'hui, par exemple, un hasard, un événement que tu ne peux
prévoir, faisait violer toutes les règles habituelles! Ah! je ne m'en
consolerais jamais, et toi, Cosimo, tu aurais, jusqu'à ton heure
dernière, le plus terrible des remords.
--Non, monsieur, car j'aurais fait mon devoir.
--Ton devoir?
--Oui, mon maître, mon devoir. M. le marquis nous ordonne de suivre ses
instructions à la lettre; suivons ses instructions à la lettre.
L'exactitude ne consiste pas à devancer l'heure, mais bien à arriver
juste à l'heure. Je connais le marquis; il n'a rien donné au hasard,
soyez-en convaincu.
Il nous a dit: «à la nuit tombante,» attendons. Savez-vous, d'ailleurs,
si notre présence n'éveillerait pas certains soupçons?
J'ai entendu conter des histoires épouvantables de prisonniers auxquels
on tranchait la tête, bien qu'ils fussent morts; le tronçon seul était
porté au cimetière, et la tête était jetée dans quelque oubliette de la
Bastille.
--Oh! mon ami, tu te fais donc un jeu de mes angoisses, que tu me
racontes là des légendes populaires, qui, j'en suis sûr, n'ont pas le
moindre fondement.
--Ce n'est que trop vrai, hélas!
--Oh! quelle terreur nouvelle et plus grande encore que toutes les
autres! Cosimo, si nous n'allions trouver dans la bière qu'un cadavre
mutilé!...
Le vieux serviteur garda un instant le silence.
L'émotion était trop violente pour ses forces; à combattre des angoisses
qui étaient aussi les siennes, son courage s'épuisait. Enfin, d'une voix
mal assurée, il répondit:
--Ce serait un horrible malheur, monsieur; mais alors la conscience
d'avoir exécuté à la lettre les ordres donnés serait notre consolation.
Et elle nous manquerait, cette consolation, si l'idée pouvait nous
poursuivre, que, par notre présence au cimetière au milieu du jour, par
nos allées, nos venues, notre air morne et inquiet, nous avions éveillé
les soupçons et ainsi amené une si affreuse catastrophe.
A toutes ces raisons, Olivier dut se rendre, Cosimo avait d'ailleurs
déclaré qu'il ne l'accompagnerait que lorsque le moment serait venu.
Le jeune homme attendit donc, mais avec cette patience haletante que
connaissent seuls ceux qui, le cœur serré, ont compté les secondes
dans l'attente de quelque événement terrible, décisif sur leur vie, et
dont ils ne pouvaient ni retarder ni précipiter le dénouement.
Il attendit avec cette anxiété folle du joueur qui vient sur une seule
carte d'exposer toute sa fortune et qui, muet, immobile, le cou tendu,
l'œil dilaté, un brasier ardent dans la poitrine, croit avoir vécu un
siècle, durant la seconde nécessaire au banquier pour donner la carte
qui doit décider de son sort.
Vingt fois, pour tromper l'attente, il relut dans cette journée la
lettre du marquis.
Il s'arrêtait sur tous les mots, les méditait, les commentait, cherchait
à en tirer quelque induction pour ou contre la réussite.
Tout à coup il s'interrompait; il lui semblait avoir entendu des pas
dans l'escalier; il croyait entendre heurter à la porte.
D'étranges idées traversaient son cerveau comme une flèche de feu. Si
le marquis avait été descendu dans la tombe?
S'il s'était éveillé dans la nuit du cercueil? Aurait-il réussi à briser
la bière, à soulever la terre jetée dessus?
Alors une terreur voisine de la folie se lisait sur sa physionomie,
l'égarement dans ses yeux.
--Écoute, disait-il à Cosimo, je ne me trompe pas, c'est bien la voix
que j'entends...
En présence de l'exaltation du jeune homme, le pauvre Cosimo se faisait
les reproches les plus amers.
--Comment faire, se disait-il, pour distraire un instant sa pensée? Si
cela dure, il sera fou avant la fin du jour. Ah! cette lettre, j'aurais
dû l'ouvrir moi-même et ne la communiquer qu'au dernier moment. Tu as
manqué de prudence, vieux Cosimo, et tu en es cruellement puni.
Alors, pour ramener l'attention d'Olivier vers des faits plus réels, il
recommençait avec lui le plan par eux discuté cent fois pour sauver le
marquis.
Ils calculaient toutes les chances, rejetant toutes les bonnes,
n'acceptant que les pires; et, tous les événements les plus malheureux
admis, ils cherchaient des expédients, des ressources.
Puis, une fois encore, ils s'assuraient que toutes leurs précautions
matérielles étaient bien prises; il ne fallait pas échouer au moment de
toucher le but faute d'une précaution.
Ils avaient bien tous les objets qui pouvaient leur être nécessaires ou
utiles: une pelle avec un manche fort court, pour creuser la terre, une
petite pioche, un ciseau pour faire sauter les clous de la bière, un
marteau.
Et encore mille réconfortants pour celui qu'ils allaient essayer
d'arracher au trépas, des habits, un manteau.
Pour eux, des armes, car ils étaient déterminés à attaquer ou à se
défendre jusqu'à la mort.
Pendant toutes ces occupations, toutes ces discussions perdues, le temps
marchait. Quatre heures sonnèrent à l'église voisine.
--Enfin! s'écria Olivier en sautant sur son épée, l'heure est venue,
partons.
--De grâce, monsieur, pas encore!...
--Si, reprit impérieusement le jeune homme, il est temps, je ne saurais
attendre davantage.
Ne comprends-tu pas que demeurer ici, renfermé dans cette chambre, m'est
impossible!
Nous marcherons lentement, si tu le désires, nous prendrons des
détours, nous allongerons notre chemin d'une lieue, de deux, de quatre,
peu m'importe! mais nous marcherons au moins!
Nous dépenserons un peu de cette activité qui me tue, nous ne serons
plus immobiles et passifs. Nous cesserons de nous démener dans les
incertitudes de l'espérance et de la crainte, de nous agiter dans le
vide. Partons, je le veux.
Cosimo ne résista plus.
Ensemble, à la hâte, ils terminèrent leurs préparatifs; ils cachèrent
sous leurs habits leurs armes et leurs outils, et enfin ils sortirent
comme l'horloge venait de frapper le quart.
En arrivant dans la rue:
--Monsieur, dit Cosimo, nous n'avons point songé à nous assurer d'une
voiture; il est bien possible que M. le marquis ne puisse marcher;
d'ailleurs, il voudra peut-être quitter Paris immédiatement; d'une fuite
rapide son salut peut dépendre.
Depuis le matin le vieux domestique pensait à prendre cette précaution
si nécessaire; s'il n'en avait pas parlé plus tôt, c'est qu'il la
gardait comme une ressource dernière contre l'impatience d'Olivier.
--Nous allions pourtant oublier cela, le plus utile peut-être. Où donc
avions-nous la tête?
--Je crois que nous l'avions un peu perdue.
--Parle pour toi, Cosimo, je n'ai jamais été, quant à moi, si bien de
sang-froid.
Ça, il nous faut de suite une bonne voiture et de vigoureux chevaux, qui
puissent d'une traite mettre quinze lieues au moins entre Paris et nous.
Faisons vite, nous avons assez d'or pour faire hâter les plus lents.
--Mais où enverrons-nous la voiture nous attendre?